Copyright 6 juillet 2017
J'ai commencé à travailler sur des textes mystiques à l'âge où l’on prend retraite après la « vie professionnelle ». Il était trop tard pour atteindre à l’érudition littéraire. Mais proposer la relecture d’écrits rédigés par des guides, des « aînés » sachant évoquer un Inexprimable, demeurait à portée.
Une première réédition s'imposa : celle des écrits de Madame Guyon. Ils étaient devenus presque introuvable à la fin du siècle dernier par suite de la condamnation du Quiétisme et donc généralement discutés sans être lus. Il fallait compenser la suppression de nombreux imprimés comme l’absence de toute défense frontale car l’entreprise était devenue risquée.
Je me suis limité à un témoignage exprimé dans ma langue par un témoin ayant mené une vie « complète » laïque et ceci récemment si l’on prend en compte la longue histoire des mystiques chrétiens.
Ensuite, en
explorateur je remontai le fleuve du Grand Siècle à la recherche d’un Eldorado
transmis (madame
Guyon n’a rien inventé et n’est certes pas une « nouvelle
mystique »). Tel un « archéologue des textes » je fouillai les
sables de bibliothèques religieuses. C’est un travail de recherche comparable à
celui que j’ai pratiqué dans ma vie antérieure scientifique.
Je découvris une filiation, dont la colonne vertébrale passe du franciscain Chrysostome à monsieur de Bernières, puis à Monsieur Bertot, enfin à Madame Guyon, et ceci bien avant d'en retrouver en Suisse attestation enregistrée à la fin du XVIIIe siècle. Puis au-delà une telle « chaîne » de transmission, je compris qu'il s'agissait de ressusciter un réseau de nombreuses figures mystiques en relations humaines intimes et directes.
Hommes et femmes s’assemblent à leurs contemporains mystiques comme dans une solution saturée un sel cristallise autour d’un fil. Ils forment ainsi une lignée. On peut les présenter assez simplement mais schématiquement en soulignant l’importance de deux nœuds : les amis de l’Hermitage de Caen précèdent et donnent naissance au cercle quiétiste parisien animé par monsieur Bertot puis par madame Guyon et Fénelon.
En fait toute constellation se compose de nombreux astres : ici une centaine de figures mystiques parvinrent par quelque précieuse « réaction chimique » à rayonner avec intensité leur énergie. Le fil devint graphe.
L'originalité de mon travail fut d’associer des florilèges de témoignages intimes aux conditions vécues par leurs auteurs, sans aller au-delà de leur vie concrète en relevant avec précision les traces de leurs relations, liens ou arcs du graphe. Heureusement l'immensité à explorer est réduite dès lors que l'on s'attache aux seules figures mystiques accomplies, sans se perdre dans l'océan des textes religieux destinés aux débutants, aux usages rituels, etc.
Venant d'une autre planète que celle des spécialistes de la littérature spirituelle, j’ai été aidé par quelques-uns : parmi les aînés madame Gondal, André Derville, Jacques Le Brun, Philippe Sellier, Irénée Noye.
J'ai eu la bonne surprise de vérifier que nous apprécions une même cohorte d’auteurs tout en étant bien incapable de définir leur appartenance et pertinance « mystique ». Si une approche sémantique, linguistique, etc., pouvait les singulariser, si une théologie religieuse pouvait faire briller et découvrir ces aiguilles cachées, quelle serait alors la place réservée aux poètes, aux peintres, aux musiciens? En outre il n’existe à ce jour aucun dictionnaire des termes mystiques utilisés en notre langue.
Je m’en suis donc tenu à l’édition de textes. Complets ou en florilèges. Pouvoir caché exhorbitant. Se détachent dans l’opus :
Quatre ensembles : une réédition de Madame Guyon (incomplète : un essentiel prélevé dans une œuvre imposante) ; un relevé d’expériences sous forme de florilèges faisant le tour des principales figures mystiques d’Occident en les situant historiquement ; sous forme de florilège limité aux (nombreux) Franciscains du XVIIe siècle ; sous la forme inhabituelle d’une chronologie débordant le cadre chrétien le plus largement possible.
Certains volumes sont disponibles chez quelques éditeurs, d’autres peuvent être acquis à l’unité par achat en ligne, d’autres attendent pour cause d’un lectorat inexistant ou de droits d’auteurs (cas d’usage de rééditions critiques par exemple pour Fénelon).
Au total plus de soixante titres (2001 à 2017) constituent une "bibliothèque mystique" de près de trente mille pages choisies. Elle vient s’ajouter à des éditions déjà réalisées mais en fait minoritaires en nombre du point de vue d’une mystique accomplie (quand il s’agit de la France du XVIIe siècle où rien n’existe de comparable aux grandes éditions des flamands, anglais ou rhénans, un peu comme si la mystique cessait bien avant Guyon).
Il était nécessaire d'introduire aux florilèges des présentations pour rassembler des connaissances historiques rares et dispersées donnant la silhouette de tel auteur méconnu hors du champ mystique. Ce peut être le cas du très grand Constantin de Barbanson en quatre tomes. Souvent il s’agit simplement d’assembler des sources rares et dispersées. Cas de Quiroga couvrant trois tomes même si tout le travail critique reste à faire.
Les présentations souvent développées sous forme d’études « immergées » au sein d’une soixantaine de titres couvrent environ deux mille pages. Comme je n'ai plus l'ambition ni la volonté de rédiger quelque synthèse, il me semble utile de rendre accessibles ces études en listant leurs sources.
Mes apports s'appuient sur le Dictionnaire de Spiritualité (1930-1992) achevé par André Derville devenu l’initiateur et ami lorsque je commençai une nouvelle vie par des visites à la bibliothèque jésuite de Chantilly avant sa fermeture ; et sur quelques érudits dont se détache Jean Orcibal (Correspondance de Fénelon, Etudes d'Histoire et de littérature religieuse à la source de reprises autour de Guyon et des membres quiétistes contemporains).
Tous conseillent une approche des figures individuelles plutôt que de groupes sociaux. Ce sont les seuls modèles disponibles en l’absence de toute théorie. L’approche propre à l’école des Annales fut nécessaire au renouveau des études historiques mais s’avère inadaptée au domaine mystique[1].
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Voici le résumé de mes contributions assemblées dans le présent dossier de référencement.
Il exclut tous les textes réédités lorsqu’ils ne sont pas de brefs choix de citations par thèmes. Ils incluent les tables des matières pour convaincre de les lire en explicitant les contenus réédités par leurs titrages.
J’ai réparti la soixantaine de titres disponibles[2] sous sept ensembles :
(1) COLLECTIFS assemblant des figures mystiques de toutes origines (Chronologies I à IV) puis chrétiennes privilégiant les mystiques français du XVIIe siècle (Expériences mystiques... I à V)
(2) FRANCISCAINS, domaine que j’ai travaillé parce qu’ils sont à la source de nombreuses renaissances mystiques chrétiennes dont la filiation de la quiétude. Il s’agit de François d’Assise et ses disciples, La vie mystique chez les franciscains du XVIIe siècle I à III, Benoît de Canfield, Constantin de Barbanson I à V, Martial d’Etampes ; Jean-Chrysostome de Saint-Lô et Archange Enguerrand sont également de franciscains mais ici rattachés à « (3) Filiations avant madame Guyon », infra.
Je laisse de côté l’autre domaine que j’ai exploré concernant les Grands Carmes et les carmélites de la réforme arrivées en France en 1604. Je distribue les titres achevés dans les sept ensembles retenus tandis que d’autres en développement ne sont pas listés sinon en note[3].
Le XVIIe siècle me semble mener à deux réseaux mystiques (et à eux seuls en tant que réseaux constitués[4]) : la présente filiation centrée sur madame Guyon, le réseau des Carmes et carmélites (ce dernier influant sur madame Guyon par Maur et Saint-Samson).
Vient maintenant le principal massif concentré autour de la filiation de la quiétude (les « quiétistes ») ou « école de l’Amour ». Etudes et florilèges sont ici regroupés en suivant la chronologie :
(3) FILIATION PRECEDANT MME GUYON
En ouverture, couvrant (3) à (6), article : Une Filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô ... madame Guyon.
Les fondateurs : Jean Chrysostome de Saint-Lô et Jean de Bernières (quatre ouvrages).
Leurs
proches : Marie des Vallées
(trois ouvrages), Mère Mectilde, Amis des
Ermitages de Caen et de Québec.
Les transmetteurs : Archange Enguerrand, Monsieur Bertot, auxquels je rattache le Grand Carme en relation avec madame Guyon Maur de l’Enfant-Jésus (deux ouvrages)
(4) MME GUYON, BIOGRAPHIE
Un résumé sur le net, outre l’article revu du Wikipedia français : Notice SIEFAR ; introductions de l’édition de La Vie par elle-même et autres écrits biographiques ; étude sur les rapports délicats avec des contradicteurs dont le Général des Chartreux intitulée Quiétude et vie mystique ; étude fondatrice sur la vie carcérale et à Blois intitulée Les année d’épreuves...
(5) MME GUYON, MYSTIQUE
Publications d’œuvres outre la Vie citée précédemment : Explications de la Bible, choix opéré dans l’immense commentaire œuvre de jeunesse ; Discours spirituels I & II, l’essentiel en pleine maturité ; intégrale Correspondance I à III ; L’expérience « quiétiste » un florilège ; et surtout un choix représentatif de toute l’œuvre : Œuvres mystiques.
(6) FILIATION APRES MME GUYON
François La Combe, somme des écrits très notables du confesseur ici assemblés pour la première fois.
François de Fénelon ... le Gnostique ; Fénelon mystique un choix privilégiant la correspondance par dirigé(e)s ; La direction de Fénelon par Mme Guyon.
Marie-Anne de Mortemart (successeur de madame Guyon ?) ; Saint-Simon (un relevé dans les Mémoires portant sur les membres du cercle quiétiste)
Les disciples au siècle des Lumières : Ecoles du cœur au siècle des Lumières ; D. Henderson, Mystics of the North-East (simple réédition).
On a ainsi constitué un solide massif documentaire assurant une appréciation favorable à « l’école du cœur » et à son animatrice : assemblages utile à ceux qui vont prendre la suite.
S’ajoute « hors cadres » des études et textes de :
(7) MYSTIQUES DE FRANCE et D’EUROPE
Rééditions d’assemblages autour de béguines dont Hadewijch et l’auteur du Nuage d’Inconnaissance
Disciple en droite
ligne de Jean de la Croix : Quiroga
I à III.
Mystiques du XVIIe siècle jusqu’à maintenant non réédités : Jean de Saint-Samson Le vrai esprit du carmel, Jeanne de Chantal I & II, Armelle Nicolas Le Triomphe de l’Amour divin. Choix de lettres de Jean-Joseph Surin
Une grande « béguine tardive » mystique dont le témoignage reste à comparer à celui de la Vie de madame Guyon : Maria Petyt I & II.
Lilian Silburn, Le Vide, les Voies, le Maître
Références de ce dossier dans Auteurs et textes mystiques (Tables et bibliographie). Ce récapitulatif donne aussi la table d’une centaine de figures qui ont connues le XVIIe siècle et d’autres informations quantifiées.
§§
J’ai suivi autant que possible un ordre chronologique. Une étude replace une figure dans son cadre historique avant de préparer son témoignage, manifestation mystique d’un vécu commun à tous en tout lieu et en tout temps. Je me suis limité aux seuls témoins accomplis, sans pouvoir justifier mon choix (v. remarque supra sur l’accord entre maîtres érudits).
L'ordre <...franciscains, Chrysostome, Bernières et son cercle, Bertot, Guyon et son cercle...> n’a pas changé depuis l’article qui ouvre « (3) filiations avant... » Mais il s’est progressivement complexifié par adjonction de ceux qui entouraient les deux noeuds : Chrysostome et Bernières à Caen puis madame Guyon à Paris. La colonne vertébrale ou axe unidimensionnel < Franciscains ... Guyon > devient graphe non planaire !
Mon but est : rectifier -- du point de vue mystique -- la vision que l’on porte sur le XVIIe siècle français. En restituant la place centrale au réseau de « pré-quiétistes » et de « quiétistes » (adeptes de la quiétude) ou « école du cœur » (il s’agit de nombreux signets accumulés en trois siècles). La vision d’une « Ecole française » spirituelle autour de Bérulle est beaucoup plus large et vague inclusive de tous les dévots[5].
Je me tourne actuellement vers l'Espagne de Jean de la Croix par son disciple Quiroga et vers les franciscains à l’origine de multiples renaissances siècle après siècle (dont l’école du cœur).
Des témoignages « étoilés » dont de nombreux provenant de témoins hors des Eglises et religions ont été recueillis en Chronologies I à IV.
Présentation, Tables & bibliographies
Filiation à l’époque Classique
Filiation au siècle des Lumières
Mystiques de France et d’Europe
PRESENTATION DE
CONTRIBUTIONS AUX FLORILEGES MYSTIQUES.
TABLE GENERALE
- BIBLIOGRAPHIES
CHRONOLOGIE
MYSTIQUE I ORIGINES A 1600
CHRONOLOGIE
MYSTIQUE II 1600 à 1700 Un Grand Siècle
CHRONOLOGIE
MYSTIQUE III 1700 à 2017 Fidèles aux Traditions
« Étoilement mystique », une
bifurcation
CHRONOLOGIE
MYSTIQUE IV 1700 à 2017 Hors des Traditions
EXPÉRIENCES
MYSTIQUES EN OCCIDENT I DES ORIGINES À LA RENAISSANCE
EXPÉRIENCES
MYSTIQUES EN OCCIDENT II L’INVASION MYSTIQUE EN FRANCE DES ORDRES ANCIENS
Le jeu des influences de 1381 à 1594.
Troubles, chartreux et traducteurs.
EXPÉRIENCES MYSTIQUES EN
OCCIDENT III ORDRES NOUVEAUX ET FIGURES SINGULIÈRES
EXPÉRIENCES
MYSTIQUES EN OCCIDENT IV UNE ECOLE DU
CŒUR
EXPÉRIENCES
MYSTIQUES V DES LUMIERES A NOS JOURS
FRANÇOIS
D’ASSISE ET SES DISCIPLES
Chronologie de la vie de François
Présentation synchronique selon les œuvres des
principaux mystiques
Figures mystiques du XIVe au XVIe siècle
Nécrologe des capucins de la province de Paris
BENOIT DE
CANFIELD, DE LA VOLONTE DE DIEU, QUINZE
CHAPITRES DE LA REGLE DE PERFECTION.
CONSTANTIN de
BARBANSON I LES SECRETS SENTIERS DE L’ESPRIT DIVIN
Un mystique spéculatif flamand d’expression française
CONSTANTIN de
BARBANSON II LES SECRETS SENTIERS DE L’AMOUR DIVIN
CONSTANTIN de
BARBANSON III & IV ANATOMIE DE L’AME
CONSTANTIN de
BARBANSON V ANATOMIE DE L’AME
Présentation commune aux trois parties de l’Anatomie de
l’âme
Présentation propre à la troisième partie de l’Anatomie
MARTIAL
D’ETAMPES Maître en oraison
<<<< ORIGINES d’une FILIATION >>>>
JEAN-CHRYSOSTOME
DE SAINT-LO (1594-1646)
Présentation des écrits de Chrysostome publiés par
ses disciples Bernières et Mectilde
Note sur la direction de Bernières par le P.
Chrysostome
JEAN
DE BERNIERES LE CHRETIEN INTERIEUR ET LETTRES A L’AMI INTIME
ŒUVRES
MYSTIQUES I L’INTERIEUR CHRETIEN SUIVI DU CHRETIEN INTERIEUR ET DES PENSEES
Un courant mystique « ouvert »
Description des éditions anciennes
Jean de
Bernières ŒUVRES MYSTIQUES II
CORRESPONDANCE
RENCONTRES
AUTOUR DE MONSIEUR DE BERNIERES (1602 – 1659)
Jean de Bernières, sources et influences sur
l’histoire de la spiritualité
MARIE
DES VALLEES LE JARDIN DE L’ AMOUR DIVIN
Marie des Vallées, possédée par Dieu
INFLUENCE
MYSTIQUE ET POSTERITE DE MARIE DES VALLEES
LES AMITIÉS
MYSTIQUES DE MÈRE MECTILDE DU SAINT-SACREMENT 1614-1698
LES AMIS DES
ERMITAGES DE CAEN & DE QUEBEC
Les amis de Bernières : « L’école du Cœur »
Disciples et filiation en France
ARCHANGE
ENGUERRAND DIRECTEUR FRANCISCAIN RECOLLET (1631-1699)
Le « Bon religieux » auprès de Mme
Guyon
« Un récollet français méconnu »
MONSIEUR BERTOT
DIRECTEUR MYSTIQUE
Monsieur Bertot, Directeur Mystique
5. La
direction de Madame Guyon.
MAUR DE L’ENFANT-JESUS ECRITS DE LA MATURITE
1664-1689
Maur de l’Enfant-Jésus, grand carme.
Maur de
l’Enfant-Jésus ENTREE A LA DIVINE
SAGESSE
<<<< VIES DE MADAME GUYON
>>>>
JEANNE-MARIE
BOUVIER DE LA MOTHE [MADAME GUYON] (1648-1717), DICTIONNAIRE DE LA SIEFAR
LES
ANNÉES D’ÉPREUVES DE MADAME GUYON EMPRISONNEMENTS ET INTERROGATOIRES SOUS LE
ROI TRES CHRETIEN
JEANNE-MARIE
GUYON LA VIE PAR ELLE-MEME ET AUTRES ECRITS BIOGRAPHIQUES
Résumé et table de correspondance
QUIETUDE
ET VIE MYSTIQUE : MADAME GUYON ET LES CHARTREUX.
MADAME
GUYON ECRITS SUR LA VIE INTERIEURE
LETTRES
DE DIRECTION PUBLIEES AU SIECLE DES LUMIERES
MADAME GUYON
CORRESPONDANCE I DIRECTIONS SPIRITUELLES
MADAME GUYON
CORRESPONDANCE II ANNEES DE COMBAT
MADAME GUYON
CORRESPONDANCE III CHEMINS MYSTIQUES
MADAME GUYON
EXPLICATIONS DE LA BIBLE
L’EXPERIENCE
« QUIETISTE » DE MADAME GUYON.
<<<< FILIATION DES LUMIERES >>>>
FRANÇOIS
DE FENELON, LA TRADITION SECRETE DES MYSTIQUES OU LE GNOSTIQUE DE CLEMENT
D’ALEXANDRIE
LA
DIRECTION DE FÉNELON PAR MADAME GUYON
FRANÇOIS LA
COMBE (1640-1715) VIE, ŒUVRES, ÉPREUVES du Père Confesseur de Madame GUYON
François Lacombe mystique et
martyr
I. Un savoyard actif (1640 - 1687)
MARIE-ANNE
DE MORTEMART (1665-1750)
ÉCOLES DU CŒUR
AU SIÈCLE DES LUMIÈRES Disciples de madame Guyon & Influences
D. HENDERSON,
MYSTICS OF THE NORTH-EAST
HADEWIJCH
LETTRES SPIRITUELLES & BEATRICE DE
NAZARETH SEPT DEGRÉS D’AMOUR
JEAN DE
SAINT-SAMSON LE VRAI ESPRIT DU CARMEL
Jean de Saint-Samson
(1571-1636)
JEANNE DE CHANTAL RECUEIL DES BONNES CHOSES
& EXTRAITS DE LETTRES
JEANNE DE CHANTAL, ÉCRITS RELEVÉS
DANS L’ÉDITION DE 1875
La bonne armelle, servante
bretonne (1606-1671)
MARIA PETYT (1623-1677) Mystique flamande
Notices & Études par Albert Deblaere
C ~1350 Hymne d'Akhnaton.
AC ~250 Hymne … Zeus
AC ~300 Lao Tseu/Laozi
AC ~350? Mundaka Upanishad
AC ~250 Tchoang-tseu/Zuangzi
AC ~500 Parménide
AC ~540 Isaie
AC ~ 575 Livre de Job
AC~399 Socrate (AC 470 ? AC 399) & Platon (AC 427 ? AC 348/7)
0000Chanson Esquimau (Alaska, Groenland)
0000 Pygmées
0070~ Paul l'Apôtre
0270 Les Ennéades de Plotin (205-270)
0080~ L'Evangile selon Matthieu
0390~ La Vie de Moïse Grégoire de Nysse (~331 apr. 394).
0430 Augustin (~354 - 430)
0430~ Cassien (~360 ~430)
0485 Proclus (412 - 485).
0500? Sutra on Perfect Wisdom (Abhisamayalankara).
0500~ Denys l'Aréopagite
0632 Le Coran de Muhammad (~570 - 632)
0713 Houei-neng (638-713), Soutra de l’Estrade
0761 Wang Wei (701-761) & 762 Li po (701-762)
0780~ Jean de Dalyatha (~690 ~780)
0800?? Le cycle de La grande libération attribué à … Padmasambhava.
0801 Rabia (~713-801)
0849 Bistami/Bayazid (777-848/9)
0900~ Femmes soufies des premiers siècles de l’Hégire
0900~ Hommes soufis des premiers siècles de l’Hégire
0911 Junayd (830-911)
0922 Hallaj (857-922) présenté par Hamadani
0965 Niffari (879-965)
1021 Sulami (937?-1021)
1022 Symeon le Nouveau Théologien (949 - 1022)
1030~ Abhinavagupta (~955 - ~1030) et le Siva‹sme du Cachemire.
1033 Ab–al-Hasan Kharaqani (960-1033)
1049 Abu Said (? - 1049)
1050~ Milarepa
1064 Ibn Hazm (994-1064)
1089 Khwadja Abdullah Ansari (1006-1089)
1111 Hamid al-Ghazali (1058-1111) et son frère Ahmad (-1126)
1131 Ayn Al-Quzat Hamadani (1098 ? 1131)
1141 Hugues et Richard de Saint-Victor (? 1141).
1141 Ibn Al-Arif (-1141)
1148 Guillaume de Saint-Thierry(~1085-1148)
1153 Bernard de Clairvaux (1091-1153)
1188 Guigues II (? - 1188)
1191 Sohravardi (1155 ? 1191)
1209 Ruzbehan (1128-1209)
1220 Najmoddin Kubra (1145-1220)
1226 François d'Assise (1182-1226)
1230 Attar (1142-1230)
1235 Ibn al Faridh
1240 Hirrali (? - 1240)
1240 Ibn Arabi (1165-1240)
1240~ & ~1280 Hadewijch I & II
1240~ Traité de l'Unité
1273 Rumi (1207-1273)
1280~ Le Zohar compilé par Moïse de Leon (1240-1305).
1290 Nasafi (?-1290) & Traités du soufisme.
1300~ Hugues de Balma
1306 Jacopone da Todi (~1233 - 1306).
1309 Angèle de Foligno (1248 - 1309).
1310 Marguerite Porete (~1250 - 1310).
1318 Sultan Valad (1226-1318)
1320 Shabestari (?-1320).
1321 Dante Alighieri (-1321)
1328 Maitre Eckhart (~1260 - 1328).
1349 Richard Rolle (~1295?? ? 1349)
1361 Tauler (~1300-1361)
1361~ L'Imitation de la Vie Pauvre de N.S.J.C.
1366 Suso(~1295-1366)
1370~ La Theologia Deutsch ou Livre de la Vie Parfaite.
1370~ Le Nuage d'Inconnaissance.
1376 Hyegun (1320-1376)
1381 Jan van Ruusbroec (1293-1381)
1381 Maneri (~1263-1381)
1389 Baha Al-din Naqshband (1317-1389)
1390 Hafez de Chiraz (1316/1317 - 1390)
1390 Ibn Abbad de Ronda (1332 ? 1390)
1390~ Lalla (~1320 - ~1390).
1408~ L'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis (1379 ? 1471).
1411 Gerlach Peters (1378-1411).
1420~ Julian de Norwich (~1343 - après1416)
1428 Jili (1366-1428)
1440~The book of Margery Kempe (~1373 ~1440)
1471 Denys le chartreux (1402-1471).
1477 Henri van Herp/Harphius (1400 - 1477).
1492 Jami (1414-1492).
1500~ Derviches anatoliens
1508 Nil Sorskij (1433-1508), influence
1510 Catherine de Gênes (1447 - 1510)
1518 Kabir (~1440 - 1518)
1529 Brug-pa (1455-1529)
1535 La Perle évangélique.
1538 Subida del Monte Sion de Bernardino de Laredo (1482 ~1540).
1548 Institutions pseudo-taulériennes
1562 Pierre d'Alcantara (1499 - 1562)
1566 Louis de Blois (1506 - 1566) et son Institution spirituelle
1582 Thérèse de Jésus (1515 - 1582).
1588 Breve compendio d'Isabelle Bellinzaga.
1591 Jean de la Croix (1542-1591).
1591 Luis de Leon (1528-1591).
1596 Grégoire Lopez (1542 - 1596)
1598 Philippe Desportes
1600 Giordano Bruno (~1550 ? 1600)
1600~ Pierre de Croix
1603 Dadu (1544?1603) and the Bauls of Bengal
1608 Jacques Levasseur (1571?1638)
1610 BenoŒt de Canfield (1562-1610)
1618 Madame Acarie, [Iere] Marie de l'Incarnation (1566-1618).
1622 François de Sales (1567 - 1622).
1623 Exercices sacrés de l'amour de Séverin Rubéric (? ? apr.1625).
1624 Jacob Bohme (1575?1624).
1624 Shaykh Ahmad Sirhindi (1564 ? 1624)
1628 Joseph de Jésus Maria [Quiroga](1562-1628).
1631 Constantin de Barbanson (1582-1631).
1631 Exercice divin de Marie de Beauvilliers (1574 - 1657).
1633 George Herbert (1593 ? 1633)
1635 Jean-François de Reims (? ? 1660).
1635 Louis Lallemant (1588 - 1635).
1635 Martial d'Etampes (1575 - 1635).
1636 Jean de Saint-Samson (1571 - 1636).
1637 Madeleine de Saint-Joseph (1578 - 1637).
1638 Falconi (1596 - 1638)
1639 Jeanne de Cambry (1581-1639)
1641 Condren (1588-1641)
1641 Dom Augustin Baker (1575 - 1641).
1641 Jeanne de Chantal (1572 - 1641).
1644 Isabelle des Anges (1565 - 1644)
1646 Jean-Chrysostome de Saint-L“ (1594 - 1646)
1649 Gaston de Renty (1611 - 1649).
1650~ Pierre Cluniac (1606 - après 1642).
1652 Maur de l?Enfant-Jésus (1617/8 - 1690).
1652 Marie-Madeleine de Jésus [de Bréauté] (1579-1652)
1654 Marie de Valernod, dame d?Herculais (1619 - 1654).
1655~ Hubert Jaspart (1582 ~1655)
1656 Marie des Vallées (1590-1656)
1656~ Claudine Moine (1618 - après 1655)
1657 Jean-Jacques Olier (1608-1657)
1657 Le Pèlerin Chérubinique d?Angelus Silesius (1624 - 1677).
1657 Madeleine de Neuvillette (1610 - 1657)
1658 Jean Rigoleu [c] (1596 - 1658).
1659 Jean de Bernières (1600 - 1659)
1661 Sarmad (? -1661)
1662 Pascal (1623 -1662)
1665 Jean-Joseph Surin (1600 -1665)
1667 Victorin Aubertin (1604 - 1669)
1668 Antoine Civoré (1608 - 1668)
1670 Le Jour Mystique de Pierre de Poitiers (? -1683)
1671 Armelle Nicolas (1606-1671)
1671 La mère Agnès (1593-1671)
1672 Marie de l'Incarnation [Guyart] (1599-1672).
1674 Geneviève Granger (1600 - 1674)
1674 Thomas Traherne (1637 - 1674)
1677 Baruch de Spinoza (1632 - 1677)
1677 Charlotte Le Sergent (1604 - 1677).
1678 Antoinette de Jésus (1612 - 1678)
1678 Henry Scougal (1650 - 1678).
1680 Alexandrin de la Ciotat (1629 - 1706).
1680 Marie Bon (1636?-1680)
1680~ poèmes de Catharina Regina von Greiffenberg (1633-1694)
1681 Monsieur Bertot (1622-1681), Directeur Mystique.
1682 Epiphane Louys (1614-1682)
1682 Marie (1644-1682) et Claude Hélyot (1628-1686)
1686 Traités de la vie intérieure de Maximien de Bernezay.
1686 Nicolas Barré (1621 - 1686).
1689 Jean Aumont (1608 - 1689)
1690 Robert Barclay (1648 - 1690) et les Quakers.
1691 Laurent de la Résurrection (1614 ? -1691)
1694 Matsu Basho (1644 ? -1694)
1696 Claude Martin (1619 -1696).
1696 Molinos (1628 - 1696).
1698 Catherine / Mectilde de Bar (1614-1698)
1699 Archange Enguerrand (1631 - 1699).
170~ Textes bouddhiques dont L’enseignement de Vimalakîrti
1708 François de Laval (1623-1708) et l’Ermitage de Québec.
1709 Alexandre Piny (1640-1709)
1711 Machrab (1657-1711)
1715 Fénelon (1651 - 1715)
1715 François La Combe (1640-1715).
1717 Jeanne-Marie Guyon (1648 - 1717)
1719 Malaval (1627-1719)
1719 Pierre Poiret (1646 -1719)
1720 Claude-Fran‡ois Milley (1668 -1720)
1733 James (1645-1726) et Georges Garden (1649-1733)
1737 Maria-Magdalena Martinengo (1687 ? 1737)
1751 Jean-Pierre de Caussade (1675 - 1751)
1751~ L'Abandon à la Providence divine
1769 Gerhard Tersteegen (1697 - 1769)
1775 Paolo [Danei] della Croce (1694-1775)
1782 La Philocalie, une bibliothèque spirituelle.
1785 Khwaja Mir Dard (1720-1785)
1798 Jeanne Le Royer (1731-1798)
1803 Jean-Nicolas Grou (1731 - 1803)
1804 Emmanuel Kant (1724-1804)
1820 Pierre de Clorivière (1735 - 1820)
1823 Sheikh Al-Arabi ad-Darqawi (-1823)
1827 Dov Baer de Loubavitch (1773 - 1827)
1833 Seraphim de Sarov (1759-1833)
1837 Giacomo Leopardi (1789 - 1837).
1840~ Optino et la Paternité spirituelle en Russie.
1843 Johann Christian Friedrich Hölderlin (1770 - 1843).
1849 Edgar Allan Poe (1809-1849)
1850 William Wordsworth (1770-1850)
1852 François Libermann (1802 - 1852)
1854 Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854)
1855 Gérard de Nerval (1808-1855)
1867 Charles Baudelaire (1821 ? 1867)
1870~ Récits d'un pèlerin [russe]
1881 Amiel (1821 ? 1881)
1883 Abd el-Kader (1807-1883)
1886 Emily Dickinson (1830-1886)
1891 Arthur Rimbaud (1854 - 1891)
1892 Charles-Louis Gay (1815-1892)
1897 Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897)
1900 Félix Ravaisson (1813-1900)
1902 Richard Maurice Bucke (1837-1902)
1906~ Archimandrite Spiridon
1908 Lucie Christine (1870 - 1908)
1910 William James (1842-1910)
1914 Jean Jaures (1859 - 1914)
1914 Témoignages issus des Enfers (1914-1953)
1917 Léon Bloy (1846-1917)
1918 Marie-Antoinette de Geuser « consummata »(1889-1918)
1919 Rosa Luxemburg (1871-1919)
1922 Marcel Proust (1871-1922).
1922 W. H. Hudson (1841-1922)
1924 Franz Kafka (1883-1924)
1929 Hugo von Hofmannsthal (1894-1929)
1932 Ramakrishna (? -1932)
1933 Henri Bremond (1875-1933)
1934 Ahmad al Alawi (-1934)
1934 Ha‹m Nahman Bialik (1873 -1934)
1938 Edmond Husserl (1859-1938)
1938 Ossip Mandelstam (1891 -1938)
1938 Starets Silouane (1866-1938)
1941 Henri Bergson (1859-1941)
1941~Thomas Kelly (1893-1941), Quaker
1942 Edith Stein (1891-1942)
1942 Brandsma (1881-1942)
1943 Etty Hillesum (1914 - 1943).
1943 Jiri Langer (1894-1943)
1943 Simone Weil (1909 - 1943)
1944 René Daumal (1908-1944)
1946 H.G. Wells (1866-1946)
1948 Georges Bernanos (1888-1948)
1948 Vital Lehodey (1857-1948)
1950 Joé Bousquet (1897-1950)
1950 Ramana Maharshi (1879 - 1950)
1950 Simon Frank (-1950)
1953 Jean Baruzi (1881-1953)
1955 Albert Einstein (1879-1955)
1955 Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)
1960 Jules Supervielle (1884-1960)
1960 Ra‹ssa Maritain (1883-1960)
1961 Dag Hammarskjold (1905-1961)
1961 Erwin Schrodinger (1887-1961).
1962 Gaston Bachelard (1884-1962)
1963 Aldous Huxley (1894-1963).
1963 Ramdas (-1963)
1966 D.T.Suzuki (1870-1966)
1967 Marie Noel (1883-1967)
1968 Antonio Porchia (1885 - 1968)
1968 Jean Paulhan (1884?1968)
1971 mile Dermenghem 1892-1971
1971 Jean Grenier (1898-1971)
1973 Henri Le Saux / Swami Abhishtktananda (1910-1973)
1975 Carlo Levi (1902-1975)
1975 Maurice Zundel (1897-1975)
1975 Patrice de la Tour du Pin (1911-1975)
1977 Evguénia Guinzbourg (1906-1977)
1979 Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979)
1979 Paul Agaësse (-1979)
1980 Lev Gillet (1893 ? 1980)
1980~ Lu Kuan Yu (1898?-) & Hsu Yun
1982 Varlam Chalamov (1907 - 1982)
1983 Arthur Koestler (1905-1983).
1984 Henri Michaux (1899-1984)
1985 Vladimir Jankélévitch (1903-1985)
1986 Bernadette Roberts (1931-1986)
1987 Jean-Baptiste Porion (-1987)
1988 Sayd Bahodine Majrouh (-1988)
1992 Lilian Silburn (1909-1992)
1995 Gilles Deleuze (1925 -1995)
1995 Roberto Juarroz (1925 -1995)
1997 George Wald (1906-1997)
1998 Julien Green (1900-1998)
1999 liane Jeannin-Garreau (1911-1999)
2000~ R.H. Blyth [on Zen]
2000~ Toshihiko Izutsu [on Zen]
2002 Marie-Dominique Molinié (1918-2002)
2008 Alexandre I. Soljenitsyne (1918-2008)
2009 Stephen Jourdain (1931-2009)
2012 Dalila Pereira da Costa (1918-2012)
3000 Claude Vigée (1921 -? )
3000 Dom Georges Lefebvre
3000 Fabienne Verdier (1962-
3000 François Roustang (1923 -? )
3000 Henri Chambron (1926- )
3000 Jacques Ancet (1942 -
3000 Kenneth White (1936-)
3000 Nils Kuhn de Chizelle
3000 Radu Mihaileanu (1958-
3000 Yolande Duran-Serrano
ENTREES CHOISIES
Le tableau unique dont les quatre parties couvrent
les pages suivantes distribue des figures choisies parmi toutes les entrées
d’une « chronologie mystique ».
La disposition est verticalement chronologique (de page en page) et horizontalement (de gauche à droite) par
appartenances.
La résolution 4 colonnes x 4 pages soit 16
cellules est statistiquement valide compte tenu de 305 entrées ( ~ 19 noms en
moyenne par cellule) dont 97 choisies (~ 6 par cellule).
Répartition des entrées totales et > triées
:
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
2000
130
figures > 33
1700
70
> 19
1600
75
> 28
1000
32
>17
AC 500
HORS TRADITIONS RELIGIEUX CHRETIENS CHRET. France
81 fig. > 22 74 > 27 69
> 25 78
>23
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
La répartition s’avère assez uniforme avec en
moyenne ~20 entrées par ligne (chronologique) ou colonne (appartenance).
Par contre la variance entre cellules est
importante (15, 14,13,11,...,0 !).
|
1600 à 1700 Basho Spinoza Pascal 3 |
1600 à 1700 |
1600 à 1700 Barclay Quakers Angelus Silesius Jabob Boehme 3 |
1600 à 1700 m. Mectilde fr. Laurent J. Bertot Marie de l’Inc. b. Armelle Nic. P. de Poitiers J.-J. Surin Bernières J.Chrys.de St.Lô J. de Chantal J. de St-Samson Fr.de Sales B. de Canfield 13 |
|
HORS
TRADITION 1000
à 1600 |
RELIGIEUX 1000
à 1600 Brug-pa Kabir Naqsband Zohar Rumi Ibn
Arabi H.
du blâme Attar Ghazali Milarepa Abhinavagupta 11 |
CHRETIENS 1000
à 1600 Jean
de la Croix Thérèse
d’Avila Perle
& Instit. Cath.deGênes Harphius Julian
of Norw. Gerlac
Peters Ruusbroec Nuage
d’Inc. Eckhart Tauler H.
de Balma François
d’Ass. Symeon
le NT 14 |
CHRET.
FRANCE 1000
à 1600 Hadewijch Guignes
II Guillaume
de St-Thierry. 3 |
|
AC
500
à 1000 Plotin Socrate Parménide Bouddha 4 |
AC
500 à 1000 Bistami Soufis,
Rabia Coran Mohammed Tchoang-tseu Lao-tseu Isaïe,
Job Upanisads
8 |
AC
500 à 1000 Denys Augustin Evangiles Jésus 4 |
AC
500 à 1000 Cassien |
L’ordre est ici celui des naissances !
L’ensemble des figures ayant connu le XVIIe
siècle[6] couvre un siècle et demi environ. Cette identification des principaux
membres formant la communauté mystique déborde en effet le siècle de part et
d’autre, puisque certains naissent dans la seconde moitié du XVIe
siècle et d’autres connaîtront le début du Siècle des Lumières.
Notre approche dissocie le saint du mystique,
relativise les notions d’écoles calquées sur l’appartenance à un ordre, tente
de compenser — difficilement, par suite d’un manque de sources — le
déséquilibre observé entre modèles consacrés et vie menée dans le monde laïc.
Les figures d’intérêt mystique représentent un peu plus de la moitié de
l’ensemble : soit 33 présences féminines (F), 16 appartenances à l’ordre du Carmel (c), des
bénédictin (e) s (b), 9 jésuites (j), 11 capucins (cp), des
récollets (r), des membres du Tiers Ordre franciscain (t), 14 laïcs (L).
Des regroupements d’importances inégales sont
indiqués en colonne « Gr [oupe] » : 1. Parisiens actifs au début
du siècle, 2. autour de François de Sales, 3. autour de Port-Royal, 4. au nord
du royaume, 5. Parisiens actifs plus tardivement, 6. École du pur amour, 7.
normands ou en relation, 8. quiétistes, 9. étrangers. Toutes les figures ne
sont pas regroupées (vie en province, ermites…).
Apparaissent quelques noms illustres de
religieux qui ne sont pas mystiques, tels que Bossuet ou Labadie. L’on
peut parfois considérer comme des « contre-exemples », mais ils ne
furent pas indifférents aux mystiques. Enfin la présence de quelques étrangers
n’appartenant pas à la sphère d’expression française, tel Baker ou Sandaeus
(auteur d’un célèbre dictionnaire de termes mystiques), qui écrivaient en
latin, s’impose parce que la moitié des éditions du XVIIe siècle
étaient faites dans cette langue encore largement lue ; ou bien, tel
Angelus Silesius, poète silésien, ou Robert Barclay, mystique quaker, pour
souligner le débordement de frontières linguistiques ou des principales
dénominations religieuses lorsque l’on s’attache aux seuls mystiques. Dans les
cas hors catholicité, nous avons dissocié leur présentation du fil
chronologique (reportée en fin de volumes III et IV).
L’ordre chronologique est essentiel si l’on
s’interroge sur les rencontres et des influences possibles. Lorsque l’on adopte
l’ordre alphabétique, l’accès par nom est évident, mais la liste ne constitue
alors qu’un repérage, remplacé ici par les index des volumes II à IV.
|
NOM (PRÉNOM) |
naiss. |
décès |
âge |
Gr. |
App. |
|
1 Anne de Jésus |
1545 |
1621 |
76 |
9 |
c,F |
|
Anne de Saint-Barthélémy |
1549 |
1626 |
77 |
9 |
c,F |
|
Brétigny (Jean
Quintanadavoine) |
1556 |
1634 |
78 |
1 |
|
|
Gallemant (Jacques) |
1559 |
1630 |
71 |
1 |
|
|
Beaucousin (Richard) |
1561 |
1610 |
49 |
1 |
|
|
Canfield (Benoit de —) |
1562 |
1610 |
48 |
1 |
cp |
|
Quiroga (Joseph de Jésus Maria) |
1562 |
1628 |
66 |
9 |
c |
|
Ange de Joyeuse |
1563 |
1608 |
45 |
1 |
cp |
|
Coton (Pierre) |
1564 |
1626 |
62 |
1 |
j |
|
10 Isabelle des Anges |
1565 |
1644 |
79 |
9 |
c,F |
|
Marie de l’Incarnation (Acarie) |
1566 |
1618 |
52 |
1 |
c,F |
|
François de Sales |
1567 |
1622 |
55 |
2 |
|
|
Saint-Samson (Jean de —) |
1571 |
1636 |
65 |
|
c |
|
Chantal (Jeanne de —) |
1572 |
1641 |
69 |
2 |
F |
|
Le Gaudier (Antoine) |
1572 |
1622 |
50 |
|
j |
|
Marie de Beauvilliers |
1574 |
1657 |
83 |
1 |
b, F |
|
Baker (David-Augustin) |
1575 |
1641 |
66 |
4 |
b |
|
Rubéric (Séverin) |
|
Apr.1625 |
|
|
r |
|
Bérulle (Pierre de —) |
1575 |
1629 |
54 |
1 |
|
|
20 Martial d’Étampes |
1575 |
1635 |
60 |
|
cp |
|
Marie de Valence (Teyssonnier) |
1576 |
1648 |
72 |
|
F |
|
Joseph du Tremblay (« Père
J. ») |
1577 |
1638 |
61 |
1 |
cp |
|
Gregorio da Napoli |
1577 |
1641 |
64 |
|
|
|
Madeleine de Saint-Joseph (de
Fontaines) |
1578 |
1637 |
59 |
1 |
c,F |
|
Sandaeus (Maximilien) |
1578 |
1656 |
78 |
9 |
|
|
Marie de Jésus (de Bréauté) |
1579 |
1652 |
73 |
1 |
c,F |
|
Marguerite d’Arbouze |
1580 |
1626 |
46 |
|
b, F |
|
Cambry (Jeanne de —) |
1581 |
1639 |
58 |
4 |
F |
|
Saint-Cyran (Jean-Ambroise
Duvergier de H.) |
1581 |
1643 |
62 |
1 |
|
|
30 Vincent de Paul |
1581 |
1660 |
79 |
5 |
|
|
Camus (Jean-Pierre) |
1582 |
1652 |
70 |
2 |
|
|
Constantin de Barbanson |
1582 |
1631 |
49 |
4 |
cp |
|
Jaspart (Hubert) |
1582 |
1655 |
73 |
|
|
|
Bourgoing (François) |
1585 |
1662 |
77 |
1 |
|
|
Condren (Charles de —) |
1588 |
1641 |
53 |
5 |
|
|
Jean-Evangéliste de Bois-le-Duc |
1588 |
1635 |
47 |
9 |
cp |
|
Lallemant (Louis) |
1588 |
1635 |
47 |
5 |
j |
|
Saint-Jure (Jean-Baptiste) |
1588 |
1657 |
69 |
6 |
|
|
Catherine de Jésus |
1589 |
1623 |
34 |
|
c,F |
|
40 Marie des Vallées |
1590 |
1656 |
66 |
6 |
F |
|
Marillac (Louise de —) |
1591 |
1660 |
69 |
|
F |
|
Angélique Arnauld |
1591 |
1661 |
71 |
3 |
F |
|
Louise de Ballon |
1591 |
1668 |
77 |
|
b, F |
|
Agnès (Mère) |
1593 |
1671 |
78 |
3 |
F |
|
Chrysostome de Saint-Lô (Jean) |
1594 |
1646 |
52 |
6 |
t |
|
Chardon (Louis) |
1595 |
1651 |
56 |
|
|
|
Falconi (Jean) |
1596 |
1638 |
42 |
9 |
|
|
Rigoleuc (Jean) |
1596 |
1658 |
62 |
5 |
j |
|
Marie-Madeleine de Jésus (de
Bains) |
1598 |
1679 |
81 |
5 |
c,F |
|
50 Marie de l’Incarn. (du Canada)
(Guyart) |
1599 |
1672 |
73 |
|
c,F |
|
Granger (Geneviève) |
1600 |
1674 |
74 |
6 |
b, F |
|
Surin (Jean-Joseph) |
1600 |
1665 |
65 |
5 |
j |
|
Eudes (Jean) |
1601 |
1680 |
79 |
7 |
|
|
Bernières (Jean de —) |
1602 |
1659 |
57 |
6 |
L |
|
Victorin Aubertin |
1604 |
1669 |
65 |
|
r |
|
Noulleau (Jean-Baptiste) |
1604 |
1672 |
68 |
|
|
|
Charlotte Le Sergent |
1604 |
1677 |
73 |
|
b, F |
|
Cyprien de la Nativité |
1605 |
1680 |
75 |
|
c |
|
Cluniac (Pierre) |
1606 |
p1642 |
|
5 |
j |
|
60 Armelle (Nicolas) |
1606 |
1671 |
65 |
5 |
F, L |
|
Aumont (Jean —) (« Le vigneron ») |
1608 |
1689 |
81 |
6 |
L |
|
Civoré (Antoine) |
1608 |
1668 |
60 |
|
j |
|
Olier (Jean-Jacques) |
1608 |
1657 |
49 |
5 |
|
|
Amelote (Denis) |
1609 |
1679 |
70 |
5 |
j |
|
Neuvillette (Madeleine de —) |
1610 |
1657 |
|
5 |
F, L |
|
Labadie (Jean de —) |
1610 |
1674 |
64 |
|
|
|
Renty (Gaston de —) |
1611 |
1649 |
38 |
7 |
L |
|
Agnès de Jés.Maria (Bellefonds) |
1611 |
1691 |
80 |
5 |
c,F |
|
Hardouin de S.Jacques (Eloi) |
1612 ? |
1661 |
|
|
cp |
|
70 Antoinette de Jésus |
1612 |
1678 |
66 |
|
F |
|
Louys (Epiphane) |
1614 |
1682 |
|
|
|
|
Catherine /Mectilde de Bar
(Mère du St-Sacrement) |
1614 |
1698 |
84 |
7 |
b, F |
|
Laurent de la Résurrection |
1614 |
1691 |
77 |
5 |
c |
|
Maur de l’Enfant-Jésus |
1615 |
1690 |
|
|
c |
|
Guilloré (François) |
1615 |
1684 |
69 |
|
j |
|
Bourignon (Antoinette) |
1616 |
1680 |
64 |
9 |
F |
|
Blémur (Jacqueline Bouette de —) |
1618 |
1696 |
78 |
7 |
b, F |
|
Moine (Claudine) |
1618 |
p1655 |
|
5 |
F, L |
|
Hamon (Jean) |
1618 |
1687 |
69 |
3 |
L |
|
80 Claude Martin (dom —) |
1619 |
1696 |
77 |
7 |
b |
|
Bertot (Jacques) |
1620 |
1681 |
61 |
6 |
|
|
Barré (Nicolas) |
1621 |
1686 |
65 |
5 |
|
|
Pascal (Blaise) |
1623 |
1662 |
39 |
3 |
L |
|
Boudon (Henri-Marie) |
1624 |
1702 |
78 |
7 |
|
|
Scheffler (Angelus Silesius) |
1624 |
1677 |
53 |
9 |
L |
|
Rancé (Armand-Jean de —) |
1626 |
1700 |
74 |
|
|
|
Boniface Maes |
1627 |
1706 |
79 |
9 |
|
|
Bossuet (Jacques-Bénigne) |
1627 |
1704 |
77 |
5 |
|
|
Malaval (François) |
1627 |
1719 |
92 |
8 |
|
|
90 Molinos (Michel de —) |
1628 |
1696 |
68 |
8 |
|
|
Enguerrand (Archange) |
1631 |
1699 |
68 |
6 |
r |
|
Le Gall de Querdu |
1633 |
1694 |
61 |
7 |
|
|
Bon (Marie de l’Incarnation
—) |
1636 |
1680 |
44 |
8 |
F |
|
Petrucci (Pierre-Matthieu) |
1636 |
1701 |
65 |
8 |
|
|
Piny (Alexandre) |
1640 |
1709 |
69 |
5 |
|
|
La Combe (François) |
1640 |
1715 |
74 |
8 |
|
|
La Colombière (Claude de —) |
1641 |
1682 |
41 |
|
|
|
Hélyot (Claude et Marie) |
1644 |
1682 |
37 |
5 |
F, L |
|
Poiret (Pierre) |
1646 |
1719 |
73 |
9 |
L |
|
100 Barclay (Robert) |
1648 |
1690 |
42 |
9 |
L |
|
Guyon (Jeanne-Marie) |
1648 |
1717 |
69 |
6 |
F, L |
|
Scougal (Henry) |
1650 |
1678 |
28 |
9 |
|
|
Fénelon (Franç. de Salignac de —) |
1651 |
1715 |
64 |
6 |
|
|
Honoré de Sainte Marie (dom —) |
1651 |
1729 |
78 |
5 |
c |
|
Milley (François-Claude) |
1668 |
1720 |
52 |
|
|
|
Caussade (Jean-Pierre de —) |
1675 |
1751 |
76 |
6 |
j |
|
Dutoit (Jean-Philippe) |
1721 |
1793 |
72 |
6 |
|
|
Bellinzaga (Isab.)(« d.milan ») |
|
1624 |
|
9 |
F, L |
|
César de Bus |
|
1607 |
|
|
|
|
110 Laurent de Paris |
|
1631 |
|
|
cp |
|
Jean-François de Reims |
|
1660 |
|
|
cp |
|
Pierre de Poitiers |
|
1683 |
|
|
cp |
|
Bernezay (Maximien de-) |
|
Apr.1686 |
|
|
r |
|
Paul de Lagny |
|
1694 |
|
|
cp |
|
Simon de Bourg-en-Bresse |
|
1694 |
|
|
cp |
Quelques entrées sont doublées ou font l’objet de renvois entre auteurs.
Les vignettes .pdf ou .jpeg permettent de mieux voir les couvertures et de lire les quatrièmes.
Quatrième de couverture :
Archange Enguerrand se rattache par l’intermédiaire de son maître Jean Aumont au réseau de « l’école du cœur » issu de l’Ermitage fondé à Caen par monsieur de Bernières. Entré chez les récollets, il séjourna un temps au mont Alverne, l’illustre « désert » franciscain proche d’Assise.
A son retour, il croisa à Montargis la jeune madame Guyon âgée de vingt ans. C’est le « bon religieux » qui l’introduisit à la vie intérieure. Un bref rappel de cette rencontre figure dans la Vie par elle-même rédigée par la mystique. Il est suivi de l’étude d’Archange par André Derville, jésuite qui mena à bien l’achèvement du Dictionnaire de Spiritualité.
Le
corps du volume livre pour la première fois le second travail ample du même
biographe A. Derville. Il s’agit d’une série complète de lettres de direction
adressées à une religieuse dans l’épreuve. Ces lettres lui font prendre sa
juste place parmi les grands directeurs mystiques du dix-septième siècle. Elles
soulignent l’intérêt d’une œuvre profonde et de belle écriture restée pour sa
plus grande partie manuscrite.
Armelle Nicolas Témoin du Pur Amour, Le
Triomphe de l’Amour divin dans la vie d’une grande servante de Dieu, Texte
présenté par Dominique et Murielle Tronc, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix,
coll. « Sources mystiques », 2011, 519 p.
Quatrième de couverture :
Armelle Nicolas (1606-1671), servante rustique et illettrée, expérimenta l'envahissement de l'Amour divin, auquel elle répondit par le don absolu d'elle-même. Au coeur d'une Bretagne où oeuvraient les missionnaires jésuites, Armelle bénéficia notamment de l'aide spirituelle des Pères Jean Rigoleuc et Vincent Huby.
Son amie ursuline Jeanne de la Nativité nota soigneusement les actions et les dits de celle qui appelait Dieu « son divin Amour », et avait fait de la fidélité à cet amour l'axe de sa vie rude et simple de domestique. Le lecteur est frappé d'emblée par l'ampleur de vue et l'optimisme d'Armelle, basés sur une confiance inconditionnelle en la grâce, par une persévérance opiniâtre qui dépasse tous les obstacles, courant à l'union avec Dieu avec intensité et ardeur.
Le Triomphe nous donne avec une exactitude remarquable le récit d'une vie mystique achevée : on suit Armelle dans cet itinéraire surprenant depuis la passion de ses débuts, jusqu'à l'insondable paix de l'unité divine de son achèvement, au fil d'un abandon de plus en plus profond.
L'influence de l'ouvrage fut très grande au-delà des frontières françaises, jusqu'en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et en Écosse. Une mystique à redécouvrir.
Armelle Nicolas, « Aime-Moi », Faits et dits de la Bonne Armelle, servante bretonne, Dits mis en forme par Gérard Pfister, suivis de deux chapitres du « Triomphe du divin Amour »
Armelle Nicolas, « Aime-Moi », Faits et dits de la Bonne Armelle, servante bretonne, Dits mis en forme par Gérard Pfister, suivis de deux chapitres du « Triomphe du divin Amour », Arfuyen, à paraître, 166 p.
Carmélites françaises à l’âge classique, Histoire
et Florilège de leurs écrits spirituels, par moniale-ermite Marie de l’Enfant-Jésus,
Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques ».
[belles pages oubliées issues de carmélites des trois premières générations
françaises.], à paraître.
Constantin de Barbanson, III & IV, Anatomie de l’âme, Première partie comportant vingt-deux chapitres, Depuis le commencement de la vie spirituelle, jusqu'à l'état expérimental de la grâce supernaturelle. Deuxième partie, Il y a encore une seconde Anatomie à passer selon l'être de la déiformité, après la mort de la propriété. Oeuvres mystique annotée par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Constantin de Barbanson », 2014, 407 p. [L’Anatomie de l’âme est un ouvrage très rare réédité la première fois comme défense et illustration de la pratique mystique.]
Constantin de Barbanson, V, Anatomie de l’âme, Troisième partie comportant quatre Traités, Comment l’âme qui est parvenue à l’état de la perfection se doit comporter pour faire progrès…, Présentation et notes par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Constantin de Barbanson », 2014, 346 p.
Dom Georges Lefebvre, Prière du Cœur et pureté de cœur, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, Hors Commerce, 2016, 130 p. [avec des textes de Saint Grégoire le Grand et de Saint Jean de la Croix réédition d’un ouvrage rare d’un moine de l’abbaye de Ligugé paru chez Desclée de Brouwer en 1953 – exemplaire annoté par Lilian Silburn].
Dominique de Saint-Albert, Œuvres mystiques, fr. Klaus & D. Tronc. [en préparation]
D. Tronc, art. « Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon », XVIIe siècle, PUF, n°1-2003, 95-116. [L’article révisé sur Madame Guyon sous Wikipedia, renvoie à cairn.be (la distribution électronique Cairn pour les éditions des Presses Universitaires de France) qui reproduit l’article...
...traduit in Recherchen XXVI, Benediktinerinnen, « Weitergabe eines mystichen Erbes… », Köln 2008.]
D. Tronc, « L’expérience ‘quiétiste’ de Madame Guyon », Mélanges Carmélitains, Téqui éd., vol. 2 (2004), 349-395. [Florilège].
Cf. Madame Guyon
D. Tronc, « Quiétude et vie mystique : Madame Guyon et les Chartreux », Transversalités, Inst. Cath. de Paris, n°91, juillet-septembre 2004, 121-149. [Repris partiellement : Les années d’épreuve…, « Annexes, Le procès des mœurs », Champion, 2009, 450-462.]
Cf. Madame Guyon
D. Tronc, « Un mystique réformateur des carmes, Jean de Saint-Samson (1571-1636) », Carmel, n°112, juin 2004, 71-83. [Florilège].
Cf. Jean de Saint-Samson
D. Tronc, Expériences mystiques en Occident I. Des Origines à la Renaissance, Editions Les Deux Océans, 2012, 344 p. [fonds repris par Trédaniel-Dervy] [guide & florilège introduisant aux principales figures mystiques de la Tradition chrétienne].
D. Tronc, Expériences mystiques en Occident II. L’invasion mystique en France des Ordres anciens, Editions Les Deux Océans, 2012, reprise Trédaniel-Dervy, 378 p.
56 [2017] Dominique et Murielle Tronc, Expériences mystiques en Occident IV. Une Ecole du Cœur, Editions Dervy, en préparation, 592 p. [Ouverture & table ; Quiétismes ; I L’école du cœur en France et Nouvelle France 1601-1671 : Ecole du cœur et Bernières, L’Ermitage, Bertot, Canada ; II Mme Guyon, Fénelon et leurs amis 1648-1717 : Mme Guyon, Fénelon, L’œuvre, La Voie ; III Filiations 1717-1792 : France, Ecosse, Hollande, Suisse & Allemagne ; IV Influences : Chez les catholiques, Chez les protestants, Echos au XIXe siècle, Echos et usage au XXe s. ; Synthèse ; Tableaux], Hors commerce [en préparation].
D. Tronc, Expériences mystiques en Occident V. Des Lumières à nos jours, Hors commerce [en préparation].
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome I. Introductions, Florilège issu de Traditions franciscaines (Observants, Tiers Ordres, Récollets), Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 367 p.
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome II. Florilège de figures mystiques de la réforme Capucine. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 400 p.
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome III. Un grand siècle franciscain à Paris [Pierre Moracchini] & Nécrologe capucin - Le franciscanisme et l’invasion mystique [Jean-Marie Gourvil] - Figures mystiques féminines, Minimes, Un regard sur les héritiers - Tables. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques ».
Les Amis des Ermitages de Caen & de Québec, dossier assemblé par D. Tronc, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, 564 p. [Filiations et amis, directions mystiques, membres du cercle normand, Marie de l’Incarnation, liens et documents]
Quatrième de couverture :
« Nous présentons en première partie sous le titre I. FILIATION ET AMIS le cercle large de l’Ermitage normand. C’est la vision « horizontale » où nous accordons la plus grande importance aux mystiques fondateurs.
Comment s’opère la succession d’aîné à cadet ? C’est la vision « verticale » Nous reprenons les liens entre quelques fondateurs en seconde partie où nous centrons l’aperçu intérieur sur des II. DIRECTIONS MYSTIQUES dont celles de Bernières et de Mectilde par « notre bon père Chrysostome ».
« Suivent des matériaux :
« III. MEMBRES DU CERCLE NORMAND regroupe des extraits mystiques pour ses principales figures.
« IV. MARIE
DE L’INCARNATION extraits de correspondance.
« V. LIENS entre les deux principales figures de Marie de l’Incarnation et de Jean de Bernières.]
D. Tronc, Ecoles du Cœur au siècle des Lumières, Disciples de madame Guyon & Influences, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, 260 p. [Présentation, Filiations de la quiétude : Française, Ecossaise, Hollandaise, Suisse et germanique, & Influences en terres catholiques, en terres protestantes, Echos au XIXe siècle, Reconnaissance au XXe siècle, Synthèse.]
Chronologie Mystique I Des Origines à 1600, Florilège établi par Dominique Tronc, en préparation, Hors Commerce.
Quatrième de
couverture :
Je propose une approche globale de témoignages « mystiques ». Quatre tomes assembleront des textes provenant de cultures diverses dans le temps et dans l’espace :
I Origines à 1600, toutes Traditions confondues (le présent ouvrage)
II Traditions de 1600 à 1700
III Traditions de 1700 à aujourd’hui
IV Témoignages hors cadres de 1700 à aujourd’hui.
Un accord entre spécialistes quant aux figures mystiques propres à diverses cultures témoigne de l’unicité du vécu au plus profond. Les variations d’origines culturelles et religieuses ne le voilent pas pour ceux qui y ont été rendus sensibles même une fois.
Un inventaire est présenté de manière originale pour la première fois, d’une façon qui peut apparaître provocatrice par sa diversité : une longue « page » déroulée chronologiquement ! Le lecteur fera son choix dans ce Florilège mystique. Il choisira et appréciera les textes du moins de quelques-uns. Il est inutile de les présenter longuement puisqu’il suffit de consulter une encyclopédie en ligne telle que Wikipedia. Nous nous plaçons donc à l’opposé de dictionnaires biographiques. Un nom, un beau dit ou un seul extrait qui parle au cœur, et cela suffit à justifier ce travail.
29 [2014] D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome I. Introductions, Florilège issu de Traditions franciscaines (Observants, Tiers Ordres, Récollets), Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 367 p.
Cf. Madame Guyon pour les photos
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome II. Florilège de figures mystiques de la réforme Capucine. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 400 p.
Cf. Madame Guyon
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome III. Un grand siècle franciscain à Paris [Pierre Moracchini] & Nécrologe capucin - Le franciscanisme et l’invasion mystique [Jean-Marie Gourvil] - Figures mystiques féminines, Minimes, Un regard sur les héritiers - Tables. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques ».
Cf. Madame Guyon
François d’Assise vu par ses disciples,
Un choix de sources à l’usage de Dominique Tronc et d’Amis, Reprenant des textes de l’Edition du
VIIIe centenaire, Hors
commerce pour raison de droits, 510 p. [Présentation, Quelques « pages » de François, Du
commencement de l’Ordre, Légende des trois compagnons, Compilation d’Assise
anciennement dénommée Légende de Pérouse, Témoignages sur des Spirituels issus
principalement des Actes.]
Quatrième de couverture :
FRANÇOIS D’ASSISE VU PAR SES
DISCIPLES
« L’édition du VIIIe centenaire » publiée en
deux volumes dans la collection « Sources Franciscaines » au Cerf en 2010
comporte 3418 pages. Je ne reprends ici qu’un huitième de ce nouveau « Totum »
de sources encore proches de François. Cinq parties suivent une brève
présentation: 1. Quelques « pages » de François.
2. Frère Jean, compagnon de
Gilles, auteur « Du commencement de l’Ordre », source primaire sobre et
originale. Elle fut écrite moins de quinze ans après la mort de François.
3. La « Légende des trois
compagnons » proposée par Léon, Rufin et Ange, en complément de la biographie
de Thomas de Celano. Elle fournit des informations uniques sur la période «
laïque » si mal connue de la vie de François (~1182 à 1206). On sait que sa
durée dépasse celle de la période fondatrice (1206 à 1226).
4. Frère Léon est à la source de la «
Compilation d’Assise », anciennement nommée « Légende de Pérouse ».
Je livre l’ensemble annoté en
incluant au fil du texte les passages repris de Celano (disjoints dans
l’édition du VIIIe centenaire). 5. Des témoignages éclairent les personnalités
de Léon et d’autres Spirituels. Outre quelques « pages » de François, ils sont
tirés des « Actus », la source latine source de la traduction italienne d’où
furent extraits les attachants « Fioretti ». Les notes généreuses et
indispensables de l’édition du VIIIe centenaire rendent caduques de nombreuses
biographies par ailleurs souvent colorées par leurs auteurs. Nous les
restituons au fil du texte courant en petit corps. Ce « Compagnon » commode a
été établi pour mon usage personnel. Son partage est limité à quelques amis. Il
livre un François mystique sans glose autre que les notes issues de recherches
sur lesquelles a pu être établi le nouveau « Totum ».
François de Fénelon, La Tradition secrète des mystiques ou Le Gnostique de Clément d’Alexandrie, présentation par Dominique et Murielle Tronc, « Les carnets spirituels », Paris, Arfuyen, 2006, 216 p. [Le Gnostique, précédemment publié par Dudon, revu et corrigé sur le ms. des Archives de Saint-Sulpice.]
La Direction de Fénelon par Madame Guyon, Correspondance présentée et éditée par Murielle et D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame Guyon », 504 p.
Cf. Madame Guyon
Fénelon mystique, un florilège, par D. Tronc, lulu.com, hors-commerce pour raison de droits, 457 p. [« Une rencontre mystique », bref extraits des « Œuvres et opuscules, » large choix de « Lettres de direction » par destinataires].
FENELON MYSTIQUE, UN FLORILEGE
Fénelon a fait l’objet d’un très grand nombre d’approches. Mais dès que l’on veut connaître le vécu spirituel de l’homme, études et choix de textes deviennent rares. Le titre « Fénelon mystique, un florilège » veut faire connaître l’essentiel de ses directions qui reflètent sa nature profonde. Le Florilège que je propose est chronologique. Le récit de la rencontre mystique avec madame Guyon précède des extraits d’écrits titrés dont se détache le saint Clément. Puis d’abondants témoignages privilégient la période de maturité où, délivré de toute illusion, Fénelon touche à l’achèvement mystique.
Je tire parti de l’édition critique récemment achevée de sa Correspondance. Elle permet de mieux cerner des personnalités diverses qui, aspirant à la vie intérieure, découvrirent le meilleur directeur spirituel de leur époque.
Je m’efface derrière des séries d’extraits regroupés autour de ces destinataires. Les besoins varient suivant leurs tempéraments. Le connaisseur des âmes se révèle être un ami patient dans (presque) tous les cas. Par sa profondeur et dans son exigence, il demeure pour nous un compagnon présent.
François Lacombe (1640-1715), Vie, Œuvres, Epreuves du Père Confesseur de Madame Guyon, Sources assemblées par D.Tronc, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, 648 p.
Quatrième de Couverture
FRANÇOIS LA COMBE (1640-1715)
Vie, Œuvres, Epreuves du Père Confesseur de Madame Guyon
Sources présentées par Dominique Tronc
François La Combe ou Lacombe (1640-1715) fut le compagnon aîné confesseur de madame Guyon. Il est resté dans l’ombre lorsqu’il ne fut pas simplement et sommairement mis en cause.
Nous l’approchons sérieusement ici pour la première fois en rassemblant l’essentiel de ce qui le fait mieux connaître et apprécier. Nous disposons de nombreux documents : une Vie décrite d’après des témoignages provenant principalement de Madame Guyon, des Œuvres qui ne sont pas médiocres, des Epreuves dont témoignent d’amples lettres qu’il put faire parvenir de la prison de Lourdes.
Ce dossier est établi par recours à nos éditions des œuvres de madame Guyon (Vie, Correspondance, Années d’épreuves). Ses écrits rédigés ou traduits en Français sont réédités ici pour la première fois depuis le XVIIIe siècle.
Le confesseur dans tous les sens du terme, incluant de lourdes épreuves qui demeurent cachées et vécues sans répit jusqu’à la mort, est profondément mystique. Il est digne de l’attachement d’une dirigée devenue rapidement son inspiratrice.
Hadewijch LETTRES SPIRITUELLES
Béatrice de Nazareth SEPT DEGRÉS D’AMOUR
coll. « Chemins mystiques », lulu.com
Voici l’ouvrage épuisé des Lettres d’HADEWIJCH, accompagné d’un court traité par une autre béguine et de comparaisons avec d’autres spirituels. Il s’agit d’admirables traductions et de présentations érudites par Fr. dom Porion.
L’ouvrage livre le cœur de cette mystique qui vivait au treizième siècle et fut très influente sur Ruusbroec et bien d’autres mystiques. Je ne l’ai pas retrouvé disponible sur le Net, ce qui me conduit à l’éditer en ligne hors commerce pour des amis.
J’adjoins en fin d’ouvrage un relevé de lecture par Lilian Silburn et mon bref florilège extrait d’une « Chronologie mystique » en préparation.
48 [2016] D. Henderson, Mystics of the North-east, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, 390 p. [réédition de l’ouvrage « introuvable » publié en 1934 à Aberdeen. Outre le grand intérêt offert par l’Introduction et par l’exceptionnelle qualité de ce travail érudit, l’ouvrage comporte des lettres de disciples adressés à Mme Guyon et échangés entre eux].
MYSTICS OF THE NORTH-EAST Cette belle étude irremplaçable est difficile d’accès : il nous a fallu la retrouver à l'Université d'Aberdeen. Elle approche avec grande autorité et bienveillance les disciples écossais de madame Guyon dont certains l’entouraient à Blois et assistèrent à sa mort.
PREFACE 7 CONTENTS 10 INTRODUCTION. 13 I. FORERUNNERS. 13 II. MADAME GUYON, PIERRE POIRET, ETC. 18 III. RELIGIOUS CONDITIONS IN THE NORTH-EAST AFTER THE REVOLUTION. 26 IV. JACOBITE SYMPATHIES. 35 V. DR. GEORGE GARDEN. 41 VI. LORD DESKFORD. 50 VII. ALEXANDER, 4TH LORD FORBES OF PITSLIGO. 57 VIII. WILLIAM, 14TH LORD FORBES, AND JAMES, 16TH LORD FORBES. 61 IX. CHEVALIER RAMSAY. 68 X. JAMES KEITH, M.D. 74 XI. THE GARDEN CASE. 81 XII. SOME MINOR CHARACTERS. 86 XIII. THE LETTERS. 93 LETTERS OF JAMES KEITH, M.D., AND OTHERS, TO LORD DESKFORD. 99 [...] CORRESPONDENCE BETWEEN JAMES CUNNINGHAM OF BARNS AND DR. GEORGE GARDEN. [...] INDEX 379
Ruusbroec l’Admirable, La Pierre brillante (Traduction et commentaire par Max Huot de Longchamp), suivi de l’Ornement des Noces spirituelles (Traduction de 1606 par un chartreux de Paris), Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2010, 283 p.
Jean-Chrysostome de Saint-Lô
(1594-1646), Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise, Fondateur de l’Ecole du
Pur Amour. Dossier de sources transcrites et présentées par Dominique Tronc.
Lulu.com, 2017, 378 p.
Ce dossier contient de
larges extraits prélevés dans les sources qui nous éclairent sur les débuts de
« l’école du cœur » :
Présentation
Les débuts du tiers Ordre
frranciscain - Vincent Mussart - Notices (J.-M. de Vernon)
La Vie d’Antoine Le Clerc,
sieur de la Forest (J.-M.
de Vernon)
L’Homme Intérieur ou La Vie
du Vénérable Père Jean Chrysostome (Henri-Marie
Boudon)
Divers exercices de piété et
de perfection (Chrysostome
de Saint-Lô édité par M. de Bernières)
Divers traités spirituels et
méditatifs (Chrysostome
de Saint-Lô édité par Mère Mectilde)
Deux directions :
Monsieur de Bernières et Mère Mectilde (Extraits
prélevés dans les sources précédentes)
J’omet la transcription de
près de la moitié des Divers exercices de
piété et de perfection, gros assemblage de six cent pages d’écrits
recueillis « de notre bon Père ».
Il s’agit d’exercices méditatifs et ascétiques. Ils soulignent les épreuves
subies par Jésus-Christ, le modèle pour François d’Assise qui fut fidèlement
repris à l’Ermitage de Caen. Ils
constituaient des supports utilisés tous les jours et lors des retraites par
les Associés de l’Abjection. Marqués par un esprit de grande humilité et de
simplicité franciscaine, mais aussi par le dolorisme propre aux dévots du Grand
Siècle, des sections sont écourtées lorsqu’elles s’avèrent répétitives et
mettent alors mal en valeur la fraîcheur spontanée propre à la vie des
mystiques. Par contre la dernière partie de l’assemblage livre les directions
personnelles assurées par le P. Chrysostome. Elle est admirable.
Jean de Bernières, Œuvres
Mystiques I, L’Intérieur chrétien
suivi du Chrétien intérieur augmenté des Pensées, Edition critique avec une
étude sur l’auteur et son école par D. Tronc, Ed. du Carmel, coll.
« Sources mystiques », 2011, 518 p.
Rencontres autour de Monsieur de
Bernières (1603-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, coll.
« Mectildiana », Editions
Parole et Silence, 2013, 594 p. [ce collectif assemblé par J-M. Gourvil &
D. Tronc, regroupe les contributions de dom T. Barbeau, J. Dickinson, J.-M.
Gourvil, I. Landy, dom J. Letellier, B. Pitaud, J. Racapé, dom E.de Reviers, D.
Tronc, A. Valli.]
Jean de Bernières, Œuvres mystiques II Correspondance, Lettres et Maximes introduites et annotées par dom Éric de Reviers, o.s.b., en préparation, 707 p.
Quatrième de couverture :
Jean de Bernières, Œuvres mystiques II
Correspondance.
Lettres et Maximes
introduites et annotées par dom Éric de Reviers, o.s.b.
Le Chrétien intérieur de Bernières (1602-1659) fut lu par tous les
spirituels du Grand Siècle. Ils pouvaient accéder à ses nombreuses éditions.
Mais les lettres qui furent assemblées sous ce titre à grand succès ont été
partiellement réécrites suivant en cela une pratique habituelle à l’époque pour
construire « un livre ». Ses sources ont par ailleurs disparues.
Nous disposons par chance d’un
trésor qui révèle encore mieux la grandeur du mystique : des Maximes et des Lettres furent publiées dix années plus tard discrètement sous le
titre prudent d’Œuvres spirituelles.
Elles ne font guère double emploi avec les reprises propres au « Chrétien
intérieur » car les lettres les plus admirables datant de la fin de la vie
de Jean de Bernières n’étaient devenues disponibles qu’après la mort de sa sœur
Jourdaine. S’y ajoutent des lettres préservées dans l’Ordre fondé par la Mère
Mectilde du Saint-Sacrement qui fut en étroite relation avec le mystique.
La reconstitution présentée ici
a rétabli l’ordre chronologique. Ceci permet d’apprécier pleinement l’évolution
intérieure de Jean de Bernières sur dix-huit ans. Son ascension mystique
mène d’une « abjection » -- prise au sens ancien de s’incliner devant
la grandeur divine -- à l’ « abandon » au travail fécond de la grâce
divine.
Jean de Saint-Samson, Le vrai esprit du Carmel, Œuvre assemblée par le P. Donatien de S. Nicolas. Sources manuscrites, Edition critique présentée par D. Tronc avec une étude par Max Huot de Longchamp, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2012, 607 p.
Contribution :
Jean de Saint-Samson, Le Cabinet mistique et un choix de lettres. [En préparation et en cours de saisie pour les lettres]
Jean-Joseph SURIN Lettres, Un choix dans l’édition par Michel de Certeau de la Correspondance, Suivi d’une brève présentation de leur auteur, Par Dominique Tronc, coll. « Chemins mystiques », lulu.com, 212 p.
Jean-Joseph SURIN
Lettres
Un choix dans l’édition par Michel de Certeau de la Correspondance
Suivi d’une brève présentation de leur auteur
Par Dominique Tronc pour ses Amis
L’édition de la Correspondance de Jean-Joseph Surin (1600-1665) livre le cœur qui l’anima. Il suffit de relever un « essentiel mystique » dans le texte admirablement établi, présenté et annoté par Michel de Certeau.
Je propose un florilège. Il représente un quatorzième de l’imprimé devenu d’accès limité car paru il y a plus de cinquante ans. Il veut aider à entreprendre un effort de lecture requis pour extraire la moëlle spirituelle d’une terrible mécanique, celle de « l’aventure » ou drame de Loudun .
J’y adjoins en fin de ce court volume une présentation de Surin suivie de quelques extraits hors correspondance .
Jean-Nicolas Grou, Manuel des âmes intérieures, texte présenté par le Père Max Huot de Longchamp, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2012, 365 p.
Jean-Pierre de Caussade, Lectures Caussadiennes ; le manuscrit Cailhau et le recueil de Langres, textes présentés par Marie-Paule Brunet-Jailly, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2009, 323 p.
Jeanne de Chantal, Écrits mystiques relevés dans l’édition de 1875 par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame de Chantal », 664 p. [environ la moitié des tomes II & III de l’édition de 1875].
Quatrième de couverture :
JEANNE DE CHANTAL, ÉCRITS RELEVÉS DANS L’ÉDITION DE 1875 Par Dominique Tronc
Des « Œuvres diverses » couvrent les tomes II et III de l’ « Édition en huit tomes publiée par les soins des religieuses du premier monastère de la Visitation Sainte-Marie d'Annecy ». Ces ‘joyaux de famille’ sont précédés d’une bonne biographie d’époque, puis associés à des textes tributaires de normes religieuses, enfin suivis par une très abondante ‘correspondance d’affaires’ - celles liées aux multiples fondations de couvents. Tout ceci explique que les huit volumes composites d’un vaste ensemble composite aient été rarement explorés à cœur et que les Œuvres diverses n’aient pas été rééditées depuis 1875.
Elles recèlent des diamants qui témoignent de l’accomplissement mystique mené à terme par la Mère de Chantal (1572-1641). Leurs éclats brillent dans telle conversation orale avec ses sœurs souvent d’origine simple ou au sein d’un fragment qui nous livre la vie intime de Jeanne. Tout lecteur sensible en recherche spirituelle appréciera ce que ces témoins sortis de leur gangue reflètent de l’Essentiel.
Il n’est pas inutile de ‘préparer le terrain’ en omettant les écrits marqués par leur époque. En un volume qui reste maniable le lecteur trouvera ici un peu plus de la moitié du contenu des deux tomes cités. Leur étude nous a incité à consulter les sources manuscrites préservées au couvent d’Annecy, ce qui nous a été généreusement accordé. Le présent choix opéré sur une édition non critique mais fidèle ouvre la série « Jeanne de Chantal ».
Jeanne de Chantal, Recueil des bonnes choses & Extraits de Lettres, D. Tronc et Béatrice Bernard, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame de Chantal ». 2015, 256 p. [« Les Entretiens du manuscrit de Turin-Verceil » transcrit par Béatrice Bernard ; Introduction et extraits de la Correspondance par D. Tronc.]
Quatrième de couverture :
JEANNE DE CHANTAL, RECUEIL DES BONNES CHOSES & EXTRAITS DE LETTRES
Introduction et extraits de la Correspondance
par Dominique Tronc
Les Entretiens du manuscrit de Turin-Verceil transcrit par Béatrice
Bernard
Le lecteur trouvera ici un condensé en deux parties qui met en valeur l’esprit mystique de la fondatrice des Visitations Jeanne de Chantal (1572-1641).
La Mère de Chantal livre sa direction mystique autant qu’ascétique dans près de cinquante Entretiens. Ils proviennent du manuscrit de Turin-Verceil conservé à Annecy. Il a été reconnu par la première éditrice comme la plus excellente des sources dont elles disposaient. Nous l’éditons ici sous sa forme primitive.
On peut tirer le meilleur parti des milliers de pages de « lettres d’affaires » qui répondaient aux multiples besoins des couvents de visitandines. Quatre-vingts extraits sélectionnés dans la Correspondance mettent en valeur l’orientation mystique de leur fondatrice. Tel paragraphe inséré dans une lettre adressée à une nouvelle fondation s’adresse particulièrement à une sœur éloignée où la Mère tient son rôle de conseillère et de directrice. Parfois Jeanne se livre à une confidente proche ce qui nous ouvre son vécu mystique.
Hors Commerce.
Madame Guyon, De la Vie intérieure, Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, présentés et annotés par D. Tronc, Paris, Phénix Editions - La Procure Librairie, Collection « La Procure », 2000, réédition 2004, 482 pages [Tirages limités épuisés ; sur ce choix de 80 Discours (156 pièces furent éditées au XVIIIe siècle) 15 ont été repris en 2005 : Madame Guyon, Ecrits sur la vie intérieure, pp. 23-193 ; puis 50 en 2008 : Madame Guyon, Oeuvres mystiques, « Discours spirituels », pp. 531-762.]
Madame Guyon, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Edition critique avec introduction et notes par D. Tronc, Etude littéraire par Andrée Villard, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2001, 1163 p. [Les 3 volumes de la Vie connus depuis leur publication au XVIIIe siècle et repris sous les titres « 1. Jeunesse, 2. Voyages, 3. Paris », sont suivis de : « 4. Prisons, 5. Compléments biographiques » ; l’édition rétablit l’ordre du ms. d’Oxford et inclut des additions provenant du ms. ‘de jeunesse’ de St-Brieuc.]
réédition :
Madame Guyon, Correspondance, Tome I Directions spirituelles, Edition critique établie par D. Tronc, Paris, Honoré Champion, coll. « Correspondances », 2003, 928 p. [Directions reçues de Maur de l’Enfant-Jésus et de monsieur Bertot, 1671-1681 ; lettres et témoignages, 1681-1688 ; direction de Fénelon, 1688-1689, complément édité pour la premièrefois de l’année 1690 ; directions du marquis de Fénelon et de disciples étrangers, après 1710]
Madame Guyon, Correspondance, Tome II Combats, Edition critique établie par D. Tronc, Paris, Honoré Champion, coll. « Correspondances », 2004, 952 p. [Les lettres de l’animatrice du cercle quiétiste couvrent surtout les années 1693-1698 ; elles sont augmentées de Témoignages ; l’ensemble constitue le « dossier » utile pour étudier les aspects de la « querelle » relatifs au vécu intérieur].
Madame Guyon, Correspondance, Tome III Chemins mystiques, Edition critique établie par D. Tronc, Paris, Honoré Champion, coll. « Correspondances », 2005, 934 p. [Ce volume qui achève l’édition de la Correspondance reprend l’ensemble de lettres de direction publié en 5 volumes au XVIIIe siècle].
Jeanne-Marie Guyon, Explications de la Bible, L’Ancien Testament et le Nouveau Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, introduites et annotées par D. Tronc, Paris, Phénix Editions & hors commerce 2005, 441 p. [tirage limité épuisé ; extraits in Madame Guyon, Oeuvres mystiques, 355-382]
Madame Guyon, Ecrits sur la vie intérieure, présentation par Dominique et Murielle Tronc, Paris, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2005, 195 p. [15 Discours]
Madame Guyon, Oeuvres mystiques, éd. critique avec introductions par D. Tronc, Etude par le P. Max Huot de Longchamp, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2008, 796 p. [Un « compagnon » sous forme d’un volume maniable. Il reprend des œuvres brèves connues – Moyen Court, Torrents, Petit Abrégé, une partie du Cantique... Sa seconde moitié ouvre à la partie encore méconnue datant de la pleine maturité mystique : notes apportées aux Justifications, choix de Lettres et de Discours…]
Les années d’épreuve de Madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, Documents biographiques rassemblés et présentés chronologiquement par D. Tronc. Etude par Arlette Lebigre. Paris, Honoré Champion, coll. « Pièces d’Archives », 2009, 488 p. [mise en ordre chronologique de pièces de procès incluant les interrogatoires et des témoignages issus de la Vie et de la Correspondance ; ce dossier est précédé d’une synthèse et s’achève sur des témoignages concernant la ‘décennie silencieuse’ vécue à Blois après les prisons.]
Madame Guyon, Explications du Nouveau Testament, Un choix, Ed. électronique Amazon Kindle, 2014, 220 p.
Madame Guyon, Explications du Nouveau Testament, choix présenté par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame Guyon ».
Madame Guyon, Explications de l’Écriture sainte, un choix présenté et annoté par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame Guyon ».
Madame Guyon, De la vie intérieure, Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, présentés par Dominique et Murielle Tronc, lulu.com, retiré de la coll. « Chemins mystiques » (remplacé par Discours... infra.), 642 p.
Madame Guyon, Discours sur la vie intérieure, présentés par Murielle et Dominique Tronc, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, Collection « Sources mystiques » Tome I et II, 344 + 314 pages [l’édition de ce choix de la plus grande partie des Discours achève la mise à disposition de l’essentiel de l’œuvre de Madame Guyon.]
Madame Guyon & François de Fénelon, Florilège mystique, [Les Justifications préparées en 1694 à l’occasion du « procès » d’Issy : en cours de préparation]
Madame Guyon, Lettres de direction, choix présenté par Dominique Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame Guyon ».
La direction de Fénelon par Madame Guyon, présentée et éditée par Murielle et Dominique Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Madame Guyon ».
Marc de la Nativité, Méthode claire et facile pour bien faire l’oraison, [Impression en ligne du pdf reproduisant cette édition ancienne
Quatrième de couverture :
METHODE CLAIRE ET FACILE pour bien faire Oraison Mentale.
ET POUR
S’EXERCER AVEC fruict en la Presence de Dieu.
Faisant le quatrième Traité de la Conduite Spirituelle des Novices.
Pour les Convens Reformez de l’Ordre de Nostre Dame du Mont-Carmel.
A Paris, Chez Joseph Cottereau, rue sainct Iacques à la Prudence
1650 [Impression en ligne du pdf reproduisant cette édition ancienne]
Marc de la Nativité, Traité de la Componction, [Impression en ligne du pdf reproduisant cette édition ancienne]
Marc de la Nativité, TRAITE DE LA COMPONCTION
Faisant le cinquième Tome de la Conduite des Novices des Carmes de la Province de Touraine
Par le R. P. Marc de la Nativité de la Vierge
Publié à Tours chez Philbert Masson en 1696
MARIA PETYT (1623-1677) Mystique flamande I Notices & Études par Albert Deblaere, Dossier assemblé par Dominique Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 406 p.
MARIA PETYT (1623-1677)
Mystique flamande
I
Notices.
Etudes par Albert Deblaere.
Dossier assemblé par Dominique Tronc.
Maria Petyt (1623-1677) est une figure flamande qui égale les plus grandes : la béguine Hadewijch (~1250] ; des françaises comme Marie de l’Incarnation du Canada (1599-1672) et Madame Guyon (1648-1717). Elle témoigne avec ces dernières d’une expérience menée à terme. Elle partage leur indépendance. Elle connut la solitude propre aux spirituelles mystiques.
L’intérêt dépasse celui offert par un assemblage de fragments rédigés par Marie Petyt grâce à la valeur du pénétrant Albert Deblaere, lui-même profond spirituel. De larges citations bien choisies de Maria parsèment ses études.
Ces textes livrent et analysent une expérience mystique menée à terme sur toute la durée d’une vie en suivant un chemin parfois difficile. L’intériorité vécue ‘jusqu’à la moelle des os’ est associée au rendu très vivant d’une existence restée cachée au sein du monde bourgeois flamand.
Je restitue deux notices (relativement) récentes rédigées par A. Derville et P. Mommaers et des florilèges. Après ce hors d’œuvre, les études du P. Deblaere couvrent l’essentiel du tome I ; en commençant par sa plus récente, brève et synthétique ; en continuant par une thèse beaucoup plus ample et mystiquement profonde, qui, première chronologiquement, tenta d’aborder la richesse mystique en respectant la théologie catholique. Le tome II permet d’apprécier plus amplement les témoignages rédigés par la mystique.
MARIA PETYT (1623-1677) Mystique flamande II Textes traduits par Louis van den Bossche & Leurs contextes, Dossier assemblé par Dominique Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 380 p.
MARIA PETYT (1623-1677)
Mystique flamande
II
Textes traduits par Louis van den Bossche
& Leurs contextes
Dossier assemblé par Dominique Tronc
Maria Petyt (1623-1677) prend place entre Marie de l’Incarnation du Canada (1599-1672) et Madame Guyon (1648-1717). Elle témoigne d’une expérience commune menée à terme, partage leur indépendance et connaît la solitude des spirituels.
Après avoir bénéficié de l’intérêt qui fut porté avec constance sur Marie Petyt par le très pénétrant spirituel Albert Deblaere, voici en tome II les traductions antérieures entreprises par Louis van den Bossche, dont se détache une suite continue autobiographique.
C’est en fait tout l’ensemble qui demeure irremplaçable. Il risquait d’être perdu. Il rétablit la vie intime d’une très grande figure digne héritière d’Hadewijch. Elle nous est plus proche par ce que l’on peut considérer comme un journal intime moderne.
Son autobiographie constitue un contrepoint unique à la « Vie par elle-même » de madame Guyon, vécu également difficile de l’autre grande « dame directrice » presque contemporaine.
Marie-Anne de Mortemart 1665-1750, La « Petite Duchesse » en relation avec Madame Guyon, Fénelon et son neveu, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 270 p. [Esquisse biographique, Lettres des deux directeurs : madame Guyon et Fénelon ; Lettres au marquis de Fénelon]
Quatrième de couverture :
MARIE-ANNE DE MORTEMART
(1665-1750)
La « petite duchesse » en relation avec Madame Guyon, Fénelon et son neveu
UNE ESQUISSE BIOGRAPHIQUE 5
Esquisse 5
Le successeur dans la filiation ? 9
Opinions de Fénelon et de Chevreuse 10
Traits relevés par Saint-Simon 11
LETTRES DES DEUX DIRECTEURS 17
DE MADAME GUYON 19
DE FENELON 187
LETTRES DE MORTEMART AU MARQUIS DE FENELON 239
Annexes 259
Table des matières 265
Contribution :
Maur de l’Enfant-Jésus, Ecrits de la maturité 1664-1689, coll. « Sources mystiques », Toulouse, Editions du Carmel, 2007, 344 p. [le principal auteur mystique Grand Carme depuis le réformateur Jean de Saint-Samson fut en relation avec madame Guyon.]
Maur de l’Enfant-Jésus, Entrée à la Divine Sagesse, Editions du Carmel, coll. « Sources mystiques », Toulouse, 2008, 263 p. [Cinq courts mais profonds traités mystiques achèvent la restitution du corpus.]
Quatrième de couverture
LES AMITIES MYSTIQUES DE MERE MECTILDE
Les amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement, un Florilège livre un choix d’extraits de correspondances entre la fondatrice et plusieurs mystiques accomplis qui vécurent au XVIIe siècle. Il inclut aussi des « dits » livrés au cercle intime de ses dirigées.
C’est l’un des très rares ensembles qui demeure utile à tout lecteur en recherche spirituelle. Il mérite toute la reconnaissance accordée aux correspondances de François de Sales, de Jean-Joseph Surin, de Marie de l’Incarnation du Canada, de Jeanne-Marie Guyon, de François de Fénelon.
Mectilde ou Catherine de Bar (1614-1698), courageuse lorraine d’origine, annonciade devenue bénédictine puis fondatrice, traversa plusieurs fois le Royaume de France et tout son siècle en surmontant des obstacles extérieurs et intérieurs. Nous éclairons son évolution intérieure, depuis la jeune femme intense qui rencontre les mystiques normands jusqu’à la vénérable Mère du Saint-Sacrement, « une sainte » aux yeux de madame Guyon et de Fénelon.
Elle parle à cœur ouvert à ses amis et dans son cercle de bénédictines. Elle laisse comme testament les deux mots « adhérer-adorer » en se situant mystiquement dans la ligne de Jean de la Croix, de Benoît de Canfield et de Jean de Bernières. Ses paroles transcrites sont un trésor préservé à notre usage.
Mectilde et Bernières, Recherchen
9 [2005] Jacques Bertot Directeur mystique, Textes présentés par D. Tronc, coll. « Sources mystiques », Editions du Carmel, Toulouse, 573 p., 2005. [La première étude présentant le résultat de recherches sur la ‘vie cachée’ de monsieur Bertot et la reconstitution du corpus de ses écrits précède le choix d’un septième de leur volume]
Monsieur Bertot, Le Directeur mistique en édition
intégrale [en cours de saisie]
Dossier assemblé par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques » [« Florilège de poche » : reprise du Nuage en traduction par A. Guerne et en éd. anglais modernisée par E.Undrehill, ainsi que de l’Epitre de la direction intime par D.M. Noetinger]
Pierre de Poitiers, Le Jour mystique, traités de Théologie mystique, choix établi et présenté par moniale-ermite Marie de l’Enfant-Jésus, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2015.
José de Jésus Maria Quiroga 1562-1628, Historia de la Vida y Virtudes del Venerable P. F. Juan de la Cruz & Etudes, dossier assemblé par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 338 p. [Sections françaises sur les épreuves à Tolède et en fin de vie avec leurs originaux espagnols augmentés d’un choix de chapitres, notices et études sur Quiroga.]
Quatrième de couverture :
JOSE DE JESUS MARIA [QUIROGA] 1562-1628
Historia de la Vida y Virtudes del Venerable P. F. Juan de la Cruz & Études
José de Jésus
Maria Quiroga appartient à la première génération qui succède à Jean de la
Croix (1542-1591). Il fut nommé l’archiviste “historiador” de l’Ordre naissant
des Déchaussés. Chargé d’écrire une relation de la vie de leur fondateur, il
débute rapidement l’enquête, puis publie sans autorisation en 1628 son grand
travail achevé depuis quelques années, une Vida
y virtudes. Elle met indirectement
en cause le renom de l’Ordre. L’auteur est destitué et “exilé” à Cuenca. Il
meurt la même année 1628. Des confrères seront chargés à leur tour de rendre
compte de la vie du saint fondateur.
Quiroga se veut
véridique, visite les lieux d’épreuves, enquête, n’omet aucun des faits vécus
par son héros. Formé par les novices de Jean de la Croix, il eut accès à tous
et à toutes, au-delà de dépositions signées.
Trois parties à
ce premier dossier : Sections françaises consacrées aux épreuves de la prison à
Tolède et de la fin de vie en Andalousie. Originaux espagnols augmentés d’un
choix de chapitres. Notices et études sur l’historien.
L’orientation
prise par les carmes espagnols sous l’influence de Thomas de Jésus privilégiera
une voie de méditation matinée d’ascèse,
comme préalable à la voie contemplative que Jean de la Croix enseignait
pour conduire une vie mystique. Quiroga, historien passionné, illustre et
défend l’approche de son Maître.
José de Jésus Maria [Quiroga] 1562-1628, L’Oraison (adaptation par la Mère Marie du Saint-Sacrement) & Réponse à un doute, Apologie mystique en défense de la Contemplation divine (traductions par le Père Max de Longchamp), coll. « Chemins mystiques », 440 p.
José de Jésus Maria [Quiroga] 1562-1628, Subida del alma a Dios que aspira a la divina Union (1656) Segunda parte: De la entrada del alma al Parayso Espiritual (1659), Don que tuvo sans Juan de la Cruz, Repuestas, Apología mística en defensa de la Contemplación divina, 2016, transcriptions des éditions primitives par D.Tronc, coll. « Chemins mystiques », 604 p.
Mémoires de Saint-Simon concernant Fénelon, Madame Guyon et leurs proches, dossier assemblé par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », 363 p. [Extraits des tome 1 à 13 des Mémoires concernant Mme Guyon, Fénelon, Chevreuse & Beauvilliers, le Dauphin & la Dauphine, Mme de Maintenon.]
Quatrième de couverture : MEMOIRES DE SAINT-SIMON CONCERNANT FENELON, MADAME GUYON ET LEURS PROCHES
Ce dossier contient les principaux extraits des Mémoires du duc de Saint-Simon relatifs aux membres des cercles animés par Madame Guyon et par Fénelon. Il donne des précisions biographiques et historiques portant sur les membres des cercles de la quiétude.
Les Mémoires sont un admirable témoignage de la vie de Cour de la dernière décennie du Grand siècle aux trois premières du siècle des Lumières. En outre, malgré la relative jeunesse de leur auteur à l’époque de la « querelle », ils nous apparaissent bien informés et à nos yeux équilibrés : Saint-Simon était l’ami des ducs.
Notre relevé fut établi sur l’édition Chéruel complétée par des notes et quelques « Additions au Journal de Dangeau » reprises de l’édition Boislisle.
Saint Thérèse de Jésus, Le Château ou Demeures de l’âme, Traduction française de Jean de Brétigny (1601), 2015, 278 p. [« Lire le Château de l’âme » par le P. Max H. de Longchamp, « L’édition de Jean de Brétigny » par Emmanuel Pénicaut, « Traité du Château ou Demeures de l’âme »]
Saint Thérèse de Jésus, La Vie de la Mère Thérèse de Jésus écrite par elle-même, Traduction française de Jean de Brétigny (1601), 2015, 489
Saint Thérèse de Jésus, Le Chemin de Perfection Sainte Thérèse de Jésus dans la traduction française de Jean de Brétigny (1601), 2015, 294
www.cheminsmystiques.com , www.cheminsmystiques.fr & www.madameguyon.fr présentent des chemins tracés par nos aînés aux siècles passés et nos éditions. De nombreux textes peuvent être téléchargés.
Honoré Champion, coll. « Sources Classiques » & coll. « Pièces d’Archives » : http://www.champion.ch/ & http://www.champion.ch/cgi/run?wwfrset+3+401513103+1+1+wwmenu+wwlibr+
Arfuyen, « Les carnets spirituels » :
Editions du Carmel, coll. « Sources mystiques »
Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques » : http://www.paroisseetfamille.net/mag/category.php?id_category=10
Parole et silence, coll. « Mectildiana » :
http://www.paroleetsilence.com/Rencontres-autour-de-Jean-de-Bernieres-1602-1659_oeuvre_11081.html
Editions « Les Deux Océans » > Dervy
« Chemins mystiques »
http:
//www.lulu.com
54
[2017] Chronologie de Mystiques et Associés I Des origines à 1600, Un Florilège
établi par Dominique Tronc, hors commerce, 400 p.
Je propose une approche globale de témoignages « mystiques ». Elle
rassemble des textes provenant de cultures diverses dans le temps et dans
l’espace. Elle souligne l’universalité d’une vie intérieure unique proposée à
tous lorsqu’ils accèdent aux fondamentaux de leur Source commune ; un « océan de textes » est
accessible de nos jours grâce au réseau de communication mondiale devenu
l’outil d’une noosphère. Il offre une même intelligence des vécus.
Un accord finalement large entre spécialistes quant
aux figures mystiques propres à diverses traditions témoigne de l’unicité du
fond. Les variations d’origines culturelles et religieuses ne voilent pas le
vécu mystique pour ceux qui y ont été rendus sensibles une fois. Et l’unité
sous-jacente n’enlève rien à chaque Tradition. Elle les conforte, alors même
que certaines structures religieuses soulignent des différences pour tenter de
maintenir des frontières évanescentes.
Un inventaire est présenté de manière originale ici
pour la première fois, d’une façon qui peut apparaître provocatrice par sa
diversité : une longue « page » déroulée chronologiquement. Le lecteur fera son
choix dans ce florilège mystique. Il choisira et appréciera des textes
de ses auteurs, du moins de quelques-uns. Il est inutile de les présenter en
détail puisqu’il suffit de consulter immédiatement une encyclopédie en ligne
telle que Wikipedia. Nous nous plaçons donc à l’opposé de dictionnaires
biographiques sans citations. Un nom, un beau dit ou un seul extrait qui parle
au cœur, et cela suffit à justifier ce travail. Un libre choix de noms
constitue le fil d’Ariane nécessaire et suffisant de nos jours d’information surabondante.
Nous ne retenons ici que des mystiques accomplis, sans considération des
influences qu’ils exercèrent socialement ou religieusement.
§
Cette séquence s’inscrit comme l’une des Histoires
globales qui rassemblent traditions et cultures comme composantes d’une
unique évolution humaine. Dans quelques domaines j’ai apprécié de belles
synthèses [7]. Certaines sont conscientes d’une relativité de la notion
même du temps au bénéfice de l’unité de leur sujet. Ici cette unité souligne
l’intemporalité de l’expérience mystique.
Les liens électroniques instantanés soulignent
aujourd’hui l’écart matériel croissant entre riches et pauvres, entre puissants
et faibles, et les contradictions entre « systèmes » imperméables à la critique interne de par leur
nature suggestionnaire plutôt que raisonnable. La résolution pacifique de ces
contradictions dépend d’une possibilité d’ouverture à tous les rameaux de la
gerbe humaine. Peut-on y contribuer sans exacerber les sensibilités ? Et sans
tenter une « synthèse » qui se
placerait indûment au-dessus de ces témoignages.
Il existait dans les cultures anciennes des formes
littéraires laissant peu de place aux idées directement exprimées et
délivrées ainsi de toute généralisation indue : choix de paraboles ou
d’apologues, constituant des « colliers » aux pierres choisies qui traduisent la sensibilité de
l’artisan joaillier. Notre culture d’Occident met en avant l’inventivité
individuelle et « les idées », mais
ces formes sont bien adaptées au vécu intérieur. Les perles seront ici des
auteurs ou des œuvres. Elles sont enfilées en un collier selon l’ordre
chronologique présumé.
Pour les auteurs célèbres, nous pouvons en rester au
goût donné par quelques brèves citations en renvoyant à des éditions facilement
accessibles. La lecture et relecture de certaines œuvres entières
s’impose : c’est par exemple le cas du corpus réduit qui nous est
parvenu de Jean de la Croix. Pour de nombreux mystiques difficilement
accessibles, notre choix sera plus substantiel. Nous renverrons souvent à des
extraits préparés à partir d’éditions originales ou de traductions érudites
(entre parenthèses, ceux qui restent à établir).
J’indique pour chaque auteur cité des sources en me
limitant à des ouvrages personnellement consultés et en tâchant d’associer une
édition de référence à une édition facilement accessible. Les extraits de ces
sources sont souvent brefs, condition requise pour que le « rouleau textuel » ne soit pas
désespérément long (la table des matières qui ouvre ce rouleau permet une
recherche aisée lorsque l’on connaît déjà un nom). J’alterne
citation nue et notice plus longue, selon les entrées. Certaines seront très
amples pour des figures aux grandes influences : Gazali,
Ruusbroec…
Si la mystique est une et intemporelle,
ses formes d’expression humaine restent liées à un modèle lentement évolutif au
cours du déroulement d’une culture. On observe des regroupements par grandes
périodes qui voient tel milieu prédominer par le nombre des entrées : en
Occident, ces « vagues » couvrent
successivement l’Antiquité, puis les terres de très anciennes civilisations
recouvertes par l’Islam, enfin les terres d’une Europe naissante défrichée et
convertie au christianisme (en orient la situation est
moins claire : foyer antique indien dont la réforme bouddhique se propage
en Chine fusionnant avec ses traditions propres avant d’atteindre le sauvage
Tibet et le lointain Japon ?). Plus précisément daté : l’abondance des
mystiques en terres d’Islam entre le neuvième siècle et le douzième siècle
précède celle en terres chrétiennes à partir du treizième jusqu’au dix-septième
siècle. Cette dernière vague au fil de ses épanouissements voit se
succéder pays flamand et rhénan, Italie, Espagne, enfin la France
particulièrement riche d’un « Grand siècle » que nous favoriserons.
L’ordre chronologique des textes, même s’il est parfois délicat à
établir [8], présente les
avantages suivants :
– Il évite les confrontations alors que les
présentations mettant en avant des structures culturelles et des traditions
religieuses peuvent facilement y glisser.
– Il tient compte des influences possibles au sein d’une
culture sur un auteur en situant ce dernier parmi ses pairs, entre aînés
proches et cadets. Des filiations par rencontre directes entre figures
apparaissent ainsi possibles ou non.
– Un auteur ou une œuvre se retrouve aisément parce que son
époque est généralement connue approximativement, ce qui évite de
parcourir trop d’entrées du « grand défilé de l’évolution » culturelle.
– Le lecteur sera « réveillé » par des voisinages inattendus. Ainsi l’entrée
pour Rûmi (-1273) est suivie de celle pour le Zohar (~1280) compilé par
un Moïse de Leon contemporain de la seconde béguine Hadewijch (~1280). De même,
plus tard, le très catholique monsieur de Bernières (-1659) est contemporain du
fort libre sufi indien Sarmad (-1661).
– Le choix de privilégier des auteurs et quelques œuvres
détache des trésors mystiques d’une gangue du suivi religieux. Je partage une
hiérarchie de valeur situant la mystique en premier clairement exprimée
par al-Ghazali (-1111) puis par Bergson (-1941) [9].
– Enfin une telle approche hors structure
contraignante autre que des dates nous facilite l’inclusion de figures « exotiques » sans en avoir
la légitimité requise érudite et linguistique.
Le spectre de couleurs portées par les figures est
large, en ouvrant même l’accès à des poètes, à quelques « témoins » d’instants
mystiques ou à des « avocats » défenseurs
dans les temps plus récents où la caution religieuse disparaît. Le sens
imprécis attaché au terme « mystique » nous y autorise-t-il ?
Il sera facile pour le lecteur d’orienter son regard
sur le vaste paysage que je propose sans autorisation justifiée dans la
direction qui lui convient. Les figures retenues sont toujours celles de « témoins » même s’il ne
s’agit parfois que d’un contact ou « instant » vécu. On demeure donc dans le cercle expérimenté,
évitant les nombreux penseurs au service d’une Cause. Certaines figures sont
citées sans contenu pour nous préserver de leur oubli sans les défigurer par
mon indigence. Enfin l’importance d’une entrée n’est pas proportionnée à sa
taille.
On ne peut guère compenser la sous-représentation propre aux littératures
commentariales « sans auteur signé » typiques des traditions de l’Extrême-Orient. Nous y
avons pallié par l’introduction de quelques « textes
fédérateurs » qui ont inspiré des générations de méditants dont
des mystiques (le cas est particulièrement net dans le cas de la tradition
bouddhique dont les sûtras sans auteur connu n’ont souvent survécu
que sous forme d’adaptations par des traducteurs aux prises avec une grande
diversité de sources et de langues, du sanscrit au chinois).
On note une « absence » propre à l’époque la plus récente. Elle apparaît
d’un relevé statistique effectué sur nos entrées. Mais comment élargir des œillères ? Il faut
apprécier la disparition d’une langue mystique commune, la cause première de
cette absence parmi les chrétiens affirmés, puis plus tard tenir compte de la
non-perception de la nature mystique d’un vécu par son bénéficiaire (l’« ingénierie »
psychologisante de l’âme y contribue aujourd’hui comme anciennement celle de
l’absence d’une affiliation religieuse a pu faire disparaître toute trace).
À partir de 1700 environ se produit une sortie des cadres
traditionnels : un « étoilement ». Certes le mystique n’a pas besoin d’adhérer à une
orthodoxie, mais son œuvre ne survit que très exceptionnellement si elle n’est
portée par un corps intermédiaire, par exemple religieux [10].
Notre époque connaît de multiples chocs contribuant à cet étoilement :
l’irruption des sciences soumet au contrôle expérimental et à la raison ; la rencontre sur un pied d’égalité entre civilisations ; le changement des cadres de représentation écarte toute synthèse
collective typique d’un « âge classique ».
L’homme perd des repères, car la rencontre des modèles
culturels lentement bâtis autour de croyances ancestrales les relativise.
Pourtant le vécu mystique n’enlève rien à chaque Tradition : il la fonde.
Que proposer à la génération montante ? Avant elle
beaucoup connaissaient des Écritures sacrées, certains fréquentaient les
principaux auteurs mystiques reconnus, tels Jean de la Croix. Les nouveaux
chercheurs se confrontent à l’immense richesse d’un réseau sans repères. D’où
la nécessité de proposer un choix sous forme d’entrées choisies.
Ouvrons le vécu mystique sans croyance associée ni
soutien autre que celui des compagnons de route. Le vécu doit répondre au test
d’universalité. L’expérience mystique ne peut dépendre d’avant ou d’après,
d’ici ou de là même si son expression en est colorée. Ce que le carme Honoré de
Sainte-Marie avançait dès 1708, relevant siècle après siècle un grand courant
des mystiques avant comme après Jésus-Christ [11].
J’apporte quelque précision en ce qui ne peut être
défini qu’en creux, comme un « ni ceci, ni cela ». Le terme « mystique » a été galvaudé : dérivé du grec mustes « initié », il en est
arrivé à désigner toutes sortes de phénomènes incompréhensibles, bizarres,
voire pathologiques (on parlera de « délire mystique »). On y mêle les transes chamaniques ou les
expériences dues aux substances hallucinogènes. On le confond souvent avec le
paranormal ou avec le miraculeux, domaine de tout ce qui contredit les lois
habituelles de la matière ou du biologique. Rien de tout cela n’a intéressé nos
auteurs.
La mystique n’est pas non plus le simple prolongement
des expériences humaines les plus hautes comme l’amour, la beauté de la
musique ou de la nature, les compréhensions fulgurantes, la ferveur religieuse…
Elle n’est pas non plus vécue dans les méditations de « pleine
conscience » qui font tant
de bien par la paix qu’elles apportent, mais qui appartiennent au développement
personnel, corporel et psychologique : il y a là un repos parfait de
toutes les facultés, mais c’est en soi que l’on repose, dans sa propre nature.
Le domaine mystique fait partie de ce qu’on appelle le
« spirituel », il en est
même le cœur. La spiritualité est à la fois plus large et beaucoup plus
vague : elle englobe tous les écrits où l’on s’oriente vers « Dieu ». L’intellect,
l’imaginaire, le sentiment tournent autour du divin : on est souvent dans
une rêverie autour de, une « réflexion sur ». Dans le meilleur des cas, il s’agit d’un élan, d’une
tension vers Dieu, qui prépare l’être à être attentif à l’évènement inouï qui
peut se produire.
Face à l’immensité du champ spirituel, nous nous
concentrons sur les témoignages d’expérience du divin. Des textes racontent
l’irruption dans l’humain d’une dimension verticale, d’une autre nature, que
les hommes sont forcés d’appeler « divine », car elle ne peut être fabriquée par les facultés
humaines : l’Énergie impersonnelle qui sous-tend l’univers se manifeste à
l’homme. C’est ce face à face entre l’humain minuscule et « Dieu », qui forme le
domaine propre à la mystique : l’homme rencontre sa source et la source de
toutes choses. Des hommes et des femmes ont vécu cette irruption du divin en
eux depuis l’aube de l’humanité, et cette expérience est universelle. Ils
attestent la présence au centre d’eux-mêmes d’une Réalité expérimentée au-delà
du corps, du psychologique, de l’intellect ou de l’imaginaire, qui existe
au-delà de l’humain, mais qui envahit l’humain.
Cette expérience est ressentie au centre, au « cœur » de
l’être : c’est pourquoi elle est souvent appelée « intériorité ». Une fois
vécue, on ne peut plus la nier, quelles que soient les contraintes extérieures.
On ne peut que s’incliner devant elle, la vénérer et l’aimer. Cette Présence
comble le vide de la nature humaine. En comparaison, tout ce qui a été vécu
avant n’est rien que transitoire, illusoire, préoccupation d’enfants ou de
fous : le capucin Benoît de Canfield parle du Tout de Dieu et du rien de
la créature. Pour Pascal, cette expérience est si importante qu’il la transcrit
sur un papier qu’il garde toujours sur sa poitrine : « Joie, pleurs de
joie ».
Les manifestations du début sont diverses, mais
universelles : vibration du cœur, coulées d’amour, de béatitude, de
silence, de paix, qui envahissent la personne et l’émerveillent. Le mystique
les recherche, les attend, les favorise ; il les pleure lors de sécheresses, de « nuits », lorsque la
Présence semble disparaître. Même si elle est recherchée volontairement, cette
Présence se manifeste librement : c’est pourquoi bien des textes
l’appellent la « grâce ». Si les
préparatifs qui veulent faire remonter vers Dieu par l’effort humain sont
parfois récompensés, ils sont bien entendu sans commune mesure avec cette
liberté : « L’Esprit
souffle où il veut », dit l’apôtre Jean (Evangile 3, 8).
Cette présence peut au début recevoir des
qualificatifs : paix, amour… Mais certains mystiques sont amenés à prendre
conscience que ce ne sont que des effets de cette Présence et désirent
davantage. Un double mouvement s’opère : par amour, dans un abandon total,
le mystique se donne au divin pour qu’il fasse ce qu’il veut, en réponse le
divin l’envahit de plus en plus et nettoie tout ce qui n’est pas lui. Le
mystique perd toute projection vers l’objet Dieu. Un grand retournement
s’opère où le divin prend la place au cœur de l’homme, où s’opère l’union
entre Dieu et l’homme : [l’âme] « ouvre la capacité de tout son esprit pour engloutir
cet abîme, mais au contraire s’en trouve être heureusement absorbée et
engloutie…[12] » Ceci au prix d’un profond dénuement et d’une grande
obscurité, car le divin est incompréhensible aux facultés humaines[13] : c’est le « Nuage
d’inconnaissance », titre d’un
profond texte mystique[14].
La vie humaine parvient là à son accomplissement parfait où le mystique
participe au grand courant de la Vie universelle. Saint Paul s’écrie : « Je vis, non
plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi[15]. »
Il ne reste plus que le grand Rien, le grand Vide. Ce
vécu s’exprime souvent en termes religieux, mais il n’est pas le produit de la
religion : la mystique est première. Les religions sont les
expressions particulières à chaque civilisation d’une expérience
universelle : à partir de l’expérience de Jésus, du Buddha, de François
d’Assise s’organise une communauté qui espère recréer les conditions où elle
peut se manifester (croyances, prières, règles, méditations, ascèse…).
L’organisation nécessaire pour le grand nombre fossilise l’élan créateur,
naissent les lois et la théologie. « La mystique » en tant que corpus textuel ne fait pas partie du champ
intellectuel, n’élabore pas de champ conceptuel ou de problématique : elle
tente péniblement d’exprimer l’indicible par des mots.
Ses entrées par figures mystiques ou rarement par
thèmes sont réparties chronologiquement et couvrent quatre tomes :
I Origines à 1600 toutes Traditions confondues
II 1600 à 1700 toutes Traditions
III 1700 à aujourd’hui : toutes Traditions
IV 1700 à aujourd’hui : Hors cadres traditionnels
« L’objet » proposé n’a guère de modèle dans la littérature
récente. L’idée serait-elle neuve[16] ? Outre
quelques poètes (généralement nous nous sommes limités à un seul poème par
entrée), je dissémine quelques titres « hors norme » évoquant des domaines
d’expression autre que l’écrit, voies alternatives du témoignage mystique écrit :
en peinture, Van der Weiden, fra Angelico, Rembrandt valident la tradition
chrétienne ; les lavis de
la période chinoise des Song valide le bouddhisme T’chan ; les Selva Morale e Spirituale de Monteverdi
ou les Cantates de Jean-Sébastien
Bach remplacent des théologies datées. [...]
Le premier tome ouvrait sur les principales figures mystiques des origines. La mise en ordre chronologique de ces grandes figures révélait trois vagues successives en ce qui concerne l’Occident : figures de l’Antiquité païenne juive et chrétienne jusqu’au VIe siècle, figures d’Islam du VIIIe au XIIIe siècle, Réveil chrétien médiéval du XIIe au XVIe siècle.
Ce second tome couvre le seul XVIIe siècle en opérant un effet de ‘zoom’. Sa résolution accrue provient d’un travail d’éditeur de madame Guyon. Il m’a conduit à rechercher les origines de ce dont cette dernière témoigne, car en bonne mystique elle n’invente rien. Ces origines furent souvent qualifiées de « pré-quiétistes » et elles ont été généralement ignorées (ou pire) par des historiens religieux. Je veux y remédier. L’arbre dont le tronc suit un axe ...Chrysostome le franciscain -- Bernières -- Bertot -- Guyon – Fénelon l’archevêque... a de nombreuses branches qui lui appartiennent ou qui lui sont voisines : reliant Marie de l’Incarnation du Canada à Bernières, entre la Mère du Saint-Sacrement Mectilde et Guyon, etc.
Une exploration plus large suivie d’une recherche qui se souhaiterait exhaustive ne m’a pas permis de découvrir une filiation distincte dont l’importance soit comparable à l’arbre précédent. Je reste toujours persuadé que, du moins pour le Grand Siècle, « quiétisme » est synonyme de « mystique » ; l’on y retrouve l’Essentiel transmis par une communication sans parole qui laisse certains dévots perplexes.
L’espace par figure est limité pour que le volume reste de taille raisonnable. Il est variable sans préjuger d’une importance mystique qui lui serait en proportion (l’importance sociale à l’époque est laissée de côté ; puis tout dépend de ce qui nous est parvenu[17]). Pour permettre tout approfondissement par un lecteur captivé, cela oblige à y inclure de nombreuses notes même en se limitant à des références choisies ou à quelques rapprochements. Je livre fréquemment une amorce bibliographique par figure. Elle se limite alors à quelques ouvrages appréciés en main propre.
Avant 1700, les mystiques appartenaient à l’une des branches de la famille chrétienne. Le Siècle des Lumières change profondément la situation en Europe tandis que l’élargissement hors des frontières géographiques européennes met en cause ce référentiel parce que l’on reconnaît la validité d’autres cultures associées à d’autres religions. Faut-il continuer après 1700 à s’en tenir au seul occident chrétien ?
L’ « étoilement mystique » déborde le cadre composé jusqu’à maintenant de figures souvent catholiques et d’expression française. Certaines figures se rattachent toujours aux grandes Traditions du Livre ou d’Orients mais d’autres découvrent à la vie intérieure sans y être conduits par une pratique religieuse ou par quelque mode d’emploi. Quelques-unes ignorent même la fente qui leur est ouverte intérieurement et pour un instant ; elles poursuivent alors leur quête.
Les deux dernières parties de ce Florilège rendent ainsi compte d’une bifurcation : « 1700 à 2000 Fidèles aux Traditions » & « 1700 à 2000 Hors cadres traditionnels. »
Je ne crois pas au « crépuscule des mystiques » évoqué par Louis Cognet. Certes le langage commun à toute théologie a disparu (il avait été précisé juste à temps dans le monde catholique au XVIIe siècle en latin puis en français par Sandaeus, Civoré, madame Guyon, Honoré de Sainte-Marie) [18]. S’en est suivi l’absence d’un corps facilement reconnaissable d’auteurs-témoins susceptible d’être triés selon un critère théologique ou regroupés par Ordres religieux.
L’indépendance vis-à-vis de représentations communes conduit à un émiettement ou plus poétiquement à un « étoilement ». Il s’agit de retrouver le peuple dispersé des mystiques dont l’unité intérieure est voilée sous des habits divers. Ils circulent dans de multiples allées et ne se rencontrent guère.
Comment organiser une présentation en respectant leur variété ? En multipliant les points de vue variant les thèmes abordés ? Par reconnaissance de la diversité des conditions d’entrée dans la vie intérieure ? En évoquant des diversités sociales et culturelles ? De tels classements recouvriraient la vie intérieure sous ses habits.
On retiendra ici en premier l’appartenance à l’un ou l’autre de deux types de vécu : I. Le mystique demeure fidèle à la Tradition dans laquelle il a été élevé ou s’est converti. II. L’expérience mystique se situe hors de cadres religieux et culturels devenus à ses yeux caducs ou secondaires. Voyons de plus près la structure au second niveau :
Pour les figures qui constituent le premier de deux ensembles, le « jardin mystique » est taillé à la française, selon une répartition en plusieurs massifs,
« I. Fidèles aux Traditions » présente des figures sous cinq entrées. Le premier chapitre intitulé « L’école du Cœur » assure une certaine continuité avec le tome précédent d’Expériences mystiques sous ce même nom. Le second chapitre couvre plus largement le monde catholique. Le troisième aborde quelques grands textes des auteurs Orthodoxes. Le quatrième chapitre sort du monde chrétien tout en demeurant au sein des trois religions du Livre : il glane quelques mystiques juifs ou ayant vécu en terres d’Islam. Enfin le dernier cinquième chapitre souligne que la vie mystique est universelle. Il évoque de rares figures indiennes, chinoises et japonaises. Au sein de chaque chapitre l’ordre est chronologique, ordonné par dates de décès.
II. Diverses confessions s’affrontèrent puis se replièrent sur elles-mêmes, prises au sein des luttes qui leur firent oublier la prise de conscience de dimensions jusqu’alors ignorées. Car se succèdent sur trois siècles trois dévoilements de l’imprévisible Nature : celle de ses théâtres infimes ou immenses, celle de son âge incommensurable à l’histoire humaine, enfin celle de son évolution vers toujours plus de complexité et de variété.
La mystique perçue comme une façon de vivre son rapport avec un Dieu et prenant place au sein d’une tradition reçue et vérifiée disparaît de l’esprit des modernes ; particulièrement chez des scientifiques jugés « athées » alors qu’ils sont le plus souvent agnostiques.
L’abandon de croyances traditionnelles est compensé par des témoignages individuels forts. S’exprimant diversement, des « mystiques sans Dieu » paraissent diluer une expérience insaisissable ?
Pour des figures relevées au cours du dernier XXe siècle, le jardin mystique se présente « à l’anglaise » dans un espace sauvage aux aperçus inédits. « II. Hors cadres » présente ainsi des figures qui n’ont pas rattaché leur rencontre « d’un plus Grand qu’eux-mêmes » [19] à une Tradition. Leurs vies ont toutefois été changées, marque qui leur est commune. Ces pèlerins cheminent hors piste sans pouvoir facilement situer ce qui leur est arrivé (nous ne retenons aucun de ceux qui se présentent sur la grand-place du marché spirituel en maîtres proposant quelque « nouvel enseignement »).
Les deux premiers chapitres présentent des figures à la recherche de la vie mystique soit par l’exercice de leur réflexion (« chercheurs ») soit par l’exercice de leur intuition (« poètes »). Les trois derniers chapitres rassemblent des témoins : ceux de « l’instant mystique », ceux auxquels la vie mystique se révèle au sein de l’épreuve, enfin des « témoins pour notre temps ». Ils confirment la nature mystique de certaines expériences, même si cela n’est pas évident à leurs yeux.
Plus d’une centaine de figures sont proposées en dix chapitres répartis entre fidèles aux traditions et chercheurs ou témoins hors cadre [20]. Leur nombre est ainsi rendu comparable à celui des figures ayant connu le XVIIe siècle et qui disposaient d’une section dans Expériences mystiques en Occident, tomes II à IV. S’ajoutent quelques entrées couvrant soit un genre d’expression soit une œuvre collective.
J’ai regretté de n’avoir pu équilibrer les entrées entre de trop nombreux clercs et de trop rares laïcs pour la première partie consacrée aux figures attachées aux Traditions. De fait les clercs bénéficient tout à la fois d’un devoir de mémoire assez bien respecté dans les Ordres et d’une supposée proximité avec le divin aux yeux des témoins (incluant leurs éditeurs). Leurs entrées en religion suivent l’expérience initiatrice commune à presque tous les mystiques ce qui favorise les Ordres.
J’ai ici décidé d’être très ouvert dans ma récolte de figures « sauvages ». Leur nombre comparable à celui des figures « sages ». Certaines entrées se situent à la frontière du champ mystique. Elles paraîtront à certains en être distantes ? Il est utile de séparer le champ libre mystique d’enclos délimités par des théologies. Le lecteur est au contact de sensibilités diverses réunies autour d’une même Source.
Des contributions ont pourvu à une large récolte, particulièrement proposées par Emmanuel […]
Lilian Silburn avait établi le projet d’un volume portant sur les « instants mystiques » en assemblant un dossier préparatoire de textes pertinents. Nous ne pouvons qu’en éditer un bon nombre en seconde partie « Hors cadres » sans pouvoir proposer des correspondances avec les vécus du sivaïsme du Cachemire. Elles existent dans des notes et tableaux qui n’ont pas encore été transcrits. L’essentiel de l’esprit mystique que L. S. a si généreusement distribué se découvre dans ses nombreux écrits et plus intimement dans : Jacqueline Chambron, « Lilan Silburn, une vie mystique » Paris, Almora, 2015.
Je présente ce florilège en étant très conscient de l’injustice qui consiste à citer très brièvement les plus grandes figures -- elles sont aisément accessibles ailleurs -- pour accorder une grande place à quelques témoignages ou études dispersées en publications difficilement accessibles.
Le lecteur ignorera une majorité d’entrées pour approfondir quelques découvertes et cela suffit à justifier le florilège. Nous limitons les renseignements de nature identitaire. On les trouve sur divers sites dédiés dont en premier lieu sur Wikipedia.
Ce premier chapitre complète le tome IV d’Expériences mystiques portant le même nom. Ce chapitre s’ouvre en reprenant des figures charnières déjà actives au Grand Siècle, mais qui ont dépassé l’année 1700 [21].
S’y ajoutent des figures nées après cette date, mais de la même lignée. Une certaine ampleur accordée aux entrées et aux notes pour les premières figures assure une continuité avec le travail de restitution détaillé du tome IV d’Expériences, mais nous serons plus brefs pour la suite.
Le titre « École du cœur » couvre non seulement des quiétistes au sein du monde
catholique, mais également
des piétistes au sein du
monde protestant (Poiret et Tersteegen…).
Ils partagent tous et parfois entre eux une même vision d’un
« christianisme intérieur »
[en cours]
D. Tronc, Expériences mystiques en Occident
I. Des Origines à la Renaissance, Editions Les Deux Océans, 2012, 344 p.
[repris par Trédaniel-Dervy] [guide & florilège introduisant aux
principales figures mystiques de la Tradition chrétienne]
Arpentant les allées de la mystique, j’ai regretté de ne pas trouver de guide qui m’évite de perdre du temps en lectures inutiles : voilà pourquoi, parvenu à l’âge mûr, je publie ce travail destiné aux amateurs - ceux qui aiment - attirés par des beaux textes disséminés au sein d’une immense littérature spirituelle. Beaucoup ne disposent pas de carte, ne savent pas par où commencer, quelles éditions choisir, et surtout quels sont les textes essentiels.
Je me suis attelé à opérer un choix sévère de personnes et d’œuvres puis à les présenter en suivant le fil historique. Je me suis concentré sur deux points essentiels : ne citer que les témoignages d’expérience du divin en évitant toute littérature dérivée ; mettre en valeur les influences personnelles exercées par des « aînés » expérimentés sur leur entourage constitué de « cadets » : les mystiques ne se forment pas tout seuls, même en lisant d’excellents livres !
Le lecteur est en droit de demander des précisions sur ce que recouvre à nos yeux le domaine « mystique ». Nous donnerons notre perception « de la mystique », que nous ferons suivre des « opinions de quelques-uns ». Cette introduction s’achèvera sur un aperçu du contenu des quatre volumes de l’ouvrage qui couvriront la vie de personnes mystiques ayant vécu en terres chrétiennes occidentales.
On ne trouvera pas ici une réflexion sur la mystique puisque notre but est de laisser place à des témoignages qui font pressentir un au-delà inexpliqué du psychisme humain. Soulignons leur originalité et le respect qui leur est dû : lorsqu’un alpiniste éprouvé raconte son ascension de l’Éverest, il ne vient guère à l’esprit de remettre en cause son vécu. Écoutons de même un « aîné » tenter d’en rendre compte, même si nous sommes déroutés lorsqu’il s’appuie sur des expériences non partagées, en s’exprimant à travers des symboles ou des croyances qui ne sont plus les nôtres.
Jamais le terme « mystique » n’a été plus galvaudé qu’à notre époque, comme le montre tout sondage effectué sur le net ou en feuilletant certaines revues : dérivé du grec mustes « initié », il en est arrivé à désigner toutes sortes de phénomènes incompréhensibles, bizarres voire pathologiques (délire mystique). On y mêle les transes chamaniques ou les expériences dues aux substances hallucinogènes. On le confond souvent avec le paranormal ou avec le miraculeux, domaine de tout ce qui contredit les lois habituelles de la matière ou du biologique. Rien de tout cela n’a intéressé les auteurs que nous allons présenter.
Comme en témoignent des récits venus du monde entier, l’expérience qualifiée de « mystique », c’est-à-dire cachée - parce qu’elle ne se prête qu’à des descriptions indirectes et qu’elle n’est confirmée que par ses effets -, est spécifique. Elle est définie dans toutes les traditions comme l’expérience humaine de ce qui sous-tend l’univers, qu’on l’appelle Dieu, Grâce divine, Énergie…
Loin de n’être qu’un sentiment décrit comme « océanique », il est confrontation au Vide ou au Plein situé au-delà des expériences instantanées, des sentiments, des imaginations, de l’intellect. « Dès que les cavernes de l’entendement et de l’imagination sont vacantes, l’essence divine se révèle [22] » et l’homme s’incline du plus profond de son être devant l’irruption de ce qu’il perçoit comme au-delà de son corps et de son psychisme mais dont il ne sait rendre compte. Le don reçu satisfait l’aspiration de celui qu’il remplit et donne un sens à sa vie.
Si son intensité est très forte, il peut conduire, de façon le plus souvent transitoire, à des manifestations liées à notre faiblesse, qui ne sont pas l’expérience ultime. Ces phénomènes ont trop souvent détourné de l’essentiel l’attention des observateurs. Connaissances médicales, observations ethnologiques, pratiques psychanalytiques nous permettent d’identifier à des intoxications, à des phases hystériques ou délirantes beaucoup de « phénomènes » et bizarreries (sensations physiques, visions, etc.) : ils appartiennent au registre de la maladie ou de la projection individuelle. Même si certains en étaient affligés, les grands mystiques les ont toujours rejetés et s’en méfiaient, appelant à dépasser le particulier de l’individu humain pour aller à l’Un. Nous avons donc délibérément écarté ce domaine pour aller vers les témoignages d’expériences profondes dont nous donnerons de nombreux extraits.
La mystique n’est pas non plus le simple prolongement des expériences humaines les plus hautes comme le sont l’amour, la perception de la beauté de la musique ou de la nature, les compréhensions fulgurantes, la ferveur religieuse. Elle n’est pas non plus présente dans les méditations de « pleine conscience » qui font tant de bien par la paix qu’elles apportent, mais qui appartiennent au développement personnel, corporel et psychologique : il y a là un repos parfait de toutes les facultés, mais c’est en soi que l’on repose, dans sa propre nature.
Le domaine mystique fait partie de ce qu’on appelle le « spirituel », il en est même le cœur qui anime tout. La spiritualité est à la fois plus large et beaucoup plus vague : elle englobe tous les écrits où l’on s’oriente vers « Dieu ». L’intellect, l’imaginaire, le sentiment tournent autour du divin : on est trop souvent dans une rêverie autour de…, dans une réflexion sur… Dans le meilleur des cas, il s’agit d’un élan, d’une tension vers Dieu, qui prépare l’être à être attentif à l’événement inouï qui peut se produire.
Face à l’immensité du champ spirituel, nous nous sommes efforcés d’éliminer les discours sur le divin pour nous concentrer sur les témoignages d’expérience. Les textes mystiques racontent l’irruption dans l’humain d’une dimension verticale, d’une autre nature, que les hommes sont forcés d’appeler « divine » car elle ne peut être fabriquée par les facultés humaines : l’Énergie qui sous-tend l’univers se manifeste à l’homme.
C’est ce face à face entre l’humain minuscule et « Dieu », qui forme le domaine propre à la mystique : l’homme rencontre sa source et la source de toutes choses. Des hommes et des femmes ont vécu cette irruption du divin en eux depuis l’aube de l’humanité, et cette expérience est universelle. Ils attestent la présence au centre d’eux-mêmes d’une Réalité expérimentée au-delà du corps, du psychologique, de l’intellect ou de l’imaginaire, qui existe au-delà de l’humain mais qui l’inclut et peut l’envahir intensément.
Cette expérience est ressentie au centre, au « cœur » de l’être : c’est pourquoi elle est souvent appelée « intériorité ». Une fois vécue, on ne peut plus la nier quelles que soient les contraintes extérieures ou les doutes d’origine intellectuelle. On ne peut que s’incliner devant elle, la vénérer et l’aimer. Une mystique contemporaine raconte joliment : « Et plus ça allait, plus je m’abandonnais à cette « chose » qui avait pris jour en moi, qui a pris pouvoir sur tout. J’en suis tombée folle amoureuse. Tout le reste est passé au second plan. » [23].
Cette Présence comble le vide de la nature humaine. En comparaison, tout ce qui a été vécu avant n’est rien que du transitoire, de l’illusoire : le capucin Benoît de Canfield (1562-1610) parlera du Tout de Dieu et du rien de la créature. Pour Pascal, cette expérience est si importante qu’il la transcrit sur un papier qu’il garde toujours sur sa poitrine : « Joie, pleurs de joie ».
Ces manifestations du début sont diverses, mais universelles : vibration du cœur, coulées d’amour, de béatitude, de silence, de paix, qui envahissent la personne et l’émerveillent. Le mystique les recherche, les attend, les favorise ; il les pleure lors de sécheresses, de « nuits », lorsque la Présence semble disparaître. Même si elle est recherchée volontairement, cette Présence se manifeste librement : c’est pourquoi bien des textes l’appellent la « grâce ». Si les préparatifs qui veulent faire remonter vers Dieu par l’effort humain, peuvent servir à apaiser ou favoriser cette expérience, ils sont bien entendu sans commune mesure avec cette liberté : « L’Esprit souffle où il veut », dit l’apôtre Jean [24].
Cette présence peut au début recevoir des qualificatifs : paix, amour… Mais selon leurs destins individuels, certains mystiques sont amenés à prendre conscience que ce ne sont que des effets de cette Présence et ils désirent davantage. Un double mouvement s’opère : par amour, dans un abandon total, le mystique se donne au divin pour qu’il fasse ce qu’Il veut ; en réponse, le divin l’envahit de plus en plus et nettoie tout ce qui n’est pas Lui. Le mystique perd alors toute projection vers l’objet-Dieu. Un grand retournement s’opère où le divin prend la place au cœur de l’homme, où se réalise l’union entre Dieu et l’homme :
[L’âme] « ouvre la capacité de tout son esprit
pour engloutir cet abîme, mais au contraire s’en trouve être heureusement
absorbée et engloutie…[25].
Ceci au prix d’un profond dénuement et d’une grande obscurité car le divin est incompréhensible aux facultés humaines [26] : c’est le « Nuage d’inconnaissance », titre d’un texte anglais du XIVe siècle sur lequel nous reviendrons. Ruusbroec déclare :
Là toutes nos puissances défaillent, et nous
sommes précipités dans ce qui s’ouvre à notre regard, et tous nous devenons un,
et un seul tout, dans l’embrassement
d’amour de l’Unité des Trois.
Là […] nous sommes un même être, une même vie, une même béatitude avec
Dieu ; là toutes choses sont
accomplies, et toutes choses se renouvellent. [27].
Saint Paul s’écrie : « Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi »[28]. La vie humaine parvient là à son accomplissement parfait où le mystique participe au grand courant de la Vie universelle.
Il ne reste plus que « le Rien », qui n’est pas vide car y vibre l’Amour éternel :
… [l’âme] demeure comme suspendue en une immense vacuité …, sans pouvoir voir ni appréhender chose
aucune, ni même elle-même ; laquelle infinie vacuité … ressemble à la
sérénité du ciel …, et est une déiforme lumière. Or en cette lumière est aussi l’amour (non autre chose)
qui doucement enflamme, brûle et allume l’âme, et ce si secrètement, simplement
et intimement qu’elle ne cause nul mouvement ou motion de l’âme qui puisse empêcher
cette sérénité, mais au contraire, elle en est si subtilement agitée et si
doucement éprise qu’elle se fond, liquéfie et s’évanouit davantage, et est sa
tranquillité et sérénité augmentée.[29].
Si ce vécu s’exprime souvent en termes religieux, il n’est pas le produit de la religion : l’expérience mystique est première. Les religions sont les expressions particulières à chaque civilisation d’une expérience universelle : à partir de l’expérience de Jésus, du Bouddha, de François d’Assise, s’organise une communauté qui espère recréer les conditions où elle peut se manifester (croyances, prières, règles, méditations, ascèse…).
L’organisation nécessaire pour le grand nombre fossilise l’élan créateur : naissent les règles et la théologie. Cependant comme le christianisme était la première grille de lecture et la principale issue pour des êtres attirés par la mystique jusqu’au XXe siècle, certains entrent dans les Ordres et y trouvent parfois leur épanouissement : Benoît de Canfield, Jean de la Croix, François de Sales… C’est leur expérience qui revivifie la vie chrétienne et lui redonne son sens. Beaucoup de nos textes se situeront donc dans le champ religieux.
Ces mystiques écrivent pour tenter de mener leurs lecteurs vers l’indicible qu’ils ont vécu mais qui dépasse infiniment la foi religieuse. Ils ont souvent été persécutés par des contemporains qui entendaient les ramener vers des croyances communes et compréhensibles, se proclamant juges d’une expérience qu’ils n’avaient pas : on brûla Marguerite Porete, on censura Jean de la Croix et Benoît de Canfield, on persécuta madame Guyon… Puis la peur de ne pas être dans les normes entraîna le tarissement de la littérature mystique catholique depuis le début du XVIIIe siècle.
Les textes mystiques ne font pas partie du champ intellectuel, n’élaborent pas de champs conceptuel ou de problématique : ils tentent péniblement de suggérer l’indicible avec des mots. Nous laisserons Benoît de Canfield exprimer cette impuissance [30] :
Cette essence ne peut être comprise, sinon
comme elle-même se donne à comprendre, ni [ne se peut] entendre, sinon comme
elle-même se donne à entendre ; ni [ne peut être] vue, sinon comme
elle-même se donne à contempler, ni goûtée, ni connue, ni possédée, sinon comme
elle veut être goûtée, connue et possédée. Elle se laisse comprendre quand,
comment et à qui il lui plaît ; elle se donne à entendre, goûter et être
possédée quand, comment et à qui il lui semble bon, et de nous, nous n’y
pouvons rien.[31].
Quiconque, en effet, s’est uni à la
Vérité […] a pleine conscience de ne pas être le fou que prétendent les autres et
il sait que la possession de la vérité simple, perpétuelle, immuable, l’a délivré tout au contraire de la
fluctuation instable et mobile à travers les multiples variations de
l’erreur.[32].
C’est d’une expérience individuelle qu’il
faut partir ; et il se pourrait que même une étude exhaustive des
vocabulaires, des traditions, enfin des faits mystiques eux-mêmes ne fût jamais
aussi féconde que la directe analyse d’un devenir mystique déterminé. La
mystique, en tant que vie, aboutit à des individus, et à eux seuls. Toute
classification des états serait vaine, si elle ne nous conduisait à la brûlante
expérience d’un être.[33].
« La mystique ». Quelle mystique ? L’emploi tardif substantivé est peu heureux car il réifie l’action de la grâce divine en donnant l’apparence d’un contenu, voire d’un acquis, à ce qui est seulement signe d’un flux vivant qui prend place « dans le Vide » [34].
S’il nous faut répondre à une demande fondée de clarification, nous pouvons citer les noms de « douze compagnons » présentés dans ce volume [35]. Ces « chevaliers accomplis mystiques » veillèrent cinq siècles : Guillaume de Saint-Thierry (-1148), François d’Assise (-1226), Hadewijch I & II (~1230 & ~1280), Angèle de Foligno (-1309), Maître Eckhart (-1328), Tauler (-1361), l’auteur inconnu du Nuage d’Inconnaissance (~1370), Ruusbroec (-1381), Julian of Norwich (-apr.1416), Catherine de Gênes (-1510), Thérèse d’Avila (-1582), Jean de la Croix (-1591). Un tableau où figurent leurs noms et dates complètes, des œuvres et des sources traduites choisies, précède la Table des matières. Ils privilégient tous une vie intérieure sobre qui dépasse les phénomènes (reconnaissant cependant ceux qui leur ont ouvert l’entrée en vie mystique tel que l’épisode des « cris » rapporté par le « frère copiste » d’Angèle).
Nous
partageons une position exprimée par le philosophe Bergson (elle ne
transparaîtra que rarement puisque nous nous effaçons devant les témoignages
mystiques, mais il se doit déclarer dans cette introduction ce qui influe
nécessairement sur nos choix textuels [36]) : la vie mystique ne dépend pas de la
pratique religieuse, même si le vécu de ses meilleurs membres s’est inscrit
historiquement dans son cadre. Nous faisons donc nôtre cette déclaration de
Bergson :
Nous nous représentons donc la religion comme la cristallisation, opérée
par un refroidissement savant, de ce que le mysticisme vint déposer, brûlant,
dan l’âme de l’humanité [37].
Le cadre moderne diffère profondément de celui du XVIIe siècle ! La croyance en Dieu et dans un « au-delà » de salut ou de condamnation a disparu chez beaucoup (mais si l’on en croit Lucien Febvre, il en était de même dans le vécu de la majorité des hommes du XVIe siècle). Pourtant l’expérience mystique se renouvelle, mais la diversité des modes d’expression voile dorénavant sa permanence.
Au traditionnel mot Dieu, substituer (par exemple) le mot Énergie semble respecter aux yeux de nos contemporains, tout particulièrement chez les scientifiques, le caractère dynamique d’une circulation perçue au sein d’un univers dont le mystique est un grain. Cela permettrait d’éviter un rejet au nom du modèle évolutif reconnu actuellement mais ne laisse pas de place à l’expérience d’un amour ressenti personnellement[38]. Notons simplement que la représentation acquise du monde physico-biologique, celle d’un immense devenir dynamique, demeure compatible avec l’expérience d’un Centre actif mais ne peut évidemment éclairer une expérience individuelle.
Finalement, sont mystiques …ceux qui s’appellent tels entre eux ! Pour Leszek Kolakowski, le mysticisme serait une « doctrine » selon laquelle…
…l’âme humaine communique au moyen d’une
expérience (non sensible, mais analogue par son caractère direct à celle qui se
produit dans le contact des sens humains avec leurs objets) avec la réalité
spirituelle qui conserve la primauté … par rapport à toute autre réalité ;
on admet en même temps que cette communication, liée à une intense affection
d’amour … est … le bien suprême auquel l’homme peut accéder dans sa vie
terrestre.[39].
L’approche de phénomènes ou expériences est assez bien couverte par la définition qui vient d’être citée. Elle sera élargie selon la voie servie s’il s’agit d’une « doctrine ». Doctrine ou voie ont une certaine utilité : ils permettent de vérifier l’expérience lorsqu’elle est invoquée (car un « délire » n’est jamais à exclure). Mais demeure que seul l’individu peut vivre un dépassement par rapport à l’identité collective religieuse et dépasser son propre donné individuel pour développer une vie toute autre, donnée par grâce.
Ainsi le vécut Pierre Poiret (1646-1719), l’actif éditeur de très nombreux textes mystiques et disciple apprécié de Madame Guyon, que nous citons ci-dessous pour éviter le regrettable péché d’anachronisme historique ! Il est invoqué conjointement par Kolakowski qui ne semble pas conscient d’un déplacement du sens entre son texte et sa citation. Car Poiret ne s’intéresse pas tant aux événements qu’au travail de la grâce divine que ces derniers manifestent. Au sein d’une théologie paulinienne, il insiste sur le côté positif du travail de la grâce, optimisme qui compense l’impuissance de l’homme réduit à sa volonté propre, le grand thème du siècle de Pascal :
Tous les auteurs mystiques conviennent en
ceci : Que Dieu nous a créés pour être unis à Lui, transformés à Sa
ressemblance, et afin que Lui-même devienne et soit tout en nous selon les
termes de l’Écriture même. Que ceci ne pouvant se faire que par l’Esprit du
Seigneur (selon la même Écriture) dès que l’homme s’est voulu servir de son
propre esprit et de sa propre volonté pour se perfectionner lui-même, il s’est
ruiné et perdu, lui et toute sa race. …
Que Dieu seul peut le délivrer et le vider
parfaitement de tous ces maux là, et refaire son ouvrage défait, qui est cet
homme même perdu et ruiné. Que Dieu [40] pour
cet effet se présente à lui avec Ses divines opérations ; que c’est à l’homme
d’y consentir, à les accepter, à y coopérer - et à s’y abandonner ; et que
moyennant cela Dieu le travaille, le purge, l’éclaire, le dispose à Son union,
l’unit enfin lors qu’il est convenable, de la manière qu’Il trouve bonne et le
transforme selon Son bon plaisir à Son image, l’avançant par son Esprit de
clarté en clarté, comme parle saint Paul. Et enfin, que l’union et la
perfection … consistent en une identification, pour ainsi dire, de volonté avec
celle de Dieu, en laquelle celle de l’homme soit tellement transformée que Dieu
fasse désormais de lui tout ce qu’il Lui plaît sans aucune résistance de sa
part … Voilà un raccourci de toute la Substance de la Théologie Mystique, et c’est dans le fond la même chose
qu’enseignent tous les auteurs éclairés qui ont écrit de cette science des
saints.[41].
Les mystiques accomplis perdent tout
intérêt envers les phénomènes et les états temporaires,
soulignant simplement que leur état est devenu stable et permanent : ainsi
Marie de l’Incarnation du Canada (1599-1672) entre sa première (1633) et sa
seconde Relation (1654). Madame Guyon (1648-1717), abondante sur certaines circonstances
prosaïques de la vie ordinaire, est fort sobre dès qu’il s’agit de son
expérience mystique et ne peut qu’affirmer un état final
« constant ».
Outre la grande fresque de Bremond [42], quelques ouvrages permettent de ne pas se perdre dans des aspects secondaires ou particuliers : le précis encore utile établi par A. Tanquerey propose en ouverture une « liste chronologique et méthodique des principaux auteurs… » : le plan suit les trois voies mise en honneur depuis Balma ; ce qui est sage, plutôt que de tenter une définition à priori de l’ascèse et de la mystique [43]. Le « guide de vie » établi par Max Huot de Longchamp commente un large choix de textes mystiques en présentant leurs auteurs [44]. Des aspects historiques et thématiques sont développés avec précision par P. Agaësse, A. Deblaere et d’autres collaborateurs du Dictionnaire de spiritualité [45],[46]. Finalement on observe un bon accord et la permanence d’un choix d’auteurs canoniques retenus par les auteurs chrétiens de toutes époques[47].
Ces auteurs précèdent des dérives postérieures substituant apparitions, miracles… au vécu mystique devenu discret après la condamnation de 1699 (bref Cum alias). Un « matérialisme spirituel » comparable se manifesta plus récemment par des descriptions extérieures de phénomènes physiques, approches qui se voulaient scientifiques et sont en fait scientistes (Leuba, etc.).
Ces manifestations de la faiblesse humaine se prêtent souvent à de justes réductions aux couches psychologiques, développées par Janet, par Freud et leurs successeurs[48]. Une botanique de telles manifestations fut proposée avec grand succès par le P. Poulain dans un ouvrage qui eut une large diffusion[49] parce qu’il était adapté aux récits d’apparitions qui occupèrent la place laissée vide à la suite du Crépuscule des mystiques et de leur condamnation.
Des milieux protestants anglo-saxons se détachent les ouvrages de grandes figures : W. James, E. Underhill, von Hügel…[50]. Enfin l’Orient orthodoxe, attaché aux grands Grecs cappadociens, fournit une « contre-épreuve » à l’Occident latin[51].
Nous écarterons de notre volume les très nombreux auteurs de textes introductifs. Ils souffrent souvent d’une tendance ascétisante en vue de préparer à recevoir la grâce, ou tentent d’occuper et de consoler ceux qui l’attendent. Ils peuvent être l’œuvre d’authentiques mystiques car ceux-ci ne choisissent pas d’écrire mais répondent à la demande ou à l’injonction de ceux qui les entourent. Un immense champ religieux sera finalement laissé de côté pour que puissent émerger des auteurs qui répondaient à des demandes qui supposent le chemin intérieur engagé.
Le contact avec « ce qui peut se manifester en nous de plus grand que nous » est vécu à travers les âges dans le monde entier : on aborde ici une fraction, celui du monde occidental qui fait surtout appel aux formulations chrétiennes, et en son sein on privilégie la France où la rencontre des influences provoque un essor remarquable au début du XVIIe siècle. Sainte-Beuve, dans son Port-Royal puis l’abbé Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France (1916-1933) ont mis en lumière la variété des spiritualités du Grand Siècle[52]. L’ensemble couvre quatre volumes. Chacun comporte quatre chapitres d’importances égales mais d’extensions variables :
I. Des Origines à la Renaissance s’attache aux principales figures qui marqueront les mystiques à partir du XVIIe siècle. Cette ouverture peut être utilisée indépendamment comme un guide introduisant à la Tradition mystique occidentale.
Le premier chapitre présente un panorama des grandes influences qui déterminèrent son expression chrétienne. Il rappelle l’existence de mystiques qui vécurent en terres d’islam ou de religion juive, car il y eut de nombreuses influences croisées entre les religions du Livre.
Cette « ouverture de l’ouverture » est suivie d’un panorama précis couvrant l’Europe occidentale voisine de la France : l’est de la France d’aujourd’hui, la vallée du Rhin, les Flandres et l’Angleterre font l’objet du second chapitre, l’Italie et l’Espagne du suivant.
Le quatrième et dernier chapitre couvre le XVIe siècle qui va assurer une transmission de la tradition mystique facilitée par des réformes qui prennent place dans le monde catholique ; il rend compte d’influences entre le nord et le sud de l’Europe rendues possibles par l’apparition de l’unité politique qui assura la puissance d’un Charles-Quint.
Nous abordons ensuite le cœur de cette exploration qui devient beaucoup plus fouillée. Il était difficile de trouver des éléments communs permettant de classer la variété des expériences vécues. Nous avons retenu la façon dont l’existence concrète est encadrée : vie réglée en clôture ou vie dans le monde - toutefois conscients que ce critère distinctif n’affecte que des formes extérieures, tandis que le vécu mystique est comparable pour tous.
II. L’Invasion mystique des Ordres anciens souligne la vitalité méconnue issue d’ordres traditionnels au sein desquels surgissent des réformes qui manifestent la vie, telles des branches d’arbres, ici mystiques. Son premier chapitre décrit le jeu des influences et s’attache à restituer une vue d’ensemble sur la population des mystiques du Grand Siècle à l’aide de listes et de leur analyse, ce qui est tout à fait neuf. Le second chapitre traite un cas particulier important mais sous-estimé dans l’historiographie moderne : celui des missionnaires franciscains, principalement capucins. Nous reprendrons souvent en deux chapitres consécutifs un tel balancement entre synthèse générale et cas particulier. La vie réglée en clôture couvre le chapitre troisième consacré aux traditions monastiques et aux réformes. Le quatrième chapitre analyse précisément le cas particulier du carmel « déchaussé ».
III. Ordres nouveaux et figures singulières s’ouvre sur un bref chapitre situant la vie mystique dans son nouveau contexte culturel, politique et religieux : car l’époque moderne commence en fait au milieu du siècle, lorsque la prise de conscience du rôle de l’expérience, couplée à la découverte de l’immensité du monde, se généralise.
Puis nous présentons des figures – que l’on présente d’habitude isolées --, au sein de structures réglées mais de création nouvelle ; enfin hors de toute clôture et n’ayant pas à suivre une Règle portant sur le déroulement de la vie journalière. Cette contraction en deux chapitres de nombreuses figures masculines, souvent agrégées en une « école française », est facilitée parce que le très vaste ensemble de la dévotion méditative se situe hors de notre domaine[53]. Le dernier chapitre qui ferme ce troisième volume aborde l’autre moitié du genre humain par quatre figures féminines illustrant des conditions de vie très diverses.
IV. Une école du cœur couvre un réseau demeuré suspect trop longtemps. La quiétude naît en Espagne, arrive en France par l’Italie, se développe dans le cercle normand et à Paris. Rapidement la seconde génération de ce réseau associant laïcs et religieux se heurte à la méfiance générale qui s’est développée vis-à-vis des mystiques. Le cercle de Montmartre sera repris par Madame Guyon, grande figure mystique qui trouve enfin ici sa juste place. On sait que son apparition chronologiquement tardive empêcha qu’elle ne figure, sinon en filigrane, dans les histoires inachevées de Bremond et de Cognet disparus trop tôt. Son influence sera déterminante sur des proches et sur le siècle suivant.
Étoilement des mystiques du même volume achève l’entreprise. Nous doutons de la réalité de tout Crépuscule des mystiques, titre suggestif de l’ouvrage de Louis Cognet centré sur la figure de Madame Guyon, devenu trop fameux[54]. Il s’agit plutôt de l’effet « pervers » d’une diversification dans les expressions de l’expérience, liée à la disparition d’une langue technique commune adoptée du début du XIIe jusqu’à la fin du XVIIe siècle, celle d’une théologie mystique tributaire d’une représentation caduque du monde.
Une trentaine de figures de ces trois derniers siècles sont remarquables par leur diversité ; certaines surprendront des lecteurs par leur éloignement vis-à-vis de toute attache religieuse. Elles témoignent de la permanence de premiers contacts mystiques dont les manifestations ne se réduisent pas au domaine psychologique[55].
Le champ théorique d’une théologie mystique au sens réduit depuis le XVe siècle n’est pas abordé. L’investigation s’attache aux données biographiques et aux influences qui s’exercèrent entre des personnes. Aucun modèle d’école n’écrase leur diversité concrète.
§
Je m’incline devant ces textes très profonds avec le respect qui leur est dû. Le lecteur exercera son propre jugement.
[Des origines à la Renaissance : pp.31-340]
D. Tronc,
Expériences mystiques en Occident II. L’invasion mystique en France des Ordres
anciens, Editions Les Deux Océans, 2012, reprise Trédaniel-Dervy, 378 p.
Nous avons présenté dans
notre précédent ouvrage les grandes figures mystiques reconnues qui vont
inspirer l’essor d’expression française au début du XVIIe siècle[56]. Une synthèse chronologique distribuée géographiquement les assemblait,
qui a préparé l’étude entreprise ici.
Celle-ci est plus
localisée dans le temps et l’espace. Trois volumes couvriront une durée brève
en privilégiant l’espace géographique d’expression française. Un tel changement
de résolution ou « grossissement » va révéler des figures moins célèbres
dont certaines furent même oubliées au sein de dictionnaires érudits. Chaque
nom bénéficie d’une section propre quand nous lui reconnaissons une valeur
comparable à celle des figures précédentes dans la qualité du vécu mystique.
Car si leurs facilités d’écriture littéraire sont parfois limitées, – c’est le
cas à l’est pour le profond franco-flamand Constantin de Barbanson ou à l’ouest
pour l’humble bretonne Armelle Nicolas, -- il ne s’agit jamais de figures
mystiquement « mineures ».
La densité propre au
Grand Siècle en Europe catholique est en effet extraordinaire : là où l’on
pouvait raisonnablement s’attendre à ne relever que deux ou trois noms de
grande valeur, notre récolte se monte à plus de dix figures originales de tout
premier ordre réparties seulement sur quelques dizaines d’années[57].
La France a été peu
présente jusqu’ici, si l’on excepte l’impulsion assurée par les grands moines
du XIIe siècle : Bernard de Clairvaux et son ami Guillaume de
Saint-Thierry, les « intemporels » chartreux… Elle va prendre
maintenant une place centrale, après les éclipses successives causées par la
Guerre dite de cent ans puis par des luttes religieuses. Cette émergence
accompagne la montée en puissance politique. Le royaume devient la principale
puissance européenne après avoir desserré l’étau de l’empire de Charles-Quint.
Le Siècle classique français succède au Siècle d’or espagnol.
À « l’invasion
mystique » - expression chère à Bremond que nous croyons toujours
globalement justifiée[58] -, va succéder l’irrigation d’une société par ses sources internes. Celle-ci vit en effet un printemps spirituel par
des renaissances qui ont lieu au sein du royaume, surtout dans ses ordres
religieux. Elles s’appuient sur des textes étrangers, adaptés par une
armée de traducteurs. L’invasion des textes prépare ainsi l’accueil favorable
de franciscains italiens et anglais expatriés, puis de carmélites espagnoles.
Une présentation
entièrement chronologique ne s’impose pas à propos d’une durée si brève
concernant les relations entre trois générations. Se croisent et se heurtent
hommes ou femmes de deux mondes : l’un est relié encore à une
représentation médiévale hiérarchisée dans la structure matérielle de l’univers
comme dans les royaumes de l’outre-tombe[59]; l’autre prend progressivement conscience d’un univers qui se découvre
sans limites, dépourvu de centre, autonome dans ses mouvements depuis Galilée,
incluant des vides depuis Pascal. Parallèlement à une cosmologie bouleversée,
une brisure est accomplie depuis peu au sein du christianisme : les
Réformes rencontrent la Contre-Réforme catholique. Enfin des civilisations
lointaines mais évoluées sont découvertes.
L’ancien monde perdure
plutôt au sein des ordres religieux traditionnels tandis que le nouveau monde
demande des rénovations capables de répondre aux défis posés. Celles-ci
prennent la forme de fondations adaptées aux exigences culturelles ou aux
découvertes maritimes : l’humanisme est pris en compte au sein du royaume
par les jésuites comme par leurs opposants jansénistes, tandis qu’au-delà des
mers sont envoyées des entreprises missionnaires au Canada et en Extrême
Orient.
Nous avons réservé le
tome II aux ordres religieux « anciens » qui vont retrouver une
vitalité inattendue. Le tome suivant III prendra en compte les fondations
nouvelles. Le dernier tome IV s’attachera à l’émergence d’une mystique de la
quiétude plus dégagée de contraintes ecclésiales et par là restée marquée et
mal comprise.
Ce volume II comporte
quatre parties :
1. Des textes et des
hommes précède
l’étude des premiers mystiques de France par un court rappel des influences[60] et du rôle des traductions qui assurèrent en français la mise à
disposition de l’essentiel de la tradition mystique[61]. Nous suggèrerons (tome III) un vaste « paysage mystique » et
spirituel en donnant la liste chronologique de figures qui connurent le Grand
Siècle, précisant aussi leur appartenance et leur importance à nos yeux. Elle
comporte plus de cent noms, patiemment évalués en « arpentant les allées
de la mystique » : sur un siècle et demi[62], une soixantaine nous a semblé avoir une expérience mystique.
2. Traditions
monastiques et réformes rappelle la permanence de l’érémitisme, puis couvre de multiples
réformes : celles-ci sont multiformes chez les bénédictines, également
augustiniennes, célèbre à Port-Royal. La rénovation des grands carmes est menée
par l’aveugle convers Jean de Saint-Samson et par ses disciples. Ce qui nous
conduira à évoquer de façon détaillée une rénovation cette fois féminine et de
large influence jusqu’à nos jours :
3. Le Carmel
déchaussé expose
l’aventureuse implantation en France de l’héritage venu d’Espagne, le pays
ennemi de l’époque. Le récit haut en
couleur a été déjà conté, mais ses suites internes à la vie mystique
carmélitaine n’ont jamais fait l’objet d’une synthèse. Nous nous attacherons à
mettre en valeur les actives « ouvrières » religieuses et non les
autorités masculines dont elles dépendaient : il s’agit de madame Acarie
devenue converse sous le nom de (première) Marie de l’Incarnation, d’Isabelle
des Anges, la seule Espagnole demeurée en France, de Madeleine de Saint-Joseph
restée injustement dans l’ombre de Bérulle, de ses compagnes et dirigées… En
conclusion de ce parcours féminin, nous rendons justice aux carmes grâce à deux
grandes figures tardives : le convers mystique Laurent de la Résurrection
et l’historien de la Tradition Honoré de Sainte-Marie.
4. Les Franciscains constituent la partie la plus neuve de notre étude et l’oubli d’une
synthèse relevant les nombreux spirituels franciscains, déploré par Bremond,
est ainsi réparé. Benoît de Canfield est reconnu parce qu’il fait partie de la
« première génération » capucine et qu’il exerça une forte influence
sur son siècle : nous mettrons sa Reigle
en valeur. Bien d’autres capucins
sont de valeur égale, dont Constantin de Barbanson, Martial d’Étampes et
Jean-François de Reims. Quatre récollets les accompagnent, de Séverin Rubéric à
Maximien de Bernezay. Surtout se détachent par une fécondité sans commune
mesure avec leur faible nombre des tertiaires réguliers ou laïcs emmenés par la
grande figure de Jean-Chrysostome de Saint-Lô : ils achèvent notre revue
des ordres « anciens ». Parce qu’ils ont toujours été liés aux laïcs,
les réguliers nous conduisent vers un monde nouveau, celui des mystiques normands
animés par M. de Bernières et celui de ses successeurs de l’école du Cœur. Les
uns et les autres seront abordés dans les prochains volumes.
Notre but n’est pas historique même si nous avons
médité pour chacun des volumes une présentation solidement structurée
chronologiquement au sein de diverses localisations ou états de vie. Nous
voulons avant tout faire apprécier des textes qui peuvent répondre à
l’intuition mystique.
Dorénavant la nature anthologique de notre entreprise
se révèlera plus largement et nous n’hésiterons pas à citer quelques textes de
façon suivie (ici pour la bénédictine Marie de Beauvilliers puis pour le
capucin Benoît de Canfield). Car les textes mystiques « sans idées »
sont rarement rendus accessibles : ils seront souvent réimprimés ici pour
la première fois depuis leur apparition...
Il nous est possible de le faire sans limitation à dix
lignes par citation parce que nous ne dépendons pas de rééditions récentes très
généralement absentes (ou fautives). Nous avons eu recours à l’édition dernière
du vivant de l’auteur ou à la première édition établie peu après sa disparition
(mais souvent non sans une large intervention d’un écrivain tiers, suivant en
cela la pratique habituelle de l’époque). Nous modernisons l’orthographe et la
ponctuation et signalons nos coupures.
Notre rôle consiste à attirer le lecteur vers de beaux
textes. De nombreuses citations sont extraites de versions longues, voire
intégrales, disponibles sur notre site web « cheminsmystiques.fr »[63]. Certains livres
existent dans les bibliothèques électroniques, en particulier pour ceux
disponibles en versions anciennes, ce qui ne présente guère d’inconvénient[64].
Les citations sont données en italiques lorsqu’il
s’agit de textes mystiques d’époque. Elles sont données en romain lorsqu’il
s’agit plus rarement de reprises d’études modernes.
Les références sont très nombreuses. Nous avons tenu à
donner les informations qui seront utiles à celui qui, recherchant un essentiel
disséminé au sein d’une immense littérature spirituelle, attiré par une ou deux
de nos citations, veut approfondir tel ou tel auteur. Et nous avons suggéré de
nombreux chemins de traverses qui mériteraient de plus amples explorations.
Le lecteur trouvera un Index regroupant noms et thèmes propres au XVIIe siècle
à la fin du prochain tome III. La Table
des matières en tient lieu pour les figures du présent tome.
Nous commencerons par
une approche synthétique afin de préparer aux explorations individuelles
réparties dans les chapitres suivants. Ceci nous permettra de rendre compte
d’influences qui se jouent sur deux siècles en les organisant géographiquement.
Puis nous rappellerons l’importance de la transmission d’une tradition mystique
écrite.
Plus de deux cents ans
séparent la mort de Ruusbroec de la fin des guerres de religion en France. La
première date clôt l’activité d’une trinité mystique : Tauler meurt
en 1360, l’anonyme auteur anglais du Nuage d’Inconnaissance est actif
autour de 1370, Ruusbroec meurt en 1381. La dernière date correspond au réveil
du pays le plus peuplé d’Europe : le début du règne d’Henri IV voit la
paix revenir en France, calme grâce auquel une « invasion mystique »
s’amorce par des traductions, bientôt suivie de l’arrivée de spirituels
étrangers par le nord et par le sud du royaume. Ils vont contribuer à un vaste
essor religieux.
L’histoire des
développements sur la durée de ces deux-cent treize années est complexe et
demeure mal cernée. On constate
globalement un tassement dans la continuité pour la tradition flamande tandis
que des développements neufs prennent place en Italie et en Espagne. Cependant
la tradition nordique reste dominante en France jusqu’à l’arrivée physique des
carmélites espagnoles, puis elle s’atténuera sous l’influence des agents de la
Contre-Réforme au service du Roi Très Chrétien[65].
Plus précisément Denys
le chartreux (1402-1471), Henri van Herp (Harphius) (1400-1477), puis La
Perle évangélique (~1520 ? éditée en 1535), enfin les Institutions
Taulériennes (1548 pour l’édition latine par Surius) transmettent dans le
monde catholique le message issu de Ruusbroec et de Tauler, sans oublier l’Institution spirituelle de Louis de
Blois (-1566). Dans le monde protestant, la Théologie germanique
prolonge l’influence d’Eckhart (dont le nom demeure inconnu) et celle de
Tauler : elle est éditée par Luther en 1516 puis en 1518.
On ne trouverait après
le XIVe siècle qu’un écho affaibli de l’élan mystique ? Une
complexité croissante est peut-être à mettre en cause associée à un effort
d’exploration moins grand qui affecte une période où la théologie et plus
largement la représentation du monde demeurent stables après un développement
rapide d’une culture européenne autonome au cours des deux siècles précédents.
Cet affaissement est-il
réel et dû à l’effet dévastateur de pestes récurrentes[66] ? Elles assombrissent en tout cas la vision spirituelle chez tous.
Faut-il invoquer la guerre dite de cent ans[67]? Faut-il souligner l’effet dévastateur de la division de la papauté[68], puis celui des luttes liées aux affrontements entre réformés et
catholiques après 1517 ?
Mais aucune période historique n’est
calme : suivront, pendant la période que nous allons étudier, - mais
surtout hors de France - les terribles guerres « de trente ans »
culminant vers 1630, qui scelleront l’opposition irréductible entre deux mondes
religieux campant sur des frontières enfin stabilisées, puis celle « de
quarante ans » à partir de 1672, qui voit l’affrontement entre deux mondes
politiques, Louis XIV
s’opposant à une Europe coalisée financée par la Hollande.
La mystique reste bien
vécue par des figures de la devotio moderna ou par celles d’inspiration
franciscaine. Simplement il ne leur est pas nécessaire d’inventer de nouveaux
modèles : la fraîcheur manque.
Pour éclairer cette
période de transition, il resterait à éclaircir le maillage dense des relations
entre « écoles » mystiques. Celle, initialement dominante, dite
« du nord », étend ses influences vers le sud. Après la Réforme, la
disparition du monde catholique nordique accélère le processus par migration.
Des influences sont
passées par quatre voies géographiquement distinctes dont les plus
déterminantes s’exercèrent de personne à personne :
L’activité
intellectuelle de cette chartreuse[69] est remarquable et met à profit l’arrivée de l’imprimerie : le corpus
taulérien dont nous avons précédemment vu la richesse est édité, et
transmet ainsi des influences qui passeront par le bénédictin Louis de Blois[70], les carmes Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson, le capucin Benoit de
Canfield, et « de l’autre côté » par des luthériens dont Arndt et Gerhardt.
Plus précisément, des
relations étroites lient Maria van Hout ( ?-1547), qui a pour amie
l’auteur de la Perle évangélique et du Tempel, avec Gérard
Kalckbrenner (1494-1566), chartreux, son fils spirituel depuis 1530,
compilateur des Institutions pseudo-Taulériennes (en allemand) :
textes admirables auquel on attache malheureusement le péjoratif « pseudo »
parce qu’ils rassemblent, outre des textes de Tauler, des contributions
provenant d’Eckhart et d’autres spirituels.
L’entreprise est menée à
la chartreuse de Cologne en liaison avec Pierre Canisius (1521-1597) : ce
jésuite qui connaît également personnellement Maria van Hout[71], est l’éditeur-traducteur en latin de la compilation de ses amis
chartreux. Sa traduction va couvrir la France[72]. La Perle évangélique (~1520
? éditée en 1535) et l’Institution spirituelle de Louis de Blois
(1506-1566) concourent à cette conquête des spirituels[73]. Blosius appartient à la famille française des comtes de Blois et de
Champagne par son père et à la noblesse des Pays-Bas par sa mère Catherine de
Barbançon.
En Flandre espagnole, la
« façon nordique » se heurtera à l’incompréhension de Graciàn, le
bouillant (et attachant) confesseur de Teresa, avant de devenir celui d’Anne de
Jésus arrivée à Bruxelles en 1607. Mais l’influence parvint auparavant en
France par l’intermédiaire du capucin Benoît de Canfield qui lui emprunta
« les deux formes d’annihilation mystique, l’active et la passive[74] ».
Il faut enfin signaler
le rôle du prêtre Pelgrim Pullen qui rencontre la mystique Claesinne van
Nieuwlant en 1587 à Gand :
« L’expérience du non-être dont Claesinne et Pullen s’entretiennent
n’est pas tant une préparation ou une condition préalable à l’union avec Dieu
qu’un de ses aspects : c’est l’intensité de la présence du Tout Autre qui
est la cause de l’anéantissement. », explique Mommaers, qui cite
Pullen :
Lorsque l’homme connaît quelque
chose de Dieu, il se connaît lui-même et il ne connaît pas Dieu […] Lorsque
rien n’est connu, c’est alors que Dieu est connu. Cela veut dire : lorsque
l’homme se voit privé de tout, au point de ne plus rien avoir et de ne plus
rien connaître. Une telle connaissance ne peut entrer ni dans l’intelligence ni
dans l’entendement … S’abaisser sous Dieu voilà ce qu’est une telle
connaissance ; elle est cela et rien d’autre que cela. […] [75]
La mystique du Nuage
d’Inconnaissance et celle de Julian de Norwich est influente grâce à des
émigrés : à Paris William Fitch of Little Canfield (Benoît de Canfield) et
Archange de Pembrocke, puis plus tard à Douai Augustin Baker. Ce dernier centre
est important car une université catholique y fut fondée par les jésuites et
mise en concurrence avec la vénérable université de Louvain (on en retrouve un
signe révélateur dans l’opposition que rencontrera Jansénius pour des raisons
que l’on doit qualifier de politiques, par exemple l’esprit d’indépendance de
Flamands même catholiques vis-à-vis du pouvoir espagnol).
Nous livrons longuement
en dernière partie du volume des extraits de la Règle de Benoît. Son
compagnon Archange de Pembrocke est le directeur de Port-Royal à ses débuts,
entre 1609 et 1620 mais n’aurait pas laissé d’écrits.
Quant à dom Augustin
Baker (1575-1641), il prend l’habit bénédictin en 1605. En 1624, à
Cambrai, il aide le nouveau couvent de bénédictines anglaises. Il est renvoyé
en 1633 à Douai où il mène une vie retirée. Il
traduit en plusieurs volumes des œuvres réputées de Tauler, fait
connaître le Nuage ainsi que The Scale of perfection de
Hilton. Sa Sancta Sophia est un précis soigné de ses écrits et une
œuvre remarquablement claire[76].
Elle passe par Catherine
de Gênes, partiellement tributaire des deux Hadewijch : elle influence
Isabelle Bellinzaga, l’auteur du Breve Compendio que reprendra Bérulle.
Cette voie serait-elle secondaire ? Elle est surtout mal connue et ne se
limite pas aux transmissions des textes, si l’on considère les proches qui
entouraient Catherine et leurs successeurs[77].
L’arrivée de membres des
ordres italiens en France suit immédiatement la fin des guerres de
religion : se distinguent les capucins, le Tiers Ordre Régulier
franciscain auquel appartient Chrysostome de Saint-Lô, les ursulines, des
jésuites dont le père Coton, confesseur d’Henri IV, qui apporte le Breve
Compendio après son séjour milanais. Enfin les échanges avec Rome, centre
de la religion catholique, sont permanents.
L’arrivée du Carmel
féminin en France est capitale : les disciples de Jean de la Croix
apportent leur expérience et forment les mystiques françaises. Nous y
consacrerons tout un chapitre.
Les Espagnols ne
s’opposent pas profondément à la mystique du nord avec laquelle Jean de la
Croix a été en contact lors de ses études à Salamanque (ce qui s’explique
aisément car la Flandre faisait partie de l’empire de Charles Quint)[78]. Mais nous avons déjà noté l’opinion prudente d’Anne de Jésus arrivant en
Flandre à Bruxelles[79].
Évoquons maintenant
l’arrivée des textes mystiques étrangers en France car elle est
contemporaine de l’influence entre personnes. Elle s’est faite dans un contexte
très complexe.
La seconde moitié du XVIe
siècle couvre en France une période de troubles qui voit la destruction et la
décadence de très nombreux monastères. Le sommet des luttes civiles se situe
peu avant 1572, date du massacre de la Saint Barthélémy. Elle se termine grâce
à la modération d’Henri IV et à son talent
militaire qui lui permettent de reconquérir lentement le royaume.
On peut situer la
renaissance de la paix civile en 1594 qui voit son entrée à Paris suivie de son
abjuration à Saint-Denis. Absous par le pape (peut-être conseillé par le
mystique Philippe de Néri), Henri IV doit encore soumettre les dernières
places ligueuses : la date de l’Édit de tolérance de Nantes en 1598 serait
une date charnière pour la renaissance religieuse du royaume[80]. Une intense activité souligne alors le réveil religieux qui suit la paix.
Une tradition s’était
toujours maintenue chez les chartreux. Déjà au début de la
Renaissance, Lefèvre d’Etaples venait à la chartreuse parisienne de
Vauvert « puiser dans ‘les coffres pleins de manuscrits des œuvres
mystiques que les religieux communiquaient libéralement’ et dont les mystiques
rhénans constituent le fond le plus précieux[81] ». Les coffres ont disparu…
À la même chartreuse, on
publiait Harphius dès 1491 et Denys en 1538. À celle de Cologne, on éditait la Perle
en 1545, Tauler (et d’autres rhénans dans les Institutions taulériennes)
en 1548, Ruusbroec en 1549… Les
chartreux restent ainsi fidèles à leurs Coutumes :
Nous voulons que les livres qui
sont la nourriture éternelle de nos âmes soient conservés avec la plus grande
précaution et confectionnés avec la plus grande application, afin que ne
pouvant prêcher par les lèvres la parole de Dieu, nous la prêchions par les
mains…[82]
Ils ne se contentent pas
d’éditer pour transmettre les richesses du passé mais, conscients des exemples
offerts en leur temps ou presque, ils les traduisent. Une première traduction
de Catherine de Gênes voit le jour à la chartreuse de Bourg-Fontaine en 1598.
Elle est suivie de celle des œuvres de sainte Thérèse en 1601, par le
prêtre Jean de Brétigny (de Quintanadueñas) et le prieur chartreux de
Bourg-Fontaine[83]. Richard Beaucousin, vicaire de Vauvert en 1593, anime l’équipe qui
traduit la Perle évangélique
publiée en 1602 (puis en 1609) et L’Ornement des Noces de Ruusbroec
en 1606.
Richard Beaucousin
(1561-1610)[84] fut avocat avant de rentrer à l’âge de trente ans à la chartreuse de
Paris. Outre son entreprise de traductions, il contribua à l’introduction en
France du Carmel réformé espagnol. La cellule de « l’œil des
contemplatifs » fut en effet fréquentée par tout ce que Paris rassemblait
d’esprits tournés vers la mystique : un autre futur traducteur, René
Gaultier, madame Acarie, le jeune Bérulle, François de Sales, ainsi que
Philippe Thibault (à l’origine de la réforme parallèle purement française dite
de Touraine) :
« Il aura sur les milieux
spirituels de la capitale une influence extraordinaire. La foule des visiteurs
qui assiégeaient sa chambre claustrale troublaient le silence de la chartreuse,
si bien que dès 1598, ses supérieurs songèrent à l’éloigner de Paris et le
nommèrent prieur de Nantes. Le nombre des protestations fut si grand dans la
ville que la nomination fut rapportée. Mais en 1602 il est envoyé comme prieur
à Cahors, où il meurt le 8 août 1610 avec la réputation d’un grand
serviteur de Dieu.[85] »
Richard aida aussi à la
publication du Bref discours de Bérulle (qui reprend le Compendio
de la « Dame milanaise » Isabelle Bellinzaga), et surtout à la
défense de la Règle de Benoît de Canfield (1608).
Le XVIIe
siècle verra par la suite un très grand nombre d’œuvres produites par des
chartreux dont le nombre réduit est sans rapport avec leur influence, qui est
décisive[86]. Cette tradition de mise à disposition de textes mystiques se poursuivra
jusqu’à nos jours avec un dom Porion traduisant et présentant les poèmes et les
lettres des deux Hadewijch et de Béatrice de Nazareth[87] (outre des écrits personnels non signés)[88].
Une intense activité de
traduction se produit donc à la charnière de deux siècles et marque sur le plan des
écrits la convergence en France des influences provenant des Flandres
espagnoles, de l’Espagne et de l’Italie.
En premier lieu, la Perle
évangélique fut un relais essentiel entre Ruusbroec et le siècle nouveau
grâce à la mise à disposition du texte flamand en français et à son onction.
Son influence fut comparable à celle des Institutions Taulériennes écrites en latin, et à celle
de l’Institution spirituelle
également latine de Louis de Blois[89]. Ces trois textes furent d’une importance capitale : tous les
mystiques du siècle se sont appuyés sur eux pour justifier leur expérience.
Rappelons par un extrait
la profondeur de la Perle : elle appelle au retour intérieur qui,
s’il est poursuivi « l’espace d’un an entier », ne saurait rester
ignoré de Dieu :
Si l'homme se convertissant
soi-même, en soi-même prenait garde à l'inaction divine, il trouverait
d'admirables œuvres de Dieu en soi, voire qui surpassent même tous sens et
entendement naturels. Que si par l'espace d'un an entier il ne faisait autre
chose que seulement prendre garde et être attentif aux œuvres divines que Dieu
opère en lui, jamais n'aurait mieux employé année, ni aurait oncques [jamais]
fait œuvre si bonne que cette-ci ne la surpassât en bonté, et ne fût beaucoup
meilleure. Que si voire [vraiment] à la fin de l'année, quelque chose de cet
œuvre interne et occulte [caché], qui se fait au fond de l'âme, lui était
révélée, voire non révélée, il aurait néanmoins mieux employé cette année-là,
que tous ceux-là qui avec soi-même auraient cependant fait certaines grandes
œuvres. Pour-autant [pour cette raison] qu'avec Dieu rien ne peut être négligé.
Car sans doute Dieu tout-puissant
est plus noble que toutes les créatures. Et cet homme ici délaissant [quittant]
toutes les œuvres extérieures a assez à quoi s'occuper intérieurement. Et c'est
ici que se trouve la vraie part. Ce que toutefois fort peu veulent croire,
c'est à savoir qu'une œuvre si divine se fasse en ce fond-là. Et c'est pourquoi
un si grand erreur[90]
occupe et enveloppe les séculiers, et religieux aussi, pour-autant qu'ils sont
déchus et se sont éloignés [331r°] et égarés de ce fond spirituel, dans lequel
Dieu habite. Car ne voulant croire que Dieu soit dedans eux, certainement ils
ont délaissé la vive [vivante] veine inconnue à tous pécheurs.
Finalement il y en a plusieurs qui,
persistant en leur nature et propre sens, opèrent selon leur raison propre, et
veulent premièrement se perfectionner en la vie active et puis après és [dans
les] autres deux. Mais hélas, ils défaillent en cela, pour-autant que demeurant
en l'inférieur et sensuel homme, jamais ne deviennent spirituels et divins. La
raison est qu'ils ne s'introvertissent en cet essentiel fond spirituel, là où
ils devaient se réjouir totalement à Dieu, afin qu'il opérât avec eux. Au moyen
de quoi toutes leurs œuvres seraient rendues spirituelles et divines, en quoi
la vie active est parfaite.
Car quand l'homme, avec tout son
entendement et ses forces, s'applique intérieurement et extérieurement à son
Dieu, ainsi que fait le disciple à son maître, et qu'il laisse totalement tout
son sens, son entendement et ses forces en Dieu, alors Dieu tirant et prenant
cet homme à soi, opère toutes ses œuvres, porte toutes ses charges et le garde
en tout lieu de tous périls. C'est pourquoi quelqu'un dit : O homme, ou te
gardes toi-même, et pratiques avec grand labeur les vertus, et toutefois tu
n'adviendras jamais à un bon état. Ou, te résignant [t’abandonnant] toi-même,
accomplis toutes les vertus, et sans labeur, et tu parviendras à un très haut
état et degré[91].
Quant à l’influence
espagnole, elle se propagea par l’intermédiaire de René Gaultier
(~1560-1638) : ce visiteur de la cellule de Beaucousin fut un grand
traducteur des Espagnols. Conseiller d’État et avocat, il vécut à Paris et eut
au moins cinq enfants de Péronne de Laurent (-1656), épouse considérée comme un
« vrai miroir de perfection ». Il traduisit Pierre d’Alcantara (le
franciscain qui eut une influence décisive sur Teresa), et Jean de la Croix
(déjà !), mais aussi Louis Du Pont[92], Jean Climaque[93]… Ses traductions sont exactes et surtout mystiquement
« sensibles »[94].
En ce début de siècle,
tous respectent les contenus mystiques qu’ils adaptent par une compréhension
que l’on devine intime : ainsi pour le Cantico A de Jean de la
Croix rendu par Gaultier. Il faudra attendre Marie du Saint-Sacrement
(1861-1939) pour retrouver une telle qualité de compréhension grâce au partage
implicite d’une expérience mystique commune[95].
Ces spirituels qui sont
en même temps traducteurs, ne se contentent pas de travaux en cabinet : de
Brétigny et Gaultier partiront chercher des carmélites en Espagne, non sans
aventures. Tous sont très discrets sur leur vie personnelle : ils
s’effacent devant ce qu’ils transmettent.
Dès le début du siècle,
donnant ses racines au mouvement mystique, ils rendent donc disponible ce que
nous appellerions une « base de données », à savoir les textes
essentiels des siècles précédents qui serviront à conforter et défendre
s’il y a lieu, une vie vraiment mystique : ceci très directement (Ruusbroec,
Catherine de Gênes, Teresa et Jean de la Croix bien avant qu’il ne soit
pleinement reconnu), ou par le relais d’un spirituel qui sert d’intermédiaire
expérimenté (Harphius et l’auteur de la Perle évangélique).
En particulier, les Noces
spirituelles (1606) de Ruusbroec sont traduites en français par un
chartreux et tous les mystiques du royaume de France peuvent s’abreuver à sa
joie :
Mais je vous prie, quel est cet
avènement perpétuel de notre Époux ? Certainement, c’est la génération
nouvelle et l’illumination laquelle Dieu fait sans cesse en nous. Car ce fond
où reluit cette clarté, [185v°] voire et même qui est cette clarté même, est
fécond et vigoureux, et pour ce, la manifestation de la lumière éternelle est
continuellement renouvelée au plus profond de l’esprit. Et il faut certes,
qu’ici cède et succombe tout ce qui est des actions créées. […] Et l’avènement
de l’Époux céleste est si soudain et si léger que toujours il vient, et demeure
toujours au-dedans, et ce avec richesses infinies, et qu’il revient toujours
encore de nouveau et sans cesse, en propre personne, avec clarté infinie, comme
s’il n’était jamais venu. Car son avènement sans temps, consiste en quelque
maintenant éternel, et est toujours reçu avec désir nouveau et joie nouvelle[96].
Quelques années plus
tard, les minimes de Rouen publient les Institutions [Taulériennes] avec
la Vie … et Epistres et quelques excellents sermons… en 1614.
Puis la Théologie
Mystique de Harphius (Herp), le « héraut » de Ruusbroec, paraît à Paris en 1616 dans une belle
traduction offerte par J.-B. de Machault, conseiller du roi :
Que s'ils renonçaient à toute
propriété en toutes œuvres, ils passeraient toutes choses par un esprit nu et
pur ; en laquelle pureté ils seraient agis sans moyen par l'Esprit divin, en
prenant quelque certitude qu'ils sont enfants de Dieu ; « parce que ceux
qui sont agis et poussés de l'Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu. »
En sixième lieu, aucuns sont qui
embrassent cette limitation, comme enfants secrets de Dieu ; lesquels doivent
nécessairement, non seulement vivre de vertus, et y veiller ; mais aussi
par-dessus toutes vertus mourir, et être ensevelis en Dieu pour renaître plus
heureusement en lui. Sur quoi faut savoir, combien que les hommes, quand ils
naissent du saint Esprit, sont alors enfants de grâce, et que leur vie est
ornée des vertus, et qu'ils surmontent toutes choses contraires à Dieu, selon
ce dire de saint Jean [I Jean, 5] : « Tout ce qui naît de Dieu surmonte le
monde ». Toutefois ceux-là sont ici appelés serviteurs ; parce qu'ils ne
se sentent encore bien établis en Dieu, ni certifiés de la vie éternelle ;
Mais quand nous montons en excès
par-dessus nous-mêmes, et qu'en notre monter à Dieu nous sommes faits si
simples, que l'amour pur et nu nous peut arrêter en sa sublimité, où il exerce
soi-même par-dessus tout exercice des vertus, savoir en notre origine, et où
nous naissons spirituellement. Là même nous sommes transformés, et mourons à
Dieu, à nous-mêmes, et à toute propriété, et sommes faits secrets enfants de
Dieu, en trouvant une noble vie en nous, selon ce dire de l'Apôtre [Colossiens,
3]: « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en
Dieu. » [97]
Enfin paraît
tardivement, en 1622 [98], la traduction par Gaultier du Cantique
de Jean de la Croix, apporté en France par Anne de Jésus à qui il était dédié
(un manuscrit aujourd’hui perdu du Cantique A) :
Mais vous [le Père Archange,
capucin] qui avez déjà pris goût aux écrits du Révérend Père Jean de la Croix, je
m’assure que vous verrez d’aussi bon œil ce sien posthume qui n’a point encore
été mis sous la presse, où il se rend fort facile et familier pour la matière
qu’il traite. Ceux qui n’ont point expérimenté les grâces et unions mystiques
dont il parle, n’en sauraient juger, ce qui fermera la bouche à beaucoup de
gens qui s’entremettent le plus de ce qu’ils entendent le moins. Ayant déjà
prêté ma plume à la version des œuvres de ce religieux tant estimé de la sainte
Mère Thérèse, je n’ai pu lui dénier ce dernier labeur, pour communiquer aux
Français les trésors de sa rare doctrine[99].
Les œuvres mystiques
européennes essentielles – si l’on excepte Denys le chartreux dont l’œuvre
latine est d’extension considérable, et les mystiques anglais qui attendront le
milieu du siècle – sont ainsi toutes disponibles en français au tournant du
siècle. Fait essentiel : on n’a
plus besoin de recourir au latin, langue des clercs, ce qui ouvre accès aux
femmes, qui sauront en faire bon usage.
Ces traductions ne
privilégient pas l’élégance, - la langue française est encore rugueuse, - mais
leur précision rend compte fidèlement de l’intériorité exprimée dans le texte,
vécue par ces premiers traducteurs qui ressentent une obligation apostolique.
Leur travail qui s’approche du mot à mot nous les fait préférer aux
« belles infidèles » nées plus tard sous l’influence de l’école des
traducteurs issue de Port-Royal[100] : celle-ci recommande de repenser le texte pour le restituer, voulant
tirer le meilleur parti d’une langue française jugée désormais l’égale du
latin. Mais repenser un texte mystique en respectant l’intention de
l’auteur n’est pas possible parce que l’« onction » spirituelle passe
à côté du sens obvie (le problème
est bien reconnu dans le champ poétique) ; les traducteurs ont rarement
l’expérience mystique suffisante. L’idéal est de disposer d’une édition
originale et de pouvoir y remonter, ce qui était le cas vers 1620 où
l’espagnol, première langue d’Europe en avance littérairement, - son Siècle
d’Or est achevé, - était connu de nombreux lecteurs, dont des femmes.
Parallèlement à cette
disponibilité des textes, des catholiques émigrent et trouvent refuge en
France, tel Benoît de Canfield. Beaucoup d’autres vivent hors des frontières du
royaume, mais sont suffisamment proches pour que la langue française soit pratiquée
à côté du latin : à Mayence, le capucin Constantin de Barbanson écrit en
français, après une période passée auprès des bénédictines de Douai, ville
universitaire des Pays-Bas espagnols où œuvre (mais en latin) son contemporain
bénédictin Augustin Baker.
Les pays plus extérieurs
« du nord » et de l’est, Angleterre, Pays-Bas, Allemagne, sont
devenus protestants. Leurs nouvelles Églises s’opposent à ce qui leur paraît
être des reliquats du Moyen Âge : les approches de type mystique et la médiation
assurée par le corps des moines et des clercs « papistes ». Des
communautés réformées prennent leur place, en s’appuyant sur leur
interprétation littérale de l’Écriture, pour assurer une autorité laissée
vacante. Ceci ne laisse guère de place à l’intériorité, sinon celle dominée par
une conscience morale propre aux puritains anglais et bien plus tard reprise
par Kant. Quelques très belles figures mystiques existent cependant dans
l’Europe non catholique : souvent il s’agit de poètes (anglais…), de
quakers, de piétistes, de « chrétiens sans église ». Nous en
évoquerons quelques-uns dans le prochain tome.
Après la fécondité du
XVIe siècle, les pays du sud, Espagne et Italie, vont entrer en
décadence. C’est l’effet retard de contrôles stricts par leurs Inquisitions. Il
est vrai qu’elles ne brûlaient leurs victimes que « modérément » au
XVIIe siècle, seulement pour maintenir une peur jugée utile au salut
et à l’ordre public[101] : on sait comment la mise en scène d’un Autodafe
impressionna si fort la jeune Teresa qu’il se transforma en vision de l’enfer[102]. Nous présenterons au tome IV le récit du « spectacle » de
l’abjuration de Molinos à Rome qui dura une journée entière. De telles mises en
scènes interdisaient efficacement toute expression d’une liberté créatrice.
Elle n’est en effet que rarement exercée car les martyrs volontaires sont
rares… La décadence des imprimeurs accompagna celle de la pensée libre :
ils disparaissent en Espagne et en Italie, ne se maintiennent que les presses
d’Anvers dont témoigne le musée Plantin. La Hollande est le pays le plus peuplé
d’Europe : elle monte en puissance et ne subit pas encore de joug
despotique. Dans ce refuge de la pensée libre, on publiera des ouvrages
par dizaines de milliers au cours du
Grand Siècle.
|
|
Flandres & Angleterre |
Vallée du Rhin |
Italie & Espagne |
|
1400 |
Denys chartreux
(1402-1471) Herp
(Harphius) (1400-1477)
|
|
Catherine de
Gênes (1447-1510) |
|
1500 |
Louis de Blois
(1506-1566) P. Pullen & Claesinne van
Nieuwlant (~1587) à Gand |
Luther
imprime la Théologie Germanique en 1516/18
Chartreuse de Cologne La Perle
évangélique (~1520,
éd. 1535) M.van Hout
(+1547) Institutions Taulériennes (Surius traducteur 1548
& G.Kalckbrunner & P.Canisius) |
Réforme capucine (~1520) Réforme carmélitaine Thérèse d’Avila
(1515-1582) Jean de la
Croix (1542-1591) Breve Compendio (~1580) Ph. Neri (-1595) fonde l’Oratoire |
|
1600 |
Benoît de
Canfield (1562-1610) Augustin
Baker(1571-1641) traduit le Nuage. |
Dom
Beaucousin et ses chartreux traduisent la Perle (1602) |
A.
de Jesus (1545-1621)
A. de San
Bartolome (1549-1626) Constantin de
B. Chrysost.
de St-Lô |
[L’invasion
mystique des ordres anciens : pp. 37-378]
D. Tronc, Expériences mystiques en Occident III.
Ordres nouveaux et Figures singulières. Editions Les Deux Océans. Reprise
Trédaniel-Dervy, 1-394.
« Je sais le jugement que la plupart des hommes porteront sur ce livre. Ils y verront l'œuvre d'un moine halluciné, d'un solitaire hagard et d'un ermite ivre de jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront un rêve extravagant et noir, traversé de grands éclairs, et rien de plus. C'est l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques ; et on oublie trop souvent que toute certitude est en eux seuls. »
Maurice Maeterlinck présentait ainsi l'œuvre de Ruysbroeck !
[...]
Nous ne
nous sommes pas trop étendus sur des figures largement reconnues dans les
histoires de la spiritualité : les fondateurs de la Visitation qui ouvrent le volume, les jésuites, les spirituels dans
le monde dont les “Amis de la Vérité”,
des figures pratiquant la charité,
etc. Nous avons par contre élargi le cercle mystique en soulignant la valeur de figures féminines singulières
qui vécurent à la périphérie ou hors du « royaume très
chrétien » ; enfin par une
incursion hors du monde catholique : évocation de mystiques britanniques ou
d’outre-Rhin, de poètes.
Nous sommes conscients du risque encouru
abordant telle figure imposante, par exemple Pascal - mais comment faire autrement ? - ou en
nous élargissant cavalièrement sur l’Europe pour respecter notre titre d’Expériences mystiques en Occident.
Certaines figures sont absentes
ici mais prendront
toute leur place en « IV. Une école
du cœur », dans l’approche du large mouvement mystique de la
quiétude.
Dans les tomes précédents, nous avons tenté de montrer que toute renaissance religieuse a pour origine l’impulsion donnée par un mystique : traversé par le courant de la grâce, il réveille son entourage et le ramène à la vie intérieure, il provoque ou dirige le changement qui se propage ensuite par l’intermédiaire de personnes qu’il a formées[103]. C’est ainsi que les ordres « anciens », les bénédictins, les carmes et les carmélites, surtout les franciscains, retrouvèrent en France une vitalité inattendue.
Tandis que les actifs réformateurs présentés dans le tome II ont été souvent oubliés[104], nous allons maintenant rencontrer des mystiques reconnus, dont quelques-uns sont encore célèbres de nos jours. Ces figures n’appartiennent pas aux ordres anciens, certaines sont même restés complètement indépendantes dans leurs vécus. D’autres ont adopté des approches novatrices qui leur ont permis de créer des structures nouvelles. Aussi leurs successeurs en révèrent-ils le souvenir.
Grâce à la puissance de certains ordres toujours actifs, quelques-uns occupent presque toute la place dans les fresques qui retracent l’histoire religieuse et spirituelle du Grand Siècle, au détriment de personnalités plus profondes. Comme l’expérience intérieure est notre fil conducteur, nous n’adopterons pas la même hiérarchie que les histoires classiques de la spiritualité[105]. Tenant à notre parti-pris subjectif, nous citons pour le XVIIe siècle une centaine de figures[106] en tenant compte non de leur notoriété, mais de l’impression de qualité intérieure mystique éprouvée à la lecture de leurs écrits ou de leurs ‘dits’. Le lecteur s’étonnera de la place réduite donnée à certains spirituels (Bérulle, des membres de « l’École française », des figures rattachées à Port-Royal). Nous préférons rester concentrés sur ce qui nous guide depuis le début : l’expérience du divin transmise d’âge en âge dans la profondeur mystique.
Le
critère de jugement dans l’histoire officielle de la spiritualité est la sainteté
et non pas l’expérience mystique (qui fait souvent peur). On confond souvent
saint et mystique, la sainteté pouvant apparaître à la
lecture de certaines hagiographies comme la condition préalable à l’ouverture
de toute vie intérieure. Or, Thomas d’Aquin le dit bien, « l’amour de Dieu n’est pas, comme le
nôtre, dépendant d’un bien préexistant dans l’être aimé ; il crée le bien
qu’il aime[107] ». La grâce divine est première :
l’effort, le mérite ne la font malheureusement pas venir. Elle semble répondre
à l’appel de l’homme, mais elle est la source de cet appel. Il n’y a pas
d’automatisme, l’ascétisme entraînant la grâce : celle-ci est libre, incompréhensible et inopinée.
Un saint n’a donc pas forcément
d’expérience mystique. Il montre l’exemple : il est l’incarnation du grand
idéal moral donné par les religions. Mais c’est par sa volonté propre qu’il
tend vers la perfection. Le mystique, lui, est traversé par la grâce : c’est
parce qu’il en suit les mouvements qu’il manifeste l’amour divin autour de lui.
S’il est parfait, sa sainteté n’est qu’une facette de son intériorité et une
conséquence de l’amour qui vit en lui. C’est parce qu’il acquiesce à l’action
de la grâce que s’accomplit la remise en ordre de ses comportements : après une
(longue) phase de nettoyage, le torchon aura exprimé son dû, le bois humide
sera devenu sec et pourra brûler d’amour.
Toutes les variantes sont possibles
: les mystiques s’imposent souvent une ascèse et pensent que leur état
d’impureté et de péché doit être purifié pour que la grâce descende. Au Grand
Siècle, l’héroïsme est très bien considéré et fait partie de la culture de
l’époque. C’est au bout d’un long périple que monsieur de Bernières ou madame
Guyon comprennent qu’ils ne font que tourner en eux-mêmes et que l’abandon à la
grâce est la seule voie efficace.
Exceptionnellement,
nous ouvrons ce tome III à quelques
spirituels qui n’ont pas laissé de trace écrite, mais qui sont admirables par
leur charité : nous avons fait le pari que l’amour universel dont ils ont
témoigné ne pouvait provenir que d’une intense vie intérieure.
§
Ce tome III comporte cinq parties :
1. Nous présentons le cadre où évoluent ces personnalités : un monde en mutation prédomine à partir du milieu du XVIIe siècle.
2. Apparaissent les créateurs ou membres des ordres nouveaux : François de Sales associé à Jeanne de Chantal et leurs visitandines, jésuites mystiques inspirés par Louis Lallemant, Jean-Jacques Olier fondateur des sulpiciens, des oratoriens.
3. Puis nous nous attachons à des mystiques actifs dans le monde : monsieur de Bernières, quelques spirituels illustres par leur charité, des « Amis de la vérité » assemblés autour de Port-Royal, des franciscains « tardifs » défenseurs de la vraie vie mystique.
4. Nous consacrons une place importante à cinq figures féminines mystiques remarquables (et à un couple). Elles réussirent à rester relativement indépendantes des structures religieuses pendant la plus grande partie de leur vie. Nous rendons ainsi justice au sexe ignoré mais souvent premier dans l’ordre mystique.
5. Enfin, pour ne pas demeurer cantonnés au monde catholique de France et en conformité avec le titre d’Expériences mystiques en Occident, nous évoquons quelques contemporains remarquables qui vécurent hors de la juridiction du « Roi très chrétien » dans le Saint-Empire, en république hollandaise, dans les îles britanniques. Ce dernier chapitre sera bien entendu un survol sans aucune visée exhaustive, pour rappeler que la mystique existait ‘ailleurs’.
Nous aurons alors évoqué aux tomes II et III une bonne partie du XVIIe siècle mystique européen. Restera à présenter l’école de la quiétude (tome IV), enfin à montrer que la vie mystique ne s’arrête pas en 1699 par une deuxième condamnation du quiétisme (tome V), même si ses expressions écrites furent par la suite et pour longtemps bridées.
Au début du XVIIe siècle, les mystiques qui rendaient compte de leur expérience par écrit le faisaient au sein d’un monde très différent du nôtre, même si la modernité apparaissait déjà chez quelques membres d’une minorité socialement favorisée. Si les structures où entraient ces « chrétiens intérieurs » se révélaient déjà très diverses depuis Réformes et Contre-Réforme, au milieu du XVIIe siècle s’opère aussi un basculement des connaissances et des idées : l’Ancien Monde du Moyen Age, dont les pratiques ont été transmises par les ordres religieux rénovés, laisse place à un monde nouveau qui va nécessiter d’autres manières de vivre intérieurement. De nouvelles formes vont devoir être inventées pour s’y adapter : nous les abordons au cours de ce volume.
Les institutions religieuses tentèrent de faire face à ces nouveautés, mais leurs efforts ne purent équilibrer la crispation de structures qui se trouvaient en proie à des luttes intestines : à l’opposition entre protestants et catholiques, s’ajouta l’opposition entre partisans des idées nouvelles et traditionalistes. Ces derniers perdront progressivement le contrôle des idées avant celle des hommes.
Aux XVIe et au XVIIe siècles, quatre phénomènes majeurs sont à l’origine de ce bouleversement des idées et du monde[108] : la circulation des idées facilitée par l’imprimerie, le progrès dans la connaissance du monde naturel, la montée en puissance de l’État souverain, la division confessionnelle de l’Europe. Ils mettent en cause l’unité du monde. L’individu se met à questionner la nature même d’une vérité disputée publiquement : à quelle confession doit-il se rattacher s’il en a le choix ? Faut-il inventer la tolérance ? S’il cherche des remèdes à la violence[109], doit-il se soumettre comme à un moindre mal à un despotisme qui ne deviendra « éclairé » qu’un siècle plus tard (et trop tard pour sa version française), ou faut-il réinventer une démocratie dont l’Antiquité donne une image idéalisée ?
Au début du XVIIe siècle,
la société demeurait attachée à un Ordre divin : elle était politiquement
reliée à l’Absolu par un Roi et religieusement dominée par des Églises.
Intériorisé à partir des écrits très appréciés de Denys, l’Ancien Monde
supposait une
adhésion à un ordre antérieur et supérieur
aux hommes. Leur attitude était dominée par une aspiration à la sagesse et au
salut dans l’intégration à un ordre divin, naturel, communautaire et
idéologique, préétabli, qui définissait le vrai, le bien, le juste, ainsi que
le statut et la personnalité même des individus[110].
On retrouve de nos jours un tel état
d’adhésion à l’état de survivances dans d’autres civilisations. Il s’exprime de
façon pathogène lorsque l’adhésion s’accompagne d’une soumission sociale sans
limite au sein de communautés qui se sentent trop menacées[111]. Anciennement « ce n’était pas l’individu qui était perçu comme
l’unité de base, mais la famille et la lignée, groupes naturels, la cité ou la
communauté organisée, porteuse du projet qui donne sens à la vie », tandis que nous vivons
aujourd’hui « dans des sociétés conçues comme des associations reposant
sur un contrat entre des individus libres qui leur préexistent en
principe : ils peuvent les modifier… »[112].
Mais arrive le physicien-praticien Galilée, qui ouvre un monde nouveau par l’observation combinée à l’expérience : il renverse des modèles admis en astronomie et en mécanique. Son influence n’a d’égale que celle du théoricien Descartes qui lie géométrie et algèbre. Ils permettront de quantifier des résultats expérimentaux, pour aboutir à la maturité scientifique atteinte à la fin du siècle par Newton.
La maîtrise apparente d’un monde matériel dépendant d’un monde spirituel ‘des idées’ est ainsi rapidement entamée[113]. L’inversion du processus de connaissance s’appuie sur l’expérience physique : Descartes assure que ses « conclusions sont toutes appuyées sur des expériences très certaines » (ce qui n’était encore le cas ni chez Bacon ni chez lui). L’orientation est acquise ainsi tôt, même si la rigueur expérimentale n’apparaît qu’au milieu du siècle, génialement chez Pascal qui associe pratique et théorie avec une grande inventivité. Sa liberté prise vis-à-vis de présupposés ouvre de nouvelles failles[114].
Cette liberté ne se manifeste pas encore dans deux domaines : celui de la représentation historique, car elle ne se prête pas à l’expérimentation scientifique immédiate ; et celui de l’exploration critique des sources bibliques qui débutera avec Spinoza[115].
Les Pensées de Pascal montre cet écart : le contraste est grand entre sa première partie avec la liberté prise sur tous les sujets, dont le politique, et sa seconde partie qui ne peut encore tenir compte que de la tradition biblique dans sa durée brève.
Il faut une génération pour qu’un acquis nouveau se généralise au niveau des connaissances de l’homme cultivé, puis une nouvelle génération pour qu’elle soit exprimée socialement et prise en compte - ou non - par les structures civiles et religieuses. La fermeture d’un Bossuet vis-à-vis de toute nouveauté et de toute tentative œcuménique, telle qu’elle fut entreprise par Leibniz, illustre cette rémanence. Une tension très forte se manifeste lorsque le débat devient public, à la charnière entre ancien modèle du monde et nouvelles ouvertures.
Toutefois en Hollande puis en Angleterre, l’orthodoxie s’ouvre dès le XVIIe siècle à la tolérance et au progrès qui en découle. Mais pas moins de quatre révolutions accompagnées des guerres menées par la république hollandaise pour survivre, puis de terribles luttes civiles au sein du royaume auront été nécessaires à l’accouchement d’une société politique déjà démocratique sous certains aspects[116].
La France eut moins de chance. À l’essor du début du siècle, rapidement freiné par les troubles de la Fronde, succède un renforcement de l’absolutisme mené par Louis XIV. Dans le contexte des guerres de religion, les juristes catholiques voulurent mettre le roi à l’abri des anti-absolutistes protestants et des tyrannicides (Henri IV avait été l’objet de plusieurs attentats avant celui qui lui coûta la vie). D’où une survalorisation du personnage royal, que le monarque mettra en scène tout en bridant toutes les expressions politiques dont la parlementaire. Le Roi-Soleil respecte cependant une morale[117]. En France, le régime
reste modéré, parce que nombre de traits traditionnels du royaume subsistent : le roi est chrétien, il respecte les “lois fondamentales”, il a un “esprit de justice, de conseil et de raison”, la société comporte encore des ordres, des corporations, des “pays” qui ont des droits propres dont le régime est obligé de tenir compte. D’ailleurs, le royaume est grand et incomplètement contrôlé. Mais ces éléments de modération sont étrangers à la doctrine absolutiste proprement dite. Quand le régime s’effondrera, ils disparaîtront. Le jacobinisme pourra alors hériter des pouvoirs d’État illimités qu’ont élaborés les théoriciens absolutistes[118].
Au sein de cet absolutisme, le système dit des Lettres de Cachet fait des victimes chez les spirituels. À la question fréquente : « Quelle est la justification de tel ou tel emprisonnement ? » posée par le moderne qui suspecte quelque transgression cachée, la réponse est : « Aucune n’est nécessaire ! » Ces lettres sont signées par le roi (mais par lui seul), sans intervention de la justice, mais souvent sous l’influence de son entourage : Richelieu pour Saint-Cyran emprisonné de 1638 à 1643, madame de Maintenon pour « la Guyon » qu’elle fait emprisonner de 1697 à 1703. Il ne s’agit que d’éloigner quelqu’un, de l’assigner à résidence, de l’emprisonner.
Saint-Cyran fut envoyé un
beau matin à Vincennes, sans motif, sans jugement, ayant été pris à son
domicile par des “messieurs” (annonciateurs des hommes en gabardine de polices
politiques modernes). Il passa cinq ans dans son cachot, mais il aurait pu y
passer, tout aussi bien, vingt ou quarante, si la mort inopinée du ministre
n’avait permis à ses amis de le faire libérer[119].
Nous étendons souvent au passé (et les
supposons à tort acquises) les conquêtes récentes de révolutions européennes.
Or la liberté de conscience et de culte qui nous considérons comme naturelle,
est absolument inconnue sous l’Ancien Régime : « L’évêque ou le
supérieur peut requérir des lettres de cachet contre des prêtres ou religieux
suspectés d’indiscipline (par exemple de jansénisme), pour contourner
l’impuissance de l’officialité paralysée par l’appel comme d’abus »
souvent interjeté par l’inculpé[120]. Les hérétiques, conformément au serment du sacre, doivent être
« exterminés » (entendons : rejetés hors des limites du royaume,
ex-terminare). L’édit de Nantes est révoqué par l’édit de Fontainebleau
de 1685 : toute liberté de culte est abolie, les églises réformées sont
détruites, ceux qui ne se convertissent pas sont bannis. Les juifs, bannis en
principe du royaume en 1615, ne font pas partie de la communauté française, pas
plus que les protestants.
De même, la liberté d’expression est restreinte. Il faut un privilège spécial pour imprimer des livres, et les privilèges ne sont accordés qu’après examen attentif par la censure. Les imprimeries sont étroitement surveillées, ce qui n’empêchera pas l’impression des Provinciales en feuilles grâce à des complicités. La solution habituelle était d’imprimer les ouvrages en Hollande.
Après les terribles luttes religieuses du XVIe siècle où l’angoisse et la peur créent la violence[121], la paix à peine rétablie, la France doit lutter contre l’encerclement pour sa survie. Car Charles-Quint unifiant Espagne, une partie de l’Italie, Autriche, Flandre, et riche de ses colonies, a créé le premier des empires sur lequel le soleil ne se couche pas.
En France, on ne peut encore parler de sentiment « national » : la diversité des provinces est grande et le français qui y est pratiqué est souvent un patois. Il s’agit plutôt d’une originalité qui s’exprime dans les coutumes intimement liées à la royauté la plus ancienne d’Europe. Les catholiques succombent d’ailleurs à l’attrait de la puissance étrangère qui se pose en protectrice de leur religion : tous admirent la culture hispanique arrivée à pleine maturité ; beaucoup parlent et lisent sa langue (ainsi que l’italien, langue de culture plus ancienne mais qui n’est plus associée à un pouvoir politique sinon celui de la papauté).
L’indépendance l’emportera pourtant grâce entre autres au génie de Richelieu : elle s’exprimera religieusement par le gallicanisme, et en politique se formeront des alliances assez compromettantes avec des principautés protestantes voire avec le Grand Turc. La démographie aidant, car la France est à elle seule aussi peuplée que le reste de l’Europe occidentale, la puissance française dominera l’espagnole dès lors que le pays sera unifié et en paix, et culminera sous Louis XIV. Mais sa politique guerrière provoquera contre elle l’union de l’Europe, financée par la Hollande, et conduira à des guerres perpétuelles.
Sur le plan culturel, le royaume se situe à mi-chemin entre l’état de servitude régnant au sud de l’Europe où l’Inquisition et un système de « castes » stérilisent tout essor[122], et l’état de liberté (relative) confinée à et près d’Amsterdam ou Londres. L’essor littéraire est toutefois grand, favorisé en France par le désintérêt obligé de la noblesse pour toute activité économique. Le développement des connaissances est moindre. L’expression des idées novatrices prend le chemin du nord de l’Europe.
Sur le plan religieux, les hétérodoxies sont nombreuses depuis la Réforme, mais restent étroitement circonscrites dans ces quelques « zones libres » (ou sauvages : la Suisse). L’Europe occidentale chrétienne est partagée entre sa moitié traditionnelle catholique du sud, qui conserve des richesses mystiques au prix de beaucoup de pesanteurs sociales, et sa moitié réformée du nord, diversifiée en Églises anglicane, luthérienne, calviniste. Elle facilite l’émergence d’un ordre bourgeois nouveau, mais au prix de la destruction des havres mystiques préservés par leurs clôtures.
Le problème n’est pas seulement politique : l’individualisme naissant fait surgir une opposition entre vécus intérieurs et structures ecclésiales. Kolakowski, l’historien-philosophe des mystiques hétérodoxes au XVIIe siècle, analyse l’essence irréductible de contradictions opposant les adeptes d’un christianisme intérieur aux Églises, qu’elles soient protestantes ou catholique[123] :
On voit que cette double opposition
[aux conceptions propres aux uns et aux autres], autrement dit l’idée que le
culte extérieur n’est pas nécessaire au salut dans l’Église catholique, et que
l’orthodoxie n’est pas nécessaire dans les Églises réformées, est l’équivalent,
dans la pratique, de l’exigence de la suppression des Églises en tant
qu’institutions visibles, si l’on remarque que l’existence de l’Église en tant
qu’institution sociale est définie par l’existence de la caste sacerdotale
qui, dans les deux cas, est ainsi privée de sa raison d’être. […]
Examiné dans l’abstrait, il [le
mysticisme] révèle l’orientation originelle de sa pensée : celle-ci est en
opposition directe au principe même d’organisation religieuse. C’est la
croyance que l’on atteint toutes les valeurs essentielles par le moyen d’une
communication directe de l’individu avec Dieu, donc sans tous les instruments
que l’Église fournit pour cette communication — rituels, sacrements, catéchèse.
C’est en même temps la croyance que la voie du salut, c’est la pratique de la
passivité (“laissez agir Dieu”), du perfectionnement intérieur passant par
tous les stades et toutes les pénibles expériences décrites dans les relations
des auteurs mystiques.
Presque universellement — mais avec
quelques exceptions toutefois — s’y associe la conviction que l’individu est
entièrement responsable de son propre salut et que le démon ne trouve accès à
l’âme que si elle le lui permet de bonne grâce ; que par conséquent le
principe de la responsabilité individuelle dans les rapports entre Dieu et
l’homme conserve sa valeur absolue ; et que ni le décret de la
prédestination divine assignant à chacun à l’avance son destin d’outre-tombe ni
les formalités peu gênantes des recours rituels ne peuvent nous dégager de
notre responsabilité, donc nous libérer de notre abandon à la grâce ; que
seul son propre effort rend l’âme individuelle capable de recevoir la grâce,
même si cet effort doit se ramener — comme le proclame la majorité des
mystiques — à se dépouiller de sa propre volonté et à atteindre à une
passivité totale face aux opérations surnaturelles qui s’effectuent dans l’âme,
si c’est donc là un effort paradoxal de passivité.
Les institutions religieuses recherchent bien l’appui des mystiques par confesseurs interposés, mais, incapables d’absorber le fait mystique, elles prétendent le faire rentrer dans un dogme étroit et en fixer l’expression dans une langue commune[124]. La censure menace tout le monde.
Pratiquement, l’opposition entre chrétiens intérieurs et appareil d’Église est atténuée par le respect que ces chrétiens observent vis-à-vis de l’ancienne vision du monde hiérarchique. Mais les tensions demeurent, envenimées par l’asservissement de l’appareil ecclésial au pouvoir royal.
Cette dépendance est accomplie en France en 1682 par la déclaration du clergé dite des « Quatre Articles » dans laquelle Bossuet a joué le premier rôle : « Nous déclarons […] que les rois et souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique […] que leurs sujets ne peuvent être dispensés de la soumission ou de l’obéissance qu’ils leurs doivent ou absous du serment de fidélité [125] ». Ce dernier point ouvre la voie à des décisions arbitraires.
Confrontés à cette incompréhension, refusant de nier l’évidence de leur vécu, certains mystiques se retrouvent en marge des structures, mais en éprouvent une grande souffrance, car ils demeurent attachés aux formes religieuses tout en ayant le sentiment de représenter le vrai christianisme. Pour eux, la religion est la chose la plus simple du monde. J. Byrom, un lettré du XVIIIe siècle, du groupe mystique écossais d’Aberdeen, définira ainsi la “vraie religion : la chose la plus simple du monde ; non pas un mot, mais une chose ; non pas une matière de dispute, mais de pratique” [126].
Mais ils sont emprisonnés, condamnés ou bannis. Il devient dangereux d’être soupçonné de quiétisme. C’est probablement la peur qui explique le tarissement des écrits mystiques à la fin du XVIIe siècle[127] : on parlera d’un « crépuscule des mystiques » après le bref pontifical de 1699 condamnant le quiétisme[128].
Nombreux seront ces chrétiens sans
Église sommés de se soumettre ou de se démettre. L’exode hors des limites
religieuses prendra de l’ampleur au Siècle des Lumières, principalement en
Hollande, asile relativement ouvert, et dans le Saint-Empire, Allemagne aux
multiples centres de pouvoir : l’on peut ainsi se déplacer d’une principauté où
règne une confession vers sa voisine où demeure une rivale, et très simplement
d’université en université.
La théologie devient alors
philosophie avant que cette dernière n’entreprenne au XIXe siècle une
mutation vers la « science » politique. La tradition européenne ne
connut ainsi jamais une complète rupture. Des influences s’exercèrent : de
quiétistes et de piétistes sur Kant et ses successeurs dont Hegel, puis de ce
dernier sur ses critiques Kierkegaard ou Marx.
Le mouvement lent de l’Ancien Monde
religieux au Nouveau Monde des “Lumières” dont les membres s’opposaient aux
religieux fut voilé par la lutte entre partis religieux et laïque[129].
La
réconciliation peut aujourd’hui avoir lieu lorsque celui qui est animé d’une
vie intérieure ne se croit plus obligé de rentrer dans des structures
religieuses devenues minoritaires.
Nous pouvons parler d’Ordres « nouveaux » dans la mesure où leurs membres vivent au moins en partie comme des « spirituels dans le monde ». Jésuites, oratoriens et sulpiciens ont des contacts ouverts avec la société civile - mais pour un jésuite seulement après une longue préparation à l’apostolat actif ; la préparation est certes moins contraignante pour un oratorien ; enfin pour un sulpicien il s’agit d’une simple animation de séminaire et d’œuvres améliorant la qualité morale de ses dirigés. Du côté féminin, des visitandines répondent à une ouverture au monde sans devoir adopter la double clôture permettant l’éducation des filles, comme ce fut le cas chez les ursulines qui les précédaient (ces dernières pénétrèrent en France pour se retrouver bientôt ainsi « protégées »).
Nous différons nettement de présentations d’histoires religieuses du XVIIe siècle, où prédominent les figures des chapitres 2 et 3 du présent tome, ce qui représente moins du quart de nos tomes II, III et IV réservés au Grand Siècle. L’histoire religieuse doit rendre en effet compte des structures ecclésiales et ne peut guère s’intéresser à des individualités mystiques demeurées le plus souvent discrètes.
Nous présentons bientôt des figures à la fois accomplies mystiquement et reconnues socialement. Nous leur accordons une place qui les favorise peut-être beaucoup vis-à-vis de figures égales mystiquement, mais cachées - sur la vie desquelles nous sommes donc moins bien renseigné. Les figures reconnues seront celles de François de Sales et de Jeanne de Chantal entourée de ses visitandines, du jésuite Surin puis, à un niveau moindre, de monsieur Olier fondateur de Saint-Sulpice, de l’actif laïc Jean de Bernières et ses amis et successeurs très présents au tome IV, de Pierre de Poitiers et de capucins, enfin longuement de l’ursuline Marie de l’Incarnation qui mena la dernière moitié de sa vie à Québec.
Les inspirations qui animent les membres des Ordres convergent souvent, car ceux-ci tentent de répondre aux besoins communs d’une nouvelle société civile bourgeoise : il en est ainsi de l’Oratoire français et des sulpiciens ; de plus, dans ce cas, l’union est étroite car il faut tenir compte de l’influence de l’oratorien Condren sur le fondateur Olier (c’est « l’école française » au sens strict).
En général, et malgré la faible durée historique couverte ici sur trois générations, il nous a paru plus simple et très clair de respecter pour la présentation une chronologie définie par les dates de disparition des figures qui sont le plus souvent proches de leurs pics d’activité mystique. Elles sont parfois regroupées en familles d’une même localisation géographique : ceci rompt alors le fil chronologique.
La Chronologie de la France religieuse : une « école française ? » donnée en fin de tome résume l’évolution qui eut lieu de 1608 à 1642 c’est-à-dire couvrant la période critique du siècle pour son épanouissement spirituel. Elle situe des réformes qui se produisent simultanément et suggère des interactions que nous ne pouvions trop souligner au fil des présentations sans nuire à la clarté de l’exposé.
[...]
[Ordres nouveaux et figures singulières :
pp. 29-394]
56 [2017] Dominique et Murielle Tronc, Expériences mystiques en Occident IV. Une
Ecole du Cœur, Editions Dervy, en préparation, 592 p. [Ouverture &
table ; Quiétismes ; I L’école du cœur en France et Nouvelle France
1601-1671 : Ecole du cœur et Bernières, L’Ermitage, Bertot, Canada ; II
Mme Guyon, Fénelon et leurs amis 1648-1717 : Mme Guyon, Fénelon, L’œuvre, La
Voie ; III Filiations 1717-1792 : France, Ecosse, Hollande, Suisse &
Allemagne ; IV Influences : Chez les catholiques, Chez les
protestants, Echos au XIXe siècle, Echos et usage au XXe s. ;
Synthèse ; Tableaux], Hors commerce [en préparation].
A la suite du tome I d’Expériences mystiques en Occident qui introduisait aux grandes figures de l'Antiquité au Moyen Âge, nous avons consacré un tome II aux Ordres anciens, puis un tome III aux fondations récentes et aux figures féminines. Ce tome IV achève l'étude de figures mystiques nées au XVIIe siècle en abordant le mouvement qui fut stigmatisé sous le nom de « quiétisme ».
Nous bénéficions de belles études sur des figures connues[130], ou sur un groupe localisé géographiquement[131]. Mais aucune synthèse ne met en relief l’originalité d’un courant mystique qui subsista durant deux siècles dans son identité propre reconnue par ses membres successifs.
Ce courant ne se distingue ni par une Constitution, ni par une Règle, ni par un Ordre, ni par un cadre associatif. Il franchit allègrement les frontières politiques et religieuses. Enfin, on ne peut définir aisément un domaine d’étude par son « canon » de textes fondateurs. Pourtant ces figures se révèlent être les porteurs de la tradition mystique en France puis en Europe.
Les articles « Quiétisme » (1986) du Dictionnaire de Spiritualité restent aujourd’hui la meilleure source disponible pour accéder scientifiquement à ce courant, du moins sur la durée de la crise visible (mais elle ne couvre environ qu’un quart de siècle, la fin du XVIIe). Ses auteurs, excellents connaisseurs de l’Europe latine catholique, fournissent une abondante moisson : suivant l'ordre chronologique, ils passent en revue les principales figures considérées comme « quiétistes » par les Inquisitions catholiques, espagnole et italienne.
Il reste difficile de circonscrire précisément ce que l’on reprochait au « christianisme intérieur » de ces prévenus, tant cela repose sur des propositions certes condamnées mais que l’on ne retrouve pas dans les textes incriminés.
§
Notre apport se veut différent : nous exposerons une histoire oubliée parce qu’on a cherché à la percevoir par ses formes extérieures, dont nous venons d’indiquer l’absence. Nous ne chercherons pas à trouver une « théorie du quiétisme » évanescente, mais le vécu intérieur de personnes dont nous respecterons les témoignages en les citant : constitution d’un florilège orienté mystiquement plutôt que d’une thèse exposant des idées.
Ces spirituels se rencontrent autour d'une expérience centrale, celle de la grâce divine, à laquelle ils font le don de leur personne et de leur vie dans un abandon intérieur total. Ils ne se satisfont que de « l'amour pur », c'est-à-dire sans recherche de récompense. Prenant appui sur la grâce, ils considèrent l'effort humain et l'ascétisme comme secondaires. Cela ne veut pas dire que leur vie est relâchée car, contrairement au procès qui leur est fait, ils mènent une vie d'une rigueur exemplaire.
Loin de rester isolés dans leur maison ou leur couvent, ils se sont reconnus et ont échangé des correspondances. Leur spécificité est de n'avoir jamais transformé ce réseau d'amitiés spirituelles en un ordre qui aurait figé ce qui devait rester informel : ceux qui étaient clercs demeurèrent honnêtement fidèles à leurs diverses appartenances ecclésiales. Ces hommes et ces femmes n'éprouvaient aucune nécessité de cadre extérieur : unis par l'indicible, ils partageaient les mêmes évidences.
Ces liens sans contrainte ni règle formelle ne purent être acceptés par les autorités religieuses, qui, se sentant négligées, les combattirent avec vigueur. Les mystiques ont souvent dû affronter des ecclésiastiques hostiles parce que sans expérience intérieure.
A côté de ces amitiés entre égaux, des filiations spirituelles se nouèrent d'une génération à la suivante : ainsi Bernières fut formé par Chrysostome de Saint-Lô, madame Guyon par M. Bertot ; puis madame Guyon dirigea Fénelon et des cercles de disciples où ils expérimentèrent le degré le plus profond de la relation spirituelle, une communication silencieuse de la grâce de personne à personne, décrite abondamment par Mme Guyon.
Toutes ces relations forment un réseau complexe et cohérent qui constitue à nos yeux une École : nous considérons ce mouvement comme l'expression de la mystique universelle dans son vécu le plus profond. Quel nom donner à une telle association sans unité de condition ni liens canoniques[132] ? Les expressions d’Oratoire du cœur et d’École de l’oraison cordiale apparaissent chez Bremond dans le chapitre qu’il consacre à Querdu Le Gall (une des nombreuses figures secondaires du réseau) et à Jean Aumont[133]. Parler d'une Filiation mystique du pur Amour permettrait d'insister sur le lien de nature mystique qui exista entre aînés et cadets, et d’éviter la note intellectuelle attachée au terme École : malheureusement, ce titre serait trop long. En ayant soin d’enlever la note affective attribuée au mot cœur depuis Rousseau et le Romantisme, nous adopterons donc la contraction en École du cœur : cette dénomination implique une pratique de l’oraison orientée vers l'intériorité.
Son rôle est capital : nous pensons qu'elle sous-tend et féconde la vie mystique dans toute l'Europe depuis la fin des guerres de religions (1590) jusqu'à 1837, dernière trace que nous ayons relevée (au-delà de cette date, nous n’avons repéré que des influences indirectes). Ce rôle souterrain mais central justifie de lui consacrer ce volume entier.
Nous ne méconnaissons pas les influences dues à la lecture de livres, mais nous entendons affirmer encore une fois l'importance extrême des contacts de personne à personne, rencontres qui se poursuivent sous la forme de correspondances.
Un tel réseau d'amitiés spirituelles présente un grand intérêt pour notre époque parce qu'il préfigure un mode de relation recherché par l’individu d’aujourd’hui : repoussant les structures collectives, les idéologies, les rites ou les fondamentalismes religieux, celui-ci cherche une approche directe de l’Essentiel. Il lui faut cependant trouver un ancrage dans des relations interpersonnelles. Cette histoire de l'École du cœur qui traverse plus de deux siècles, prouve qu'il est possible de vivre la mystique la plus profonde tout en étant entouré de compagnons qui partagent la même aventure.
Nous continuons à privilégier le vécu intime d’hommes et de femmes en prise avec le jeu de la grâce. C'est donc à une moniale, disciple de la grande Catherine de Bar, que nous laisserons évoquer ce qui demeure l'unique sujet de nos volumes, l'expérience mystique :
Le langage des mystiques est fort malaisé à entendre pour ceux qui ne le sont pas.
C’est une théologie qui consiste toute en expérience, puisque ce sont des opérations de Dieu dans les âmes par des impressions de grâces et par des infusions de lumières ; par conséquent l’esprit humain n’y pourrait voir goutte pour les comprendre par lui-même.
Ce « Rien » dont notre Mère parle[134] avec tant d’admiration se trouve de cette nature. C’est, sans doute, un dépouillement de l’âme effectué par la grâce, qui la met en nudité et vide, pour être revêtue de Jésus-Christ, et pour faire place à son Esprit qui veut venir y habiter.
Mais nous pouvons dire encore que la nature, par elle-même, ne peut arriver à cet état. Il n’appartient qu’à Celui qui a su du rien faire quelque chose, [de] la réduire de quelque chose comme à rien, non pas par son anéantissement naturel, mais par un très grand épurement de tout le terrestre, où Il la peut mettre[135].
Détecter des influences spirituelles uniquement par la circulation des textes ne suffit pas. De même qu'on n'apprendra pas l'ébénisterie dans un livre, de même seuls des liens directs entre personnes sont à même de former les apprentis mystiques. Ce sont ces relations interpersonnelles dont nous entendons parler ici : nous nous attacherons donc à relever non pas « qui a lu qui » mais « qui a rencontré qui ».
Parce qu'ils ont en commun la même expérience du divin et les mêmes raisons de vivre, les mystiques se comprennent et des liens d'amitié se forment. Le rayonnement de certains aînés plus expérimentés attire la génération suivante : les cadets reçoivent l'enseignement d'un père ou d'une mère spirituelle. Ces liens sont parfois vécus sur plusieurs générations : ils constituent alors des filiations dont les intéressés sont parfaitement conscients.
Ce phénomène est bien connu dans le monde entier. Dans les traditions orientales, on parle des chaînes de transmission dans le soufisme, des maîtres se succèdent dans diverses traditions indiennes ou bouddhiques en Extrême-Orient. Aux débuts du christianisme de même, un évêque était reconnu parce qu’il était relié à tel apôtre dont l’autorité provenait de sa connaissance directe de Jésus[136] : cette conception était apparente encore chez Tertullien à la fin du second siècle, elle disparaîtra deux siècles plus tard chez Ambroise de Milan.
Nous pensons avoir trouvé un réseau d'amitiés de ce type chez les mystiques du « pur amour » au XVIIe siècle : ils se connaissaient et s'estimaient au sein d'une même génération (ex. Bernières et Catherine de Bar), puis chaque génération a formé des disciples. L'ensemble de ces liens forme un « arbre mystique » nourri par la sève de l’exceptionnelle vitalité spirituelle franciscaine sur plusieurs siècles. Le tronc est constitué de quatre personnalités hors du commun[137] : Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon. Ce tronc engendre de nombreuses branches de filiations qui existèrent dans les milieux plus divers et que leurs membres reconnaissent : à la fin du XVIIIe siècle, le pasteur Dutoit[138] savait qu'il se rattachait aux quatre personnes que nous venons de citer.
Ce courant mystique franciscain, transmis de génération à génération essentiellement en France, connut une efflorescence qui dura près de deux siècles et demi : en 1590, deux franciscains fondent ce courant ; en 1837, un cercle spirituel guyonien se meurt à Morges près de Lausanne.
A ces mystiques que nous regroupons sous le nom d’École du cœur, des détracteurs ont attaché le sobriquet de « quiétistes ». Ce surnom entache encore maintenant leur mémoire puisqu'ils firent l'objet de procès et de condamnations. Bien que ce ne soit pas notre sujet principal, nous commencerons par rappeler très brièvement en quoi consiste la « question du quiétisme ».
Après un chapitre sur les précurseurs espagnols et italiens, nous verrons éclore en France la vénérable tradition des Tiers-Ordres franciscains : elle va féconder la mystique française dès la fin de nos guerres de religion car des âmes ardentes vont rencontrer ces messagers. Puis deux nœuds de convergence vont se former autour de deux laïcs qui domineront la scène : monsieur de Bernières, actif au milieu du XVIIe siècle, et madame Guyon, active à la fin de ce siècle. Autour d'eux toutes les générations se rencontrent.
Les relations sont multiples au sein de ce réseau d’amis qui se prêtent mutuellement des soutiens spirituels. On voit en effet, au début du Grand Siècle, le « bon Père Chrysostome » et « sœur Marie » des Vallées diriger M. de Bernières et ses fidèles de l’Ermitage de Caen. Ensuite Bernières continue de diriger ses compagnons de l'Ermitage, en particulier M. Bertot, tandis que son amie Catherine de Bar fonde les bénédictines du Saint-Sacrement. Parallèlement, au Canada, Mgr de Laval (disciple de Bernières) crée un nouvel Ermitage, tandis que Marie de l’Incarnation[139] reste en relation épistolaire avec Bernières. Jean Aumont est relayé par le « bon franciscain » Archange Enguerrand. Ensuite M. Bertot est le grand transmetteur puisqu'il dirige Mme Guyon : autour d'elle, se formera un deuxième nœud car, à la fin du siècle, c'est elle qui, associée à son disciple Fénelon, animera la vie intérieure de cercles français. Puis au XVIIIe siècle le courant mystique se distribuera en de multiples branches, mais la peur d'être condamné pour « quiétisme » est un grand frein : tandis que les cercles spirituels se cachent en terres catholiques françaises, le courant se réfugie dans les terres piétistes protestantes. Puis il s'enlise et nous en perdons trace en Suisse après 1837.
Cette succession de directeurs spirituels est exceptionnelle car elle fut ininterrompue, formant comme les maillons d'une longue chaîne : le laïc sieur de la Forest, le père Chrysostome, le laïc Bernières, le prêtre Bertot, madame Guyon et Fénelon archevêque de Cambrai, et pour finir des pasteurs piétistes. Autre fait remarquable, ils furent indifféremment des laïcs ou des religieux puisque leur autorité ne reposait que sur leur profondeur intérieure. Autour d'eux gravitèrent des figures profondes qui permettent de supposer que d'autres canaux de transmission existèrent parallèlement (issus de Catherine de Bar ou de Mgr de Laval) ; mais ils sont moins documentés, probablement à cause de la clôture ou de rudes conditions de vie défavorables à la conservation de traces écrites.
Comme dans les
tomes précédents, aux biographies des uns et des autres nous associerons des
extraits de leurs « dits » ou de leurs écrits en les
différenciant bien par l’usage de caractères romains ou italiques. Rien ne
remplace le contact direct avec les textes. Même si ce tome IV commence
par un rappel essentiellement historique, nous ne nous attarderons pas sur les
structures, les règles et les conceptions théologiques : elles ne seront
là que pour faire comprendre au milieu de quelles contraintes vivaient ces
grands mystiques.
Ouverture
& table
Quiétismes
I L’école
du cœur en France et Nouvelle France (1601-1671 : 70)
Ecole du cœur et Bernières
Ermitage
Bertot
Canada
II Mme
Guyon, Fénelon et leurs amis (1648-1717 : 69)
Mme Guyon
L’œuvre
La Voie
Fénelon
III
Filiations (1717-1792 : 75)
France
Ecosse
Hollande
Suisse & Allemagne
IV
Influences
Chez les catholiques
Chez les protestants
Echos au XIXe siècle
Echos et usage au XXe s.
Synthèse
Tabl
Les quatre tomes d'Expériences mystiques en Occident qui précèdent ce cinquième et
dernier de la série présentaient des témoignages offerts par les mystiques qui
vécurent jusqu'au début du Siècle des
Lumières. Ils se rassemblaient le plus souvent autour d'une des branches
de la famille chrétienne, référence alors commune.
Un élargissement hors des frontières
géographiques européennes met en cause ce référentiel dès que l'on reconnaît la
validité d'autres cultures associées à d'autres religions : faut-il continuer
après 1700 à s'en tenir au seul occident chrétien ?
Un bouleversement culturel a en marche depuis
Galilée : ne faut-il pas ouvrir le champ mystique au-delà même des
Traditions ? Car nous sommes en présence d'une grande diversité d'expressions
mystiques voilant une même réalité.
Ce tome “V. Expériences mystiques, des Lumières à nos jours” est un
« étoilement mystique » dont le florilège déborde le cadre imposé aux
quatre tomes précédents. Rappelons qu’ils étaient consacrés aux figures
chrétiennes le plus souvent catholiques d'expression française ayant vécu avant
1700.
L’ouvrage couvre ici les années 1700 à 2000. Ses
figures témoignent d'une mystique vivante. Certaines se rattachent aux grandes
Traditions tandis que d'autres s'ouvrent à la vie intérieure sans y être
conduits par une pratique religieuse et par un mode d'emploi. Quelques-unes
d’entre elles ignorant même la fente qui est ouverte un instant à leur regard
intérieur et elles poursuivent en vain leur quête.
Chaque figure ne pourra bénéficier que d'une
courte section puisque leur nombre dépasse la centaine. La monotonie d'un
collier dont chaque grain serait de même taille est rompue par quelques textes
plus longs choisis pour leur précision.
Tous témoignent d’une rencontre livrée souvent
en son début, car les mystiques confirmés répugnent à décrire une expérience
qui devient de plus en plus indescriptible. Nous ne proposons aucune notice
biographique, car les sources disponibles sur le web font l’affaire, don’t en premier
lieu wikipedia. Toujours faute de place et pour marquer une hiérarchie de
valeur entre témoignage et contexte, nous ne lui ajoutons le plus souvent
qu’une note. Elle ouvre sur des sources choisies.
Un tel ensemble de textes suggère “d’y regarder
de plus près”. C'est le but d’un tel “jardin mystique” aux senteurs diverses.
§
Nous ne croyons pas à un crépuscule des mystiques. Certes le langage commun à
toute théologie [140] a disparu
( il avait été précisé juste à temps dans le monde
catholique au XVIIe siècle en latin puis en français par Sandaeus, Civoré,
madame Guyon, Honoré de Sainte-Marie). S'en est suivi
l'absence d’un corps facilement reconnaissable d'auteurs-témoins
susceptible d’être triés selon un critère théologique
ou regroupés par Ordres religieux.
L’indépendance vis-à-vis de représentations communes
conduit à un émiettement ou plus poétiquement
à un “étoilement”. Il s'agit de retrouver le peuple dispersé des
mystiques dont l’unité intérieure est voilée sous des habits divers.
Ils circulent dans de multiples allées et ne se rencontrent guère.
Comment organiser une présentation en respectant
leur variété ? En multipliant les points de vue variant les thèmes abordés
? Par reconnaissance de la diversité des
conditions d’entrée dans la vie intérieure ? En évoquant des diversités
sociales et culturelles ? De tels classements recouvriraient la vie intérieure
sous ses habits.
On
retiendra ici en premier l'appartenance à l'un ou l’autre de deux types de vécu
: I. Le mystique demeure fidèle à la
Tradition dans laquelle il a été élevé ou s’est converti. II. L’expérience mystique se situe hors de
cadres religieux et culturels devenus à ses yeux caducs ou secondaires. Voyons
de plus près la structure au second niveau :
I.
Pour les figures qui constituent le premier de
deux ensembles, le “jardin mystique” est taillé à la française, selon une
répartition en plusieurs massifs,
“I. Fidèles aux Traditions” présente des figures
sous cinq entrées. Le premier chapitre intitulé “L'école du Coeur” assure une
certaine continuité avec le tome précédent d’Expériences mystiques sous ce même
nom. Le second chapitre couvre plus largement le monde catholique. Le troisième
aborde quelques grands textes des auteurs Orthodoxes. Le quatrième chapitre
sort du monde chrétien tout en demeurant au sein des trois religions du Livre :
il glane quelques mystiques juifs ou
ayant vécu en terres d’Islam. Enfin le dernier cinquième chapitre souligne que
la vie mystique est universelle. Il évoque de rares figures indiennes,
chinoises et japonaises. Au sein de chaque chapitre l'ordre est chronologique,
ordonné par dates de décès.
II.
Diverses
confessions s’affrontèrent puis se replièrent sur elles-mêmes, prises au sein
des luttes qui leur firent oublier la prise de conscience de dimensions
juqu’alors ignorées. Car se succèdent sur trois siècles trois dévoilements de
l’imprévisible Nature : celle de ses théâtres infimes ou immenses, celle de son
âge incommensurable à l’histoire humaine, enfin celle de son évolution vers
toujours plus de complexité et de variété.
La
mystique perçue comme une façon de vivre son rapport avec un Dieu et
prenant place au sein d’une tradition reçue et vérifiée disparaît de l'esprit
des modernes ; particulièrement chez des scientifiques jugés
« athés » alors qu’ils sont le plus souvent agnostiques.
L’abandon
de croyances traditionnelles est compensé par des témoignages individuels
forts. S’exprimant diversement, des « mystiques sans Dieu »
paraissent diluer une expérience insaisissable ?
Pour des figures relevées au cours du dernier XXe
siècle, le jardin mystique se présente “à l’anglaise” dans un espace sauvage
aux aperçus inédits. “II. Hors cadres” présente ainsi des figures qui n’ont pas
rattaché leur rencontre “d’un plus Grand qu’eux-mêmes” [141] à une
Tradition. Leurs vies ont toutefois été changées, marque qui leur est commune.
Ces pèlerins cheminent hors piste sans pouvoir
facilement situer ce qui leur est arrivé (nous ne retenons aucun de ceux qui se
présentent sur la grand’place du marché spirituel en maîtresd proposant
quelque 'nouvel enseignement').
Les deux premiers chapitres présentent des
figures à la recherche de la vie mystique soit par l'exercice de leur réflexion
(“chercheurs”) soit par l'exercice de leur intuition (“poètes”). Les trois
derniers chapitres rassemblent des témoins: ceux de “l'instant mystique”, ceux
auxquels la vie mystique se révèle au sein de l'épreuve, enfin des “témoins
pour notre temps”. Ils confirment la nature mystique de certaines expériences,
même si cela n’est pas évident à leurs yeux.
§
En résumé une centaine de figures sont
proposées en dix chapitres répartis entre fidèles aux traditions et chercheurs
ou témoins hors cadre [142]. Leur
nombre est ainsi rendu comparable à celui des figures ayant connu le XVIIe
siècle et qui disposaient d’une section dans Expériences mystiques en Occident,
tomes II à IV. Les sections seront ici fort réduites si l’on excepte les toutes
premières qui assurent une transition avec le tome IV. S’ajoutent quelques
entrées couvrant soit un genre d’expression soit une œuvre collective.
Nous regrettons de n’avoir pu équilibrer les
entrées entre de trop nombreux clercs et de trop rares laïcs pour la première
partie consacrée aux figures attachées aux Traditions. De fait les clercs
bénéficient tout à la fois d’un devoir de mémoire assez bien respecté dans les
Ordres et d’une supposée proximité avec le divin aux yeux des témoins (incluant
leurs éditeurs). Leurs entrées en religion suivent l’expérience initiatrice
commune à presque tous les mystiques ce qui favorise les Ordres.
Nous avons choisi d’être ouverts dans la récolte
de figures “sauvages” - leur nombre n’est ainsi guère inférieur à celui de
figures “sages”.
Certaines entrées se situent à la frontière du
champ mystique. Elles paraîtront à certains en être fort distantes. Il est ici
utile de séparer le champ libre mystique d’enclos délimités par des théologies.
Le lecteur mis au contact de sensibilités diverses réunies autour d’une même
Source.
Des contributions ont contribuées à une large
récolte, particulièrement proposées par Emmanuel […]
Lilian Silburn avait établie le projet d’un
volume portant sur les “instants mystiques” en assemblant un dossier
préparatoire de textes pertinents. Nous ne pouvons qu’en éditer un bon nombre
en seconde partie “Hors cadres” sans pouvoir proposer des correspondances avec
les vécus du sivaïsme du Cachemire. Elles existent dans des notes et tableaux
qui n’ont pas encore été transcrits. L’essentiel de l’esprit mystique que L.S.
a si généreusement distribué se découvre dans ses nombreux écrits et plus
intimement dans : Jacqueline
Chambron, “Lilan Silburn, une vie mystique” Paris, Almora,
2015.
§
Je présente ce florilège en étant très conscient
de l’injustice qui consiste à citer très brièvement les plus grandes figures --
elle sont aisément accessibles ailleurs -- pour accorder une grande place à
quelques témoignages ou études dispersées en publications difficilement
accessibles.
Le lecteur ignorera une majorité d’entrées pour
approfondir quelques découvertes et cela suffit à justifier le florilège.
Nous limitons les renseignements de nature
identitaire. On les trouve sur divers sites dédiés dont en premier lieu
sur Wikipedia.
Des notes en petit corps livrent certaines
précisions et références.
Nous utilisons le romain grand corps pour les
citations et les « dits » des figures ; le romain en corps moyen
pour les citations de témoins ou d’historiens ; l’italique pour notre
« ciment » qui présente quelques éléments de nature intérieure et
mystique ; le romain petit corps pour les notes.
François d’Assise vu par ses disciples, Un choix de sources à l’usage de Dominique Tronc et d’Amis, Reprenant des textes de l’Edition du VIIIe centenaire, Hors commerce pour raison de droits, 510 p. [Présentation, Quelques « pages » de François, Du commencement de l’Ordre, Légende des trois compagnons, Compilation d’Assise anciennement dénommée Légende de Pérouse, Témoignages sur des Spirituels issus principalement des Actes.]
L’édition du VIIIe centenaire publiée en deux volumes au Cerf en 2010 dans la collection « Sources Franciscaines » comporte 3418 pages… Mon dossier propose le cinquième de ce dernier « Totum » de sources proches de François (manuscrits du XIIIe & XIVe siècles).
L’essentiel consiste en deux sources longues, la « Compilation d’Assise » et les « Actes ». Elles livrent l’esprit de François et son influence directe plus profondément que ne le permirent des écrits officiels requis pour l’Ordre.
Six restitutions :
1. Le choix de quelques « pages » de François.
2. Frère Jean, compagnon de Gilles, est l’auteur « Du commencement de l’Ordre », source primaire sobre et originale écrite moins de quinze ans après la mort de François.
3. La « Légende des trois compagnons » fut proposée par Léon, Rufin et Ange, en complément de la première biographie par Thomas de Celano. Elle fournit des informations uniques sur la période « laïque » de la vie de François (~1181 à 1206) dont la durée est supérieure à celle de la période fondatrice (1206 à 1226).
4. Frère Léon est à la source de la « Compilation d’Assise », anciennement nommée « Légende de Pérouse ». Il s’agit du meilleur des « évangiles franciscains ». Je restitue l’ensemble annoté en incluant au fil du texte les passages repris de Celano (ils sont séparés dans l’édition du VIIIe Centenaire au profit de ce dernier).
5. Les « Actes du Bienheureux François » sont la source latine traduite partiellement dans les célèbres « Fioretti ». Ils constituent des « Actes des Apôtres » franciscains rendus enfin disponibles.
6. Suivent quelques extraits d’autres sources et une brève introduction à François.
Les notes généreuses mais indispensables de l’édition du VIIIe centenaire rendent caduques de très nombreuses biographies colorées par l’esprit de leurs auteurs. Je les restitue en petit corps au fil du texte courant[143].
Ce « compagnon » commode, d’accès limité à mes amis, livre un François mystique sans glose autre que les notes issues de l’état récent des recherches qui ont permis le nouveau « Totum » franciscain[144].
Âge date
0 1181/2 naissance
à Assise
……..
1201
20 1202 prison
à Pérouse
1203
1204
1205 vers
les Pouilles, renonce à Spolète
25 1206 renonce
tous biens, Saint-Damien, lépreux
1207
1208 Bernard,
Pierre de Cattaneo, Gilles
1209 (12
frères) Rome
1210 Portioncule
1211
30 1212 Claire
à Saint-Damien
1213
1214
1215
1216 +
Innocent III
1217 (~1000
frères)
1218
38 1219 Damiette,
al-Malik al-Kamil, Terre sainte
1220 Chapitre,
renoncement à la direction
1221 (~3000
frères)
fr.
Élie succède à Pierre de Cattaneo
Règle
non bullata
1222
1223/4 Règle
bullata
1224 Alverne
(La Verna)
1225 maladie des yeux, cautérisation
45 1226 +
le 3 octobre.
Pour la chronologie, la généalogie des mss., les concordances, voir pp. 3173sq. « éd. » VIIIe
centenaire. Sources retenues soulignées.
__________
(1226) mort de François _______
1C
(1228)
Thomas de Celano Vita prima p.429
_______________
(1239) Élie est déposé ________________
Première
« récolte » des écrits de François !
AP (1240/41) Léon
(<1246)
Jean Du
commencement de l’Ordre p.971 fiches p.29
| écrits
p.1163
|(p.976) |
LG-3S
(1244/46) |
L. de Greccio - Légende 3 compagnons p.1045
2C (1246/47)
Celano Vita secunda p.1459 |
| __________|
LM (1257/63)
|
Bonaventure
p.2203
________(1276)
Ordre de recueillir les écrits de
François !_____
3S
(1276…) (1276...)
SPm Miroir de perf. minor.
2e recension
|____ ___|
CA (1310/11) Compilation
d’Assise p.1185
3S 3e recension (1317) SP Miroir
de perf. major. p.2675
|
Actus (1327/37) p.2713
I
Fioretti (trad. partielle des Actus) in éd. FF
29 [2014] D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome I. Introductions, Florilège issu de Traditions franciscaines (Observants, Tiers Ordres, Récollets), Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 367 p.
Toute « médecine
de l’âme » s’appuie sur un exposé
didactique. Il ne faut pas l’interpréter comme un chemin spirituel imposé. Il doit être associé au témoignage d’une expérience profonde chez l’écrivain mystique authentique. Ce dernier ne se
soucie pas de bâtir une œuvre. Son écriture est suscitée par la demande : besoins de ceux qui l’entourent, requête du confesseur, corres-pondants en recherche de direction spirituelle.
Souvent cela conduit à
rédiger un manuel qui fait fi de toute élégance littéraire. Ceci expliquerait
l’oubli très étonnant depuis trois siècles de certains des textes que l’on va
découvrir ; car leur qualité didactique, leur précision psychologique, leur souci de complétude, leur richesse et leur subtilité sont
uniques.
Nos choix sont
spécifiques du vécu mystique, ce qui réduit fort heureusement le champ exploré.
Il s’agit de fournir une nourriture de l’âme. Notre sélection laisse de côté
des aspects ascétiques et religieux et ne tente pas de rendre compte de toutes
les influences exercées à l’époque au sein de la société dévote. Certains
lecteurs seront surpris par l’absence de noms apparte-nant à la constellation
franciscaine, qui ne sont pas inconnus par ailleurs 1. Cependant, l’élagage
accompli, il reste plus de trente figures à faire revivre !
1. Notre appréciation est réservée sur Laurent de Paris (malgré M. Dubois-Qui-nard, Laurent de Paris, une doctrine du pur amour…, 1959) ou sur Louis-François d’Argentan (malgré son travail d’éditeur et d’imitateur de Bernières), figures aux
Les pages choisies au
sein de cette vaste littérature dormante de direction mystique rédigée
au Grand Siècle sont distribuées selon leur appartenance aux « religions »
franciscaines, puis aux capucins. Nous y rattachons quelques figures qui n’appar-tiennent pas directement à une branche franciscaine, mais qui témoignent de leur influence : une religieuse bénédictine
disciple très fidèle à l’enseignement de
Benoît de Canfield, deux minimes. Les branches franciscaines traditionnelles
sont présentées selon une succession chronologique au sein de chaque « religion ». Les
capucins, très présents car issus d’une réforme mystique encore récente, sont répartis en trois groupes
successifs : fondateurs, extension
européenne, défenseurs de la mystique.
Nous avons tenu à
présenter les rares aspects biographiques personnels qui nous sont parvenus
sans insister sur des fonctions 2 ni sur l’importance attribuée à l’époque 3. Cette approche « per-sonnaliste » est complétée par quelques études historiques : Dans l’introduction du tome I, un rapide survol des siècles fait le lien avec les origines
franciscaines en privilégiant
quelques figures mys-tiques. L’étude de Pierre Moracchini, « Un Grand Siècle à Paris (1574-1689) », propose pour la première fois une synthèse, certes limitée au cœur du Royaume mais qui permet ainsi d’inclure des informations précises touchant à la vie des communautés. Il
nous fait ainsi vivre aux côtés de nos auteurs. L’approche de Jean-Marie
Gourvil s’attache à des « avantages » franciscains.
Ce florilège reste
lacunaire puisque, à raison d’une vingtaine de pages pour une quarantaine
d’entrées ou auteurs, il ne peut
quelles nous réservons quand même deux entrées. Mais nous omettons Philippe d’Angoumois, Sébastien de Senlis, Yves de Paris et bien d’autres. On les retrouvera dans les listes figurant en annexe à la fin du tome troisième. Certains auteurs aux éditions devenues rares n’ont pu être consultés.
Les fonctions de gardiens, définiteurs, etc., sont les données assez abondantes, sûres et datées, que l’on trouve dans les nécrologes et les chroniques des Ordres.
Notre choix des figures par découverte directe des œuvres n’a pas tenu compte de telles caractéristiques « sociales ». S’ensuit l’omission de figures connues, car humainement visibles. L’élagage a laissé la place nécessaire pour mettre en valeur des figures demeurées discrètes, s’agissant souvent de maîtres des novices « oubliés » (l’observation est postérieure à leur choix !)
rendre la richesse et
l’architecture d’ouvrages de taille souvent considérable, dépassant parfois
mille pages. Car nombreux sont les capucins qui rédigent leur « manuel » :
parfois c’est le seul ouvrage issu de
leur main et ils le veulent alors complet, en tirant le meilleur parti de leur
expérience !
Pour nous, le choix de
leurs « bonnes feuilles » s’impose, car un résumé qui ne pourrait reprendre qu’une ossature commune à beaucoup ne présente pas d’intérêt. Les spirituels ne sont généra-lement pas des maîtres
logiciens ; ils évitent même toute origina-lité au
niveau des idées ou dans l’ordre des matières. Leur dessein et leur valeur sont autres : celui d’être des témoins et des guides avertis par
leur expérience propre assistée de celle acquise dans une fonction de
directeur.
Le parfum qui témoigne
de la réalité de l’expérience est donc rendu ici par des « extraits sensibles au cœur ». Nous
pouvons établir quelque parallèle avec le domaine poétique, où l’approche
anthologique est généralement acceptée ;
car les mots (essentiel-lement le vocabulaire de l’amour, assez pauvre dans notre langue) sont
communs à tous ; et l’essentiel, qui distingue les mystiques de la masse des « spirituels », tout
comme les bons poètes se dis-tinguent des versificateurs, passe entre
les mots.
La succession des
œuvres, les « perles
du collier », est proche de la séquence établie en comparant les dates de décès de leurs auteurs. Toutefois
quelques-uns d’entre eux ont préparé tôt un texte qui, ayant circulé, s’est
avéré source de problèmes — et ils s’en sont tenus là. Tel est le cas de Benoît
de Canfield : sa Règle ne
parut qu’en 1608, peu avant son décès, mais fut rédigée avant 1593. La majorité
des auteurs a répondu tardivement, souvent à la demande de certains fidèles qui
les entouraient, pour com-poser des textes publiés parfois après leur mort,
mais qui circu-laient auparavant par des copies manuscrites.
La juxtaposition des
figures ne permet pas de poser les bases d’une « école mystique » qui serait commune à tous, sinon par l’adoption de certaines formes où jouent les influences des théo-logies de « grands
anciens », tel Bonaventure. De telles
tentatives où l’on rassemble des individus dans des
écoles restent intellec-tuelles et extérieures (car basées sur les textes
écrits, voire des règles), donc secondaires au vu de l’orientation « intérieure » qui nous intéresse.
Nous constatons une
richesse concentrée au sein de quelques réseaux et discernons parfois des
filiations. La vie mystique est en effet grandement facilitée par les
influences qui relient une géné-ration « d’anciens » à la génération montante : elles s’exercent de personne à
personne au sein des réseaux,
dans ou hors des struc-tures, tandis que les influences indirectes par les
écrits demeurent des incitations utiles, mais secondaires (à l’exception de
corres-pondances qui doublent un lien personnel). Retrouver la trace de
filiations est une autre façon d’amorcer de futures synthèses associant les
figures individuelles.
Mais les nœuds propres
à de tels réseaux sont reliés diffici-lement entre eux pour plusieurs raisons,
même lorsque l’on a relevé de très nombreuses figures (environ quarante entrées
aux-quelles s’ajoutent de multiples figures intermédiaires citées). La durée
est longue si l’on inclut tous ceux qui ont connu le XVIIe siècle :
quatre générations se succèdent 4. L’espace est vaste, car il comprend les régions limitrophes francophones
du Royaume. Enfin, le grand nombre des franciscains du XVIIe siècle rend la reconnaissance entre mystiques
aléatoire. Nos auteurs restent donc, du moins à nos yeux, souvent isolés les
uns des autres, sauf quelques « paires » d’amis qui amorcent des filiations dont les autres chaînons sont perdus.
L’espace que nous
accorderons à chaque nœud ou figure est tantôt court, tantôt long. Cette
inégalité dans les volumes des textes retenus ne reflète pas toujours
l’importance que nous attri-buons à tel ou tel. Nous avons accordé plus
d’espace à des auteurs
4. Benoît de Canfield, capucin, est né en 1562 : c’est l’ancien,
l’initiateur célèbre par sa Règle (1608). À l’autre bout de la chaîne,
Alexandrin de La Ciotat, capucin, auteur du Parfait dénuement (1680),
meurt en 1706, et Maximien de Bernezay, récollet, auteur d’un beau Traité de
la vie intérieure (1686), pourrait lui avoir survécu.
|
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dont les écrits
demeurent rares ou manuscrits. Les figures princi-pales bénéficient d’une
section séparée, quelle que soit la dimen-sion qui leur est allouée.
Si l’Anglais d’origine
Benoît de Canfield est reconnu assez largement, ou si le Rhéno-Flamand
Constantin de Barbanson a toujours bénéficié de la grande estime de trop rares
lecteurs, les mystiques que nous présentons à leurs côtés ne déméritent pas.
Des Français plus cachés, car tardifs dans l’histoire de leur « reli-gion », présentent l’avantage d’une écriture plus littéraire et claire que celles de Benoît ou de Constantin 5.
Ce panorama ne peut
être une « histoire de… », dans la mesure où des figures marquantes sont ici absentes quand
elles n’ont pas ou peu laissé de traces rédigées (tel est le cas d’Ange de
Joyeuse, contemporain de Benoît de Canfield). Surtout, notre orientation, qui
se veut mystique, laisse de côté ceux qui se limitent volon-tairement (ou non,
puisqu’un mystique ne cherche pas à réaliser une « œuvre » littéraire) aux premiers pas du pèlerinage en faisant la part belle à la méditation et à la préparation ascétique (les capucins de l’époque
sont champions dans ce domaine, même s’ils ne s’y attardent pas !)
Enfin nul doute que de nombreux tré-sors ne restent à découvrir, peut-être en
imprimé, certainement en manuscrit, et particulièrement dans le monde féminin.
Qu’entendons-nous par mystique ? Terme ambigu, dont l’usage fut souvent
détestable, tandis que spirituel recouvre un champ trop vaste.
Pour en cerner des
contenus, nous renvoyons à une liste de figures connues : avant l’an 1600, proposons, toutes apparte-nances confondues, les noms choisis de
Guillaume de Saint-Thierry, de François d’Assise et d’Angèle de Foligno, de Ruus-
5. Nous rétablissons aussi un équilibre souvent rompu entre les premiers arrivés, très favorisés dans les histoires de la spiritualité, et leurs successeurs souvent oubliés (car moins novateurs… ou jamais abordés en profondeur).
broec, de Tauler, de
l’auteur du Nuage d’inconnaissance, de Catherine de Gênes, de Thérèse
d’Avila et de Jean de la Croix… Cette liste privilégie la vie intérieure sobre
où les phénomènes ne font qu’accompagner l’entrée dans la vie mystique, telle
par exemple l’événement mis en avant par le « frère copiste » proche
d’Angèle de Foligno 6.
Dans le florilège que
nous proposons, un large champ religieux est écarté pour que puissent émerger
des auteurs dont l’expérience peut répondre aux besoins d’un chemin intérieur
déjà engagé. Les très nombreux textes ascétiques introductifs, ou bien chargés
par des descriptions de phénomènes, seront ignorés, même s’ils peuvent avoir été
rédigés par d’authentiques mystiques. Car ceux-ci répondent à la demande mais
ne la précèdent pas.
D’où vient l’unité
vécue sous-jacente à la diversité des condi-tions franciscaines ? Un franciscain récent explique 7 qu’en vue d’apporter une réponse au défi du temps jadis, celui de la
Réforme protestante, « par
une qualité plus élevée de la vie chrétienne
catholique », tous voulaient « faire un message de leur vie spiri-tuelle ». Mais au-delà de cette émulation, placée ici à un niveau honorable, quelques thèmes sont-ils récurrents chez nos auteurs ?
Dans une perspective
chrétienne, comme « l’homme est trop faible et trop insuffisant pour
aller tout droit à la volonté essen-tielle de Dieu, il a besoin de passer par
la médiation du Verbe incarné […] réalisation de cette volonté aimante de Dieu
sur sa créature ». Pour
un capucin comme Benoît de
Canfield, importe d’abord « l’aspect
mystique de la volonté de Dieu
dans cette iden-tification de la volonté de Dieu à Dieu lui-même ».
Le charisme particulier qui rassemble ceux inspirés par l’exemple de
François d’Assise, et qui est attesté dans des biographies de fran-
6 Angèle de Foligno, Le Livre de l’expérience des vrais fidèles, Droz, 1927, p. 53, « Dans la basilique d’Assise ». Notre anthologie privilégie ce qui est proche par l’es-prit des textes d’origine italienne assemblés en « parte terza » des Mistici francescani, secolo XIII, XIV, XV (trois ouvrages fondamentaux publiés aux Editrici Francescane).
7 Interview de Fr.
Willibrord figurant au début de « L’école
Saint-Honoré » du Fr. Godefroy de Paris,
Cahiers de spiritualité capucine, no 2, 1995, p. 10.
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ciscains de cœur comme
de bure, est celui de la « vertu
de pauvreté ». En témoigne Angèle de Foligno qui, après l’événement « excessif » de sa
rencontre avec l’Amour auquel nous venons de
faire réfé-rence, donne tous ses biens. La pauvreté matérielle demande une pauvreté du cœur
qui suppose la désappropriation du moi, mais qui n’est rendue possible que par
le don de la grâce divine. Elle répondait chez François d’Assise à la « disposition qui le maintenait dans la présence de Dieu et dans le sentiment de sa dépendance, avant d’être une série d’actes et
d’élévations » 8.
Dame Pauvreté est
servie dans la joie par une confiance qui répond à l’appel divin.
L’introduction
comporte une présentation synchronique en un tableau couvrant plus de vingt
figures datées, chacune accompagnée d’un titre d’œuvre également daté, qui
couvrent quatre générations.
Elle offre également
un survol rapide reliant le siècle de saint François (qui a été
traditionnellement fort bien étudié) au XVIIe siècle, qui, lui, resté ignoré !
Il relève quelques figures mystiques
fondatrices, pierres posées sur
un long chemin de près de
quatre siècles. Des liens directs entre
les figures, privilégiant
les plus récentes du XVIIe siècle, sont repris dans une table des
familles, agrémentée d’un arbre et suivie d’une esquisse de réseaux.
La majeure partie du
tome I est structurée autour des apparte-nances religieuses les plus
vénérables, en privilégiant leurs figures mystiques qui se succèdent au fil du
temps.
8. Dernières citations extraites du Dictionnaire de
spiritualité, tome 5, dont en colonne 1294 [DS 5.1294].
Les observants étaient nombreux, mais ne nous ont
apparem-ment guère laissé de traces mystiques. L’importante cohorte des « cordeliers » est ici
évoquée brièvement par deux figures : Pierre Petit est un ancêtre retenu parce qu’il exprime une dévotion populaire inchangée depuis
le Moyen Âge et largement vécue jusqu’à la fin du Grand Siècle ; Pierre David regrette l’indiffé-rence de ses
condisciples quant à leur intérieur.
Les tertiaires réguliers (Tiers Ordre régulier ou T.O.R.) et les tertiaires laïcs (T.O.) sont introduits par leur règle com-mentée… et
des billets de Noël :
un aspect sévère est ainsi tem-péré par l’humour.
Jean-Chrysostome de
Saint-Lô (1594-1646) est le plus grand de ceux que l’on nommait familièrement
tiercelins. Son œuvre est brève, rassemblée après sa mort par des disciples de
l’école normande de l’Ermitage fondée par Jean de Bernières, et éditée par ce
dernier. Nous donnons ici un choix de ce rigoureux direc-teur, après avoir
reconstitué partiellement le corpus de ses écrits.
Ses dirigés comptèrent
dans leurs rangs deux figures fortement marquées par des franciscains : le mystique Jean de Bernières (1602-1659), laïc du Tiers Ordre et Catherine (ou Mectilde) de
Bar (1614-1698), annonciade avant de devenir fondatrice bénédictine ; ils sont étroitement en relation. Celui
qu’ils appe-laient « notre
bon Père Chrysostome » contribua à faire naître un vaste réseau spirituel illustré en Nouvelle-France par l’ursuline Marie de l’Incarnation. Plus tard dans le siècle, Jean inspira par l’intermédiaire de Monsieur Bertot les belles
figures de Madame Guyon et de Fénelon.
Parmi les nombreux
disciples, le « pauvre
villageois » et tertiaire Jean Aumont
(1608-1689) est l’auteur de L’Ouverture
intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs (1660),
ouvrage parfois obscur, mais profond et savoureux. Cette vaste famille
d’inspira-tion franciscaine, s’étendant du Canada à la Pologne, dont nous ne
venons de citer que les principaux noms ayant laissé des écrits mystiques, est
regroupée ici sous le titre « L’École du cœur ».
Jean-Marie
de Vernon, historien du T.O.R. et ami d’Épictète, nous présente un recueil
aménagé à partir de lettres, élévations, défis, billets et documents spirituels
issus de la sœur carmélite (première) Marguerite du Saint-Sacrement (1590-1660)
ainsi qu’une attachante Mère Françoise de Saint-Bernard, clarisse.
Enfin Paulin d’Aumale
fut définiteur du T.O.R. Il nous est parvenu sous forme manuscrite quelques
traités de sa composi-tion, dont la Défense de l’oraison de pure foi,
devenue très néces-saire lorsque les auteurs dominants la fin du siècle font la
critique de toute « mystiquerie ».
Les récollets
sont bien présents, branche née de communautés où les récollections « en désert » prenaient une large place.
Des couvents avaient été désignés à cet effet en Espagne en vue « d’intérioriser » les
nombreux franciscains de la commune observance.
Séverin Rubéric est un
frère mineur « passeur » en France de cette réforme. Il est demeuré discret car quelque peu isolé en Guyenne. Il rédigea des Exercices (1623), un bref, mais beau texte. Le Chrétien
uni à Jésus-Christ au fond du cœur (1667), du récollet Victorin Aubertin
(1604-1669), décrit avec précision le vécu mystique de l’oraison. Éloy Hardouin
de Saint-Jacques (1612 ?-1661),
auteur d’une Conduite d’une âme
dans l’oraison depuis les premiers jusques aux plus sublimes degrez (1662),
se dis-tingue par son exposition très structurée, à laquelle on reproche-rait
peut-être trop de précision si nous en donnions l’intégralité. Elle vise à
l’union mystique.
Des extraits d’une
correspondance de direction présentent une figure qui, de par son appartenance
aux récollets est ici séparée de son inspirateur Jean Aumont, tertiaire
régulier : il s’agit d’Ar-change Enguerrand (1631-1699). De retour de l’Alverne, le lieu où se retira François stigmatisé, le « bon franciscain » éveilla
la jeune Madame Guyon à la vie intérieure. Ses lettres de direc-tion adressées
à une religieuse aux prises avec un tempérament scrupuleux et plongée dans la nuit
spirituelle sont restées jusqu’à maintenant manuscrites : elles méritent un meilleur sort. Maximien de Bernezay, l’auteur resté caché de Traités
de la vie intérieure (1685) ferme chronologiquement nos textes
écrits par des récollets. Il n’est cependant pas le dernier en qualité
intérieure !
Les frères mineurs
capucins formaient la cohorte
pre-mière en nombre devant celles de tous les autres ordres reli-gieux. Cette
réforme capucine est représentée ici par plusieurs maîtres des novices.
La lacune relative à
ce courant a été reconnue et soulignée par Henri Bremond, qui déclare dans son Histoire
littéraire du sentiment religieux : « Leur
juste place n’a pas encore été faite
aux capucins dans l’histoire de la renaissance que nous racon-tons », alors qu’« ils
ne le cèdent à personne, et néanmoins très peu les connaissent » 9. Bremond n’a pu
combler cette lacune, tant était large le domaine qu’il explorait, et son
exposé peut sembler parfois arbitraire quant à l’importance qu’il attribue à telle ou telle figure 10. Mais rares sont ceux
qui depuis font
9 Bremond, Histoire du sentiment religieux…, t. II, « L’invasion mystique », 142.
10 Ce défricheur de l’expression mystique de langue française, qui oriente encore de nos jours toute approche de synthèse du XVIIe siècle religieux, consacre environ soixante pages à l’humaniste Yves de Paris (sur lequel nous passerons rapidement), mais seulement quarante pages au groupe constitué d’Ange de Joyeuse, Benoît de Canfield et Joseph de Paris, tandis que Constantin de Barbanson, Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Pierre de Poitiers (trois figures majeures) ne bénéficient d’aucun traite-ment propre… Paul de Lagny est approché en moins de vingt pages. Par contre une centaine de pages porte sur les influences des capucins, lorsque les récits peuvent en être savoureux : tel celui de la difficile réforme du couvent de Montmartre par Marie de Beauvilliers, les évocations des figures du « simple » Jean Aumont ou de membres bretons de l’école cordiale. Comparées aux quatre mille pages couvertes par le Senti-ment religieux, ces courtes excursions franciscaines soulignent le caractère hasardeux de la distribution proposée par le créateur de « l’école française de spiritualité » (ce dont il était conscient). Il est vrai que Sainte-Beuve concentrait toute l’histoire reli-gieuse autour du seul Port-Royal ! Concluons (même si le grand Bremond mérite une longue note) : la plus grande méfiance est ici, comme en bien d’autres domaines, justifiée vis-à-vis de tout canon ordonnant l’approche des siècles passés. Faut-il, en sceptiques, penser que « cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire […], mince sélection spécieuse, basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs » ? (Citation empruntée à P. Ryckmans, placée en tête de son Su Renshan rebelle, peintre et fou, Paris-Hong Kong, 1970.)
revivre
par leurs travaux des auteurs ne figurant pas dans son exploration qui reste
inégalée.
Le trésor s’ouvre sur
des extraits de la Règle de Benoît de Can-field, lue tout au long du
siècle dans sa version corrigée de 1609. Des extraits de Constantin de
Barbanson et d’autres capucins jusqu’à ceux de l’auteur du vaste traité
intitulé Le Jour mys-tique, trésor capucin publié en 1671, exposent les
couleurs de la lumière intérieure. Mais à la fin du siècle la source
capucine est tarie 11. Son courant a circulé en France un siècle
durant (c.1580 à c.1680), aux côtés de celui de la quiétude, de ceux des deux
Car-mels, dont on connaît surtout celui issu de la réforme espagnole illustrée
par Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, et de quelques filets d’eau mystique
coulant chez les bénédictins, les jésuites, les sulpiciens. Plus précisément on
distingue trois « périodes » :
La liste des fondateurs commence par Benoît de Canfield, dont la Règle
(1608) est largement citée, avec un choix effectué surtout sur sa troisième
partie, sommet de l’œuvre :
nous repro-duisons assez largement des textes extraits de l’édition corrigée qui fit autorité durant
le siècle 12. Nous lui associons
une béné-dictine, la réformatrice de Montmartre Marie de Beauvilliers, car elle
exprime simplement son enseignement.
Archange de Pembroke a
dirigé la Mère Angélique Arnauld. Le « Père Joseph » mérite mieux que d’être seulement reconnu comme « l’éminence grise » de Richelieu.
11 Tarie ? Ou cachée par suite de l’anti-mysticisme régnant ! La figure spiri-tuelle d’Ambroise de Lombez († 1778) offre une exception au siècle des Lumières. Nous lui consacrerons exceptionnellement une notice pour ne pas laisser dans l’oubli ce capucin « tardif » précédant de peu la fin de l’Ancien Régime (tome III, « Un regard sur les héritiers »).
12 Les quinze chapitres essentiels de la troisième et dernière partie sont dispo-nibles suivant leur première version non corrigée et demeurée largement ignorée au XVIIe siècle : Benoît de Canfield, La Règle de perfection, quinze chapitres…, Arfuyen, 2009. L’ouvrage entier, beaucoup plus large, bénéficie de l’édition cri-tique magistrale, malheureusement devenue introuvable et de lecture difficile, réa-lisée par Jean Orcibal.
L’Exercice des trois clous (1635) de Martial d’Étampes mérite de même mieux que ce que son
titre pourrait suggérer à tort d’ascèse excessive : l’étrange référence aux clous s’explique simplement par le
titre canonique de « filles
de la Passion » qui fut
donné aux capucines d’Amiens, dont Martial était le confesseur. Quelques citations
extraites de lettres et le Traité du silence soulignent la ferme douceur
du directeur 13.
La Vraie Perfection (1635 à 1660) de Jean-François de Reims prend
naturellement le relais. Cet auteur organisé et abondant, disciple de Martial,
améliore sur vingt ans un ouvrage dont le volume est quadruplé… tout en
conservant le même titre 14 !
Enfin cinq figures de
capucins spirituels plutôt que mystiques complètent et prolongent cette « première vague » capucine.
Une extension européenne groupe trois figures étrangères de larges influences qui, par hasard ou sous l’effet d’une latence dans la
diffusion capucine en Europe, s’avèrent être presque contem-poraines. Elles se
retrouvent ainsi naturellement regroupées après les fondateurs ou « défricheurs », mais avant les avocats « défen-seurs » de la mystique :
Gregorio da Napoli
(1577-1641), quasi-inconnu dont un manuscrit fut redécouvert récemment, établit
dignement une suite aux grands fondateurs capucins italiens et nous permet
ainsi d’honorer leur pays d’origine. De brefs extraits traduits de son texte
rendent compte d’un lyrisme transalpin.
Constantin de
Barbanson (1582-1631) est présenté large-ment compte tenu de sa grande
importance et de la rareté des sources. Des extraits reêmarquables (jamais
édités) du manuscrit
13 Un précédent volume de la collection « Sources mystiques » livre l’essentiel de l’œuvre mystique : Martial d’Étampes maître en oraison, textes présentés par José-phine Fransen et Dominique Tronc, éd. du Carmel, 2008.
14 Ce point illustre la nécessité de décrire
précisément les diverses éditions mises en circulation sous un même titre au
XVIIe siècle (un autre exemple
bien connu est offert par les libres compilations du Chrétien intérieur
exploitant la cor-respondance de Jean de Bernières). S’ajoutent les libertés
prises lors d’assemblages reliés par lots successifs dont les contenus peuvent
différer.
intitulé Secrets
sentiers de l’esprit divin précèdent deux chapitres des Secrets sentiers
de l’amour divin (1623). Nous avons dû sacri-fier ici l’Anatomie de
l’âme (1635), imposante merveille jamais rééditée depuis les années où
l’anatomiste Harvey découvrait la circulation du sang… Constantin est un auteur
difficile, à talent métaphysique, muni d’une vaste culture, ayant accès aux
auteurs d’Outre-Rhin. Il présente des observations que l’on ne trouve nulle
part ailleurs. L’influence de Constantin fut notable sur le spirituel anglais
bénédictin Augustin Baker 15, comme sur des religieuses capucines de Douai.
Le Royaume de Dieu
dans l’âme de Jean-Évangéliste
de Bois-le-Duc (1588-1635), écrit et publié en flamand en 1637, lui mérita
l’insigne surnom de « Jean
de la Croix flamand ». Nous
en présen-tons trois chapitres
traduits ici pour la première fois.
Suivent des défenseurs du vécu
mystique, capucins qui
assu-rèrent la tâche périlleuse d’être avocats de la vie mystique dans un
second demi-siècle devenu critique vis-à-vis de tout « irrationnel ».
Simon de Bourg-en-Bresse, auteur de Saintes Eslevations de l’âme à
Dieu par tous les degrez d’oraison (1657), est un optimiste qui nous
éveille à la possibilité d’atteindre « tout le blanc 16 et le but ». Peu augustinien, point
théoricien, c’est un bon médecin
spirituel.
Pierre de Poitiers est
l’auteur du Jour mystique (1671), remarquable et très ample traité qui
s’avère par ailleurs être l’une des références fréquemment citées dans les Justifications
de Madame Guyon. Nous en avons sélectionné des frag-ments présentant la voie
mystique. Cette somme claire, com-plète, profonde, apportant toute la lumière
nécessaire pour
15 Second cas de symbiose entre les ordres capucins et bénédictins, après l’in-fluence de Canfield sur Marie de Beauvilliers. Nous laissons de côté Baker à l’œuvre multiforme, latine et anglaise, alors que nous avons repris une partie de l’ouvrage de Marie de Beauvilliers associée à Benoît de Canfield.
16 D’une cible.
la
défense des mystiques 17, achèverait-elle la série des grands ouvrages
didactiques de théologie mystique ?
Paul de Lagny,
missionnaire capucin au Levant, termina sa vie à Paris au service des pauvres.
Il est remarquable par son dernier ouvrage, Le Chemin abrégé de la
perfection chrétienne (1673).
Alexandrin de La
Ciotat est un frère mineur capucin qui rem-plit la charge de gardien dans
plusieurs couvents de Marseille ou de sa région. Son ouvrage unique, Le
Parfait Dénuement de l’âme contemplative… (1680) fut apprécié par
son ami le Père Piny, méditerranéen comme lui.
La moitié du genre
humain a été occultée jusqu’ici (à l’exception de la bénédictine disciple de
Benoît de Canfield) :
nous réparons cette injustice en présentant quelques figures franciscaines qui appartenaient aux communautés des
clarisses, des capucines, des récollettes, des annonciades. Malheureusement,
l’usage d’éditer leurs écrits apparaissait contraire à l’esprit de pauvreté 18, tandis que l’exploration
de fonds manuscrits reste à faire.
L’ordre des minimes est présent. Nous ne voulions pas oublier ces
« cousins » de la famille franciscaine auxquels, trop peu
nom-breux, on ne pourrait consacrer un volume séparé. Mersenne fut l’intellectuel illustre. Mais l’ordre inclut des spirituels comme le « frère poète » Nicolas Barré, dont les manuscrits ont été redé-couverts récemment, ou comme Boniface
Maes, un flamand qui
17 Seul le bénédictin de Saint-Maur dom Claude Martin, fils de Marie de l’Incarnation du Canada, semble apporter à la même époque des éléments de valeur comparable (Questions ascétiques ainsi qu’une ébauche de défense des mys-tiques (ébauche en 1696 d’un Traité de la contemplation), au-delà du service insigne d’avoir sauvé les écrits de sa mère. Voir Claude Martin, Les Voies de la prière contem-plative, textes réunis et présentés par dom Thierry Barbeau, Solesmes, 2005.
18 On sait
qu’il n’en fut pas de même chez les carmélites, où les « dits » ou de « bonnes pages » de Madame Acarie, de la Mère Madeleine de Saint-Joseph, ainsi que de
certaines religieuses, même
mortes fort jeunes, furent partiellement édités dès le XVIIe siècle.
exerça
une large influence par sa brève Théologie mystique (1668) ; elle est présentée en termes certes
traditionnels, mais simples, clairs et attirants.
Un regard sur les héritiers prolonge jusqu’en 1789 une tra-dition stabilisée, en incluant deux
spirituels qui sinon demeu-reraient peut-être oubliés, et en soulignant
l’existence de suc-cesseurs d’une École du cœur déjà abordée. Car le crépuscule
des mystiques 19 est à interpréter comme sortie d’une langue et d’un corps de
croyances plutôt que du vécu d’une réalité divine.
Le cadre historique nous
permet d’entrevoir le cadre et les conditions dans lesquelles vécurent nos mystiques : trois études complètent le florilège.
Jean-Marie Gourvil
propose un aperçu de sociologue. Dans Un Grand
Siècle franciscain à Paris (1574-1689),
Pierre Morac-chini défriche la complexité d’un ensemble de communautés bien
vivantes dans la capitale du premier état centralisé d’Europe, sans négliger
des détails révélateurs d’influences modelant les individus. Son exploration se
conclut par un tableau très neuf classant les communautés franciscaines
établies à Paris au milieu du siècle. Une exploration du nécrologe franciscain couvrant la région d’Île-de-France
livre des extraits biographiques.
L’annexe Turba magna suggère l’immensité au sein de laquelle se
détache la toute petite minorité des figures retenues. Elle fournit des listes
d’auteurs franciscains consultés pour retenir dans ce florilège de rares
témoignages mystiques.
19. Début, devenu célèbre, du titre de l’ouvrage centré sur la figure de Madame Guyon : L. Cognet, Crépuscule des mystiques, Bossuet-Fénelon, Desclée, 1958. Il sug-gère une interprétation réductrice de la vie mystique perçuecomme dépendante d’une hiérarchie dionysienne devenue caduque.
Premier quart de
siècle
Benoît de Canfield
(1562-1610)
Règle (1608-1609)
De 1623 à 1637
(deuxième quart du XVIIe siècle)
[Marie de Beauvilliers (1574-1657)
Exercice divin (1631)]
Gregorio da Napoli
La Doctrine admirable (c. 1622)
Constantin de
Barbanson (1582-1631)
Secrets Sentiers (1623), Anatomie
de l’âme (1635)
Martial d’Étampes
(1575-1635)
Traité très facile (1630),
L’Exercice des trois clous (1635)
Jean-François de Reims
(?-1660)
La Vraie Perfection (1635)
Jean-Évangéliste de
Bois-le-Duc (1588-1635)
Het Ryck Godts…/The Kingdome of God in the Soule (1637/9)
Séverin Rubéric (†
apr. 1625)
La Voie d’amour (1623
De 1651 à 1673
(troisième quart de siècle)
Jean-Chrysostome de
Saint-Lô (1594-1646)
Une anthologie spirituelle (1651), La Vertu d’abjection (1655)
[Jean de Bernières (1602-1659), laïc du Tiers
Ordre
Le Chrétien intérieur (1660), Œuvres
spirituelles (1671)]
Simon
de Bourg-en-Bresse († 1694)
Saintes Eslevations de l’âme à Dieu par tous les degrez d’Oraison (1657)
Le « pauvre villageois » Jean Aumont († 1689)
L’Agneau occis dans nos cœurs… (1660)
Le « bon franciscain » récollet Archange Enguerrand (1631-1699)
Œuvres et lettres (manuscrits)
Eloy Hardouin de
Saint-Jacques (1612 ?-1661)
Conduite d’une âme dans l’oraison (1661)
[Le « frère minime et poète » Nicolas Barré (1621-1686)
Poèmes (manuscrits)]
Victorin Aubertin
(1604-1669)
Le Chrétien uni à Jésus-Christ au fond du cœur (1667)
[Boniface Maes (1627-1706)
Théologie mystique (1668)]
Pierre de Poitiers (†
1683)
Le Jour mystique (1671)
Paul de Lagny († 1694)
Le Chemin abrégé de la perfection (1673)
Dernier quart de siècle
Alexandrin de La
Ciotat
Le parfait dénuement…
(1680)
Maximien de Bernezay
Traités de la vie intérieure (1685)
Jean-Marie de Vernon († apr. 1686)
Conduite chrétienne et religieuse… (1687)
Paulin d’Aumale
Discours du Dieu seul (c. 1690 ?)
Les franciscains sont
répartis en multiples branches, dont nous allons retrouver certaines fortes
actives au XVIIe siècle : il s’agit des tertiaires réguliers,
des récollets, des capucins. Une
telle diversification en plusieurs « religions » ne s’est pas faite sans peine, mais elle démontre la vitalité du
grand mouvement issu de François d’Assise.
L’évocation de
quelques figures attachantes des XVe
et XVIe siècles — nous omettons les grandes figures
fondatrices anté-rieures du XIIIe
siècle, si intensément étudiées qu’elles font méconnaître les suivantes —
illustre le thème dominant qui caractérise la spiritualité franciscaine : une pauvreté ascétique, mais vécue dans la joie. Des individualités diverses et fortes sont les ouvriers d’une
renaissance franciscaine multiforme qui suc-cède à la période troublée et en
déclin du XIVe siècle 20.
Nous avons retenu les
figures suivantes :
Harphius (1400-1477), dont l’influence
considérable transmettra au XVIIe siècle la mystique flamande de Ruusbroec
(1293-1381) ; une figure
ita-lienne, le fondateur des minimes François de Paule (1416-1507), parce que nous inclurons des minimes ; des figures espagnoles, dont le frère laïc médecin Bernardino de Laredo
(1482-c.1540), et le rénovateur des conventuels déchaussés Pierre d’Alcantara
(1499-1562), apprécié de Thérèse d’Avila.
Le réseau des
influences qui sous-tend l’« invasion
mystique » de la France se constitue
avant même la fin de l’affrontement au sein du Royaume entre
catholiques et réformés. Les pénétrations viennent d’Italie en ce qui concerne
l’implantation des capucins et des tertiaires réguliers ; d’Espagne, semble-t-il, par les récollets qui s’implantent dans le Sud-Ouest,
par la réforme carmélitaine
20. Le terme de déclin voire de décadence est utile et
résume une première appréciation globalement juste. On a cependant pu donner
pour titre à l’étude de la littérature spirituelle de Gerson à Lefèvre
d’Étaples (deuxième moitié du XIVe
s. et début du XVe s.) : Le Siècle d’or
de la mystique française :
un autre regard (Y. Masur-Matursevich, Archè, 2004).
liée
aux « déserts »
franciscains et précisément à Pierre d’Alcantara ; enfin des plaines nordiques rhéno-flamandes, par l’intermédiaire de nombreux livres traduits par des chartreux ou par des laïcs.
Une table des familles
franciscaines et de leurs influences donnée à la fin de cet aperçu
rappelle quelques grands noms précédant l’an 1600, puis situe par générations
de trente ans les auteurs que nous présenterons (ils sont alors soulignés),
accompagnés de quelques-unes des figures qui ont bénéficié de leur influence.
Les francis-cains ont donné naissance à de nombreuses branches, dont les trois
vivantes du point de vue mystique au XVIIe siècle sont les capu-cins, les tertiaires (réguliers et séculiers), les
récollets. Les minimes sont des cousins de la famille franciscaine. La table
est suivie d’un arbre des réformes de l’Ordre des frères mineurs qui appartient
à l’imagerie pittoresque des
représentations traditionnelles. Le faîte d’un robuste chêne enraciné sur six
vertus est constitué par la branche capucine, dont les membres seront les
franciscains les plus actifs en France au XVIIe
siècle.
Après la mort de François d’Assise en 1226
apparaissent deux tendances, celle des « Spirituels », qui
veulent maintenir l’idéal de perfection du fondateur, et celle de la « Communauté », tendance majoritaire qui n’observe plus littéralement
sa Règle et son Testa-ment, favorise la fondation de grands
couvents et assouplit la pra-tique de la pauvreté. Bien des problèmes pratiques
s’opposaient en effet à la stricte pauvreté matérielle, sans compter la sirène
attirante de l’étude intellectuelle. Le règne « efficace » de frère Élie, de 1232 à
1239, n’arrangea
rien. Celui, sensé, de saint Bonaventure, de 1257 à 1274, ne put récupérer une
situation tendue 21.
En 1282 on relève plus
de quarante mille religieux répartis en près de mille six cents maisons, ce qui
n’est plus compatible avec
21. P. GRATIEN, Histoire de la fondation et de l’évolution de l’Ordre des Frères mineurs au XIIIe siècle, 1928. L. IRIARTE, Histoire du franciscanisme, traduction, Cerf, 2004 et G.G. MERLO, Au nom de saint François, histoire des frères mineurs et du franciscanisme jusqu’au début du XVIIe siècle, traduction, Cerf, 2006.l’idéal des débuts et conduit à une organisation rigide. L’affron-tement entre « idéalistes » et « réalistes » est tranché en faveur de la « Communauté » par Jean XXII, le pape sous lequel eut lieu le procès d’Eckhart ; la situation pouvait être réglée pacifiquement par une division de l’Ordre, ce qui se produira plus tard.
Quatre figures
illustrent l’apogée franciscaine. Deux théologiens : Bonaventure (1221-1274), auteur d’un corpus abondant auquel appartient l’Incendium
amoris exposant la triple voie 22 et Raymond Lulle (1232-1316), voyageur à la
vie mouvementée, auteur lyrique aussi bien que théorique quelque peu négligé
aujourd’hui 23. Deux mystiques :
Jacopone da Todi (c. 1236-1306), procureur légal et notarial, pénitent
après la mort brutale de sa jeune femme,
franciscain proche des spirituels, excommunié, emprisonné, retiré près d’un
couvent de clarisses, est l’auteur le plus admiré de Laudes, forme
poétique ouverte par le Cantique des créatures de François 24 ;
Angèle de Foligno (1248-1309) dictera le récit de sa vie à frère Arnaud,
franciscain, selon des « pas » ou étapes intérieures ; deux périodes sont séparées par une expérience très forte d’amour divin survenue lors d’un voyage à Assise en 1291 et suivie de son entrée dans le Tiers Ordre 25.
22 Dict. de spir. [DS] 1.1768/1843 (E. Longpré) ; Saint Bonaventure, pré-senté par V.-M. BRETON, Aubier, 1943 ; Dizionario Bonaventuriano…, a cura di Ernesto Caroli, Editrici Francescane, 2008. Immense bibliographie.
23 DS 13.171/187 ; Ramon Llull, Obres essencials, Ed. Selecta, Barcelona, 2 vol., 1957 (outre l’attachant Libre d’Evast e d’Aloma e de Blanquerna, on peut se perdre au sein des immenses Arbre de ciencia et Libre de contemplacio).
24 Jacopone de Todi, Chants de pauvreté, trad. S. et I. Mangano, Arfuyen, Paris, 1994 (v. avant-propos, p. 7-13 et l’éd. bilingue de huit laudes) ; J. PACHEU, Jacopone de Todi…, Tralin, 1914 (éd. bilingue de très nombreuses laudes, transli-térée, facilitant le retour au texte par ailleurs modernisé) ; Iacopone da Todi, Laude, reprint a cura di Franco Mancini, Laterza, 1977 ; DS 8.20-26.
Puis la société
européenne est troublée par l’arrivée de la peste au milieu du XIVe siècle et par le schisme avignonnais : l’Ordre franciscain connaît la
stagnation.
Aux conventuels,
terme qui désigne ceux qui adaptent l’idéal de pauvreté aux contingences
permettant l’organisation de la crois-sante foule franciscaine des débuts, vont
être opposés les obser-vants, qui « s’unissent pour restaurer l’ordre dans son observance primitive et
sa splendeur », avec des méthodes diverses « donnant la préférence aux couvents pauvres et
écartés ». Cette dichotomie rend
compte trop brutalement d’une
grande complexité, car des réformes se font au sein des conventuels,
tandis que certains de leurs couvents deviennent observants 26. Il faut y ajouter la
circu-lation des personnes.
En France, un
mouvement de réforme naît au sein des conven-tuels et se développe sous
l’impulsion de sainte Colette († 1448). En Espagne, l’un des foyers
animés par Juan de Guadalupe († 1506) sera à l’origine des franciscains « déchaux », aux ten-dances érémitiques et pénitentielles.
En 1517, veille de l’expansion
luthérienne, on compte pour l’Europe environ vingt-cinq milles conventuels
et trente-deux mille observants, formant deux immenses familles
autonomes. Le corps des observants se divise à son tour, signe d’une
nouvelle poussée vitale.
Au terme d’un tel processus, la complexité issue d’une longue histoire interdit d’y trouver quelque classement ou « botanique » qui s’imposerait. Les dates de décisions juridiques traduisent en effet mal la réalité des réformes. Une filiation linéaire n’est évi-demment pas possible. Le schéma retenu dépend de l’apparte-nance de son auteur (par exemple, suivant l’image traditionnelle donnée à la fin de ce chapitre d’un arbre branchu et feuillu, le
26. De même, au Carmel, la réforme « externalisée » des déchaussés n’exclut pas celle des grands
carmes, demeurée interne à l’Ordre, dans la réforme
dite de Touraine.
faîte capucin
ne s’impose pas). Enfin les représentations gra-phiques changent selon le degré
de résolution recherchée. Adoptons
malgré tout, pour situer quelques-unes des appel-lations à l’intention d’un
lecteur non franciscain, une approche selon six familles 27 :
trois premières familles dérivent des obser-vants et se développent
fortement en Espagne où, à des influences de spirituels d’Italie
ou du Languedoc, en particulier d’Ubertin de Casale, succèdent celles de
franciscains du Nord, en particu-lier celle de Herp (Harphius), le « passeur » de
Ruusbroec 28 :
les déchaux
s’organisent autour de diverses figures dont l’es-pagnol Pierre d’Alcantara (†
1562) ;
les réformés
sont liés aux « déserts » ou
maisons de solitude ;
les récollets
prospèrent bientôt en Italie et France puis en Flandres et Allemagne.
À ces familles
dérivées des observants s’ajoutent trois autres branches :
les conventuels
perdent progressivement de leur importance :
restés nombreux en Allemagne et en
Europe centrale, ils furent très réduits par la réforme luthérienne ;
la famille des capucins,
née en Italie autour de 1520, donc postérieurement à la grande division entre
observants et conven-tuels, comprendra plus de trois mille frères répartis en
trois cents couvents avant même de franchir les Alpes en 1574 pour s’illus-trer
en France. Il s’est produit un croisement d’influences avec le mystique
Philippe Néri et son Oratoire romain. En Rhénanie et en Flandres, l’essor
capucin culminera dans la grande figure de Constantin de Barbanson. En France,
il s’étendra sur plusieurs générations, dont se détachent les figures mystiques
de Benoît de Canfield, Martial d’Étampes, Pierre de Poitiers… Cette réforme
peuple notre second tome.
DS 5.1304/14 (art. « Frères mineurs. II. Fondations et réformes franciscaines »).
DS 5.1359/67.
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Enfin, des mouvements
aux règles plus souples se main-tiennent depuis l’origine :
6. les tertiaires
ont mené tout d’abord comme laïcs une vie à part des autres branches. Certains
sont à l’origine de nouvelles pousses qui ne sont plus alors directement
rattachées à l’ordre franciscain, mais font partie de sa nébuleuse. D’autres
rentrèrent au sein d’un monde ecclésiastique soucieux de veiller au bon ordre
catholique : il s’agit des tertiaires réguliers 29. En Italie, les tertiaires
constituent une branche très vivante, car ils sont libres d’adapter
leur mode de vie à de nouvelles conditions sociales du fait de leur règle
souple : celle-ci est adoptée par les esprits indé-pendants comme Catherine
de Gênes (1447-1510).
Les liens qui existent
entre franciscains de ces diverses espèces constituent une limitation à toute
tentative de rendre compte de leur vie interne par quelque structure simple ; ainsi en Espagne, Osuna, Laredo, etc.,
accueillent à la fois les influences de spirituels méditerranéens, en
particulier d’Ubertin de Casale, et celle de franciscains du Nord de l’Europe,
dont van Herp (Harphius) 30.
Évoquons quelques
individualités mystiques influentes ita-liennes puis espagnoles,
parentes de l’arrivée de missionnaires en France. Elles illustrent l’esprit qui
anime les franciscains.
Henri van Herp ou
Harphius (1400-1477), le « héraut de Ruusbroec », entre chez les frères de la vie commune
à Delft en 1445. On lui offre une maison à Gouda dont il devient le pre-mier
recteur : il organise avec succès des conférences spirituelles et fait bâtir cinq
ou six cellules pour les frères et
les hôtes. En 1450, frappé par le renouveau franciscain lors d’un voyage
à Rome, il se fait frère mineur franciscain et est actif à Malines près de
Bruxelles, et à Anvers :
la province s’accroît ainsi de trois
29. DS
5.1381/7 ; Analecta T.O.R. 152 (1992) ; Histoire générale
et particulière du Tiers Ordre de saint François d’Assize, par le
R.P. Jean Marie de VERNON, 1667.
30. DS 5.1359/67.
ou
quatre nouveaux couvents. Il meurt gardien du couvent de Malines. « Sa doctrine spirituelle serait en retrait par
rapport à celle de Ruusbroec si l’on suit l’édition postérieure à la cen-sure romaine : il semblerait abandonner l’opinion de Ruusbroec selon laquelle, lorsque
dans la vie suressentielle “l’union sans différence” est atteinte, l’âme demeure habituellement dans la Divinité, et en sort pour agir d’une manière parallèle à celle des Personnes divines 31. »
Son œuvre maîtresse, Le
Miroir [Spieghel] de la perfection, fut traduite en latin par un chartreux
de Cologne en 1536 ;
la Theo-logia mystica est un recueil d’œuvres rassemblées par ses
disciples, dont la troisième partie, « l’Éden », semble être une belle prépara-tion au Spieghel. Sa savoureuse
traduction française du début du XVIIe siècle mériterait d’être de
nouveau rendue disponible 32. Il traite
magnifiquement de l’amour de conformation :
[656] La flamme de la charité ne veut laisser aucun entre-deux
entre soi et l’aimé. […] [683] Le conformé, donc, imitant jalousement son
conformant, s’approfondit en Dieu par chacun moment, et étant fait un avec
Dieu, habite toujours en unité. […] Il semble néanmoins à quelques-uns […]
qu’ils n’aiment point Dieu et ne se reposent en lui ; mais l’amour est cause de cette apparence ; car quand ils désirent aimer plus intensivement qu’il ne leur est permis par leurs propres forces, et qu’ils viennent à défaillir à
leur amour, ils se plaignent de ne point aimer.
Secondement, par l’envoi des rayons de ce don [d’amour], notre
esprit est illuminé intellectuellement et nous enseigne à considérer notre
noblesse. […] [685] Dieu opère en nous premièrement devant tous autres dons, et
toutefois est le dernier de tous, connu et senti de nous en sa propre nature.
DS 7.358 (v. DS, 7.346/66, art. « Herp »). Sur les termes « essentiel », etc.,
DS 4.1346/66
(Deblaere).
Harphius, Théologie mystique…, traduction (sur
l’édition postérieure à la censure romaine) par J.-B. de MACHAULT, Paris, 1616,
« Livre troisième intitulé […] paradis des
Contemplatifs », 622-847, à laquelle nous empruntons les
cita-tions (pagination indiquée
entre crochets).
Car après être devenus simples d’esprit, chômant d’action,
dénués de toutes images, immobiles, libres, morts à nous-mêmes, vivants à Dieu,
nous avons ainsi cherché Dieu […] nous sentons la descente des grâces […] en ce
renouvellement d’attouchement, l’esprit humain tombe en famine.
L’affection amoureuse est plus importante que l’entende-ment.
L’accès à la vie mystique est préparé par l’oraison aspi-rative, prière courte
et intense, menée en quatre pas :
s’offrir à Dieu totalement, requérir la volonté divine de se manifester afin que
l’âme se connaisse, se
conformer lorsque le feu de l’amour
s’allume dans le cœur et consume les défectuosités, s’unir à la volonté divine en y déversant
la sienne 33.
Harphius évoque avec
lyrisme l’union mystique :
[715] L’esprit et l’âme
ne sont qu’une même substance. […] L’esprit humain est quelquefois tant
soustrait du corps et de l’âme […] qu’il oublie tout ce qui est extérieur et
pareillement ignore ce qui se fait […] par mémoire ou entendement. […] [720] Ami,
montez plus haut. Le monter est le progrès en l’amour divin, qui est un
abîme sans borne.
Son influence fut très
large. Elle s’exerce (en parallèle avec celle de Ruusbroec) par l’intermédiaire
de La Perle évangélique. En Espagne, il influence Osuna, franciscain
comme lui, lu par Thérèse. Au XVIIe
siècle, il est reconnu par Constantin de Bar-banson et par Benoît de Canfield,
par des chartreux et des capu-cins, par le carme Jean de Saint -Samson ; plus tard le pasteur Poiret appréciera Herp et le fera connaître par une Bibliotheca mysticorum (1708)
qui aura une grande influence sur des Écos-sais et des piétistes allemands 34.
C. JANSSEN, « L’Oraison aspirative chez Herp », Carmelus, 1956, vol. III, 47.
DS 7.361/4. – Deuxième section de la « Lettre sur les principes et les carac-tères des principaux auteurs mystiques », P. POIRET, Ecrits sur la Théologie mys-tique, Grenoble, Millon, 2005, 139-141.
François de Paule
(1416-1507), Calabrais qui a passé un an chez les franciscains à l’âge de douze
ans puis s’est rendu à Assise, adopte la vie érémitique dès l’âge de quatorze
ans. Il vit dans la montagne, puis des compagnons le rejoignent, qu’il appelle
« les ermites de saint
François d’Assise », mais
sans qu’on puisse voir en ce fonda-teur
indépendant de dix-neuf ans un réformateur franciscain. Il restera simple frère
laïc, même lorsque, devenu célèbre, il sera tenu de venir jusqu’à la cour de
France en 1483. Les minimes ont pour origine les ermites groupés autour de lui
dès 1450. Ils sont progres-sivement « normalisés » par
trois règles successives 35.
La vue selon laquelle
les franciscains sont les premiers acteurs d’une renaissance mystique au sein
de l’Espagne devenue exclu-sivement catholique est recevable (mais les sources
sont des plus diverses dans ce creuset arabo-judéo-chrétien). Francisco de
Osuna (c. 1492-1540) est un auteur prolixe dans sa rédaction de la Ley de
amor santo (ou Cuarto abecedario) 36. Sa renommée béné-ficie de la conjonction de
trois causes : une production
quanti-tativement importante pendant la période charnière entourant la date de la
condamnation des Alumbrados, la lecture du Tercer abecedario par
la jeune Teresa, une ferme structure théologique 37.
DS 5.1040/51 (François de Paule), DS 10.1239/55 (Minimes). Alessandro GALUZZI, Origini dell’ordine dei Minimi, Rome, 1967 (« Corona Laterensis », 11) ; Benoist Pierre et André Vauchez, Saint François de Paule et les Minimes, en France de la fin du XVe au XVIIIe siècle, Coll. « Perspectives historiques », Presses Universitaires François-Rabelais, 2010.
DS 11. 1037/51, art. « Osuna » par Melchiades ANDRES. Éditions acces-sibles : Francisco de Osuna, Tercer abecedario espiritual, B.A.C., 1972 (v. « Intro-duccion general » du même Melchiades ANDRES, 1-117, suivie du Tercer abece-dario, 118 à 644) ; Misticos Franciscanos Espanoles [M.F.E], B.A.C., vol. I, 1948, Cuarte abecedario ou Ley de amor santo, 217 à 684.
Crisogono de Jesús,
grand historien du Carmel, le préfère à Bernardino de Laredo, probablement pour
cette fermeté structurelle : v. M.F.E., II, 1933, p. 24,
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Pour Miguel de Medina (1489-1578), Dios no tiene necesidad
de nadie, « Dieu
n’a besoin de recourir à quiconque » : tout est dit 38 ! Alonso de Madrid
(c. 1535) est un auteur attachant dans
son Arte para servir a Dios 39 qui souligne l’amour de Dieu, « un feu voulu par Dieu, qui toujours brûle sur son autel qui est notre âme 40 », et l’amour du prochain, comparable à
l’adoption d’un « enfant
aimé de son père 41 ».
Bernardino de Laredo
(1482-c.1540) célèbre le chant de l’amour pur, particulièrement dans la
troisième partie de la Subida del Monte Sion, selon sa version revue de
1538 42.
Mais, outre la difficulté posée par une langue encore primitive, sa
rédac-tion présente peu de formules remarquables se prêtant à de belles
citations. Par contre sa lecture induit lentement un état de paix : la lecture du chapitre xvii de la troisième partie de la Subida del Monte Sion
tira Teresa de sa perplexité quant à l’absence de toute pensée dans
l’oraison de quiétude. En effet, pour Bernar-dino, « Dieu lui-même impose le repos à nos
facultés. Bien plus, l’auteur soutient la possibilité de l’amour sans nulle connaissance ni nul antécédent 43 ».
De petite noblesse,
Laredo fut d’abord page, puis fit des études variées, enfin entra à vingt-huit
ans chez les franciscains. Il publia deux ouvrages de médecine. Il restera
frère laïc, attaché à un cou-vent situé à une trentaine de kilomètres de
Séville, infirmier pour
note. On peut se demander si cela n’est pas dû au
titre de l’œuvre de Laredo, Subida del monte Sion, qui souffre
d’une comparaison involontaire avec le chef-d’œuvre postérieur de Jean
de la Croix, de nom similaire. Les objectifs des deux textes sont en fait
distincts, ce qui préserve à nos yeux tout l’intérêt de la première Subida.
DS 10.904/5 ; Œuvre dans : Misticos franciscanos espanoles, vol. I, B.A.C, 1948 ; v. page 818 sur la « Infancia espiritual », ainsi que sa critique des ascètes, 772-775 : Y al fin triunfa de ellos un vano deseo de mandar a los otros, « en eux triomphe
la fin un vain
désir de commander les autres » : un Nicolas Doria opprimera Jean de la Croix.
DS 1.389/91 ; Misticos…, vol. I, « Arte para servir a Dios ».
Ibid., p. 158.
Ibid., p. 175.
DS 9.277/81 ; Misticos…, vol. II, Subida del
monte Sion, p. 25-442.
Fidèle DE ROS, Le
Frère Bernardin de Laredo, Paris, 1948, p. 135
la
province. Sa réputation médicale lui valut d’être appelé plu-sieurs fois à la
cour du Portugal 44.
Laredo aurait connu
Osuna et son Tercer abecedario. Il s’adresse simplement et directement à
son lecteur, comme un Pierre d’Alcantara. Son biographe suppose qu’une « école », asso-ciant
Osuna, Laredo, Alcantara, Ortiz, rapproche franciscains, carmélites par l’influence déterminante d’Alcantara
sur Thérèse, enfin le milieu des Alumbrados par Ortiz 45.
La contemplation est
amour qui se perd dans l’infini divin :
La facilité de la contemplation demeure en : aimer sans
condi-tion et fondre notre amour dans Celui qui est infini ; je veux dire que l’amant se perd ainsi lui-même, qu’il ne reste rien de lui par l’infinité
de l’amour en qui il fait
infusion. Ainsi dit Herp [Har-phius] :
« que l’esprit dans cet espace cesse de vivre à lui-même,
parce que tout vit à Dieu ». […] Et ainsi nous pouvons dire que l’amour de notre Dieu entre dans nos âmes comme le soleil dans le cristal, qu’il éclaire et pénètre et se montre en lui ; et il nous transforme
en son amour, comme le fer en feu 46.
Elle est sans
intermédiaire et subite, selon la belle comparaison de la lumière qui pénètre
instantanément toute ouverture :
Je dis que c’est une imperfection de s’exercer longtemps à
pen-ser à des qualités particulières aux créatures, voulant chercher en elles
des raisons d’aimer. Qui déborde d’amour infiniment ai-mable. Mais surmontant
le créé et sortant de lui, l’âme va à Dieu par une élévation d’esprit subite et
momentanée ;
elle ne demeure en chemin pas plus longtemps que la paupière de l’œil ne prend de temps à
bouger ou à cligner — à la
façon d’un rayon du soleil, lequel à l’instant qu’il naît à l’Orient arrive en
Occident. Ainsi doit faire l’âme qui en un instant élève l’esprit par la voie
de l’aspiration, laquelle est plus légère et momentanée que le rayon même du
soleil 47.
44. DS 9. 277.
45. DS 9. 280 & Fidèle DE ROS, Le
Père François d’Osuna, Beauchesne, 1936.
46. Misticos…, vol. II, Subida del monte Sion, p. 370.
47. Ibid., p. 373/4. Nos traductions.
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La pratique de la
contemplation est encore rare dans l’Espagne de son temps, même dans les
déserts franciscains :
Je regrette que dans les écoles du Christ on n’étudie avec une
très grande vigilance comment et de quelles manières nous connaissons notre
Dieu et Seigneur par une notion amoureuse et particulière. Laquelle
connaissance ne s’acquiert jamais sans que le Seigneur lui-même ne l’enseigne
par la théologie mystique, laquelle s’apprend dans la contemplation. Par elle
nous pouvons demeurer et persévérer, attachés dans les plus pures, les plus
inté-rieures et les plus délicates parties de notre intérieur ;
parce que le cœur
prend toujours de là
les sentiments qui continuellement l’éveillent
à
marcher vivement dans l’amour,
dans lequel, qui plus longtemps se nourrit, plus longtemps persévérera à aimer et à donner du temps à la prière 48.
La conformité nue est
le seul moyen :
On doit comprendre que lorsque le contemplatif cherche la
perfection, il ne pose guère l’œil sur son gain, ou sur sa dévotion, ou sur son
utilité, parce que toute son étude est de demeurer en conformité nue, simple et
entière avec la volonté de Dieu 49.
Pierre d’Alcantara
(1499-1562) entre chez les conventuels franciscains à seize ans. Il aurait déjà
eu le temps d’étudier à Sala-manque les arts libéraux, la philosophie et le
droit canon ! Il rem-plit diverses
fonctions chez les franciscains devenus observants déchaussés, et fonde des
couvents, voyage à Nice comme au Por-tugal. On le considère comme le rénovateur
de ces franciscains déchaussés. Sous sa réforme ils atteignirent le nombre de
sept mille et se répandirent hors d’Espagne. L’exemple fut suivi chez les
carmes et d’autres ordres. Son rôle est déterminant sur la réforme du Carmel
par Thérèse. « Cherchant
à atteindre les gens pauvres en moyens et en
temps », il écrit dans un style sobre et concis.
L’âme se nettoie de ses péchés avec l’oraison, la charité se
for-tifie. […] L’esprit se réjouit, l’intérieur se fonde, le cœur se puri-fie,
la vérité se découvre. […] La tristesse est bannie, les sens se renouvellent
[…] [par les] vives étincelles des désirs du ciel qui rejaillissent sans cesse
du brasier de l’amour divin 50.
L’oraison est parfaite quand celui qui prie ne se souvient pas
qu’il est en oraison 51.
48. Ibid., p. 387.
L’influence des très
nombreux franciscains présents en France dès la fin du XVIe siècle est peu reconnue en dehors de celle du
capucin Benoît de Canfield. Le texte — même abstrait et abrupt — de sa Règle
de perfection sera largement apprécié car le feu de l’expérience l’éclaire.
L’apport en France de certains de ses confrères flamands est incontournable,
mais reste peu exploré et sous-estimé 52.
Les capucins seront les plus influents des
franciscains. Ils se conforment assez nettement au programme de vie que
François recommandait et pratiquait :
place importante donnée à la vie de prière sous la forme d’une double méditation quotidienne, emprunt aux
pratiques des ermites, pauvreté et pénitence, cha-rité, prédication. Leur
oraison est affective selon l’esprit d’Har-phius. Ils pratiquent l’ascèse, tandis
que certains ouvrent les âmes à la vie mystique, car « la pratique de la pureté d’intention dans l’exercice de l’amour divin doit y conduire ».
La Pratica
dell’orazione mentale de l’italien Matthias Bellintani de Salo († 1611) est
traduite dix-huit fois. Mais cet organisateur actif est peu mystique, du moins
dans cette œuvre qui répond aux besoins de débutants. Il en sera de même pour
Laurent de Paris († 1631). Archange de Pembroke († 1632) est actif auprès de la jeune réformatrice de Port-Royal, mais n’a rien
laissé d’écrit
ALCANTARA, Tratado de la oracion
y meditacion, P. Ubald d’Alençon, Paris, 1923, p. 7.
Ibid., p. 56.
Les recherches intellectuelles ont
toujours été moins pratiquées chez les franciscains que chez les jésuites ou
chez les oratoriens. – Après avoir dominé aux siècles précédents, les
« moines » sont quelque peu méprisés au Grand Siècle, par suite de
l’inculture de certains « cordeliers » et de figures qui sont à
l’origine de troubles. De terribles exemples de fanatismes sont relevés par D.
Crouzet pour le XVIe siècle dans Les Guerriers de Dieu,
sinon quelques
lettres. François Nugent (1569-1635) est connu de Constantin de Barbanson et de
Martial d’Étampes, dont le disciple est Jean-François de Reims († 1660).
Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (1588-1635) est important en Flandre et en
Grande-Bretagne. Joseph de Paris († 1638) est connu pour son activité
politique. Louis-François d’Argentan († 1680) est édi-teur et imitateur de
Bernières.
Le courant se poursuit
dans la seconde moitié du Grand Siècle par de grandes figures, auteurs de
synthèses qui ont été négli-gées à cause de leur caractère tardif 53 :
Éloy Hardouin de Saint-Jacques († 1661), Pierre de Poitiers († 1683), Paul de
Lagny († 1694)… Hors des capucins, le Tiers Ordre régulier est représenté en
premier lieu par Chrysostome de Saint-Lô († 1646), qui est l’important
directeur de Bernières, de Catherine de Bar et de bien d’autres ; les récollets sont rapidement très présents.
Sur l’histoire générale
des franciscains et sur celle de la réforme capucine on dispose de bonnes
études, même si la quantité est modeste en comparaison de celles consacrées aux
jésuites ou à Port-Royal. Sur l’immense littérature d’un XVIIe siècle qui imprimera plus de soixante mille
ouvrages religieux, nous ten-tons de rétablir une juste évaluation d’auteurs
mystiques tardifs comparables aux plus grands. Leurs figures sont méconnues et
leurs écrits n’ont généralement pas été réédités.
On n’insistera jamais assez sur le déséquilibre d’appréciation qui existe entre les suivent. Les derniers sont handicapés parce qu’on leur prête facilement un manque de créativité, et parce qu’ils héritent d’une certaine complexification délicate à démêler. Il y a aussi des raisons concrètes, comme la disparition des chercheurs avant le terme de leurs quêtes : Bremond, puis Cognet disparurent trop tôt, alors même qu’ils se proposaient de rendre justice aux mys-tiques quiétistes de la fin du Grand Siècle.
Avant d’aborder
successivement chaque figure mystique, voici quelques repères adoptant des
représentations figurées complémen-taires :
une table des familles franciscaines et de leurs influences, un arbre « généalogique » des réformes de l’Ordre des frères mineurs, une esquisse de
réseaux franciscains
François d’Assise (1182-1226)
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Rhéno-Flamands >1300
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Hugues de Balma (actif autour de 1400) Harphius (1400-1477)
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
|
François Nugent |
_ _ |
*Benoît de Canfield _
_ |
*Archange de Pembroke |
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|
(c) (1569-1635) |
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(c) (1562-1610) (1608) |
(c) (†1632) |
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Marie de l’Incarnation [Madame Acarie] |
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(1566-1618) |
|
|
*Martial d’Étampes |
*Marie de Beauvilliers |
|
||||
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(c) (1575-1635) (1630) |
(1575-1657) (1631) |
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*Constantin de Barbanson |
_ _ David-A. Baker |
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(c)
(1582-1631) (1623) |
(1575-1641) |
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*Jean-François
de Reims |
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(c) (†1660) (1635) |
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*Jean-Chrysostome de
Saint-Lô |
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(T) (1594-1646) (1651) |
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Marie de l’Inc. [du
Canada] _ _ Jean de Bernières |
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(1599-1672) |
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(1602-1659) |
|*Jean Aumont _ _ *Victorin Aubertin |
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*Mectilde (1614-1698) |
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(T)(†1689)(1660) (R)(1604-1699) (1667) |
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Jacques Bertot |
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*Pierre de Poitiers |
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(1620-1681) |
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*Archange
Enguerrand |
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(c) (†1683) (1671) |
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(R) (1631-1699) |
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Madame Guyon (1648-1717)
Fénelon (1651-1715)
Hors tableau :
Séverin Rubéric (R) († apr.1625),
Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (C)
(1588-1635),
« Père Joseph » du
Tremblay (C) (1577-1638),
Éloy Hardouin de Saint-Jacques (C) (1612-1661),
Paul de Lagny (C) († 1694), * Alexandrin de La
Ciotat (C) († 1706),
Maximien de Bernezay (R), * Jean-Marie de
Vernon (T),
Tableau de branches
masculines
L’histoire complexe
des courants et de leurs interactions est sujette à diverses représentations
incertaines.
Pour livrer une
perspective globale qui reprenne de manière syn-thétique les explications de
cette introduction, nous adaptons un tableau de Frédéric Meyer (Frédéric Meyer,
Pauvreté et assistance spirituelle, Les Franciscains récollets de la province
de Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles, C.E.R.C.O.R., Univ. de
Saint-Étienne), qui tente de situer quelques noms donnés aux ramifications
fran-ciscaines, sachant qu’il n’existe pas de frontière nette, et qu’une
branche ayant donné naissance à une autre ne disparaît pas forcément pour autant.Conventuels dès
1250
>> Fusion en France avec la Régulière Observance en 1771
Observance, Régulière Observance ou cordeliers
Jean de la Vallée et diverses congrégations, Jean de Puebla,
Jean de Guadalupe
Stricte observance
Francisco de Osuña, Pierre d’Alcantara
Déchaux puis alcantarins 1562
Espagne, Portugal, Amérique latine
Riformati 1532
Italie
Récollets 1570
France, Canada, Flandre, Allemagne
Fusion des conventuels, de l’Observance sous toutes ses formes en 1897 sous le nom de « Frères mineurs (OFM) ».
Tiers Ordre régulier
Congrégation de Picpus en France en 1580 Vincent Mussart
>> XIXe
siècle : « T.O.R
. »
Capucins, 1525
Indépendants en 1619
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome II. Florilège de figures mystiques de la réforme Capucine. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 400 p.
À la fin du premier
siècle d’existence des frères mineurs capucins — la branche est née peu après
1517 —, toute l’Europe était conquise, avec près de dix-sept mille religieux
répartis en près de treize cents maisons. À l’apogée du milieu du XVIIIe siècle, l’ordre comptait trente-cinq mille
membres. Plus récemment, au milieu du XXe siècle, les capucins comptaient encore seize
mille reli-gieux (dont l’abbé Pierre, qui fut l’un d’entre eux avant de quitter
l’Ordre pour raison de santé). « Leur
vie se caractérisait par une austère simplicité et un amour fraternel, une vie intérieure intense, un apostolat multiforme 1. » Le but
auquel devaient conduire l’ob-servance de la règle était la vie d’oraison.
L’aphorisme de Bernardin d’Asti : « Si vous me demandez qui est bon religieux, je répondrai :
celui qui fait oraison. Si vous me demandez qui est meilleur reli-gieux, je répondrai :
celui qui fait meilleure oraison. Et si vous me demandez qui est excellent
religieux, j’affirmerai en toute sincérité :
celui qui fait excellente oraison », devint
un axiome pour toutes les générations de capucins 2.
Il est donc naturel
que nous retrouvions un grand nombre de capucins parmi les mystiques
franciscains du XVIIe siècle. Nous les avons répartis en trois
groupes : des fondateurs qui
assurèrent l’invasion et l’essor en France, trois grandes figures européennes,
1 DS 5.1313/14.
2 L. Iriarte, Histoire du franciscanisme (traduction), Cerf, 2004, p. 263 ; « Les capucins ont reçu : de Matthieu de Bascio l’habit, de Louis de Fossombrone la barbe et de Bernardin d’Asti l’âme et l’esprit », p. 254-255.
enfin des défenseurs,
méconnus, car arrivés tardivement. Parmi ces derniers, Pierre de Poitiers nous
livre, dans son Jour mystique, ce qui
est peut-être la meilleure et la dernière synthèse précé-dant un supposé « crépuscule des mystiques » — il s’agit en tout cas d’un assèchement des vocations ce qui explique l’oubli
de manuels destinés en premier lieu aux novices capucins.
L’« invasion » de la
France est en grand partie l’œuvre de
mis-sionnaires capucins, dont l’Anglais
de naissance Benoît de Can-field : celui-ci est reconnu, car il bénéficie de
son appartenance à la première génération et il a laissé un chef-d’œuvre, sa Règle. Mais bientôt, à une
demi-génération de distance, arrive à matu-rité une solide cohorte qui assure
l’essor spirituel dans chaque « pays » du Royaume 3 ;
leurs messages à tous sont très semblables.
Cet essor est lié à la
présence d’une foule de toutes origines géographiques. Il faut imaginer autour
de chaque figure — voire attaché à chaque couvent — un cercle de fidèles,
ceux-là mêmes pour lesquels, et souvent à leur demande, l’auteur capucin local
rédige plus ou moins adroitement un manuel reprenant l’exposi-tion d’une vie
chrétienne qui devient intérieure, puis, si Dieu le veut, mystique. Les
mystiques, clercs, mais aussi laïcs, s’avèrent de fait beaucoup plus nombreux
qu’on ne le pense habituellement 4.
En fin du tome III,
des ANNEXES apporteront des com-pléments à l’étude de figures « isolées » de ce présent tome II. Le tableau consacré aux couvents capucins fondés en France exploite statistiquement un essor
qui s’épuise dès la fin du pre-
3 On sait que le nom des capucins comporte, outre leur prénom (sous lesquels on les trouve classés en bibliothèque), leur « pays » ou ville d’origine – dont parfois ils ne s’éloigneront guère.
4 Le 30 janvier 1694, Bossuet, qui avait terminé
l’examen des écrits de Madame Guyon, « prétendait qu’il n’y a
que quatre ou cinq personnes dans tout le monde qui aient ces manières d’oraison [infuse] et qui soient dans cette difficulté de faire des actes ». « Il
y en a plus de cent mille dans le monde… », lui répondit Madame Guyon. (Vie,
3.14.13). – Le capucin Simon de Bourg-en-Bresse, que nous retrou-verons, avance
la proportion d’un mystique sur deux cents :
proportion assez cohé-rente
avec la réplique guyonnienne
puisque la population du Royaume était
proche de vingt millions d’âmes…
mier quart de siècle ; le nombre de couvents croît encore par la suite, mais l’âge moyen s’élève… Les chiffres restent cohérents avec une répartition des œuvres des mystiques qui
apparaît tar-dive en comparaison ; en effet les traces écrites datent
générale-ment d’une maturité acquise longtemps après le noviciat, voire de la
vieillesse qui pense devoir laisser trace de son expérience. Un tableau
esquisse des filiations capucines. Un complément à l’aperçu des populations
franciscaines souligne une fertilité mys-tique très variable selon les branches 5.
5 Pour aborder l’histoire des capucins de l’âge classique ; Catalogue de tous les religieux capucins qui sont morts en la province de Paris depuis son établissement jusques à maintenant (de 1576 à 1679 ; nous présentons ce nécrologe au tome III) ; P. Hildebrand, Revue d’Ascétique et de Mystique, 1938, « Les premiers capu-cins belges et la mystique », 245-294 ; Père Godefroy de Paris, Les Frères-Mineurs Capucins en France, Histoire de la province de Paris, tome I, 1937, tome II, 1950, Bibl. franciscaine provinciale ; Jean Mauzaize, Le Rôle et l’action des capucins de la province de Paris dans la France religieuse du XVIIe siècle, 2 tomes (thèse pour le doc-torat d’État, Paris-Sorbonne, dans laquelle Mauzaize prend la suite de Godefroy de Paris) ; P. Raoul de Sceaux, Histoire des frères mineurs capucins de la province de Paris (1601-1660), Blois, 1965 (la thèse est plus complète que son édition) ; Bernard Dompnier, Enquête au pays des frères des anges, Les Capucins de la province de Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles, Univ. de Saint-Étienne,1993 ; Pierre Moracchini, Recherches sur la notion de « famille franciscaine » en France du Nord et en Lorraine (fin XVIe-fin XVIIIe siècles), thèse, univ. de Strasbourg.
Nous ouvrons notre
séquence des grands mystiques capucins par Benoît de Canfield, dont les écrits
seront lus et reconnus par tous les spirituels du siècle. Une approche historique
plutôt qu’un florilège remonterait jusqu’au siècle précédent en citant des
directeurs et des prédicateurs.
François de Senlis
(1543-1601) aborde tout juste le siècle. Il fut converti à trente-cinq ans, ce
qui est tard pour l’époque. Il entra en 1578, la même année, au couvent de
Saint-Honoré 6, pour devenir « le plus austère et le plus spirituel de ses confrères » après avoir été « homme qui n’avait jamais songé qu’à tout ce qui pouvait lui faire plaisir ».
Le Père Pacifique de
Souzy (1555-1625), un bretteur qui « blessa
mortellement en duel un jeune gentilhomme de ses amis », devint le « mystique
appartenant à cette partie de l’École franciscaine remontant par Harphius à Ruysbroec l’Admirable ». Il
orientera spirituellement Andrée Le
Voix (ou Levoix ;
la com-pagne de Madame Acarie, qui entra la première de quinze car-mélites —
six espagnoles, sept francaises — lors de la cérémonie de fondation du « Grand couvent » de Paris). On touche ici aux échanges très libres entre « religions » : Canfield attire des dis-ciples d’origine très diverses 7.
[...]
Les auteurs d’origine
et de langue française occupent la plus grande partie de ce recueil
anthologique — dont le titre ne spécifie aucune limitation de nature
géographique ou linguis-tique, mais seulement temporelle, se limitant à des
figures qui ont connu le XVIIe siècle. Nous assurons dans cette section
intermédiaire une couverture qui s’étend à l’Europe en pré-sentant trois
mystiques de première importance qui ont vécu hors du Royaume.
Chronologiquement très
proches, ces trois figures excen-trées se trouvent rassemblées temporellement
de façon inat-tendue dans le « second
quart du siècle » de la table des prin-cipaux mystiques franciscains ou sous influence donnée précédemment — colonne il est vrai
largement remplie. Ils se retrouvent ainsi regroupés ici dans la séquence
chrono-logique des figures capucines, entre les « initiateurs » et les « défenseurs de la mystique ».
L’italien méconnu
Gregorio da Napoli sauve l’honneur mystique du pays d’origine des branches
franciscaines, dont la capucine. Le Rhéno-Flamand Constantin de Barbanson (qui
écrit en français), est l’auteur reconnu des Secrets Sen-tiers de l’amour divin, qui eurent une grande influence
dans le Royaume, mais méconnu d’une Anatomie de l’âme publiée post-mortem. Le Flamand Jean-Évangéliste
de Bois-le-Duc (immédiatement traduit
en anglais) est surnommé le « Jean
de la Croix du Nord ».
Cependant,
le centre de gravité capucin reste toujours situé en France, même s’il demeure
certainement d’autres figures étrangères à découvrir, comparables aux
nombreuses figures françaises mises en valeur par notre travail. Ceci
s’explique : le protestantisme a
recouvert le Nord et l’Est de l’Europe, dont les franciscains ont disparu ; la décadence du monde catho-lique du Sud de l’Europe s’accélère car
le contrôle inquisitorial devient
aussi lourd en Italie qu’il le fut en Espagne au siècle précédent ; cettte dernière n’est plus une pépinière francis-caine, les franciscains ayant été soupçonnés de liens avec les Alumbrados et
leurs présumés descendants. Cette décadence
est également culturelle, dont l’indice visible est la disparition de
nombreux imprimeurs 219. Une survivance en Flandre 220 ne suffit pas à compenser les pertes, d’où
s’ensuit la raréfaction de publications originales.
[...]
6 Fr. Godefroy de Paris, L’École Saint-Honoré, Cahiers de Spiritualité Capu
cine, no 2, pages 31-40 pour les deux
figures et nos citations.
Les mystiques sont
tenus en suspicion dès le premier tiers du XVIIe siècle. Constantin de Barbanson répond déjà,
dans son Anatomie de l’âme publiée
post-mortem en 1635, à de nom-breuses critiques faites aux Secrets Sentiers de l’amour divin (1623).
Puis le « ferrailleur redoutable 327 » Chéron publie en 1657 son Examen de la théologie mystique, qui fait
voir la différence des lumières
divines de celles qui ne le sont pas, et du vrai, assuré et catholique chemin
de la perfection de celui qui est parsemé de dangers et infecté d’illusions ; et qui montre qu’il n’est
pas conve-nable de donner aux affections, passions, délectations et goûts
spi-rituels la conduite de l’âme, l’ôtant à la
raison et à la
doctrine : ce programme sera repris dans le procès de la fin du siècle
mettant aux prises Nicole et Bossuet d’une part, Fénelon et Madame Guyon
d’autre part. Nous lui consacrons une longue note rassemblant ses objections,
parce qu’elles sont partagées par tous les « anti-mystiques » 328.
327 Michel de Certeau à propos de Maur de l’Enfant-Jésus (1954) aux prises avec Chéron. Voir Maur de l’Enfant-Jésus, Écrits de la maturité 1664-1689, éd. du Carmel, 2007.
328 Dans son Examen…, Jean Chéron, l’ex-provincial des carmes de la pro-vince de Gascogne, n’hésite pas à s’attaquer à Jean de la Croix, tout en prenant appui sur lui en le citant hors contexte !
Il
se réfère singulièrement à trois auteurs : « l’anatomiste de l’âme » Constantin de Barbanson,
Jean de Jesus Maria (Quiroga) auteur d’une très belle Théologie mys-tique, Sandaeus (ce dernier est rarement cité en
France et il ne s’agit pas ici de sa précieuse
Clavis). Les autres auteurs mystiques
sont peu cités.
Chéron représente le théologien-philosophe anti-mystique rationnel.
Ces derniers capucins défendent la voie mystique. Mais tel
Comme il est à l’origine de la première attaque violente du siècle, à laquelle nos « avocats du vécu mystique » vont tous avoir affaire, ses griefs (classiques) sont résumés ci-dessous à l’aide de citations de l’Examen, distribuées en cinq para-graphes reprenant les chefs d’accusation principaux.
Mépris des mérites justifiant l’inaction : « D’où vient que tous ces goûts
spiri-tuels, ces élévations, ces contemplations, ces états où l’âme se
trouve sans aucun usage de sa
[9] liberté, doivent être tenus pour suspects. Pourquoi cela ? Parce que tous ces états ne sont pas méritoires par eux-mêmes ;
ce sont comme des intervalles où
l’âme se repose sans avancer, sans combattre. […] Il
nous a mis en ce monde pour travailler, il n’a garde de nous ôter par ces
faveurs le temps qu’il nous a donné pour acquérir des mérites. »
L’idée d’aimer ce que l’on ne connaît pas est confuse : « Théologie mystique [… est] une explication [18], raisonnement ou intelligence des choses ou des vérités divines […]. Cependant ces auteurs donnant le doctorat de la théologie mystique aux plus simples femmelettes. […] Quelques-uns même la mettent dans un seul acte, qu’ils appellent contemplation amoureuse […] si subtil et si délicat que l’âme ne le voit ni le sent […] comme on peut voir dans le Degré du Mont-Carmel [l’œuvre de Jean de la Croix !], [19] p. 116 & p. 122, d’où il suit que cette connaissance générale […est une] idée confuse […], car il faut connaître avant que d’aimer, et n’aimer rien par-dessus son mérite. […] Ainsi je ne sais pourquoi l’auteur de La Nuit obscure [du même], dit en la p. 110 que cette contemplation amoureuse est une lumière pure, simple, générale. […] L’anatomiste de l’âme […] dit que Dieu excite l’âme au plus intime de la volonté à aimer, sans savoir quoi ni comment, il suppose la même fausseté. » [24]
Des descriptions de l’âme imaginaires : « Or, comme ils donnent à l’âme un fond, un milieu, un sommet, aussi lui donnent-ils un pourpris et un centre à ce pourpris, comme on peut voir dans l’auteur de l’Anatomie de l’âme […] [42] ; ainsi les mystiques parlent de la nature de l’âme « comme d’une arche de Noé, composée de plusieurs étages, comme d’un château qui a ses parties […] toutes imaginations fausses [43, 250] » ; or « il est obscur comment on peut voir et trouver dans un centre qui n’est qu’un point, une vaste solitude de divinité. » [265]
La célèbre « supposition impossible » : « N’est-ce pas donc une erreur épouvan-table de mettre le soin de son salut entre les empêchements de la perfection et dire qu’il ne faut point craindre l’enfer, mais s’en rapporter à Dieu qu’il en fasse comme il voudra ? […] C’est une ruse de Satan. » [209]
Les auteurs mystiques se contredisent, ils laissent tout lecteur mâle et peu mélanco-lique dubitatif devant ces « nouveaux mystiques » contraires à la doctrine évangélique : « Les maux que les visions des femmes ont causés dans l’esprit des doctes » [178] peuvent s’expliquer par les « productions de la mélancolie » [184]. Quant aux pro-ductions des « nouveaux mystiques » [198], « je laisse donc à penser au lecteur ce qu’il doit espérer de la lecture de ces livres […] : leurs auteurs si contraires entre eux se professent savoir tout par expérience, […] supposent que Jésus-Christ a souffert
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n’est pas leur objet
premier ; il s’agit, loin de céder comme Chéron à une démangeaison de
plume, de répondre à une fonction de maître de novice qui leur a été confiée au
vu d’un accomplissement reconnu par leurs pairs. Ils évitent toute controverse,
mais exposent pas à pas des degrés et des étapes qui laissent deviner
l’expérience intime.
Une telle « mise en ordre » du vécu spirituel et mystique est nécessaire pour donner directions et conseils concrets à de jeunes disciples, expérimentant tel ou tel état qu’il faut donc présenter
avec précision, dans une juste
perspective d’évolu-tion, état qu’il faut dépasser en soulignant son
caractère relatif, les risques de stagnation, etc. Le danger qui s’ensuivait,
propre à toute systématisation en une échelle spirituelle à gravir, pou-vait
être corrigé au cas par cas par les relations personnelles établies entre
maîtres et dirigés durant les années de noviciat. L’insistance sur la grâce divine
reste de toute façon toujours clairement affirmée.
Quant à l’utilisation
qui aurait pu en être faite sans dis-cernement par des lecteurs extérieurs
curieux ou imagina-tifs, elle n’était guère encouragée : ces « œuvres » mystiques se présentent comme des manuels proposant des médecines de l’âme et ne font pas profession
de lyrisme. Elles reposent sur un vécu que leurs auteurs affirment réel et possible ;
ce ne sont pas simplement des idées qu’ils développent. Aussi ont-ils été
oubliés lorsque leur fonction a disparu par suite de l’assèche-ment spirituel
qui eut lieu au XVIIIe siècle au sein des « religions ». Ils demeurent sous-évalués par des érudits qui n’y ont pas trouvé une originalité
intellectuelle.
Leur contenu
expérimental authentifie la pérennité d’une vie intérieure indépendante de tel
ou tel système intellectuel, théologie, etc., d’où leur grand intérêt. Ces
traités fixent une tradition encore vivante mais en voie d’affaiblissement : la
mille reproches pour l’enseigner ; ce qui n’est point vrai, car la doctrine de Jésus-Christ est claire et facile à entendre. » [266]
nécessité
d’en sauver par écrit l’essentiel a probablement été ressentie par un Simon de
Bourg-en-Bresse comme par l’au-teur du Jour
mystique. Cela conduit à de gros volumes (res-pectivement 800 et 1600 pages !), dont nous ne donnons ici évidemment qu’un parfum.
Les termes employés
sont généralement clairs et simples, compte tenu des lecteurs non intellectuels
auxquels s’adressent ces méthodes. On trouvera ces témoignages optimistes,
témoi-gnant d’un vécu attesté vigoureusement.
[...]
D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siecle. Tome III. Un grand siècle franciscain à Paris [Pierre Moracchini] & Nécrologe capucin - Le franciscanisme et l’invasion mystique [Jean-Marie Gourvil] - Figures mystiques féminines, Minimes, Un regard sur les héritiers - Tables. Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques ».
L’intérêt de ce
registre des morts est double : premièrement, pas moins de mille cinq cents noms éclairent sur la durée d’un siècle la vie d’une communauté ;
deuxièmement cette commu-nauté est définie de manière précise par l’appartenance capucine et par la localisation géographique au sein du
Royaume. Son exploitation permet une approche statistique quantitativement
valide et qualitativement ciblée. Mais surtout, la mise en valeur par ses
rédacteurs de certaines figures remarquables, auxquels sont joints des éléments
biographiques, voire des récits, illustre concrètement et parfois
savoureusement des conditions de vie aventureuses et souvent héroïques.
Une brève présentation
d’ensemble sera suivie d’une chrono-logie datée et repérée au sein de la
séquence des numéros d’en-trées de noms (no 1 à no 1501). Cette chronologie se présente sèchement
en son début, car la première main est celle d’un rap-porteur sobre — et se
termine de même, car l’abondance des décès annuels à rapporter incita la
dernière main à évacuer toute donnée personnelle.
L’abondance de chiffres ne doit pas décourager le lecteur : ils sont
nécessaires pour situer et éventuellement pour retrouver telle figure dans le
long manuscrit du nécrologe ou pour tirer des renseignements quantitatifs de
l’ensemble. Heureusement, les entrées nominales ouvrent sur des précisions
concrètes qui évoquent des « vies » abrégées, mais en
conservant leurs couleurpropres. On les trouve au cœur de
la très longue liste, lorsque la file des capucins, dont le nombre croît exponentiellement, se prête encore à des approches
individualisées.
Il ne s’agit pas ici
de présenter une étude historique exhaus-tive. Nous désirons seulement attirer
l’attention des chercheurs sur une source exceptionnelle, portant sur un Ordre
religieux important par le nombre de ses membres et par la fécondité
spirituelle de certains d’entre eux. Surtout, les lecteurs des deux volumes
précédents de florilèges mystiques franciscains trouve-ront ici quelques points
d’ancrage dans un concret savoureux. Dans notre choix d’extraits de « vies », ils apprécieront les dures conditions d’existence des mystiques du temps. L’écho d’un vécu concret manquait à notre entreprise visant à ressusciter un monde franciscain d’un âge classique totalement disparu et oublié. Cer-tains extraits nous parlent directement par des détails prosaïques ou
par la naïveté d’une rédaction rapide encore proche des évé-nements rapportés.
Le document est
conservé au château du Titre 1. Il se présente comme
un manuscrit relié intitulé Catalogue de tous les religieux capucins qui sont
morts en la province de Paris depuis son établis-sement jusques à maintenant.
Le volume retourné et lu à l’envers propose les Noms de tous les religieux capucins de la province de Paris vivant en l’an 1655. Nous nous en
tiendrons ici à l’endroit.
Le Catalogue… est paginé de 1 à 100, puis
comporte les folios 101 à 108, soit 16 pages, enfin des folios non numérotés,
soit 57 pages. La liste chronologique des capucins comporte des renseignements
biographiques personnels qui évoquent une
1. Le manuscrit de la collection privée du château du Titre est resté globalement inexploité. Il a été consulté ponctuellement avant nous par Raoul de Sceaux, Jean Mauzaize lorsque ce dernier mit en valeur la figure de Martial d’Étampes et publia certaines lettres de ce dernier (Études franciscaines, XIV, no 32, juin 1964, 89-102). Sa consultation est aujourd’hui rendue possible en bonne reproduction photographique (s’adresser à la Bibliothèque Franciscaine de Paris, ou à nous-même).
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figure en quelques
traits, lorsque celle-ci est estimée par l’un des deux rédacteurs successifs
(changement de main page 41, année 1635). Hors chronologie sont reproduits des
lettres et des écrits concernant quelques figures remarquables. Parfois le
manuscrit opère des renvois ou comporte des ajouts.
Le « jusques à maintenant » du
titre correspond à juin 1679, tandis que le
premier décès est rapporté à la date de 1576 (il s’agit du Père Pacifique de Venise, premier commissaire général en France, arrivé à Paris
en juin 1574). On couvre donc la belle durée d’un siècle qui voit « l’invasion » des capucins en France, puis leur épanouissement, enfin leur « maturité ».
La notice du 646e
capucin décédé figure dès la fin de l’année 1646 ; le nombre croît ensuite si rapidement que leurs notices ne sont plus numérotées et se
réduisent très généralement à deux lignes :
tout trait personnel disparaît alors.
Le nécrologe relève les décès de 1501 capucins (sauf erreur
toujours possible).
Quelques figures
bénéficient d’une notice conséquente :
le mystique Martial d’Étampes
(† 1635) est couvert en 25 pages, suivi chronologiquement par le converti
devenu convertisseur d’hérétiques Raphaël de Raconis († 1637), puis par Paschal
d’Abbeville († 1645), spirituel couvert en 12 pages, par Louys de Paris (†
1640), actif en Italie « en
la compagnie de l’éminentis-sime cardinal
Cajetan », par Gabriel d’Amyche (d’Angleterre)…
Le relevé de notices
comportant huit lignes ou plus du manus-crit livre une trentaine de noms, dont
le célèbre Père Ange († 1634) « anglais
prédicateur […] en prison pour la consolation des catholiques qui y étaient ». Une « Liste
de capucins qui font l’objet d’une notice conséquente » sera donnée en fin d’étude par ordre de décès (comme dans le nécrologe) puis par ordre alpha-bétique (pour faciliter une recherche par nom).
Des lettres prennent
place au sein de notices biographiques, dont les seules qui nous soient
parvenues de Martial d’Étampes, le plus privilégié de tous les capucins
répertoriés — à juste titre à nos yeux 2 — ainsi que des pièces variées. Ainsi le récit très précis, concret et
savoureux d’une apparition du défunt Marcelin de Paris. De même les aventures
du très entreprenant Raphaël de Raconis 3 :
il admoneste une « damoiselle
qui d’ordinaire avait le sein découvert » ;
la damoiselle résistant, il fait « des prières » au résultat terrible, le sein devenant « hideux » !
Tandis que Vincent de Troyes († 1638) « prêche à La Rochelle selon le désir du roi Henry quatrième », d’autres préfèrent la tranquillité à trop de
paroles, mais rentrent finalement dans l’obéissance : ainsi Séra-pion de Paris († 1647) « qui avait le talent de prêcher et était fort nécessité [demandé] et à cette occasion, n’était guère régulier et, se voyant malade
pour mourir, il fut grandement touché […], se mit à prêcher tous ceux qui le venaient voir. […] ». Certains sont missionnaires, tels Juste de
Beauvais († 1639) « en la ville de Babylone […], fort aimé […] [du] roi de Perse, duquel
il obtint tout ce qu’il
voulait ».
Plus admirable à nos
yeux que Raphaël de Raconis, un autre Raphaël (de la Gravelle, † 1636) « ne respirait que de rendre du service aux
malades. […] Il avait grandement
importuné d’aller à la mission du Canada. […] Il
avait porté les armes […], infa-tigable à l’assistance des soldats
malades. […] Il ne pouvait faire ce
qu’il faisait sans une grâce particulière de Dieu ». Beaucoup de capucins dévoués meurent jeunes au service des pestiférés, tandis que Simplicien de
Chaumont « est mort le plus ancien
de tous les capucins de la France, âgé de 90 ans » ; mais il possédait « une grâce de parler de Dieu et des choses spirituelles » et « le
bon juge-ment lui a continué jusques
à la maladie d’apoplexie qui le saisit environ dix jours devant que de mourir ».
Enfin le nécrologe
n’oublie pas des frères « laïcs »
(convers) par-ticulièrement dévoués, tel Jacques de Provence († 1580), mort « seulement [après] trois ans de religion, servant les pestiférés de la ville de Paris », ou « l’ancien frère André d’Avignon († 1636)
2 Martial d’Étampes, maître en oraison, textes présentés par Joséphine Fransen et Dominique Tronc, éditions du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2008.
3 On retrouvera ces récits partiellement reproduits infra.
qui, l’espace de 36
ans avait assisté les frères malades […], à la mort duquel quasi tous les
religieux se trouvèrent ».
Les noms figurant au
verso du volume sont présentés alpha-bétiquement en deux tables, selon cinq
colonnes : nom, âge à la vêture, lieu de la vêture, date précise, lieu et année « qu’ils décéde-ront » (dernière colonne très partiellement remplie par une main postérieure, qui corrige souvent des
indications appartenant aux autres colonnes). La table « prêtres et clercs » fait généralement
face à celle des « frères laïcs ». L’ensemble couvre 24 doubles pages. Il reste à étudier.
Voici comme annoncé
des extraits datés et repérés au sein de la séquence des numéros d’entrées des
noms (no 1
à no
1501) :
[Page de titre] : Catalogue de tous les religieux capucins qui
sont morts en la province de Paris depuis son établissement jusques à
maintenant.
[1] La sainte Église catholique a coutume d’enregistrer
soigneusement ceux qu’elle enrôle en la milice de Jésus-Christ, les faisant
enfants de Dieu par le moyen du sacrement de baptême. Et la religion séraphique
des capucins, à l’imitation de cette sainte coutume, est très soigneuse de
remarquer et faire écrire en un livre les professions de ceux qui, faisant
banqueroute au monde, s’enrôlent de franche volonté en la religion pour suivre
plus parfaitement les traces de Celui duquel ils ont été faits enfants au
baptême. Il nous a semblé néanmoins que ce n’est pas assez d’inscrire leur
naissance et commencement de vie spirituelle, si pareillement nous ne faisons
connaître l’heureuse fin d’icelle, puisque c’est la fin qui couronne l’œuvre.
Ne serait-ce pas peu de choses de faire voir leur entrée en la religion, si
ensuite on ne faisait connaître qu’ils ont obtenu la fin qu’ils prétendaient ? C’est pourquoi nous
avons jugé qu’il était très expédient de faire un livre pour y enregistrer tous
ceux qui ont persévéré au service de Dieu et sont décédés dans le corps de la
religion, afin que comme dans le premier on y voit la promesse qu’ils ont fait à Dieu, ainsi dans
celui-ci on y reconnaisse l’accomplissement d’icelle, montrant qu’ils ont fini
heureusement en Notre Seigneur dans le port de la religion. […2] Nous avons
donc commencé à noter en ce livre tous ceux que nous avons pu découvrir qui
sont morts en la province depuis son établissement. […]
1576 [2] (1) 4 Le premier capucin qui est mort en France en
la province de Paris a été le R. P. Pacifique de Venise, qui était venu le
premier commissaire général en France ;
arrivant à Paris au mois de juin de l’an 1574 et y étant le premier supérieur, y
mourut en l’année 1576. Et parce qu’il
n’y avait encore d’église ni de lieu au couvent de l’Assomption pour faire le
cimetière il fut enterré à Saint-Germain de l’Auxerrois dans la nef en notre
façon ordinaire, où il y eut grand concours de peuple. À Paris 5.
1580 (2) Frère Jacques
de Provence mourut ayant seulement trois ans de religion en servant les
pestiférés de la ville de Paris et fut enterré derrière la sacristie du couvent.
À Paris.
[3] (3) Vénérable Père
André de Bourgogne ayant seulement vécu deux ans de religion mourut en servant
les pestiférés de la ville de Paris et fut enterré le 17 septembre, jour de son
décès derrière la sacristie. À Paris.
1581 (4) Frère Bonaventure,
anglais, mourut le 21 mai, ayant vécu quinze mois en la religion. À Paris.
1584 (5 à 14) 6.
4 Nous faisons suivre ici la date (date-titre qui couvre toujours une pleine ligne du manuscrit) de la pagination [entre crochets], puis du numéro d’ordre (entre parenthèses) du capucin décédé ; ce dernier figure en ajout dans la marge gauche du manuscrit à partir du no 3.
5 Nous réduirons dorénavant les notices en indiquant pour les plus amples le nombre de lignes manuscrites – ici sept lignes.
6 Tandis que l’usage du gras est réservé aux seules années marquant le début de dizaines, nous omettons tous les contenus des notices brèves, soit la très grande majorité – la « forêt » de chiffres qui en résulte est justifiée par leur exploitation ainsi rendue toujours possible (dont l’établissement de notre tableau des décès annuels). Les dix décès de l’an 1584 ont tous lieu à Rouen et tous sont causés par la peste ! (Notons que le terme de « peste » recouvrait diverses épidémies aux conséquences
1586 (15) Père Joseph d’Anvers, ayant vécu sept ans en grande sainteté, mourut de peste à Paris et fut enterré dans le grand jardin où était le petit bois depuis coupé.
1587 [4] 7 (17-19) ; 1588 (20) ; 1589 (21-23). 1590 (24) ; 1591 (25) ; 1593 (26-27).
Ceux qui suivent sont morts depuis 1579 jusques en 1594, sans que j’aie pu savoir en quelle année : (28-38). [Ont été ajou-tées postérieurement des dates allant de 1586 à 1602.]
1594 (39-42) ; 1595 (43-47) ; 1597 (48) ; 1598 (49-53) ; 1599 (54-55).
1600 (56) ; 1601 (57-63) ; 1602 (64-65) ; 1603 (66-71) ; 1604 (72-73) ; [8] 1606 (74-77) ; 1607-1608 (78-85).
Ceux qui suivent sont morts depuis 1594 jusques en 1607 sans que j’aie pu savoir en quelle année : (86-91).
[9] 1608 (92-98) ; 1609 (99-100).
1610 (101-113). [Ajout d’une autre main :] « En cette année se fit la séparation de la custodie de Touraine érigée en Province […]. » 1611 (114-120) ; 1612 (121-125) ; 1613 (126-131) ; 1614 (132-138) ; 1615 (139-146) ; 1616 (147-154) ; 1617 (155-161) ; 1618 (162-174) ; 1619 (175-177).
1620 [13] (178-188) ; 1621 (189-194) ; 1622 (195-222) ; 1623 (223-255) ; 1624 (256-284) ; 1625 (285-318) ; 1626 (319-349) ; 1627 (350-369) ; 1628 (370-384) ; 1629 (385-395).
1630 (396-408) ; 1631 (409-430) ; 1632 (431-447) ; 1633 (448-459).
1634 [31] (460) Vénérable Père Ange, anglais, prédicateur, fut religieux fervent et employé aux missions d’Angleterre, où il fut plusieurs fois souffrant beaucoup de peine pour la sainte foi,
mortelles.) Aucun décès ne sera par contre relevé en 1585, année qui n’apparaît donc pas dans notre liste.
Nous omettrons dorénavant généralement des paginations (chiffres entre crochets) peu utiles (sinon au sein de citations longues), compte tenu de dates clairement indiquées – une par ligne –, et des numéros d’ordre des notices figurant en marge gauche.
Dieu ayant permis qu’il fût mis en prison pour la consolation des catholiques qui y étaient retenus, où il demeura l’espace de cinq ans avec grande ferveur et bon exemple, et enfin mis en liberté à la prière du Très Chrétien Roi de France par son ambassadeur. Étant retourné en France, fut mis de famille au couvent de Calais, où il décéda le 22 juin 1634, âgé de religion 26 ans à Calais.
(461-464) Père Philippe de Paris, profès, était fort zélé de l’honneur de l’Ordre […]. Il mourut pulmonique au couvent de Saint-Honoré à Paris après avoir donné des témoignages de sa patience et ferveur durant sa vie et sa grande maladie de huit mois […]. (465-466).
1635 (467-468) Le Révérend Père Archange Ripault, de Paris, religieux de très sainte vie, prédicateur et définiteur en la même province, gardien du couvent de Saint-Jacques, décéda […] après une longue maladie de six mois qu’il endura d’une merveilleuse patience. Âgé de religion trente-cinq ans. À Saint-Honoré.
1635 (468 [sic]-470).
[35] 471. Vénérable Père Martial d’Étampes, de qui la vie a été un rare exemplaire de la perfection religieuse, acquise par un travail égal à la fidélité d’un imitateur parfait de notre Père saint François. Son humilité profonde, sa patience invincible, son jeûne continuel et au-delà du commun pour le peu de nourri-ture qu’il prenait, sa mortification sans relâche, bref son oraison accompagnée d’extases ont été les moyens qui lui ont servi pour en atteindre la récompense, après avoir été gardien quelque temps. Il a été fait maître des novices, charge qu’il a exercée par l’espace de 20 ans, pendant lesquels il s’est proposé pour un modèle parfait de vertu à ses [36] novices ; puis élu en divers cha-pitres confesseur tant des filles de la Passion à Paris que de celles de sainte Claire à Amiens, par six à sept ans dans ce travail il est tombé malade au couvent desdites filles de sainte Claire, duquel il ne put être transporté pour l’excès de sa fièvre qu’après sa mort, le bruit de laquelle semé, aussi bien que celui de la sainteté de sa vie, causa lors du convoi de son corps, transporté du couvent des filles de sainte Claire où il était dans le nôtre, un si grand concours de peuple qu’à peine pouvait-on passer, et ne put-on empêcher que plusieurs ne lui coupassent de sa barbe, cheveux, et même de son habit, duquel je ne sais si sans la résistance il en fût resté pour le couvrir. Enfin il est mort aussi riche des biens du ciel qu’il avait été pauvre de ceux de la terre 8 […].
(472-479) Père Gratien d’Abbeville, profès religieux fort zélé de la gloire de Dieu, après en avoir procuré l’accroissement en un voyage qu’il a fait en terres étrangères, vécut le reste de ses jours en l’observance étroite de sa règle […].
Père Claude d’Ast. […] Il fut envoyé par le roi Henri III la Reine, avec le vénérable père Pierre Deschamps, rendre un vœu au Saint-Sépulcre de Jérusalem […]. (481-483).
1636 (484-489 puis 470-471 9) L’ancien frère André d’Avi-gnon, laïc, qui l’espace de 36 ans avait assisté les frères malades et fait l’office de l’infirmerie avec grande édification, se trouvant toujours aux communautés tant de jour que de nuit […], à la mort duquel quasi tous les religieux se trouvèrent […]. (472-484).
(485) [22 lignes] Père Raphaël de la Graville, profès de la
pro-vince d’Aquitaine, ayant achevé ses études en théologie en cette province,
s’était vu religieux fort zélé au salut des âmes, qui ne respirait que de
rendre du service aux malades, s’y employant par tour avec grande diligence et
charité. Il avait grandement impor-tuné d’aller à la mission du Canada, et
l’occasion s’en étant pré-senté que Sa Majesté Très Chrétienne demanda de nos
Pères pour assister son armée pourchasser l’armée espagnole de la Picardie, ce
bon Père s’y offrit, et fut accepté comme des plus propres à cet emploi. Il
avait porté les armes de plusieurs quartiers et savait ce que c’était de la vie
des soldats, et avait la grâce de parler
8 [Add. marg.] : « Ayant fait un plus ample discours de la vie et mort du défunt Père Martial […], j’en ai mis la copie ci-après à la page 71. » – Premier exemple de renvoi.
9 La main d’un correcteur annonce : « De tous les susdits morts de la Province depuis l’an 1610 que la Touraine fut séparée, en un autre livre j’ai marqué leur mort », ce qui explique la séquence inversée des numéros. Suit un changement de main avec corrections.
plusieurs langues, ce qui servit à la reddition de la ville de Roye, servant de truchement au gouverneur pour la capitulation qu’il voulait faire pour rendre la place. Il se rendait infatigable à l’assis-tance de soldats malades, leur administrant les sacrements pour bien mourir. […] (486).
1637 [43] (487-488 : longue notice) Le très vénérable Père Ange Raphaël de Raconis, prédicateur missionnaire apostolique qui avait été né de parents hérétiques. […] Il était infatigable à écrire et à conférer pour la conversion des hérétiques, et souvent j’ai admiré comment il avait trouvé le temps de tant écrire et composer des livres et des traités de controverses, que j’ai trouvés en ses coffres. […] Il y avait une damoiselle qui d’ordinaire avait le sein découvert, et l’ayant plusieurs fois admonestée, […] il fit des prières. […] Ce fut chose admirable que le sein lui vint si hideux et sec, qu’elle fut contrainte de le couvrir. […]
(489) Vénérable Père Maclou
de Pontoise, prêtre qui, porté du zèle du salut des âmes, était allé à la
mission du Levant, où il a demeuré plus de dix ans. […] (490-492).
(493) Vénérable Père
Hiérosme Joly de Paris, grandement désireux de s’employer à l’assistance des
pestiférés. […]
(494-523) Le Révérend
Père Vincent de Troyes, prédicateur qui était fort docte et versé aux
controverses, fut devoir prêcher à La Rochelle, selon le désir du roi Henry IVe. […]
(524-534) Père
Sérapion de Paris, qui avait le talent de prêcher et était fort nécessité et à
cette occasion, n’était guère régulier et se voyant malade pour mourir il fut
grandement touché et, regrettant fort sensiblement de n’avoir vécu si
exemplairement, […] se mit à prêcher tous ceux qui le venaient voir. […]
(535-538) Père Philippe d’Angoulmois […] s’est utilement employé à composer plusieurs livres de dévotion qui ont été imprimés. […]
1639 [48](539) Père
Simplicien de Chaumont, qui est mort le plus ancien de tous les capucins de la
France, âgé de 90 ans du monde, et de 62 de religion. Il a été gardien et
définiteur en
la
province. Il avait une grâce de parler de Dieu et des choses spirituelles avec
si grande efficace qu’il touchait ceux à qui il en parlait. Le bon jugement lui
a continué jusques à la maladie d’apoplexie qui le saisit environ dix jours
devant que de mourir. Sa face vénérable et sa douce conversation le rendaient
agréable et aimable à tous. Il fut enterré le dimanche après complies. Le Père
qui avait prêché en ayant averti le peuple, fut cause qu’un chacun le voulut
voir, et les hommes ayant trouvé le moyen de l’aller voir à la chapelle de
l’infirmerie, la foule y fut telle qu’on ne s’en pouvait approcher, et
l’affluence du peuple si grande par le cloître et dans l’église quand on y
apporta son corps qu’on avait bien de la peine à le passer. […]
(540-550) Très
Révérend Père Juste de Beauvais, prédicateur missionnaire qui a fait de grands
progrès pour l’Église en la ville de Babylone. Il y a vécu dans de grands
travaux pour y apprendre les langues, qu’il possédait si parfaitement qu’il
prêchait en arabe, en persan, en turc et avait réconcilié à l’Église romaine
les nesto-riens et jacobites. Il était fort aimé du vice-roi de Perse
gouver-neur de Babylone. Pour le bien des catholiques vexés injustement de la justice,
il fut trouver le roi de Perse, duquel il obtint tout ce qu’il voulut pour les
catholiques, mais en voyage il endura de si grandes chaleurs que peu après son
arrivée en Babylone il tomba malade et mourut en peu de jours. […]
(551-552) Frère Simon
de Paris, laïc [longue notice].
(553) Vénérable Père Anselme de Paris, fort dévot à la
sainte mère Colette, réformatrice de l’Ordre de sainte Claire. […] Enfin étant envoyé pour assister une grande quantité
de pauvres sol-dats malades, leur administrant les sacrements et rendant toutes
assistances corporelles qu’il pouvait en leurs maladies, il y tomba malade
d’une maladie pestiférée et eut quelque charbon ; on lui donna les derniers sacrements. Sa
maladie fut prolongée et sa
vie, pour augmenter sa couronne, pour les grandes douleurs qu’il endura, et mourut d’une mort glorieuse, le pouvant nommer martyr de
charité. […] (554-555).
1640
(556-559) Louys de Paris [51-54 :
long récit historique et
biographique].
(560-561) […] Ayant découvert une lettre écrite de Beauvais où l’apparition du défunt Père Marcelin de Paris est déclarée, je l’ai voulu rapporter ici : « Mon très cher Père, je n’ai voulu man-quer de satisfaire à votre désir de nous faire savoir si et comment le vénérable Père Marcellin de Paris s’est apparu à notre Très Révérend Père Gardien. Je vous en dirai toute la vérité, qui est que le Très Révérend Père Gardien étant demandé à la porte, il s’y achemina par le dortoir de l’infirmerie, et passant par dedans l’infirmerie où ledit Père Marcellin était mort il y avait quatre ou cinq jours, la porte et la fenêtre ouverte, il avise un capucin debout qui était dedans proche de la couche, le dos tourné vers la porte, et ne sachant qui c’était et ce qu’il était demandé ; ce capucin, qui était le Père Marcelin, se retourna d’une grande vitesse, prenant le Père Gardien et le serre par le poignet, [il] avait la main fort froide, en sorte que la meurtrissant. Y demeure long-temps sans douleur, et notre Père l’ayant reconnu, étant tout de même quand il mourut, lui dit : “Ha, c’est vous, Père Marcellin !
– Oui mon Père”, lui
répartit-il. Le Père Gardien lui demanda : “Hé, que
faites-vous ici ?” Le Père Marcelin lui répondit qu’il souffrait extrêmement et que cela ne se
pouvait pas dire. Inter-rogé pour quelle raison, il dit que c’était
particulièrement pour deux causes :
la première, pour n’avoir pas été fidèle d’assister aux oraisons, desquelles il s’abstenait toujours, et quoiqu’il eût bien la peine, que néanmoins s’il eût
voulu se faire un peu de violence, qu’il eût facilement surmonté cette peine.
L’autre cause était qu’il avait trop aimé les courses, et que si on savait ce
que Dieu demande d’un religieux, que l’on prendrait bien garde à soi de plus
près. […] Ce qu’ayant dit, aussitôt disparut. Voilà tout ce qui s’est passé en
cette apparition. »
(562-589).
(590) […] Le Très
Révérend Père Gabriel d’Amyche […] com-mença les exercices de la mission les
fêtes et dimanches, allant au village du vicariat [de Pontoise], où il a
partout fait un si grand fruit qu’il y était désiré et suivi comme un apôtre.
Du commencement il n’avait qu’un frère lai pour son
compagnon ; par après qu’on lui donna un prédicateur
et après deux pour exercer avec lui
la mission pour la multitude du peuple qui se voulaient confesser et gagner les
indulgences que le pape concède ès missions. Voici quelques remarques de ses
ferveurs et actions particulières tant au grand vicariat de Pontoise qu’en
l’évêché d’Amiens, où depuis plus de huit ans il a exercé la mission avec
grande satisfaction et édification, montrant partout une ferveur nonpareille à
rendre du service indifféremment à tous pour leur faire quitter le vin et se
vraiment convertir à Dieu, passant tous les jours une partie des nuits dans les
églises, y allant du grand matin dès les quatre et quelquefois en été dès les
trois heures, n’en sortant qu’à midi, ou à une heure le plus souvent ; où immédiatement après le dîner il y retournait, et n’en
sortait qu’à huit ou neuf heures et
quel-quefois à dix même, dans les plus grandes rigueurs de l’hiver aussi bien qu’en été, ce qui le rendait plus
admirable qu’imi-table à ses compagnons. Ce qui l’obligeait à une si rigoureuse
assiduité est la multitude de ceux qui se voulaient confesser à lui, qui de
plusieurs lieux l’attendait à la porte des églises, ou dedans, dès la minuit,
et à une heure, et quoi qu’ils fussent à jeun n’en voulaient sortir qu’à huit et
neuf heures du soir pour ne perdre et retrouver la commodité de se confesser à
lui. […] Ordinairement, du confessionnal il montait en chaire pour prê-cher ou
catéchiser, et de la chaire il retournait au confessionnal sans se reposer,
quoiqu’il sortît de la chaire bien échauffé, pour la manière avec laquelle il
prêchait, déclamant contre le vice et les fétiches, de quoi il se montrait
infatigable. […58] Lorsqu’on sonnait la cloche pour son sermon, l’on a vu
souvent les artisans quitter leur travail et les laboureurs leurs charrues, les
vignerons leurs vignes et les femmes leurs maisons chargées de leurs petits
enfants pour y assister. [59…] Un des grands fruits qui se fait ès missions, et
qui faisait singulièrement en ses conversations, était la réconciliation des
personnes qui vivaient de longtemps dans l’inimitié, et des procès qu’il leur
faisait quitter et mettait en bonne paix et amitié. Il ne sortait jamais des
lieux où il faisait la mission qu’il n’eût mis la paix ès familles où la
division était pour les inimitiés journalières et les longs
procès. Notre Dieu lui avait fait une grâce et donné un talent tout particulier
en cela, ce qui faisait que beaucoup le prenaient pour juge et arbitre
de leurs différends et en passaient par ce qu’il en ordonnait, s’y compor-tant
avec tant de prudence et d’équité que tous en demeuraient contents. […61]
1641. Des
missionnaires du Levant décédés l’an passé à Smyrne 10. (591-594) 11
(595) [72] Discours de la vie et mort du vénérable Père
Martial d’Étampes. […] Il était fort
estimé et aimé d’un chacun, aussi se
rendait-il aimable à tous pour sa modestie, pour ses bons exemples et vertus de
sa vie. Il était fort prompt à faire l’aumône, et c’était toujours à trois
pauvres au nom de la Très Sainte Tri-nité, ou à cinq en honneur des cinq plaies
de notre Sauveur. Il donnait son souper, se contentant d’une seule réfection
par jour. Les voisins venant demander des herbes de leur jardin pour quelques
maladies, il désirait que ce fût Jean qui leur en donne, à quoi il se montrait prompt
et dévot, et en leur donnant il disait : « Allez, allez, je prie Dieu qu’ils en guérissent » ; et on remarquait que
les malades guérissaient, et c’était pour cela que les voisins en voulaient
avoir de sa main. […73] Il était souvent attaqué de grandes tendresses de cœur
en ses sentiments de dévotion, qui ne lui permettaient pas de continuer ses
exercices. Un jour de Noël, […] cette tendresse de cœur ou sentiment de
dévotion fut de longue durée, et quasi de quatre heures sans le quitter pour
pou-
[P. 61 :]
« …Il est à propos de mettre ce qu’on a [d’]écrits de
deux autres missionnaires pour ne le point oublier…». Suivent diverses lettres [61-65].
La copie du long testament retrouvé d’un V. P. Damien et daté du 13 mars 1638 est intercalée après (592). Il couvre [66] à [68]. – Suit la notice du T. R. P. Léonard de Paris qui remplit de nombreuses charges, le pape Urbain VIII « lui témoigna beaucoup d’affection », « il a été adjoint au R. P. Joseph de Paris pour supérieur des missions du Levant, du Canada et d’Angleterre ». Elle couvre [69-70]. – Suit le T. R. P. Gabriel de Moncharmet, qui commence la très longue notice (595), non numérotée en son début, du T. V. P. Martial d’Étampes [71-84], et ajout de lettres, [95-99]. Nous en omettons la plus grande partie, par ailleurs utilisée et reproduite très partiellement : tome II supra, et Martial d’Étampes, maître en oraison, op.cit
voir dire la sainte messe. Depuis il
obtint de Dieu de n’être plus travaillé de tels sentiments à l’autel quand il y
avait des séculiers à l’église. […74] Il y avait à Paris deux personnes qui
avait changé le poids de leurs affections précédentes en haines
irréconciliables ;
plusieurs de nos Pères s’y étaient employés, lesquels,
comme les autres séculiers y avaient perdu leur peine, l’un d’eux étant fort
malade fut derechef exhorté par toutes sortes de personnes de pardonner à
l’autre, sans profit. Ce qui sachant le Révérend Père Henri de la Grange,
gardien du couvent de l’Annonciation, il y envoya notre Père Martial ; lequel n’eut pas sitôt parlé à lui l’espace de deux ou trois miserere,
que ce malade se sentit ému de tout son intérieur, et même ressentit de si
grandes douleurs en son corps, et même des peines en son esprit, et tout cela
invita le malade de dire avec un grand ressentiment au Père Martial qu’il le
suppliait de prier Dieu pour lui, qu’il ferait tout ce qu’il dési-rait pour se
réconcilier. Notre Père Martial […] fit oraison pour lui, et sur le soir il
retourna voir le malade et le réconcilia de telle sorte avec lui, qu’ils se
firent protestation d’être à l’avenir aussi bons et plus grands amis
qu’auparavant. […] Non seulement les paroles bénies du Père Martial étaient
efficaces à persuader le bien et à fuir le mal ;
mais aussi ses paroles mortes, je veux dire celles qu’il écrivait
à cette fin et que je
confirme par ce qui suit. Étant
Père maître des novices à Paris, il y avait un abbé assez débauché qui
l’était venu voir au
couvent, lequel fut édifié de son entretien et étant tombé malade, le Père
Martial le fut voir ;
et étant inspiré il envoya prier le Père Martial de le venir revoir ; et ceux qui en
vinrent faire la demande assurèrent
au portier que cet abbé était en grand danger de mourir en
très pauvre état, et en effet il avait mené une vie fort libertine pour un
homme de sa condition. Le portier, qui était Frère Raphaël de Paris, laïc, fut
aussitôt en avertir le vénérable Père Martial, et qu’on le deman-dait en
personne, et non un autre ;
[75] mais d’autant que pour lors il était fort occupé après ses novices, il lui
dit, sans s’étonner du danger que ledit Frère Raphaël lui assurait être cet
abbé, qu’il n’y pouvait aller — ayant peut-être reçu quelque connaissance du
genre de cette maladie et de l’état de ce malade — et dit aux
frères qu’il y allât lui porter un mot d’écrit de sa main, lui disant que si le
malade n’avait la force ou le courage de le lire, qu’il eût à lui lire ; et le chargea
expressément de lui
rapporter cet écrit. Frère Raphaël trouva cet abbé si
malade qu’il ne put lire cet écrit du père Martial, ce qui occasionna Frère
Raphaël de [le] lui lire. Le malade l’écouta fort attentivement, se voyant
dépeint en si peu [et] si véritables paroles, tout étonné, se leva promptement,
tirant des forces de sa faiblesse pour arracher cet écrit des mains de ce Frère Raphaël, et l’ayant, il le mit en son sein, et
pour prière qu’il pût faire au malade pour le ravoir pour le rapporter au Père
Martial, il ne le put retirer, le malade lui refusant, lui disant : « Il
faut nécessairement que Dieu ait révélé au Père Martial le secret de ma conscience, d’autant qu’âme vivante ne peut avoir
connaissance de ce qu’il me
dit, n’ayant que Dieu et ses anges
qui le sachent. » Et ces
paroles, que je nomme mortes sur le papier, furent si vives et efficaces aux
oreilles et au cœur de cet abbé malade, que promptement il prit résolution de
se confesser et se disposer à bien mourir, et particulièrement le vénérable
Père Martial l’avertissait qu’il n’avait plus que six heures à vivre et qu’il
eût à se faire quitte d’une grande affection d’avarice qu’il avait, ayant mis
et caché sous son oreiller un sac de pistoles, lui disant en son écrit qu’il
avait son cœur où était son trésor. […77] Voici le sentiment commun des mères
et sœurs religieuses de sainte Claire :
[…] « Nous
l’avons reconnu avoir un zèle tout particulier au salut des âmes, et assidu à travailler pour les avancer à la
per-fection, de sorte que la moindre imperfection lui était intolérable, et ne la pouvait supporter sans jaillir des larmes en abondance, et
même n’avait point de repos […], de sorte qu’il fallait bon gré mal gré que les
cœurs s’amollissent et retournassent à Dieu considérant son zèle et entendant
ses paroles efficaces à quitter le vice et l’imperfection. Il était porté à une
charité si grande vers les infirmes et ceux qui étaient en quelque nécessité
qu’il a employé volontiers sa vie, et incommodé sa santé pour leur apporter du
soulagement, et était si compatissant aux besoins et nécessités des affligés
qu’il en pleurait de compassion, et souffrait autant ou plus qu’eux ; particulièrement là où il voyait pouvoir avancer tant
soit peu la gloire de Dieu et le salut des âmes, ainsi qu’il le fit bien
paraître à la réforme des religieuses de saint Julien de cette ville d’Amiens,
là où il a souffert de grands affronts, tant des personnes ecclésiastiques qui
s’y opposaient que de celles qui entre elles ne se voulaient point réformer.
Mais sans perdre courage il y travailla. […] [78] Nous avons aussi reconnu
qu’il avait un tel mépris de soi-même que les blâmes et vitupérés ne le
touchaient non plus que les louanges, ne se souciant point dans quelle estime
on le tenait, et avait un tel désir de souffrir qu’il n’en cherchait que les
occasions, et qui faisait qu’il était fort rigoureux à lui-même. Il ne se
couchait que rarement après matines, employant à temps à faire oraison, ou à
écrire et composer pour nous instruire, de bouche ou par ses livres. De quelque
froid qu’il fît, il ne s’appro-chait du feu ; que si par prière qu’on lui en faisait il
s’en appro-chait, il ne s’y arrêtait guère, à s’asseoir comme en y passant. […]
[84] (596-597) ; 1642 (598-620).
1643 (621-623) […] Le
vénérable Père Jean-Louis de Paris, missionnaire de Canada, dont il était
retourné fort incommodé de sa santé et toujours depuis malade de diverses
incommodités, qui de fin l’ont rendu hydropique, et est mort prodigieusement
enflé. Il était âgé de 40 ans.
(624-626) Frère Simon
d’Issy, laïc, âgé de 82 ans. […] Ne pouvant plus faire aucun office, tant pour
sa vieillesse que pour une grande incommodité de rupture [fracture], il se mit
à rendre du service aux malades, à vider les saisines et les urinoirs ; et ne pouvant plus encore continuer ces
exercices et réduit à garder la chambre, il venait tous les jours à la messe […] appuyé sur son bâton, et dès les quatre heures du matin en tout temps. […] Il rendit paisiblement son esprit à Dieu ; après sa mort sa face parut plus belle qu’elle n’était durant la vie. Les
religieux le nom-maient ordinairement « le
bon homme » ; plusieurs par dévotion ont désiré avoir quelque chose qui lui
eût servi.
1644 (627-659) le
Révérend Père Paschal d’Abbeville. [92-93] 12
Suivi de lettres retrouvées
de Martial d’Étampes [93-99]
1645 (660-661)[100] À Paris, [au couvent] de l’Assomption,
le 10 de juin, décéda le très vénérable Père Arsène de Paris, prédi-cateur. Il
fut des premiers qui s’offrirent et fut envoyé à la mission des Topinambours.
Il fut contraint de s’en retirer, étant tombé comme perclus ; où depuis ayant recouvré sa santé, il fut employé
en charge de gardien, ayant toujours le zèle d’employer
sa vie en la conversion des infidèles ;
et en attendant l’occasion
il fut mis-sionnaire à l’armée royale durant le siège
de La Rochelle, où dans les
bastions il rendit bien du service aux soldats pour le spirituel. Depuis il fut
envoyé pour supérieur en la mission de Canada, où
il fut quelques années ;
[…] en particulier parmi les
sauvages qui n’ont de résidence que dans les forêts, où ils vivent de chasse et de pêche, n’ayant
l’usage de labourer les
terres pour y faire du blé,
comme ont a présent nos
religions, qui ont bien souffert à défricher les terres et à gagner les pères
et mères pour avoir leurs enfants, pour les baptiser et instruire, qu’il faut
nourrir et vêtir. Étant survenu quelques différends pour le temporel entre ceux
qui y commandaient pour le Roi Très Chrétien, ledit père Arsène retourna en
France, conservant toujours son affection de finir sa vie en la conversion des
infidèles, et disait, peu de jours devant sa mort, [qu’]il était tout près de
s’embarquer pour aller à une nouvelle mission qui se présentait. Ce Très
Révérend Père s’était fort employé à la connaissance du cours des astres et s’y était fort perfectionné, et
a laissé des écrits et fait imprimer quelque carte. Enfin, notre Dieu le
voulant retirer à lui et récompenser de tant de travaux en ses voyages par
terre et par mer, il tomba malade d’une fluxion fort abondante. […] Il décéda le
30 du mois de juin, âgé de 69 ans, en ayant passé 46 dans la sainte religion.
(662-669)[101] 13.
13. « Auparavant que de finir cette année 1645, j’ajouterai ici ce qui est venu en ma connaissance du R. P. Paschal d’Abbeville. » [101-105, soit 9 pages, car à partir de 101 ne sont paginées que les pages impaires : d’où 101 suivi ici de 101vo.] Nous omettons cette longue notice. – Au [105vo] s’ajoute une paperolle avec des noms de religieuses, certifiant « avoir vu une étoile sur l’église des Révérendes Mères capucines » !
1646 [106ro]. (662) 14 …Très Révérend Père Ange de Mor-tagne. […] Le Révérend Père Joseph de Paris l’avait bien choisi pour être son compagnon avec lequel il communiquait des affaires, et lui servit à déchiffrer les lettres. […] À la mort du définiteur Révérend Père Joseph, le cardinal de Richelieu le demanda au Révérend Père Piral pour assister les religieuses du Calvaire. […]
Agathange de Paris, (664) Frère Dominique de Méru,
Émilien de Beauvais, (666) François de Chartres. (667-676).
1647 [107 r°] 15 (677-685) Père Symphorien fut trouvé mort dans les champs. […] Il allait prêcher. […] (686-709) ; 1648 (710-740 ; 1649 (741-761).
1650 (761-793), 1651 (794-827), 1652 (828-889), 1653 (890-926), 1654 (927-945), 1655 (946-964), 1656 (965-976), 1657 (977-978) Le Révérend Père Leonard de la Tour […] était un gentilhomme fort accompli dans le monde et bienvenu à la cour du roi Louis XIII. […] Envoyé en la Grèce pour y établir la mission et qu’il a fondée spécialement dans l’île de Chios avec un grand exemple de sainteté et une extrême autorité de sa vie ; où après avoir passé 14 ans il est retourné. […] Il a été confesseur des filles de la Passion 16, lesquelles il a pris un grand soin pour leur enseigner la vie de l’esprit de laquelle il était animé, et dont il parlait si hautement si admirablement et si facilement que les plus grands théologiens étaient ravis 17 de l’entendre, avouant n’avoir jamais rien vu ni entendu de si profond et de si mystique. […] (979-998)
1658 (999-1020) ; 1659 (1021-1028).
1660 (1029-1035) Frère
Bernard de Puisseaux, laïc, est mort
Péronne âgée de quatre
ans de religion, étant venu de Saint-
14 À partir de [106] la numérotation propre au
nécrologe s’arrête et nous l’établissons nous-mêmes : indication entre crochets comme précédemment. Suite à une erreur « de
rupture » il faut substituer 670 à 662 et
de même ensuite (nous
15 À partir de là aucune pagination. On se repère par l’annonce des années.
16 Comme Martial d’Étampes.
Quentin, […] les pieds
et les mains gelés et le cœur attaqué par le grand froid et la neige qu’il
faisait. […] (1036-1050) 18.
1661 (1051-1093) ; 1662 (1092-1122) ; 1663 (1123-1151) ; 1664 (1152-1166) ; 1665 (1167-1187) ; 1666 (1188-1221) ; 1667 (1222-1247).
1668 (1248-1267) ; 1669 (1268-1288). Frère Paul de Senlis, laïc, mort à Milo en Grèce à son retour de Candie, où il était allé avec 7 autres capucins pour
y assister les malades de l’hôpital de l’armée du Roi, âgé de 20
ans de religion.
1670 [130 ro]
(1289-1309) ; 1671 (1310-1327) ; 1672 (1328-1349) ; 1673 (1350-1375) ; 1674 (1376-1395) ; 1675 (1396-1418) ; 1676 (1419-1439) ; 1677 (1440-1465) ; 1678 (1466-1482) [dont Yves de Paris en sa
88e année :] Un homme extraordinaire, du nombre de ces
esprits pénétrants […] ;
un si généreux mépris des honneurs. […] Son
humilité profonde ne l’a pu faire résoudre d’être élevé plus haut en dignité. […] Mort de la mort des justes. [...]
(1483-1490).
1679 [138 ro] (1491-1501)
[Fin de la liste.]
Le manuscrit lu à
l’envers construit à partir des données précé-dentes de longues tables où les
noms sont rangés cette fois alpha-bétiquement :
— Colonnes : nom, âge de vêture, ville lieu de la vêture, jour et mois, année, (informations), décès.
— Tables distinctes
pour les prêtres et pour les frères lais.
— Table par dates de
décès. Nous n’avons pas entrepris la revue de cet ensemble, qui constitue un
index utile à toute recherche par nom.
19 À partir d’ici les notices sont très généralement d’une sécheresse toute « classique », dont pour exemple : « Le [blanc] 1660 F. Pierre d’Amiens, clerc mort à Saint-Honoré âgé de 5 ans de religion. »
Sur un siècle, on
compte pour les capucins rattachés à la pro-vince de Paris une moyenne de 22
décès par an (en ne tenant compte que des années 1622 à 1679, soit en ne
considérant que la moitié droite de l’histogramme infra 19, mais cela repré-sente déjà presque 1 300
noms). On observe de très larges fluc-tuations : quinze années fastes enregistrent moins de 15 décès annuels, tandis que quinze années
d’épreuves, autour de 1625 puis autour de 1650, enregistrent plus de 30 décès
annuels (deux années dépassent les nombres de 60 puis 50). Seule la moitié des
années (soit trente environ sur soixante écoulées après 1620) enregistrent des
valeurs proches de la moyenne.
De telles variations
(rapport 2 entre quartiles extrêmes) sou-lignent la dureté des temps : guerres et famines, pour lesquelles nos
capucins étaient pourtant bien moins
exposés qu’une pay-sannerie qui constituait les neuf dixièmes de la population fran-çaise — tout en vivant certes pauvrement en
comparaison de bourgeois et de nobles de rang élevé. D’autres enseignements
quantitatifs pourraient être tirés du nécrologe : durées de vies depuis la naissance ou depuis la vêture, etc.
19. Les années antérieures à faible mortalité dont nous ne tenons pas compte correspondent aux faibles effectifs recrutés avant 1600 (approximativement). Il faut une génération environ pour atteindre un relatif état d’équilibre entre entrées et « sorties ».
[...][La fidélité des franciscains au
mysticisme médiéval par Jean-Marie Gourvil : pp.187-235] [Turba
magna : pp.239-24]
Benoît de Canfield, La Règle de perfection, Quinze chapitres de De la volonté de Dieu essentielle, d’après la première édition, Texte établi et présenté par Murielle et D. Tronc, Paris, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2009, 170 p. [Troisième partie de la Reigle collationnée sur le ms. de Troyes.]
Auparavant qu'elle vint à Coutances, elle ne savait point lire[145], mais lorsqu'elle y fut, on lui apprit à lire. En ce temps-là, Notre Seigneur lui fit avoir un livre qui s'appelle : la Règle de la Perfection qui est divisé en trois parties. La troisième partie traite de la plus haute contemplation et les deux premiers renseignent des moyens dont on peut se servir pour y arriver. Lorsqu'elle lut ce livre, elle ne savait lire que bien imparfaitement, en épelant et en hésitant. Néanmoins lorsqu'elle vint à l'ouvrir, elle lisait tout courant et sans broncher dans la troisième partie…
Après
le Concile de Trente (1545-1563), les catholiques vécurent un renouveau
intense. Notre époque peine à imaginer ce monde où franciscains et jésuites
prêchaient l’oraison à tous : ils en faisaient le pivot de la vie
chrétienne et rédigeaient de très nombreux textes portant sur la vie
intérieure. En 1574, les capucins[146], appelés d’Italie en France par Catherine de
Médicis, furent très bien accueillis : l’on se pressait en foule à leurs
prédications qui chantaient la joie et l’abandon à la grâce divine.
L’Anglais Benoît de Canfield (1562-1610),
converti après une jeunesse généreusement vécue, se réfugia en France pour
échapper aux persécutions de la première Elisabeth. Sa vie intérieure était
intense. Emerveillé par la beauté des églises et des cérémonies, il tombait en
extase en écoutant de l’orgue : « A
peine pouvais-je jamais entendre telle harmonie que les grosses larmes ne me
ruisselassent des yeux ; étant tout hors de moi, transporté en Vous, je
demeurai comme ayant perdu tout sentiment de moi et du monde [...] me trouvant
tout enflammé du feu de Votre amour[147]. » Entré
chez les capucins en 1587, il effrayait ses condisciples par des extases si
profondes qu’on ne pouvait l’en sortir. Une fois, suivant la médecine du temps,
on lui mit des pigeons fraîchement égorgés sur la tête, on le piqua avec de
grosses épingles, sans parvenir à le sortir de son état[148] ! Il dira : « Je le sentais bien, mais j’avais tellement l’esprit occupé
ailleurs que je ne pouvais l’en divertir pour parler ni donner aucun signe de
mon sentiment[149]. »
Il finit cependant par être reconnu et
respecté. Sa renommée se répandit : trop oublié aujourd’hui, il
devint la grande autorité mystique de son temps[150]. On lui demanda « d’expertiser » les
extases de Mme Acarie[151]. Bérulle lui confia Melle Abra de
Reconis qu’il avait ramenée du protestantisme. En 1598, il assura la direction
de l’abbesse de Montmartre Marie de Beauvilliers[152], et fut
son solide appui pendant la difficile réforme de cette influente abbaye. A
l’intérieur de l’ordre, il reçut la charge de former les novices : Martial
d’Etampes (1575-1635) reçut l’habit des mains de Benoît au couvent des capucins
d’Orléans ; il formera à son tour Jean-François de Reims (-1660). Aussi bien par ses écrits que par sa présence
personnelle, l’influence de Canfield fut immense : en 1694, Mme Guyon
achèvera sa grande anthologie des mystiques sur son nom[153].
En 1599, il tenta de partir évangéliser l’Angleterre, mais fut immédiatement emprisonné pour trois ans. Délivré grâce à Henri IV, il
revint en France où il reprit ses activités
de prédication et de direction. Il mourut au couvent de St Honoré le 21
novembre 1610.
*
L’essentiel de son expérience mystique est
rapporté dans la Reigle de perfection
contenant un abrégé de toute la vie spirituelle réduite à ce seul poinct de la
Volonté de Dieu, dont l’essentiel fut rédigé avant 1593. Il refusa
longtemps de la publier, tout en prêtant
des cahiers pour aider ses dirigés. Des copies circulèrent en France et en
Flandre. Sur ordre de ses supérieurs et afin d’éviter des altérations de sa
pensée, il se décida en 1608, deux ans avant sa mort, à en publier les deux
premières parties.
La troisième et dernière partie de la Reigle, qui concerne la vie mystique
avancée, ne lui semblait « être ni propre ni convenable au commun »
(Préface). Il avait souvent refusé de la communiquer, notamment à son
confrère Jean-Baptiste de Blois : « Ne
me demandez, je vous prie, cette troisième partie…[154] ». Il fut toutefois rassuré par la traduction
faite par les chartreux en 1606 de l’Ornement
des Noces spirituelles de Ruusbroec : « Et encore que la hauteur de son sujet me l’avait fait excéder la
capacité du commun, néanmoins la vérité
est qu’il y a plusieurs livres de style et sujet autant relevé »
(Epître au Lecteur, 1610). Il va
donc, à l’exemple de Ruusbroec, oser publier la troisième partie sur la
« vie suréminente », d’autant qu’il a scrupule à laisser sans conseil
les âmes expérimentées : « Ce
n’est pas chose équitable que les âmes bien avancées soient privées de viandes
solides sous prétexte que les commençants ne peuvent manger que du lait ;
ni qu’on ôte au philosophe ses livres de philosophie, sous ombre que le
grammairien ne les entend pas. » (Epître, 1610).
Ses admirateurs étaient de cet avis
puisqu’ils en avaient fait paraître en 1609 une édition « pirate »
chez Jean Osmont, à Rouen. L’auteur protesta parce qu’il n’avait pas relu
l’imprimé, probablement aussi par prudence, puisque cette édition fut aussitôt
critiquée par les autorités religieuses : François de Sales s’inquiétait
de l’absence en cette partie de l’humanité de Notre Seigneur ainsi que de la
condamnation de l’entendement et de l’imaginaire dans l’expérience de Dieu[155]. Des docteurs vinrent chez les capucins
demander des éclaircissements sur certains passages. Se tinrent alors des
conférences comme cela se reproduira à la fin du siècle lors de la querelle
quiétiste : « …un mystique y
défendit sa pensée contre des docteurs soucieux avant tout d’orthodoxie[156]. »
Il en sortit l’édition de 1610 chez
l’éditeur Chastellain : elle contenait des concessions prudentes aux
autorités, et en particulier un « Traité de la Passion » en quatre
chapitres ajoutés à la fin de la troisième partie. Jean Orcibal a montré
combien les omissions et les additions de termes comme « plutôt, comme, quasi, presque, en quelque
manière… » affaiblissent la hardiesse du texte initial en enlevant le
caractère absolu du néant de la créature.
Voilà pourquoi, publiant ici la troisième
partie de la Reigle, nous avons
choisi de reprendre l’édition Osmont : elle traduit le jaillissement original
de l’écriture de Benoît quand il parle d’expérience à d’autres mystiques sans
le contrôle de sa hiérarchie. Nous avons écarté les quatre chapitres ajoutés,
concession en contradiction avec une oraison où aucune image ne subsiste, car « l’image la plus déliée empêche le vol
de l’esprit[157]. »
*
Les
deux premières parties de l’œuvre traitent des abords de la vie
intérieure : la vie active des commençants, puis la vie d’oraison. La
troisième partie est de loin la plus fascinante puisqu’elle parle de la
« vie superéminente », à savoir des « choses abstraites[158] de la
haute contemplation et de l’essence de Dieu » (Préface 1609), autrement dit des sommets de la
vie mystique. Elle met en jeu « la
pure et nue foi contraire aux sens, qui est la partie supérieure de
l’âme », là où l’on « contemple
Dieu sans aucun moyen ou entre-deux » (Reigle, II, 12). Car cet amoureux de Dieu ne supporte aucun
intermédiaire entre Dieu et lui, si ténu soit-il : Canfield consacre
l’essentiel de l’œuvre à l’analyse subtile des nombreux obstacles qui
subsistent chez celui qui a pourtant dépassé l’attachement au corps et aux
passions.
La Reigle
de perfection […] réduite à ce seul
poinct de la Volonté de Dieu rassemble toute la vie intérieure en un
abandon actif à la volonté de Dieu, démontrée dès le premier chapitre de la
troisième partie comme identique à Dieu même. Cette volonté est connue à
l’homme par les commandements de Dieu et l’Eglise, mais elle est ressentie
intérieurement « par les
inspirations, illuminations, élévations et attractions de Dieu » ;
« elle est chose si délicieuse et
plaisante à l’âme qu’elle l’attire, enivre, illumine, dilate, étend, élève et
ravit en telle sorte qu’elle ne sent plus aucun vouloir, affection ou
inclination propre, mais, totalement dépouillée d’elle-même et de toute volonté
propre, intérêt et commodité, est plongée en l’abîme de cette volonté et
absorbée en l’abyssale volupté d’icelle, et ainsi est fait[e] un même esprit
avec Dieu. » [159]
L’homme renonce par amour à sa volonté propre, Dieu purifie l’âme de
tout ce qui n’est pas Lui et devient le principe de tous les actes humains.
Canfield suit ici la grande tradition de la mystique rhénane que l’on voit
développée dans la Perle évangélique,
qu’il avait probablement lue puisqu’elle avait été traduite en 1602.
La vie mystique cherche son achèvement dans
l’identification avec Dieu par l’anéantissement amoureux de la créature. D’où
cette dialectique : à chaque instant, le mystique choisit entre le Tout de Dieu
et le rien de la créature devant Dieu.
Deux
possibilités s’offrent d’annihilation de soi-même : la première est
passive, si l’amant de Dieu « toujours
attend l’actuel trait de Dieu » (Reigle,
III, 11), l’initiative divine à laquelle il essaie d’être toujours ouvert.
Mais, à cette attente amoureuse, Canfield préfère la seconde possibilité,
l’annihilation active : à ce stade, seule la volonté divine peut agir,
mais l’homme peut aider la grâce par « quelques
très subtiles industries de notre côté, non que telles industries soient des
actes de l'âme, mais tant s'en faut qu'au contraire elles servent pour assoupir
toutes actuelles opérations d'icelle et pour la rendre nue » (III, 3).
A tout instant donc, il essaie de marcher selon la « nue foi »,
c’est-à-dire de « voir ce tout au
Créateur » et « ce rien à
la créature », de vivre « continuellement avec toute constance
en cet abîme de l'Etre de Dieu, et en la nihilaité [néant] de toutes choses » (III, 13).
Tentant de décrire ces extases dans un
commentaire au Cantique mêlé de
comparaisons charnelles hardies, Canfield s’abandonne à de beaux épanchements
lyriques : « Ô quelle immense
beauté reluit en cette vision où est découverte la divine face amoureusement
riante sur l'âme ![160] » (III, 5). Mais l’exigence de cette expérience
se traduit aussi en termes sobres et absolus : « …si on contemple la créature sans contempler le Créateur, elle
est ; mais si on contemple le Créateur, il n'y a plus de créature […] Donc, d'autant qu'ici est question de
trouver Dieu, et cette infinie essence, il ne faut [pas] considérer la créature
comme quelque chose, mais comme absorbée en cet abîme » (III, 8).
Ce qui ne signifie pas mépriser la vie
ordinaire, mais, comme dans la « vie commune » vécue par Ruusbroec,
la laisser pénétrer par le divin : « Nous
n'entendons point quand nous disons qu'il ne faut retourner à la volonté
extérieure, qu'il faille mépriser les œuvres extérieures […], mais entendons qu'on les spiritualise et
annihile à mesure qu'on les fait » (III, 13).
Le mystique aspire à dépasser l’opposition
entre extases et vie ordinaire pour que sa vie tout entière soit remplie de
Dieu : cet état final « n'est autre
chose qu'une continuelle présence et habitude d'union entre Dieu et l'âme son
épouse, en laquelle l'âme revêtue de Dieu, et Dieu de l'âme sans se retirer et
sans aucune rétraction ou intervalle, vivent l’un dans l’autre… »
(III, 7). La langue de Canfield devient
incandescente quand il décrit l’aspiration de l’âme à cet état où Dieu seul
subsistera : elle « hait à mort
tout ce qui peut faire sentir quelque plaisir, ou avoir autre pensée d'elle‑même,
ou qui lui donne à savoir qu'elle est une et son Epoux un autre, auquel plus
que sa vie elle désire avec toutes créatures d'être fondue, liquéfiée, consumée
et anéantie » (III, 7).
Ce qui
a le plus choqué les censeurs romains, ne fut pas de dire la possibilité
d’extases exceptionnelles, depuis longtemps reconnue, mais la hardiesse
d’affirmer que l’expérience finale, qui allie vacuité et amour, peut être
« habituelle » : « … cette
annihilation est si parfaite et habituelle en l'âme en ce degré ici que, toutes
choses parfaitement réduites à rien, elle demeure comme suspendue en une
immense vacuité ou nihilaité, sans pouvoir voir ni appréhender chose aucune, ni
même elle‑même ; laquelle infinie vacuité, ou nihilaité, ressemble à la
sérénité du ciel sans aucun nuage, et est une déiforme lumière. Or en cette
lumière est aussi l'amour (non autre chose) qui doucement enflamme, brûle et
allume l'âme… » (III, 7).
*
Le lecteur va avoir devant les yeux une
oeuvre écrite par un Anglais immigré dans une langue archaïque : elle
nécessite donc une lecture lente. Par ailleurs, Canfield aimait à l’excès les
balancements et les parallèles logiques dans lesquels on se perd et qui
lui ont donné une réputation d’obscurité : c’est paradoxalement quand il
veut être très rigoureux qu’il devient difficile à suivre ! Il faut donc passer
outre les excès de logique, accepter de ne pas tout comprendre, pour aller vers
les passages denses, abrupts, tout droit sortis du feu de l’expérience
mystique. Un peu de patience permettra de s’attacher à ce mystique ardent, tout
frémissant d’amour divin et qui brûlait d’y amener ses lecteurs.
Constantin de Barbanson, I,
Les Secrets sentiers de l’Esprit divin, manuscrit précédant les Secrets sentier
de l’Amour divin, Introduction et annotations par D. Tronc, lulu.com, coll.
« Chemins mystiques », Série « Constantin de Barbanson », 364
p. [le ms. …de l’Esprit divin est une source très spontanée qui diffère
largement du volume publié Secrets sentiers de de l’Amour divin]
Cette étude ouvre sur l’ensemble des cinq volumes qui rassembleront l’opus de Constantin de Barbanson (1582-1631).
Constantin est né à la fin d’une période difficile marquée par les luttes entre catholiques et protestants. On connaît les figures du duc d’Albe s’opposant à celle de Guillaume le Taciturne fondateur de la dynastie d’Orange. Ce sont les acteurs d’une histoire terrible qui conduisit à la séparation définitive entre un sud catholique - la moderne Belgique - et un nord protestant - les Provinces unies ou moderne Hollande.
Le père de Constantin s’appelait Théodoric Paunet. Il était receveur des domaines de Barbanson ou Barbençon, situé dans la province du Hainaut [[161]]. Il fut établi sur ces terres par les seigneurs du lieu. Vers 1578 il eut pour fils aîné Jean, qui fit profession chez les franciscains capucins de Louvain le 28 mai 1600 sous le nom de frère Félix de Beaumont [[162]]. Un autre fils né vers 1580 devint frère mineur à Nivelles sous le nom de Pierre et vécut à Ypres, Gand et Bruges sous diverses charges. Il devint confesseur de l’archiduchesse Isabelle, puis fut enfin nommé évêque de Saint-Omer en 1627 pour mourir dès 1630. [[163]].
Enfin naquit en 1582 un troisième fils, baptisé sous le prénom de Théodoric, reprenant le prénom de son père qui venait d’être tué par des protestants. Il s’agit de notre futur capucin Constantin. Pour le moment il doit supporter avec sa mère et ses frères la misère - une misère d’ailleurs très générale en cette période troublée.
Puis il se présente le 20 septembre 1600 chez les capucins de Bruxelles qui avaient pour maître Jean de Landen. La province flamande comptait dix-sept couvents après seulement quinze ans d’existence : « Toute la province est spiritualisée : nombreux sont ceux qui éprouvent extases et rapts [[164]] », raconte en 1612 le Père Philippe de Cambrai qui est le premier chroniqueur à nous renseigner sur l’établissement de l’Ordre en Flandre. Le rédacteur de la préface à la réédition des Secrets Sentiers de 1932 résume et rapporte :
« Nous y pouvons lire
les « performances » de Jean de Landen prêchant tout le jour en
carême et rentrant à jeun le soir dans son couvent […] l’obéissance était
pratiquée jusque dans des choses impossibles, où la discrétion des supérieurs
nous paraîtrait facilement en défaut. Un religieux s’accuse un jour d’avoir
cassé un plat de terre cuite ; mange-le, lui fut-il répondu ; et
l’ordre fut exécuté. […] Sur les routes qu’il était si dangereux de fréquenter
seul, les capucins sont envoyés sans armes ni vivres ; jamais aucun d’eux
ne fut tué, dit Philippe de Cambrai ; ceux qui restaient au couvent
priaient tant pour les voyageurs ! »[[165]]
Ce sont quelques aspects de la vie concrète rigoureuse que dut connaître Constantin. Il est formé par le P. Francis Nugent [[166]], gardien du couvent de Douai, actif auprès des capucines et des bénédictines de la même ville. Ici la chronique signale que
« dès 1595 le danger
[d’un mouvement pseudo-mystique] semble assez grave pour que le Chapitre
provincial de Lille interdise de parler d’union […] en 1598 le P. Francis
Nugent est appelé à Rome pour se
justifier […] est privé de voix active et passive, le Provincial Hippolyte de
Bergame également ; et défense est portée, sous peine d’excommunication,
de lire ou seulement de conserver Harphius, Tauler, Ruysbroeck et autres
auteurs mystiques. » [[167]].
La rigueur concrète des conditions de vie s’accompagnait ainsi d’un contrôle des idées. Constantin s’y pliera tout en veillant à présenter une sereine défense de convictions basées sur son expérience.
Jean de Landen a été formé par le P. Bellintani de Salo, illustre capucin de la première époque qui mourut en 1611 à l’âge de 77 ans. Voici le bel aperçu rédigé par Noettinger, un bénédictin ami de la spiritualité qui anime la vie capucine :
« A le considérer [le
P. Bellintani], on croit toucher le fond de la spiritualité franciscaine et
voir une réussite de la première béatitude. Plus la pauvreté marque d’emprise
sur son âme, plus la charité s’y développe et son premier fruit, la joie. Non
pas le seul détachement des biens extérieurs, qui n’est que le premier pas dans
cette voie, mais l’esprit de pauvreté, mais la pureté de l’esprit, mais la
pauvreté de l’esprit, que d’autres définissent l’humilité parfaite,
l’anéantissement de tout son être, la conscience de son néant, la dépendance
absolue, l’abandon entre les mains de Dieu ». [[168]].
Jean de Landen est préposé à la formation des novices. Constantin fait profession entre ses mains le 20 septembre 1601 puis entreprend le cycle des études préparatoires au sacerdoce et au titre de prédicateur, probablement à Douai qui possède une université. Nous y trouvons trace en 1610 où il signe comme témoin d’une profession.
Constantin est envoyé en Rhénanie en 1612. Il séjourne à Cologne, parmi sept religieux désignés pour une première fondation et mène une vie itinérante. Il a juste trente ans.
Le bénédictin ami Noettinger précise :
« Peut-être,
cependant, dès les premières années, fut-il chargé d’instruire les
novices ; car ses supérieurs ne pouvaient ignorer la part qu’il avait eue
dans la formation spirituelle des bénédictines de Douai. »
Car en 1613, à l'âge de trente et un an, il prêche retraite à la demande de l’abbesse des bénédictines de Douai. Le manuscrit intitulé Secrets sentiers de l’Esprit divin [[169]] est probablement issu de cette retraite (ou d’une autre rencontre la suivant de peu). Dix ans sépareront la première retraite de la publication des Secrets sentiers de l’Amour divin parus dans cette même ville.
Faut-il y voir l’effet d’une résistance à surmonter ? Dans une lettre du 3 mai 1613 à Madame Florence de Werquignoel, la réformatrice et première abbesse de la Paix-Notre-Dame à Douai, à propos d’un Traité de l’oraison qui lui a été adressée (s’agirait-il de notre Secret sentiers de l’Esprit divin ?), Constantin écrit :
« C’est merveille
aussi si plusieurs choses qui y sont n’ont pas été contredites par ceux qui par
aventure les auront vues, car ces matières sont fort sujettes à être mécrues ou
rejetées par plusieurs qui s’y opposent. » [[170]].
En 1618-1619 il est responsable de la communauté capucine de Mayence et élu définiteur provincial. L’année suivante, il est gardien du couvent de Paderborn (où, déjà en 1615, il avait paru dans un acte dirigeant des travaux), ensuite des couvents de Munster, de Cologne en 1622, de Mayence en 1627, enfin de Bonn à partir de 1628.
« Plus d’une fois,
d’après l’usage courant, il aura été en même temps maître des novices, comme
plusieurs auteurs l’affirment
expressément. […Il] fut l’ami et l’admirateur de la jeune congrégation des
Capucines flamandes, fondées à Bourbourg (Nord) en 1614. Il fit connaître le
nouvel institut en Allemagne ; dans trois villes où il a été Gardien
(Cologne, Paderborn et Bonn) des monastères de femmes finirent par s’affilier à
la congrégation naissante. » [[171]].
Il garde des liens avec sa terre natale, lié d’amitié avec l’archidiacre de Tournai Jean Boucher, avec Madame Florence de Werquignoel, dont nous avons lu un extrait de lettre ; avec François Sylvius vice-chancelier de l’université ; avec les capucines de Flandre en délicatesse avec l’évêque de Saint-Omer …qui n’est autre que son frère Pierre.
« Il vint donc à
Saint-Omer, peut-être à temps pour revoir sa mère dont les funérailles furent
célébrées en l’église de récollets le 28 octobre [1628], réussit naturellement
à convaincre l’évêque, puis descendit chez les capucines où il se prêta de très
bonnes grâces aux ‘désirs de toutes celles qui avaient à lui parler.’ L’Histoire des Capucines de Flandre [[172]] nous a conservé la teneur d’une
direction donnée par lui à sœur Ange de Douai […] tourmentée d’angoisses et de
peines intérieures ; ‘Elle reçut pour avis que, étant à l’oraison, elle
devait se tenir simplement humiliée devant Dieu, et, comme en s'offrant à la
divine justice, attendre en silence ce qu'il plairait à Sa Majesté suprême de
lui envoyer ; qu’au sortir de l'oraison et dans toutes ses actions, elle devait
s'étudier à conserver le visage toujours serein et ne point faire paraître le
moindre signe de mélancolie, de tristesse et d'affliction intérieure, parce
qu'en cela la nature se nourrit et l’âme perd le fruit de sa souffrance en
cherchant avec empressement la compassion des créatures’ » [[173]].
Il venait de terminer le manuscrit de l’Anatomie de l’âme [[174]] lorsque la mort brutale par hémorragie cérébrale le surprit le 26 novembre 1631 [[175]]. L’ouvrage sera publié quatre ans plus tard. L’édition, un « cube » de plus d’un millier de pages denses, fut établie grâce à la fidélité d’un compagnon pour rendre hommage à une vie exemplaire :
« Tous les témoignages
nous [le] montrent bon jusqu’à l’extrême limite, celle qui voisine avec la
faiblesse, bon par détachement, aimé et vénéré de tous…». Il présente une
« voie affective ou mystique par négation … Aussi la volonté est-elle,
d’après les Secrets sentiers, la
principale faculté mystique. Entendez … surtout l’amour. » [[176]].
L’on trouve rapportée [[177]] que :
« …la vertu qui
brillait le plus chez lui était la mansuétude et la bénignité pour ses frères ;
elle allait jusqu'à la faiblesse. On rapporte que le démon, après avoir résisté
aux exorcismes pratiqués sur un énergumène par le père Constantin, annonça la
mort de ce vénérable religieux, au moment où elle avait lieu à une grande
distance, ajoutant que la cause de l'impuissance de ce père sur lui avait été
l'excès de son indulgence pour ses frères, et que ce même défaut lui avait
mérité quelque peine en purgatoire. La parole du démon se trouva vraie en ce
qui concernait la mort du père Constantin, seul point que l'on pût vérifier.
Elle eut lieu à Bonn, le 26 novembre
Influencé par la Mystica theologia d’Hugues de Balma [[179]], ouvrage attribué à l’époque à Bonaventure et relayé par les écrits de Harphius et de Canfield, Constantin exerça à son tour une influence notable sur le Cardinal Bona (1609-1674) et sur le capucin allemand Victor Gelen (†1669) ainsi que sur l’anglais mystique Augustin Baker (1575-1641) [[180]].
On relève ainsi des chaînes traduisant les influences exercées soit par les textes (>) soit directement (>>) :
Hugues de Balma > Harphius > Canfield > C. de Barbanson,
J. de Landen et F. Nugent >> C. de Barbanson,
C. de Barbanson > Bona, Gelen, Baker,
C. de Barbanson >> Dame de Werquignoeul, première abbesse de la Paix Notre-Dame de Douai,
F. Sylvius de l’Université de Douai, et C. de B. >> capucines de Flandre dont sœur Ange de Douai.
Plus tard il sera apprécié de l’éditeur protestant Pierre Poiret [[181]].
La bibliographie qui concerne Constantin n’est pas abondante et nous venons d’en présenter les informations utiles à notre propos. Aucune monographie consacrée à Constantin n’a été établie à ce jour, mais la réédition en 1932 des Secrets sentiers de l’Amour divin est soigneusement introduite. Quelques indications complémentaires figurent dans l’Histoire des capucines de Flandre.
Le capucin Théotime de Bois-le-Duc a tenté une synthèse du contenu mystique en deux articles dont le second est de grand intérêt [[182]]. Ces articles étant peu accessibles hors de quelques bibliothèques franciscaines, nous reproduisons le second en fin du présent volume : voir l’Annexe « ETUDES, I, La doctrine mystique du P. Constantin de Barbanson par le P. Théotime de Bois-le-Duc ». Nous la complétons par II, notice établie par le capucin Candide de Nant pour le Dictionnaire de spiritualité [[183]]. Enfin nous livrons III, “Lectures des sœurs capucines et auteurs capucins belges », un aperçu de lectures recommandées aux sœurs capucines par leur mère supérieure ainsi que des noms évoquant une turba magna d’auteurs spirituels capucins belges.
Constantin de Barbanson est original par son association du vécu mystique à la tentative de le traduire par un « système ». L’expérience exprimée avec vivacité dans les Secrets sentiers de l’Esprit divin éditée en 1623 dans les Secrets sentiers de l’Amour divin apporte des témoignages qui seront relayés par la théologie mystique de l’Anatomie de l’âme en 1635.
Le terme d’Anatomie peut sembler étrange appliqué au domaine mystique. Il est alors courant et inclut par exemple l’exposé de 1628 de la découverte par Harvey de la circulation sanguine Exercitatio anatomica. La compréhension « théorique » de l’expérience mystique était rendue nécessaire par des suspicions qui se manifestaient déjà à l’époque.
Elle demande un effort qui est largement récompensé. Il suffit de lire lentement quelques pages et d’y retourner sans vouloir couvrir d’un trait l’abondante Anatomie. On se situe encore tôt dans le siècle, et hors de France : la langue n’est pas fixée ; ses provinces et a fortiori les pays étrangers flamands ou des bords du Rhin sont en retard sur Paris d’un bon demi-siècle [[184]].
Constantin est remarquable par un optimisme qui le conduit à insister sur l’efficace manifestée par le mystique accompli. Ce dernier n’a plus à craindre une fausse « divinisation », car, loin d’être une illusoire possession, elle marque l’abandon et l’oubli total de soi-même, signes de la prise en main de l’être par la grâce.
Constantin expose une vie mystique avancée, en renvoyant pour le reste aux nombreux traités traitant de la méditation. Il présente sans détour un « état permanent » final. Il parle peu des représentations de Jésus-Christ : elles soutiennent une méditation affective à dépasser. Il tente d’harmoniser la théologie d’école avec sa propre expérience (la démarche intellectuelle de cette théologie scolastique s’écarte depuis le XVe siècle des recours à l’expérience mystique et ne peut donc plus être nommée Théologie mystique comme cela était le cas pour Hugues de Balma).
Constantin déclare :
« Nous avons été
créés, non pour nous anéantir, mais pour vivre et agir […] la grâce doit peu à
peu s’emparer de toutes nos facultés et de tous nos actes. » [[185]].
Il répond aux critiques provenant du père Graciàn (Gratien, †1614), le confesseur de Thérèse d’Avila. On sait que ce dernier devint le confesseur d’Ana de Jesus et d’Ana de San Bartolome. Il achevait en Flandre une vie devenue (enfin) paisible. Toujours très actif, Graciàn fut le moteur d’une querelle née de la divergence entre l’approche christocentrique thérésienne importée « du sud » et la traditionnelle approche apophatique « nordique » défendue par les capucins flamands [[186]]. La méfiance envers les mystiques « abstraits » s’était déjà manifestée dès l’arrivée de jésuites à Douai.
Ce conflit oblige Constantin à mettre de l’ordre dans son exposé mystique, non sans une certaine prolixité qui explique en partie l’obscurité dans laquelle est tombée l’Anatomie, par ailleurs desservie par un volume d’un bon millier de pages. Car la marque du capucin prêcheur est de s’en tenir souvent à un unique, mais fort volume, le « manuel » qui résume une vie d’apostolat. Ici, l’auteur est desservi par son origine (deux fois : origine excentrée, décalage temporel de l’état de la langue française), mais cela ne doit pas décourager la méditation de traités séparés dont chacun s’avère aussi lisible que la Reigle si appréciée de William Fitch of Little Canfield (le Père Benoît de Canfeld). Remède proposé : découvrir la vaste Anatomie os après os, en goûter quelques pages, voire une seule, et s’en tenir là.
Constantin prend la suite de Benoît, et par la chronologie et dans l’exposé de la vie mystique. Il prend le relais en allant plus profondément dans l’exposé de la voie, ce que nous attribuons en partie à leur différence d’âge lorsqu’ils écrivaient [[187]]. Son objectif est surtout défini plus largement, car il ne se limite pas à un exposé portant sur la pratique de l’oraison. Il n’est pas dualiste [[188]].
Aussi le carme Dominique de Saint-Albert (1596-1634),
le disciple le plus brûlant du grand Jean de Saint-Samson, pouvait-il
écrire :
« En ma solitude j’ai
conféré ces deux livres, celui du P. Benoît et de Barbanson. P. Benoît ne me
semble que spéculatif au respect de l’autre qui a la vraie expérience des
secrets mystiques. » [[189]]
Après avoir présenté l’auteur et son œuvre, nous abordons le contenu du premier des cinq volumes livrant le corpus. En 1613, à l'âge de trente et un ans, Constantin a prêché retraite à la demande de l’abbesse des bénédictines de Douai.
La source que nous éditons est probablement issue de cette retraite (ou d’une retraite la suivant de peu). Il s’agit du manuscrit 2367 réserve de la Bibl. Franciscaine de Paris qui s’avère précéder la première édition imprimée de 1623. Nous avons été introduits à ce manuscrit par la note du P. Willibrord de Paris dont nous allons donner des extraits [[190]]. En ouverture, la note décrit le manuscrit :
“La Bibliothèque
Franciscaine Provinciale de Paris possède un manuscrit apparemment inconnu des
historiens de !a spiritualité franciscaine, et qui semble pourtant ne pas
manquer d'intérêt. Il est intitulé simplement : Les / Secrets Sentiers / de / l'Esprit divin : / Composez / par le R.
P. Constantin / Capucin.
“Le titre et le nom de l'auteur piquent tout de suite
la curiosité.
“Ce manuscrit mesure 142 mm
de hauteur sur 91 de largeur. Il est tout entier de la même main, sur un papier
vergé, non filigrané, d'assez mauvaise qualité, sauf de la p. 237 à la p. 297,
où le support de l'écriture est plus solide. Ce détail n'est pas sans
importance, car la mauvaise qualité de ce papier a permis à l'encre de le
ronger totalement en bien des endroits, de le transpercer partout, et d'en
rendre ainsi la lecture assez pénible, d'autant plus que la main fut rapide,
serra les lignes, et ne s'appliqua point à calligraphier. Les 412 pages qui le
composent se répartissent ainsi : 1-8 deux pièces d'introduction ; 9 rappel du
titre, et titre de la 1re partie, puis une table jusqu'à la p. 11 ;
13 à 87, texte de la première partie ; 88 à 93 en blanc ; 93 rappel du titre et
titre de la seconde partie ; p. 95 prologue de cette partie, jusqu'à 101 ; 101
à 337, texte de cette partie, suivie du cri « Vive L'amour », 338 à 344 sont en
blanc ; 345 commence par : « Quant est des quiétudes. Scachez que... » et ce
texte va jusqu'à la page 360 ; 361 à 368 sont encore en blanc ; 369 débute
ainsi : « De la vie intime. / D'autant... » et cette suite termine le
manuscrit, à la p. 412.”
Tenter une datation approximative comme une relative localisation de ce livret par analyse des pièces des six parties reliées ensemble du volume [[191]] ne permet pas au P. Willibrord « d’obtenir une donnée précise ». Passant de la critique externe décevante à celle du contenu, l’intérêt du manuscrit lui apparaît alors pleinement – et nous a poussés à le lire :
Le P. Willibrord compare assez précisément l’imprimé au manuscrit dont il a repéré l’intérêt (ce qui n’exclut pas une découverte toujours possible de manuscrits parallèles [[192]] :
“Comme il a été impossible de déceler l'âge et
la provenance de l'écrit, on pourrait croire qu'il s'agit là d'une simple copie
sur l'imprimé, donc sans intérêt réel. Mais nous avons été frappé dès l'abord
par une première divergence entre ce manuscrit et le grand ouvrage du mystique
capucin. Ce chef-d'œuvre, dans toutes ses éditions imprimées
(1623-1629-1643-1649, etc., 1932 pour le français ; 1623 et 1698 pour le latin)
s'appelle : Les Secrets Sentiers de
l'AMOUR divin. Or notre manuscrit dit : Les
Secrets Sentiers de l'ESPRIT divin. C'est déjà une première différence. Si
nous avançons dans la suite du texte, nous ne manquons pas d'en relever bien
d'autres.
“D'abord les deux passages
qui ouvrent le traité, “A Dieu Tout Puissant” (1932, p. 14) et “Aux âmes
dévotes” (1932, p. 16) sont plus longs dans le manuscrit, et plus ou moins
interpolés de l'un en l'autre. De plus, le prologue des éditions imprimées
n'existe pas dans notre manuscrit (1932, p. 19 à 39). Mais considérons le corps
de l'ouvrage. Le Ms., à la p. 9,
porte : « Les voyes secrettes de l'Esprit divin. Première Partie contenante
certains points nécessaires à ceux qui veulent commencer à s'appliquer du tout
au vray amour de Dieu, et de la nécessité de son Esprit divin. » Comparez avec
le titre des éditions imprimées (1932, p. 43),
« Première partie
contenante aucuns préambules ou points plus, principaux, nécessaires d'être sus
et exercés par celui qui veut s'avancer au chemin de la perfection. » A la
suite de ce titre, le manuscrit donne sa table (p. 10). Regardons-là en même
temps que celle des éditions (1932, p. 40-41) :
“MANUSCRIT :
Du but et de la fin finale
du chemin de la perfection.
“Chapitre 1. Premier point
nécessaire à la Perfection de la cognoissance de Dieu et de soy-mesure.
Chapitre 2. De l'humilité, montrant la nécessité que nous avons d'icelle.
Chapitre 3. Humilité que c'est. Moyens pour acquérir la vraie humilité. Second point nécessaire à la perfection
[nos italiques faisant ressortir les différences]. Chapitre 4. De la
mortification. Troisièsme point
nécessaire à la perfection de l'amour divin. Chapitre 5. Moyens pour
acquérir l'amour divin. Chapitre 6. Aucuns advis touchant le chemin de la
perfection, et de l'oraison mentale.
“IMPRIMES :
“Chapitre 1. Du but et de
la fin prétendue en tout ce chemin du divin amour. Chapitre 2. De la
connaissance de Dieu et de soi-même. Chapitre 3. De l'humilité. Humilité, que
c'est. Moyens pour acquérir l'humilité. Chapitre 4. De la mortification.
Chapitre 5. De l'amour divin. Chapitre 6. Aucun avis.
[…]
“Pour ce qui est de la
deuxième partie voici leur titre mis en parallèle :
“MANUSCRIT:
“Seconde partie, contenante
une briève mais entière deduction de tout le chemin de la vraye Oraison mentale,
avec tous les estats et passages qui s’y rencontrent. (p.93).
“IMPRIMES :
“Seconde partie contenante
une entière description et poursuite de tout le chemin d'oraison mentale par
lequel on va à Dieu et parvient - on à la jouissance de son divin amour ; avec
les degrés, états et opérations que l'on y rencontre. (1932, p.103).
D'apparence on croit
trouver tout à fait la même matière. Mais si l'on compare un tant soit peu les
deux textes, on constate une divergence plus grande encore que pour la première
partie, en même temps qu'un réel parallélisme au fond, et de grandes pages
textuellement identiques. Contentons-nous de comparer les deux tables de
chapitres. Les quatre premiers ont des titres à peu près communs ; à partir du
cinquième, on rencontre la différence le
Ve du MS (p. 187) correspond au IXe des éditions ; le VIe
(p. 212) au Xe; le VIIe (p. 272) au XIIe, et à
la p. 301 le manuscrit porte un « Amen » terminal. Mais il ajoute (pp. 302 ;
305 ; 345 ; 369 et 401) des passages qui n'ont pas l'air de se faire suite
entre eux, ni de correspondre aux chapitres XIII à XVI que nous trouvons dans
les éditions imprimées. […]
L'on sait par ailleurs (dom
A. Julien nous l'affirme apud R.A.M.
1932, p. 412-415) que des copies d'un brouillon préparatoire à l'édition
circulaient bien des années avant l'impression première des Secrets Sentiers en
1623... Pas de doute, semble-t-il, que notre manuscrit ne soit un des premiers
états de cette œuvre. […]
Après avoir souligné combien les deux textes divergent, l’érudit père Willibrord conclut :
« Pas de doute, semble-t-il, que notre manuscrit ne soit un des premiers
états » des Secrets sentiers
publiés [[193]].
Sa brève, mais précieuse note nous a incité à déchiffrer le manuscrit car nous
avions déjà largement apprécié l’édition de 1623. Puis, appréciant sa fraîcheur
et l’élan qu’il peut nous communiquer, à le transcrire.
Constantin se propose de révéler « les voies les plus reculées de la connaissance des mortels » données par Dieu :
« C'est un secret, et
à l'oreille que je désire les vous dire, craignant que les inexperts ou
incrédules d'une si grande bonté divine ne sachent croire que ces choses sont
si faciles à qui s'emploie à les chercher [[194]].
« Car Dieu de son côté
nous le veut donner, nous invite à le rechercher, et jamais ne manquera à ceux
qui le cherchent en vérité : « Je
suis, dit-il, à la porte de vos âmes,
et je heurte, attendant si quelqu'un me la veut ouvrir, et celui qui me donnera
entrée chez soi, je viendrai et ferai un banquet avec lui en son âme [[195]] ».
§
Nous donnons dans les vingt pages qui suivent de nombreux et
assez amples extraits. Outre le choix de telles « bonnes feuilles »,
cela souligne l’intérêt concentré sur des chapitres de la seconde partie du
manuscrit ; on est ainsi encouragé à surmonter de premiers envois « à
Dieu » et « à l’âme fidèle » puis à s’habituer au ‘style
‘rocailleux’. Nos extraits couvrent surtout la dernière moitié manuscrite,
entre les pages (m158) et (m294).
Entre tous les moyens, « l'amour est l'exercice principal et le premier de tous qui rend tous les autres faciles, adoucissant toutes difficultés » et « l'amour est le pied, au moyen duquel il va en avant, et celui qui n'aime, ne chemine point aussi » : le terme d’amour sera constamment repris [[196]].
Le thème amoureux de l’extrême « supposition impossible » est présent par deux fois :
« Il faut encore avec
telle pureté et sincérité chercher cet amour qu'encore qu'on saurait que Notre
Seigneur ne nous voulût pour sien, ains [mais] plutôt qu'il nous voulût perdre
à jamais, encore que n'aurions jamais reçu aucun bénéfice de lui, encore que
n'espérions rien ni après ni Paradis, ni grâce ni gloire, [même ain]si
voudrions-nous lui servir, chérir et caresser de toutes les forces de notre
âme, le connaissant vraiment digne de tout honneur que lui voudrions faire [[197]].
Comment cela est-il possible sinon par une expérience mystique donnée par grâce ?
« …la connaissance expérimentale qu'elle
reçoit de l'amour, bonté, dignation [bienveillance] de Dieu en son endroit, lui donne un objet si aimable, si désirable, si
solide et si efficace en son esprit qu'elle est enseignée à exercer les actes
d'un amour le plus purifié qui lui est possible, inclinant son cœur à le
désirer, chérir et à le servir de tout son désir, comme bien souverainement
aimable, si digne de toute gloire, honneur et louanges ;
Ce qui « semble bon sans autre pourquoi » : sans qu’un don, secondaire en comparaison de ce qu’elle a reçu par « dignation », soit nécessaire :
[…] que combien même elle
n'aurait jamais rien reçu de lui, ni grâce [particulière], ni gloire, ni
paradis ni enfer, [ain]si voudrait-elle le servir, l'aimer et le désirer de
tout son cœur, pour ce seulement qu'il est digne, ou bien pour toute raison
parce qu'elle le veut ainsi, et que cela lui semble bon sans autre pourquoi ! [[198]].
Il existe une condition « pour arriver à cet amour divin » en attente :
Croire indubitablement que
ce grand Dieu est intimement dedans nous en notre esprit et n’est pas besoin de
l'aller (m57) chercher au Ciel par sublimes conceptions ni par discours des
choses saintes ; car il habite en votre esprit comme en sa propre image, et ne
s'en retire jamais, ne désirant que de se pouvoir donner à connaître à votre
âme, et lui communiquer ses grâces, son amour [[199]].
Sachant qu’Il est présent en notre esprit il ne reste…
… plus rien que de voir le
moyen de se dépêtrer peu à peu de ces imaginations grossières et extérieures de
l’humanité de Notre Seigneur, (m71) apprenant à le concevoir présent en son âme
au sommet de son esprit, et toujours cheminer ainsi en sa divine présence, sans
descendre aux opérations de l’imagination.
Alors :
Dieu nous tire d'un degré à
l'autre, tellement peu à peu et avec telle coopération nôtre, que l’on les
passe sans distinguer ou remarquer, sinon après que l'œuvre est faite. [[200]].
En résumé :
Dieu est un bien infini, la
source, l’origine et fontaine de tout bien, lequel est présent intimement à
notre âme […] de sorte qu’il n’est pas besoin de chercher Dieu trop loin de
nous […] Il est à la porte de notre cœur, (m105) attendant là si quelqu'un
lui doit ouvrir, pour le pouvoir combler de ses grâces [[201]].
Là-dessus vous devez savoir
qu’entre les œuvres que Dieu a faites
hors de nous en ce grand monde, il y a encore d’autres qu'il fait dedans nous,
et que nous expérimentons nous-mêmes, savoir est l'opération de sa divine grâce
en notre âme, nous faisant connaître par propre expérience sa bonté, sa
miséricorde, sa libéralité et sa grande dignation en notre endroit.
Et telle connaissance ici
de Dieu établie ainsi en nous parce qu’avons ressenti et expérimenté en
nous-mêmes, et non pas seulement par ouï-dire, (m141) comme elle est au dernier
point d'assurance et de certitude, aussi est-ce le moyen de connaître le plus
parfait et accompli, le plus solide, le plus ferme et le plus certain que l'on
pourrait avoir [[202]].
La « méthode » consiste en une continuelle oraison : pourrait-elle être discontinue et inférieure à ce que nous éprouvons dans un amour humain ?
N’avez-vous jamais aimé une
créature au monde ? Souvenez-vous combien il vous était agréable de penser
à icelle, comme rien ne nous en pouvait empêcher, comme notre cœur y était
porté […] vous commencerez à faire que tout le jour entier, voire toute votre
vie, vous sera une continuelle oraison, persévérant à savoir ainsi en continuel
mouvement d'amour et de désirs intérieurs vers Notre Seigneur à toute heure et
à tout moment, en tout temps et en tout lieu [[203]].
Ici au moment du passage de la méditation à l’élévation d’esprit ou contemplation, se pose le passage à l’acte : doit-il être volontaire ou non ? ce point se résoud par un juste milieu :
Car c'est ici le point tant
débattu, de savoir s'il est licite de faire ceci [se dépêtrer un peu des
images] de soi-même et quitter ainsi la méditation des Mystères sacrés pour
s'appliquer du tout à la recherche de Dieu spirituellement en son Esprit,
[sans] que l'on y soit intérieurement invité par l'abondance de la grâce et d'opération
divine : la plupart tenant que non et que c'est même pure tromperie que de dire
le contraire. Et de là puis après vient que mille et mille personnes (m158)
demeurent ici arrêtées, sans jamais passer plus outre, ou certes seulement
après un long temps extrêmement, pour n'oser aucunement s'ingérer eux-mêmes aux
choses ultérieures.
Constantin s’écarte nettement d’une quiétude mal comprise car on peut coopérer au travail de la grâce sans risque de s’y substituer.
Sachez donc que, touchant donc ce que
trouverez ainsi quelques livres, qui vous diront qu'il faut attendre que Notre
Seigneur nous tire par sa grâce à ces choses qui tiennent ainsi du plus relevé
que la considération des Mystères de l'humanité de Notre Seigneur, et nullement
s'ingérer de soi-même : il les faut entendre avec discrétion, que toute
présomption en soit tellement exclue et bannie, que pourtant la coopération que
nous devons apporter aux grâces divines, n'en soit point forclose [interdite].
Il est tout certain que cet
esprit, cet amour, ou cette présence divine que vous désirez, et pour laquelle
vous aspirez et le jour et la nuit, [il] ne sera pas en votre possibilité
naturelle de l'acquérir par aucun effort ou industrie que (m159) pourriez
oncques [jamais] y apporter, mais dépend du tout de la bonté divine de la nous
donner, par une infusion de sa grâce. Et c’est ce que veulent dire ceux qui en
parlent le plus pertinemment, le tout en l’attente de la divine attraction.
Mais au reste, de dire que
ne pourrions-nous y disposer par notre propre diligence, fidélité et
coopération, cela ne se peut aucunement soutenir. […]
Pour l’ordinaire, cette coopération peut même faire appel à l’exercice d’aspiration, pratiqué assez largement à l’époque par exemple chez des carmes de la réforme française dite de Touraine [[204]] :
Dieu opère avec nous
conformément aux exercices que prenons, soit pour les exercices de la vie
active, soit pour l'exercice intérieur d'amour ; et partant si on doit arriver
à cet Amour divin, il faut qu’on apprenne à s’écouler en Dieu avec les actes de
nos trois puissances supérieures de foi, d’espérance et d’amour.[…] C'est
pourquoi il faut que cheminant toujours en avant, nous traitions maintenant
plus outre d'une disposition encore plus immédiate [sans intermédiaire] que les
précédentes pour arriver à la jouissance de la présence de Dieu et de
l'opération de son divin Amour, à savoir de l’exercice de l’aspiration, qui est
(m161) un exercice spirituel, par lequel l'âme, se retirant tout en son cœur,
s'efforce de s'élever plus outre à Dieu, par dessus soi-même, non plus par
aucunes imaginations, mais selon que réellement, essentiellement et par
soi-même il est présent à chacun de nous, désireux de se communiquer à nous au
sommet de notre esprit par l'infusion de ses grâces […]
Constantin s’oppose à ‘l’oisiveté’, reproche justifié chez certains quiétistes déviants ; il suggère de se remémorer une expérience mystique passée puis de « captiver » son entendement, tenir en laisse la folle du logis, afin de s’élever à Dieu d’un vol léger :
Non pas que l'on doive être
intérieurement oisif, attendant que Dieu fasse tout, mais c'est s'approchant de
Dieu par amour, et le venant à connaître par expérience propre en son âme, au
lieu de la vivacité d'entendement que l'on appliquait à diverses bonnes
considérations, on les restreint maintenant à certaines intérieures espèces
obscures, non pas imaginées, mais restées de l'expérience que l'on a eue du
ressentiment [expérience] de l'opération divine. […] Alors, (m166) ne cheminant
plus que de la partie amative, on s'efforce de captiver son entendement quant
aux discours, pensées ou intelligences de quoi que ce soit, et certaines
intérieures espèces, énigmes ou idées, avec l'aide desquelles la volonté ou
partie amative s'aide à se dépêtrer de la terre et de tout ce qui est
d'inférieur, pour joyeusement, amoureusement et d'un vol léger s'élever à
Dieu […]
Décision prise, la dynamique d’une vie intérieure se met en route. Le pèlerinage est décrit en de belles pages comme une ascension jusqu’au repos, « lieu où habitent les désirs de son cœur » :
Elle [l’âme] poursuit, elle
patiente, elle attend, elle espère ; et en fin pendant toutes ces choses elle
ressent quelquefois comme, outre son effort en son industrie propre, Notre
Seigneur lui communiquer l'aide de sa divine opération, lui facilitant ses
actes, lui renforçant le courage. Et en cette sorte poursuivant son chemin,
ayant toujours l'œil de son désir vers le haut de l'esprit, elle s'aliène de la
terre, elle monte à la montagne du Seigneur, et finalement arrive aux
opérations de l'Esprit, là où, sans images d'aucuns Mystères, (m172) l'âme est
introduite tout dans soi-même plus intimement que ni tous les sens extérieurs
ou intérieurs, ni que son effort ou pouvoir naturel pourrait porter. […] Et là,
avec grande paix, quiétude et silence, la vue de son désir fort éclairée, elle
se met en la présence de cette souveraine Majesté, […] l'appréhendant en son
(m173) esprit comme idée d'un Être infini au-dessus de soi, surpassant toute sa
capacité, élevant à lui son cœur comme au seul objet de son désir et tout le
sujet de son amour, ne forgeant autre conception de lui que de son bien, son
désir, son amour, sa vie, son tout, […] elle demeure ainsi en soi-même
attentive à désirer et ressentir l'opération du divin Amour en elle, rapportant
sans cesse toutes ses pensées à rechercher en son esprit la présence et la face
de celui qui est tout son bien, Notre Seigneur, par ses dignations infinies,
trouvant cette âme ainsi vide, libre et disposée de tout autre chose si qu'elle
ne désire et n'attend autre que lui seul, auquel elle a mis tout son cœur, tout
son trésor et toute son attente, ne peut manquer à lui infondre toutes sortes
de grâces avec l'opération de son Amour divin. […] c'est chose incroyable des
occultes opérations de Dieu, qu'elle y trouvera des chemins inconnus, qu'il lui
montrera des connaissances infuses qu'il lui donnera, des inusitées affections
qui lui seront communiquées, et des désirs ardents dont sa volonté sera
enflambée ! […]
Mais
ce sera Dieu qui, par l'infusion de ses grâces, illuminera son âme de toute
sorte de divines connaissances qui lui sont nécessaires. Et de ces lumières
infuses, il la fera passer au repos de l'amour et de la fruition de la présence
de l'Esprit divin, selon que porte cet état ici, là où, demeurant ferme par une
adhésion (m177) tranquille, et reposée pour avoir trouvé la région de l'Esprit
divin, lieu où habitent les désirs de son cœur, [elle] attend là sa divine
opération, comme elle y est assez fréquente. [[205]]
Le chapitre 4 que nous avons privilégié se poursuit au chapitre suivant par une comparaison avec la montagne « où demeure le Dieu de Jacob » :
C’est ici que le cœur ou la
volonté de la créature commence à devenir le tabernacle, le temple et le
domicile de Dieu, dans lequel il versera d'ici en avant tant de grâces et tant
de sincères ressentiments de son divin Amour qu'il semblera à notre créature
qu’elle portera avec soi le Paradis, […] état de si merveilleuse pa[ix][[206]], tranquillité et de repos intérieur, que ri[en]
de plus admirable qu’un tel accoisement [[207]] de toute chose en cette âme, tout le reste des
autres puissances demeurant assoupi[es], outrepassées et comme insensibles, et
s’appliquant en cette région toujours ainsi immédiatement à Dieu, et
s’efforçant singulièrement de se solider en l’unité de l’Esprit. […] l’état de
la présence de Dieu, région de l’Esprit divin, ou bien région déiforme.
L’Unité est soulignée, sans attention du regard intelligent, mais par un actif sentiment éprouvé au centre de l’âme :
…l’âme ne doit pas se
forger rien de déterminé en son esprit, à quoi elle s’adresse comme à son Dieu,
son Seigneur, etc. Mais elle doit entendre que l’union est faite tout au cœur,
ou au centre de son âme, et que tout ce qu’elle voit sans soi, est la région divine
[…] ce n’est pas par une vue, ou par un regard intérieur de la simple
intelligence directement attentive à
considérer Dieu présent, que cette jouissance ou union se passe, mais par un
actuel ressentiment au centre de son âme, par un témoignage assuré de sa
proximité et présencialité [[208]] causée par lesdits traits divins.
…Devant lequel actif sentiment tout le reste, manifestations, effets advenants, ne sont que des accidents, des faiblesses de la nature à contrôler :
…tout ce qui paraît ainsi
au-dehors n’est rien qu’un effet ou accident extérieur nullement à estimer ni à
désirer (m198) puisque sans tels accidents on peut fort bien jouir de la
substance et des fruits de ce divin trait d’infusion divine ; voire plutôt est
à suivre et prier Notre Seigneur de réformer tels effets extérieurs advenants,
qu’il permet arriver, pour être trop paraissants aux yeux des hommes, qui
n’admirent que semblables choses extraordinaires.
Et les exagérations des témoignages d’amour ne sont qu’éblouissement devant la noblesse d’essence :
Jaçoit [bien] donc que vous oyez ou lisez les
exagérations du divin Amour en cet état, ne vous trompez pas, comme si l'âme
devait s'y arrêter, car bien que l'on écrive avec tant de paroles enflambées,
ce n'est pas néanmoins que l'on veuille exprimer le ressentiment ni la faire
attacher à la saveur qu’il porte avec soi, puisque ce n’est qu’un effet que
l’on doit négliger, mais c’est que l’on s’efforce de le décrire en sa noblesse
essentielle, et que l’on ne sait sinon avec semblables paroles. Sachez donc que
c’est à l’Esprit tout pur, nu, abstrait et séparé de tout ce ressentiment
d’amour, que l’on a au terme, (m203) que l’on doit s’arrêter en cet état, et
non pas à l’amour dont la partie amative est remplie.
Il s’agit d’être « transformé en l’Esprit » et non d’éprouver, comme l’indique la suite du même texte :
Le progrès dont de cet état
doit forme est de se perdre, de se plonger et de se transformer tellement en
Dieu que l’on ne sache plus que c’est d’amour, devenant si Esprit que l’amour
soit lais[ssé] fort loin derrière en bas au cœur ; et qu’ainsi transformé
en l’Esprit divin, voyant on ne voit point, sentant on ne sent point, écoutant
on n’oye point, pour la grande aliénation de soi-même en l’Esprit divin.
Et vous « n’aurez pas Dieu comme distinct de vous », mais élevé « en une vastité […] en Dieu par-dessus toute forme, être et distinction » :
Si donc vous désirez savoir
ce (m206) qu’entre tant de faveurs, de grâces et de caresses vous pouvez
remarquer pour votre avancement, c’est qu’étant retourné à vous-même, en votre
industrie propre, vous preniez garde de ne pas coopérer avec Dieu, vous
constituant en sa présence en telle forme que le teniez présent à vous comme
distinct et un autre que vous, auquel vous vous adressiez et teniez mille
propos, mais vous ressentant en votre centre à la façon qu’opérait en vous le
trait divin, auquel, comme j’ai dit ci-dessus, vous ramassiez là un recentre de
votre âme et l’Esprit divin, et tout ce qu’il y a identifiant, c’est-à-dire
unissant ce tout avec votre être, et coopérant en cette sorte à votre
avancement ; et ainsi n’aurez pas Dieu comme distinct de vous, mais comme
identifié avec votre être […]
[Il faut] remarquer ce que
j’ai dit [[209]], que de ne se pas former un tel intérieur,
auquel Dieu et vous soyez deux distincts, mais vous unissant par ensemble au
centre, votre élévation après soit toute gaie, joyeuse et sereine (m208), mais
bien sublime [[210]]
en une vastité, amplitude de chose, ne cherchant que de reposer en Dieu
par-dessus toute forme, être et distinction, par-dessus toute parole, encore
même mentale, par-dessus toute action forme autre qu’une oblation
représentation entière de tout votre être déifié, en la présence de cet Esprit
invisible, identifiant, ramassant et rabaissant en bas, en votre centre tout ce
qui se peut ramasser venant de l’esprit, pour rester au-dessus tout élevé en
l’unité de l’Esprit divin, non pas oiseux, mais tout en action, au cœur ou
volonté, afin de là le sentir en actions et mouvements, et non pas endormi ou
insensible [[211]].
Après la découverte rendue possible grâce à l’Amour divin qui se manifeste en premier à l’homme vient l’apparente absence de l’Amour. Il s’agit d’une « nuit ». Suit donc le grand renversement « difficile sans doute à passer » - non sans avoir préalablement averti l’âme et obtenu son consentement :
Finalement donc, après
plusieurs petites épreuves, Dieu, la voyant forte et courageuse, entièrement
dépêtrée de l'affection de la terre, résolue de Le suivre quoi qu'il lui puisse
coûter de peines et de fatigues, et de ne [pas] L'abandonner pour dur et
austère qu'Il se montre en son endroit, et surtout la reconnaissant forte assez
pour l'opération qu'Il veut faire en elle, lui met une inclination secrète de
se remettre, abandonner et se jeter du tout en Sa disposition divine, pour
faire d'elle selon Son bon plaisir en temps et en éternité, et ne désirant que
de Lui complaire à quel prix que ce soit.
Et après avoir finement
tiré son consentement total, commence à la mettre en un état auquel il faudra
qu'elle endure merveilleusement, et d'autant que c'est ici un des plus fâcheux
passages et (m216) rencontre [[212]] pénible de toute la vie spirituelle que ce présent
état de privation […], Dieu ayant coutume de mettre ici l'âme jusques au bout
de ses forces et de lui en donner autant qu'elle en puisse porter […] la prive
premièrement de toutes les opérations supérieures de l'esprit et de toute
occupation de son divin Amour, qu'elle soulait [se satisfaisait d’]avoir, la
remettant au plus bas de ses puissances inférieures, là où elle se trouve si
remplie de soi-même, si éloignée de la région divine que l'opération de Dieu
quasi ou point du tout ne se peut ressentir ; [[213]].
Suit la description d’un état de « martyre ». La raison
…est qu’il la veut conduire
à un état auquel elle ne pourra plus s’adresser à Dieu comme distinct d’elle [[214]] ou comme un autre second, mais auquel, par
grâce, tout son être, son fond et son opérer sera tout identifié avec celui-là
auquel auparavant elle soulait [se satisfaisait d’]adresser tous ses désirs,
ses affections et ses actes d’amour ; et partant il est nécessaire que cette
façon de s’adresser à Dieu comme second entièrement distinct d’elle, lui soit
ôté : autrement (m226) elle s’y voudrait toujours maintenir.
Dieu donc la voulant par
cette opération changer, lui ôte le moyen de se pouvoir plus écouler en lui par
amour ; par ainsi il faut qu’elle sache que jamais plus il ne se communiquera à
elle comme il faisait et voulait au haut de son esprit en la manière comme
auparavant. […] il faut que le tout se passe par l’accoisement [le repos],
tranquillité, et la paix qu’elle conserve (m228) en soi-même, et non autrement,
comme par moyen propre et unique pour cet état présent de s’en dépêtrer. […] La
raison est que par cet accoisement, l’esprit, qui est tout le supérieur de
l’âme, se regagnera peu à peu non pas en s’élevant par actions y tendant
directement, mais plutôt pour dire ainsi, icelui descendant en ce fond ;
L’évocation de représentations sensuelles qui nous parlent moins aujourd’hui s’achève sur une comparaison forte où Constantin évoque concrètement notre révolte :
Avez vous jamais vu un
chien enragé qui, ne pouvant arriver à celui qui le frappe, se prend au bâton
dont il est frappé. Ainsi cette nature humiliée jusqu'au bout, délaissée toute
à soi-même, remplie de sa malice, agitée quelquefois de colère, de rage,
d'impatience, se voudrait bander contre Dieu, et contre tout indifféremment, sa
malice ne (m232) respectant personne, mais n’y pouvant aborder [car] empêtrée
de l'esprit, se ronge, se passionne et se dépite toute en soi-même contre la
pressure et l'angoisse qu'elle ressent.
Avec un brève consolation lorsque « petit à petit tout va de mal en pis » :
Et puis sachez que si bien
en l'état précédent vous viviez en si grande assurance de l'Amour divin, vous
étiez néanmoins la même que vous êtes maintenant, et aussi imparfaite que pour
l'heure vous vous ressentez.
Enfin on va sortir de cette nuit (le mot n’est jamais utilisé par le très positif Constantin), mais très progressivement et nous lui laissons parole :
…c'est maintenant en ces
états qui suivront auxquels ne pouvant plus opérer d'action formée, tout
l'effort, toute l'industrie et tout le coopérer qu'elle pourra y apporter, sera
de se tenir gaie, joyeuse, contente et allègre au-dedans, et avec telle
disposition passer toutes les rencontres fâcheuses qui se présenteront en son
âme. (m260). Avec cette paix et joie selon l'Esprit au milieu des angoisses de
la nature, elle se dispose le plus immédiatement qu'il lui serait possible au
ressentiment de la nouvelle opération du divin Amour au plus intime de son
centre ; […] et à cet effet se tient insensible aux choses inférieures, se
tient légère et prête à s'envoler en Dieu, si le moyen lui en était donné. Mais
quoi, il n'y a moyen d'y aborder : aussi n'est-ce pas ici encore la fin.
[…elle ne peut] rien faire
autre chose pour tout, que bien doucement, humblement et pacifiquement
s'humilier, s'abaisser et se plonger en une profondeur sans fin, sans fond et
sans mesure qu'elle appelle son néant, et ainsi s'humiliant elle s'exerce comme
un ramas[[215]] de toute sa mesure intelligible en un point ;
tout immédiatement après quoi sans aucun milieu ne ressentira au-dedans de soi,
et dedans le pourpris [[216]] de son être créé ou naturel, une autre capacité
qui n'a ni borne ni limite, comme une région d'amplitude, d'étendue infinie,
laquelle chose ainsi immense n'est pas comprise de l'entendement.
Et depuis cette
introduction en une telle amplitude intérieure, tout ce qui se passe et s'y
agit avec Dieu, se fait d'une façon passive, recevant seulement et non
coopérant.
Et voici pourquoi tous les
mystiques et spirituels veuillent toujours appeler cet état ici passif,
d'autant qu'ils expriment si clairement que tout ce qu'ils en reçoivent est
purement infus de l'Esprit divin, ayant tellement outrepassé les limites de
leurs puissances naturelles et perdu l'activité d'icelles qu'il ne reste plus
rien d'elles que la capacité de recevoir, d'être mus et d'être remplis, et non
d'agir, se mouvoir ou coopérer de soi-même.[[217]].
Enfin le dernier chapitre [[218]] poursuit en explicitant une suite infinie des états.
Ayant à traiter de ce
dernier état [La nouvelle opération du divin Amour], je veux être autant bref
que Dieu y est abondant en ses opérations divines. Car comme il possède
intérieurement en cet état la créature, en usant comme de son instrument du
tout façonné à son divin vouloir, il la remplit tellement de soi-même que c'est
lui qui la meut et l'anime en ses opérations. Et laquelle partant n'a pas
beaucoup besoin de nos lois ou instructions (m273) après qu'elle aura passé les
premiers commencements de cet état, et qu'elle y sera un peu habituée. […]
Dieu resserrant
merveilleusement cet esprit dans ses bornes, qui volontiers s'élèverait à Dieu
par-dessus soi, tout ce qui lui peut venir d'élévation, méditation,
imaginations, élévations internes, ou pensée de quoi que ce soit, doit être
doucement négligé, et là laissé pour demeurer tout en soi-même en sa partie
supérieure, en une paix et sérénité d'esprit, quoique pauvre et dénuée de toute
chose, voire de Dieu même, sans élévation, sans imagination (m275) et sans
occupation autre qu'une solitude intérieure, […] elle entre dans l'être divin
comme dans une région de merveilleuse amplitude […] n'y trouve que Dieu, et
plus rien de soi-même, encore qu'elle voudrait […]
L'âme aimante ne perd
jamais son être essentiel de nature humaine pour se revêtir de l'être (m285)
divin. Mais elle perd son être naturel quant à sa corruption accidentaire et
quant à ses opérations naturelles, étant revêtue du nouvel homme, qui est créé
selon Dieu en justice et sainteté de vérité comme dit saint Paul aux Ephésiens
[…]comme dit Tauler après d'autres Pères spirituels, et expliquant commodément
ces choses par la similitude du fer, charbons ardents, de l'air illuminé des
(m286) rayons du soleil, de l'eau jetée en petite quantité dans un vaisseau de
vin, et semblables ; […]
quant aux actes extérieurs,
la personne opère toujours à la façon ordinaire des autres hommes, selon que
porte l’exigence des vertus morales, réservé seulement que son comportement
extérieur est plus doux, modeste, gracieux, bénigne, paisible et posé que celui
des autres, et comme elle est si toute passée en l'Esprit divin, si identifiée
avec Dieu qu'elle se semble à la manière susdite, Dieu, déifiée et toute
divinisée, Dieu lui étant soi-moi, sans avoir d'autre distinct de soi, à qui
elle se puisse adresser comme à son Dieu, son Seigneur, etc. Car elle se voit
soi-même être Tout, ou bien un grand Tout être soi-même, pour la grande
ressemblance qu'elle a avec Dieu, à la façon que le feu brûlant semble (m290)
plutôt être feu que non pas fer ; et si elle chante les louanges divines,
c'est soi-même qu'elle loue, c'est-à-dire celui qui est fait soi et son moi par
grâce […]
Après donc ces merveilleux
élèvements, cette si grande connaissance, Dieu la laisse peu à peu retourner à
elle, revivre la vie ordinaire des exilés de ce monde, la faisant descendre
jusqu'aux premiers degrés de cette région déiforme ; de là encore plus bas
hors d'icelle, tout en soi-même, jusques que même au plus bas de la nature
inférieure, et en si grande pauvreté et privation de toute grâce (m294) qu'elle
fut dernièrement avant cette jouissance divine ; avec cette différence
toutefois de son côté, qu'ayant ainsi eu l'expérience de la fin de cette œuvre,
elle est hors de tant de doutes qui l'accablaient la première fois qu'elle y
passa, n'y trouvant pas tant de difficulté, comme ayant trouvé ce secret, et
sondé le fond de cette pauvreté. […]
Et toujours ainsi par
vicissitude jusqu'à la mort. [[219]].
Constantin offre un aperçu couvrant la vie mystique dans son ensemble et sur sa durée. Il précise, avec une autorité qu’il affirme dès son envoi « à Dieu tout-puissant », le schéma traditionnel des trois voies, en lui donnant chair.
D’abord la découverte, rendue possible grâce à l’Amour divin qui se manifeste en premier à l’homme. Découverte qui n’exclut pas une mise à disposition de ce dernier par sa vigilance, l’attention amoureuse en miroir du don reçu.
Ensuite l’apparente absence de l’Amour est absolue et nécessaire pour couper à tout attachement. Elle est mal vécue. Il s’agit bien d’une « nuit », mais le terme s’est prêté à trop de développements emphatiques pour qu’il apparaisse chez unrhéno-flamand optimiste. Par contre ce dernier évoque une révolte bien concrète.
Puis une lente renaissance, état renouvelé, divinisation. Là l’âme est bien la même, mais elle perd toute vision d’elle-même, - est-elle encore et Dieu même ? L’âme demeure « en une paix et sérénité d'esprit, quoique pauvre et dénuée de toute chose, voire de Dieu même, sans élévation, sans imagination ». Cet état n’exclut pas des aller-retours, les descentes et remontées comme dans un ascenseur, mais cette fois les descentes seront « hors de doute. » Il s’agit finalement d’être assoupli comme un cuir que l’on tanne et d’apprendre à reconnaître l’infinie diversité des états.
On ne trouve guère un exposé comparable par sa complétude - déjà présente dans ce premier jet, elle sera approfondie dans l’Anatomie -, sauf peut-être chez madame Guyon : ses Torrens présenteront sous une comparaison empruntée à la belle nature un parallèle lyrique à l’exposé de Constantin.
Deux points nous sont chers : (i) ce n’est pas
seulement l’homme qui perd pied, mais l’obstacle d’une dualité disparaît, car
au retour de l’épreuve « Dieu » ne peut plus être perçu comme
distinct. (ii) des aller-retours sont vécus « toujours ainsi par
vicissitude jusqu'à la mort ».
Constantin de
Barbanson, II, Les Secrets sentiers de
l’Amour divin, Ouvrage publié à Douai en 1629, Oeuvre mystique annotée par D.
Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série « Constantin
de Barbanson », 2014, 350 p.
Les Secrets sentiers de l’Amour divin esquels
est cachée la vraie Sapience céleste et le Royaume de Dieu en nos âmes est une
oeuvre dont le titre rend parfaitement compte de son contenu.
Nous reproduisons ici, en tome II des oeuvres
de Constantin de Barbanson (1582-1631) la dernière édition du vivant de
l’auteur publiée à Lille en 1629. Ces Secrets sentiers de l’Amour divin… fut le
titre de la partie appréciée et éditée plusieurs fois du corpus des écrits de Constantin.
L’ultime réédition publiée à Solesmes en 1932 reprenait la première édition
publiée à Cologne en 1623. Le travail du bénédictin dom Noetinger [[220]] fit ainsi redécouvrir Constantin.
Nous renvoyons aux études de dom Noetinger.
Elles précèdent et suivent son édition du texte de Constantin, tandis que ses
notes reprises ici sont signalées par “[N]”. Nous renvoyons également à des
études postérieures dont la plus ample propose une théologie mystique ; études
franciscaines qui restent de nos jours d’accès malaisé, aussi ont-elles été
reproduites en fin de notre précédent tome I Les secrets sentiers de l’Esprit divin [[221]].
Nous avons antérieurement abordé et présenté un
choix de “bonnes feuilles” et de chapitres entiers extraits des deux Sentiers
de l’Esprit et de l’Amour. Ces florilèges figurent dans nos synthèses couvrant
le Grand Siècle [[222]].
La réédition de l’Amour divin de 1932 fut
suivie de la redécouverte en 1950 du manuscrit intitulé l’Esprit divin que nous
venons d’éditer pour la première fois dans la série consacrée à Constantin
comme tome I des oeuvres.
Le lecteur trouvera ici quelques
correspondances qui facilitent le passage de l’imprimé au manuscrit et
inversement. Elles sont indiquées entre crochets (par exemple “[m29]” propose
de se rendre à la page 29 du manuscrit publié au tome I).
Nous avons également indiqué entre parenthèses
les numéros de pages de la réédition de 1932. Nous avons souvent repris son
découpage en paragraphes d’un texte primitivement imprimé sans respiration.
Enfin nous indiquons directement sans parenthèses ni crochets (ces derniers
sont réservés aux appels de notes) les numéros de page de l’édition de 1629
reprise ici.
Nous renvoyons à l’étude ouvrant le tome I.
Elle situait Constantin et son oeuvre, dont le présent tome II de
l’Amour divin. Les trois parties de l’Anatomie constituent les tomes III à
V.
Respectant ainsi l’ordre chronologique de
composition du corpus, s’ordonne un témoignage mystique exceptionnel rédigé sur
vingt années. Il demande un effort de lecture tout comme c’est le cas pour
d’autres métaphysiciens plus récents d’outre-Rhin. Constantin demeure unique
par sa précision et par son originalité.
Constantin de
Barbanson, III & IV, Anatomie de l’âme, Première partie comportant
vingt-deux chapitres, Depuis le commencement de la vie spirituelle, jusqu'à
l'état expérimental de la grâce supernaturelle. Deuxième partie, Il y a encore
une seconde Anatomie à passer selon l'être de la déiformité, après la mort de
la propriété. Oeuvres mystique annotée par D. Tronc, lulu.com, coll.
« Chemins mystiques », Série « Constantin de Barbanson »,
2014, 407 p. [L’Anatomie de l’âme est un ouvrage très rare réédité la
première fois comme défense et illustration de la pratique mystique.]
Aux deux formes des Secrets sentiers s’ajoute l’Anatomie de l’âme [223] où Constantin de Barbanson (1582-1631)
justifie ses sentiers de l’Esprit et de l’Amour par une théologie toute
mystique.
La
cohérence de l’Anatomie est voilée.
Constantin tente d’exprimer une vision d’unité profonde assez nouvelle. Il n’a
guère pu s’appuyer sur des exemples ou sur des textes antérieurs. S’ajoute la
difficulté d’usage d’un français qui n’a pas encore bénéficié de la rénovation
opérée en littérature religieuse par François de Sales au début du XVIIe
siècle : les francophones vivant en terres rhéno-flamandes sont en retard sur
le plan linguistique.
C’est
la nouveauté conceptuelle défendue par Constantin qui nous encourage à
présenter intégralement son dernier texte difficile et long. Son originalité
restera pour longtemps inégalée, car les
contrôles mis en place au sein du monde catholique ont depuis limité la liberté
d’expression et des prises de risque acceptables par ses auteurs mystiques.
Il
fallait l’édition posthume d’un écrit quelque peu obscur et par là demeuré
confidentiel, livraison en un seul bloc du testament d’un capucin protégé par
son ordre, car jouissant d’une réputation personnelle irréprochable, pour
éviter un examen rigoureux suivi d’une éventuelle condamnation romaine. Nous
pensons que des aspects « monistes » répondront à certaines questions
devenues très actuelles. Constantin prolonge des expositions mystiques
antérieures telles celle offerte par Benoît de Canfield par sa Reigle.
Elle
fut rendue possible par le silence ultérieur imposé à ce dernier et par le
désir de nombreux dirigés d’un milieu flamand bouillonnant de capucins et de
capucines [224]. Ils contribuent à l’explosion mystique d’où
sera issue « l’invasion » du Royaume de France. Quelques grandes
figures s’en dégagent, telle celle contemporaine et voisine du « Jean de
la Croix flamand » Jean-Evangéliste de Bois-le-duc (1588-1635).
L’originalité
d’un tempérament « métaphysique » n’est pas indifférente de l’origine
géographique et d’une culture encore sensible aux mystiques du nord et du
Rhin. Son expression restera sous forme d’une synthèse rédigée dans les
dernières années d’une vie extérieurement simple et dévouée, éditée post-mortem puis oubliée par les courants
dominants.
§
L’édition
fut-elle entièrement préparée par l’auteur, selon le récit d’une mort survenant
au moment où il livre son manuscrit aux regards des censeurs, ou bien faut-il
plutôt voir dans une telle anecdote la justification « d’une œuvre » dont
nous possédons la compilation par un proche confrère de « papiers »
laissés lors d’un décès inattendu ?
Cela
expliquerait la perception qui naît quand on s’avance dans un long texte
parfois répétitif - diverses pièces se
recouvrent-elles ? - et d’un style de plus en plus relâché alors même que
notre intérêt croît ; il faut aussi tenir compte de l’ordre allant du
général structuré au particulier plus divers, une « descente » assez
habituelle aux publications du siècle [225].
Le
texte à nos yeux sans équivalent est resté caché comme déjà indiqué
puisqu’une seule édition a été faite hors du royaume après la mort de
Constantin ; parce qu’il livre une séquence de textes intermédiaires, le texte
livré par son auteur au jugement de l’inquisition de Douai ayant été perdu (ou
dissimulé) ; parce que l’écriture se ressent d’une langue tributaire d’un
milieu flamand et germanique ; par l’impression de pages entières sans
respiration (Kant !) ; par plus de mille pages édités à faible tirage
en un petit cube compact, dont la séquence de traités indépendants présente des
répétitions ; parce que cette édition unique posthume est rapidement
devenue rarissime.
Ayant
échappé aux censeurs par une difficulté évidente d’accès à la lecture comme par
son excentrement vis-à-vis de centres de contrôle romain, Constantin demeure
une autorité reconnue et acceptée dans le monde catholique [226], utile donc pour introduire dans sa tradition
certaines affirmations abruptes ; lesquelles sont hardies tant qu’on les
pose sur le plan des idées (toujours prêtes à être détachées de l’expérience
qui les justifie) et de la théorie, mais acceptables quand on reconnaît leur
dépendance vis-à-vis du vécu – « réalité expérimentale » chère à
notre métaphysicien. Nous proposons parfois quelque interprétation d’un texte
souvent obscur, compte tenu du vieux français et de l’expérience dont
Constantin tente de rendre compte pour la première fois dans notre langue.
Du
moins l’obscurité dans laquelle est tombé ce testament lui a permis de ne pas
être mis en cause pour une approche très originale, moniste, donc compatible
avec d’autres traditions alors que de nos jours survient leur rencontre.
§
On se
reportera au tome I pour la vie de l’auteur et ses sources. Nous avons aéré
l’édition en découpant le texte continu en de nombreux paragraphes afin
d’articuler une lecture qui sera nécessairement lente pour en tirer plein
profit intérieur. Certains termes déjà désuets à son époque ont été modernisés
(jà en déjà, etc.) après avoir signalé leur première occurrence. Le texte
intègre les errata qui couvrent les
cinq dernières pages de l’unique édition de 1635. Ponctuation et orthographe
sont revues.
Notre
édition en trois parties respecte le découpage de l’original, mais nous avons
regroupé dans le volume présent les deux premières parties. Elles sont un peu
plus courtes que la dernière : quatre beaux Traités que leur progression prépare.
Qui est une addition au livre des Secrets Sentiers de
l'amour Divin : enseignant en quoi consiste l'avancement spirituel de l'âme
dévote, et le vrai état de la perfection.
Où les vérités
fondamentales de la vie Mystique sont mises au jour, et réduite aux règles et
façons de parler de la Théologie Scolastique, et les abus découverts.
Oeuvre singulier et très utile, faite en faveur des
âmes qui suivent l'Esprit de Dieu, et pour la satisfaction de ceux qui les y
adressent.
Par le R. Père Constantin de Barbanson, Prédicateur
Capucin, Définiteur de la Province de Cologne, et Gardien du couvent de Bonne.
À Liège, chez Léonard Streele le Jeune
MDCXXXV
avec permission des supérieurs
Constantin de
Barbanson, V, Anatomie de l’âme,
Troisième partie comportant quatre Traités, Comment l’âme qui est parvenue à
l’état de la perfection se doit comporter pour faire progrès…, Présentation et
notes par D. Tronc, lulu.com, coll. « Chemins mystiques », Série
« Constantin de Barbanson », 2014, 346 p.
L’originalité de L’Anatomie de l’âme [[227]] de
Constantin de Barbanson (1582-1631) justifie sa redécouverte. Nous avons déjà
souligné l’intérêt de cet ensemble de textes en présentant l’auteur dans le
premier tome de la série qui lui est consacrée [[228]]. Le
lecteur surmontera ici quelques difficultés : l’usage d’un français
ancien, celui du XVIe siècle plutôt que du début du XVIIe
siècle, car la périphérie rhéno-flamande est en retard linguistique sur le
centre du royaume de France ; une nouveauté conceptuelle pour l’expression
de laquelle le novateur Constantin n’a guère pu trouver d’aide.
C’est cette nouveauté qui nous encourage à
présenter l’Anatomie intégralement.
Cette originalité restera inégalée, car les contrôles mis en place au sein du
monde catholique limiteront par la suite étroitement la liberté d’expression
d’auteurs mystiques. Il fallait l’édition posthume d’un capucin protégé par son
ordre, car jouissant d’une réputation irréprochable pour éviter un examen très
rigoureux et une éventuelle condamnation romaine.
Un certain parfum « moniste » répond
à une problématique très actuelle. Surtout Constantin prend la suite
d’expositions antérieures telle que celle offerte par le jeune Benoît de
Canfield dans sa Reigle. Elle fut
rendue possible et désirable par la présence de nombreux dirigés dans un milieu
flamand qui vit une explosion mystique d’où sera issue
« l’invasion » du Royaume de France par les capucins [[229]]. Quelques grandes figures en sont issues,
telle que celle du « Jean de la Croix flamand » Jean-Evangéliste de
Bois-le-duc (1588-1635).
Une Anatomie
de l’âme à nos yeux sans équivalent est restée cachée parce qu’une
seule impression en a été faite hors du royaume et après la mort de son auteur
; parce que l’écriture se ressent d’une langue tributaire d’un milieu flamand
et germanique ; par l’impression de trop de pages entières sans
respiration ; plus de mille pages édités en « un petit cube » compact
; l’édition unique est rapidement devenue rarissime.
Ayant ainsi échappé aux censeurs par une
difficulté d’accès comme par son excentrement vis-à-vis des centres de contrôle
romains, Constantin demeure une autorité reconnue et acceptée dans le monde
catholique [[230]],
utile donc pour introduire dans la tradition chrétienne certaines explicitations ;
affirmations hardies tant qu’on les pose sur le plan des idées et de la théorie
(toujours prêtes à être détachées de l’expérience qui les justifie), mais
acceptables quand on connaît leur dépendance vis-à-vis du vécu – réalité expérimentale
chère à notre métaphysicien.
Nous proposerons parfois une interprétation
d’un passage ambigu compte tenu de l’usage - correct - du vieux français et
d’une expérience dont Constantin tente de rendre compte pour la première fois
dans notre langue.
Nous avons aéré l’édition en découpant un flux
continu en de nombreux paragraphes afin d’articuler une lecture nécessairement
lente pour en tirer plein profit intérieur. Certains termes déjà désuets à son
époque ont été modernisés (jà en déjà, etc.) après avoir signalé leur première
occurrence. Le texte intègre les errata qui couvrent les cinq dernières pages
de l’édition de 1635. Ponctuation et orthographe sont revues.
Nous éditons ici la troisième et dernière
partie de l’Anatomie de l’édition de
1635. Elle se compose de quatre
Traités. Nous pensons que ces brèves synthèses furent constituées en dernier
lieu, en s’aidant des deux premières parties de cette même Anatomie, ainsi que des Secrets
sentiers [[231]] : en effet Constantin renvoie dans
les Traités à ses écrits antérieurs en indiquant des numéros de chapitres
développant le point en cours d’exposition. Ces Traités sont structurés, brefs,
précis et complets : ils peuvent être proposés en lecture avant d’aborder des
sources plus amples telles que les deux premières parties de l’Anatomie.
Le confrère capucin éditeur a rédigé plusieurs
textes en ajouts de ceux de Constantin. Ils sont distribués avant sa première
partie, puis avant sa troisième partie, et même encore brièvement en conclusion
[[232]].
Cette distribution indique que la mise en place des écrits qui “ont pu être
recouverts” fut progressive ; ce qui est confirmé par la présence au sein d’un
même volume de deux ensembles consécutifs d’Approbations (également reportés en
fin de volume).
On aboutit ainsi au “cube” très dense publié post-mortem en 1635 que nous éditons en
trois tomes : il fut malheureux de déprécier un riche trésor en le livrant tout
d’un coup et en vrac - du moins l’ensemble a-t-il été sauvé. Nous espérons
élargir le cercle de rares admirateurs en aérant ses très longs blocs textuels,
en mettant en valeur un accomplissement tout d’expérience et très précisément
‘anatomizé’.
La “Préface au lecteur” composée par le
confrère éditeur en ouverture de la troisième partie nous apprenait que :
« La matière de la troisième pièce [partie] de cette Anatomie Spirituelle devait être, lecteur dévot, la même que celle de la deuxième, mais ici réduite en ordre selon la suite et manière requise en sa pratique […] Mais comme [par le décès brusque de Constantin] il a plu à Dieu de lui donner plutôt sans remise la jouissance heureuse des secrets de sa sapience qu'il lui avait manifesté durant sa vie […] cette troisième partie, qui vous est ici exhibée, n'est autre qu'un amas, et assemblage de (2r°) certains traités et écrits du dit auteur qui sont à propos et se rapportent à la matière ; et sont [présents] tous ceux, qui après toutes sortes de devoirs [de sauver l’œuvre] humainement possibles ont pu être recouverts jusques aujourd'hui. Desquels néanmoins non seulement les plus parfaits et avancés en la voie mystique pourront cueillir plusieurs secrets, et documents rares. […] En gros, et en substance (2v°), tout est compris dans les traités qui sont ici assemblés, non seulement quant à la théorie, mais aussi en bonne partie quant à la pratique… »
Manquerait donc une synthèse finale comme il va
nous l’apprendre, mais heureusement selon l’éditeur ami “tout est compris dans
les Traités”, c’est-à-dire l’essentiel mystique. Dans la suite de sa Préface
nous trouvons quelques renseignements sur le sort dernier de ces écrits, et du
cas qu’en faisait un auteur bien conscient de leur caractère novateur. L’espoir
de leur “recouvrement” ne se serait pas réalisé, le confrère n’ayant pu
mettre la main sur des manuscrits dont il était certain que Constantin “y
travaillait actuellement tous les jours”:
« l'auteur
d'icelle [Anatomie], le propre jour
qu'il rendit l'âme, ayant paqueté ce qu'il avait prêt, et donné charge de le faire
adresser aux Pays-Bas pour être le (7r°) tout examiné, approuvé, et imprimé
avec ce qu'il avait envoyé auparavant, prononça ces paroles : « Je rends grâce
à Dieu, j'ai achevé mon livre, je ne vivrai plus guère, je ne m'en soucie pas,
puisque mon livre est achevé. » Et de fait la seconde partie de ladite Anatomie avec lettre écrite de sa main
du propre jour de son décès, par laquelle il promettait que les chapitres
derniers qui manquaient, et ensemble toute la troisième partie suivrait
bientôt, est venu à bon port, et été cause de cette impression. Ce qui fait
présumer qu'il était déjà venu à chef de tout son dessein, et ne restait qu'à
mettre le reste au net, ou qu'il l'aurait bientôt achevé. D'où par conséquent
se peut encore espérer le recouvrement de ce qui doit servir à
l'accomplissement de tout cet œuvre ; puisqu'il est certain qu'il en avait lors
chez soi, soit les copies, soit les minutes, (7v°) soit pour le moins tous les
premiers brouillons, et qu'il y travaillait actuellement tous les jours. »
Mais nous lisons dans le second jeu
d’Approbations la confirmation suivante du recouvrement de l’envoi dernier :
« À l'occasion du
recouvrement des manuscrits égarés du révérend père Constantin de Barbanson, et
des pièces y retrouvées, qui manquaient et ont été remises en cette sienne Anatomie, j'en ai fait une curieuse et
attentive revue d'un bout à l'autre […]. Fait à Betune le 12 de mars 1636. F.
BONAVENTURE DE LA BASSEE Prédicateur
Capucin. »
Il se peut donc que le recouvrement ait été
accompli après la rédaction d’une Préface non revue que nous venons de
largement citer ? Quoi qu’il en soit, “toute la troisième partie suivrait
bientôt” promettait Constantin. Ce que nous éditons ici s’en approche donc avec
certitude au niveau du contenu mystique. Le lecteur surmontera une forme qui
n’a pas eu le temps d’être finement polie, ce qui contraste parfois avec la
grande clarté et la netteté de la ferme pensée sous-jacente.
Nous avons largement annoté l’édition, car
ralentir la lecture ne paraît pas déplacé sur un texte aussi dense (peut-être
un polissage final aurait-il étendu l’écriture). Nous n’avons pas hésité à
s’aventurer à des interprétations touchant au vécu expérimental même s’il
demeure particulier à chacun : le lecteur jugera.
Souvent des termes rares surprennent. Ils ne
sont pas des erreurs sur le vocabulaire provenant d’un étranger, mais dénotent
l’usage de mots disparus depuis le XVIe siècle au sein du royaume de
France. Nous livrons leurs synonymes, parfois même si leur signification est
évidente, afin d’en justifier l’usage. Enfin l’auteur est marqué par son séjour
en Rhénanie et s’autorise des germanismes tels que des inversions opérées dans
la construction des phrases. Parfois il construit un terme neuf ou hapax par
association de deux termes reconnus ; à défaut il s’appuie sur le latin.
Plus profondément faudrait-il ici justifier
l’approche intérieure ? Constantin le fait théologiquement en citant des Pères
et saint Thomas. Une vérification consistera pour nous à citer un témoignage
sur son rayonnement personnel insistant sur sa douceur et s’achevant sur un
brusque décès :
«…il
est du tout croyable, que les bénédictions, et les avant-goûts de l'éternité
desquels Dieu l'a prévenu, et favorisé toute sa vie, lui ont été tournés à la
fin d'icelle immédiatement en jouissance, et félicité perpétuelle. Tel est le
sentiment de ceux qui ont connu la pureté, et l'intégrité, la douceur (4r°) et
mansuétude, la piété et dévotion, la candeur et ingénuité, la bonté et
simplesse vraiment chrétienne, et religieuse, l'amour et charité de Dieu et du
prochain, l'abstraction et le recueillement intérieur continuel, l'affection
très singulière aux choses de l'esprit, le désir et zèle amoureux de
l'avancement des âmes en icelles ; enfin l'observance, et perfection régulière
qui ont relui en la vie et conversation du R. P. Constantin de Barbanson. Le
témoignage qu'en a rendu l'un des premiers Pères Capucins de la province de
Cologne par lettre écrite de Bonne (où il est mort) en date du 18 de juin 1632,
porte entre autres les paroles qui suivent : ‘[…] Je ne me peux persuader
autrement, sinon que notre Dieu l'aura fait goûter immédiatement des effets les
plus secrets qu'il avait longtemps recherché, et pratiqué conformément à son
Livre. Il avait été a Vêpres, et pensant reposer quelque peu, il fut entendu
ronfler de la celle [cellule] voisine, et fut plutôt mort, qu'on n'aperçut
qu'il était malade. Celui qui a connu sa vie, ne sera étonné d'une telle mort :
car étant déjà mûr, et bien cuit au feu de l'amour divin, ce n'est pas
merveille, s'il est tombé tout à coup comme une pomme de l'arbre’, etc. »
Martial d’Etampes, Maître en Oraison, Textes présentés par Joséphine Fransen et D. Tronc, Editions du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2008, 247 p. [comporte une étude et des écrits de cet éminent mystique capucin du début du XVIIe siècle.]
On ne connaît souvent parmi les franciscains
que le nom du capucin d’origine anglaise Benoît de Canfield car il
appartient à la première génération des fondateurs franciscains qui assurèrent
« l’invasion mystique » de la France dès la fin des guerres de
religion[233] :
l’influence de sa Reigle de perfection est restée inégalée. Elle fut cependant
complétée, voire approfondie sur de nombreux points, par les écrits d’autres
capucins d’égale valeur mystique. Ils ont fait vivre durant tout le siècle une
spiritualité enracinée sur la tradition transmise par Harphius[234].
Martial d’Etampes (1575-1635) est l’un de ces
franciscains qui furent, au début du XVIIe siècle, les infatigables
ouvriers intérieurs de l’essor spirituel. Il est le représentant le plus
illustre en son temps de la seconde génération capucine[235]. Il
exerça une forte influence sur Jean-François de Reims son contemporain. Et ce
n’est qu’après quatre générations, d’où sortirent plus d’une dizaine de grandes
figures mystiques, que s’étendit un « crépuscule » qui recouvrit jusqu’à nos jours la
grande tradition mystique franciscaine capucine[236].
Nous rappellerons brièvement l’histoire de la
famille franciscaine et l’esprit intérieur qui animait ses membres, avant de
présenter les rares informations qui nous sont parvenues sur la vie de Martial.
Quelques thèmes chers à celui-ci introduiront aux deux textes principaux de son
opus reproduits dans ce volume.
Après la mort de François d’Assise en 1226, des
franciscains « Spirituels » qui voulaient maintenir l’idéal de
perfection du fondateur s’opposèrent aux franciscains de la
« Communauté » qui n’observaient plus littéralement la Règle
et le Testament du fondateur.
Bien des problèmes pratiques posés par l’extension de l’ordre s’opposaient en
effet à la stricte pauvreté matérielle, sans compter la sirène offerte sous
forme d’études au sein des universités naissantes.
Le règne « efficace » du frère Elie,
de 1232 à 1239, n’arrangea rien. Celui, sensé, de saint Bonaventure, de 1257 à
1274, ne put récupérer une situation tendue[237].
Cependant, en 1282, on relevait plus de quarante mille religieux répartis en
près de mille six cents maisons. L’affrontement entre « idéalistes »
et « réalistes » fut
finalement tranché en faveur de la « Communauté » par Jean
XXII, le pape autoritaire responsable du procès d’Eckhart. Puis la société
européenne fut troublée par l’arrivée de la peste au milieu du XIVe
siècle ainsi que par le schisme avignonnais, et l’ordre franciscain connut
une décadence.
Mais des réformes successives assurent tout au
long de l’histoire franciscaine une grande vitalité.
Au « conventualisme », terme qui désignent la branche de ceux
qui adaptent l’idéal de pauvreté aux contingences permettant l’organisation de
la communauté, vont s’opposer les observants, qui « s’unissent pour
restaurer l’ordre dans son observance primitive et sa splendeur », avec
des méthodes diverses, mais en « donnant la préférence aux couvents
pauvres et écartés » [238].
Ce mouvement des observants naît vers 1380 puis
se développe à Foligno. En 1451 le mouvement compte deux cents religieux
répartis en trente-quatre maisons, formant de nombreuses petites communautés.
En France un mouvement de réforme prend forme au sein des conventuels et se
développe sous l’impulsion de sainte Colette (-1448). En Espagne, l’un des
foyers animé par Juan de Guadalupe (-1506) sera à l’origine des franciscains
« déchaux » aux tendances érémitiques et pénitentielles.
En 1517, à la veille de l’expansion
luthérienne, on compte pour l’Europe environ vingt-cinq mille conventuels et
trente-deux mille observants, formant deux immenses familles autonomes.
Divisions et réformes apparaissent, signes d’une poussée vitale. A la fin du
processus, on distingue de nombreuses familles franciscaines [239].
Les conventuels perdent progressivement de leur
importance : nombreux en Allemagne et en Europe centrale, ils sont touchés
par la réforme luthérienne. Les déchaux s’organisent autour de diverses figures
dont l’espagnol Pierre d’Alcantara qui fut influent sur Thérèse d’Avila. Les
récollets, issus de maisons de retraites ou « récollections »,
prospèrent en France puis en Belgique et en Allemagne.
Mais surtout une nouvelle famille est née en
Italie autour de 1520, celle des frères mineurs capucins. Ils sont plus de
trois mille répartis en trois cents couvents avant même de franchir les Alpes
en
Leur vie se caractérisait par une austère
simplicité et un amour fraternel, une vie intérieure intense, un apostolat
multiforme [241].
Le but auquel doivent conduire austérité et
observance de la Règle est la vie d'oraison. L'aphorisme de Bernardin d'Asti,
co-fondateur des capucins, devint un axiome pour toutes les générations [242] :
Si vous me
demandez qui est bon religieux, je répondrai : celui qui fait oraison. Si vous
me demandez qui est meilleur religieux, je répondrai : celui qui fait meilleure
oraison. Et si vous me demandez qui est excellent religieux, j'affirmerai en
toute sincérité : celui qui fait excellente oraison.
L’un d’entre eux est l’excellent religieux et
mystique Martial.
Jean Raclardy naît à Etampes le 22 juillet
1575, d’une famille de petits artisans. Il entre le 20 juillet 1597 au couvent
des capucins d'Orléans, y reçoit l'habit des mains de Benoît de Canfield,
maître des novices, fait profession le 29 juin 1598 entre les mains d’Honoré de
Paris sous le nom de Martial. Il est absorbé par la tâche de maître des novices
(Meudon, Paris, Troyes, Amiens) et de confesseur de religieuses capucines
(Paris, puis Amiens de nouveau, de 1631 à sa mort). De santé fragile, il exerça
sa patience dans ses infirmités. On lui
attribue miracles et prémonitions.
Il était
porté d'une charité si grande envers les infirmes et ceux qui étaient en
quelque nécessité, qu'il eut employé sa vie et incommodé sa santé pour leur
porter du soulagement, et était si compatissant aux besoins et nécessités des
affligés, qu'il en pleurait de compassion [243].
Nous disposons d’une seule mais solide étude
qui accompagnait l’édition de quelques lettres[244]. Elle
est l’œuvre de Raoul de Sceaux, le grand connaisseur de la vie franciscaine à
l’époque de Martial [245] :
S'il est aujourd'hui
possible de projeter quelque lumière sur cette existence volontairement
effacée, nous le devons à l'empressement du P. Sylvestre de Paris, l'Ancien,
qui, chargé, à titre d'archiviste de la Province de Paris, de tenir à jour le
nécrologe, a consacré à la mémoire du P. Martial d'Etampes plusieurs pages
pleines d'intérêt [ms. du Titre,
pages 36, 71 sv.], et inséré quelques lettres qui lui furent remises après la
mort de celui-ci. [...]
Jean Raclardy naquit à
Etampes le 22 juillet 1575, et ses parents François Raclardy et Michelle
Benoist, petits artisans mais excellents catholiques, firent baptiser leur
enfant le jour même à l'église Notre-Dame. Dès l'âge de six ans, celui-ci
déclarait vouloir être religieux dans l'Ordre de saint François, « et comme on
luy eu dit que ses religieux ne manioient et n'avoient point d'argent, il n'en
voulut plus avoir ny manier que pour avoir des livres, se portant a vouloir
étudier et s’adonnant a la lecture de livres de dévotion[246]». Chaque jour son père assistait à la messe célébrée de
grand matin « pour la commodité des artisans et manouvriers ». L'enfant
se levait à temps pour l'y accompagner, « et mesme il prit aussi la
coutume d'entendre tous les jours matines, et pour quelque mauvais temps qu’il
eut faict, on ne le pouvoit destourner ny retarder dy aller ».
Attrait de la prière,
attrait de la mortification, telles sont les deux caractéristiques de la
jeunesse du futur P. Martial. Il saura y répondre durant toute sa vie. On
l'estimait et on l'aimait ; bien plus, certains amis de sa famille avaient
confiance dans l'efficacité de ses prières. Des voisins venaient-ils chercher
des herbes dans le jardin des Raclardy pour quelque malade ? Ils désiraient que
ce fût l'enfant qui les leur donnât, et lui, agissant tout simplement, disait :
“Allez, allez, je prie Dieu pour qu'il en garisse », et la guérison,
effectivement, ne tardait pas. A vingt-deux ans il entra au couvent des Capucins d'Orléans, le 20 juillet
1597, et y reçut l'habit des mains du P. Benoît de Canfield, maître des
novices, que remplaça au cours de l'année, le P. Honoré de Paris. C'est dire
l'excellente formation que reçut le P. Martial, qui devait un jour lui succéder
dans cette charge.
Jeune prêtre, il sembla
déjà favorisé de grâces mystiques. « Il étoit souvent attaqué de grandes
tendresses de coeur... Un jour de Noël étant à l'autel, il en fut si vivement
attaqué, commençant le Gloria in exelsis,
qu'il fut contraint d'en sortir, ne pouvant continuer la messe et fallut prier un autre prestre d'aller dire cette messe,
et cette tendresse de cœur, ou sentiment de dévotion fut de longue durée, et
quasi de quatre heures sans le quitter pour pouvoir dire la saincte messe.
Depuis, il obtint de Dieu de nestre plus travaillé de tels sentiments a lautel
quand il y auroit des séculiers a l'esglise[247] » . Ces phénomènes
ne l'empêchèrent cependant pas d'exercer un certain ministère, prêchant
partout la paix et la charité. Dieu bénissait son apostolat. Le fait suivant
en est une preuve. A Paris, deux voisins s'étaient voué une haine réciproque,
et malgré les efforts des Capucins, nulle réconciliation ne semblait possible.
Le P. Martial, qui résidait alors au couvent parisien de l'Annonciation, au
faubourg Saint-Jacques, fut envoyé vers l'un d'eux, très malade, par le P.
Henri de La Grange Palaiseau, alors gardien du couvent[248]. Il s'y rendit et ne lui eut pas sitôt parlé, que
celui-ci se sentit transformé, « et mesme ressentit de si grandes douleurs en
son corps, et mesme des peines en son esprit, et tout cela incita le malade de
dire avec un grand ressentiment au P. Martial quil supplioit de prier Dieu pour
luy, et quil feroit tout ce quil desiroit pour se reconcilier ». Le Père revint
au couvent « ou il fit oraison pour luy, et sur le soir, retourna voir ledit
malade, et le réconcilia de telle sorte avec son ennemy, quils se firent
protestation d'estre a lavenir aussi bons et plus grands amis qu'auparavant[249] ».
Maître des novices au
couvent de Meudon en 1615[250], puis en 1617 en celui de Troyes, il exerça encore la
même charge au couvent d'Amiens en 1619[251]. L'enseignement départi à ses novices, nous le
découvrons dans ses oeuvres, et principalement dans le Traicté facile pour apprendre a faire oraison mentale, et surtout
l'Exercice des trois clous amoureux et
douloureux pour imiter Jésus-Christ attaché sur la croix au Calvaire[252], ou encore l'Exercice
du silence intérieur. Toutefois, la formation de ses novices, si absorbante
soit-elle, ne lui fait pas négliger, nous l'avons vu, la visite des malades,
obtenant la conversion in extremis,
de certains, celle par exemple, de cet abbé auquel il adresse un écrit qui le
bouleverse, le fait rentrer en lui-même et le convertit[253]. Il dirige la conscience de ses confrères.
Un jour, il dit à un
capucin favorisé par Dieu de sentiments extraordinaires : “Disposés vous a bien
souffrir, car assurément, après que nostre Dieu vous aura esprouvé et purgé, il
vous donnera bien d'autres lumières plus excellentes, ce qui est arrivé tant
pour les souffrances que pour les lumières”. Nostre Père Martial scavoit bien
que nostre Dieu ne communique point des graces extraordinaires, quil ne fait
auparavant ou par après ressentir de grandes souffrances ». Lui-même souffrait
presque continuellement, par suite d'une santé défaillante, « et avec ses
douleurs, il ne se relachoit point de ses austérités, veilles et travaux, ny de
jour ni de nuict, et... prechoit a former et instruire ses novices, plus par
exemple que de parolles, quoy que fort assidu a leur faire de ferventes
exhortations, lesquelles on admiroit ses lumières et les connaissances
intérieures que nostre Dieu luy donnoit, qu'il a couchés par escrit en cet
admirable livre des trois clous»[254].
On lui attribuait
certaines guérisons soudaines et humainement inexplicables, mais sa vie était
surtout digne d'admiration. Confesseur des Capucines de Paris de 1628 à 1631,
puis de celles d'Amiens de 1631 à sa mort[255], il se révéla un grand maître de la vie spirituelle. A
la demande du P. Sylvestre de Paris les moniales d'Amiens, après la mort de
leur confesseur, ont insisté dans une lettre insérée au nécrologe, sur la
charité, l'esprit de sacrifice du P. Martial. Son zèle pour l'avancement
spirituel des âmes qui lui étaient confiées, lui rendait intolérables les
moindres défaillances. « Il étoit porté d'une charité si grande vers les
infirmes et ceux qui étoient en quelque nécessité, quil eut emploié sa vie, et
incomodé sa santé pour leur apporter du soulagement, et étoit si compatissant
aux besoins et nécessités des affligés, quil en pleuroit de compassion ». La
réforme de l'abbaye de Saint-Julien d'Amiens lui coûta mille peines, tant de
la part des moniales que des autorités ecclésiastiques. « Il y travailla avec
telle ferveur et assiduité, quil gagna doucement les plus rebelles, et les a
tellement portées au bien... que par après, celles la eurent plus de résolution
a y continuer et persévérer. Il ny a que Dieu et luy qui scache ce qu'il a
souffert a établir cette réforme, et scache les actes d'humiliation et de
patience quil a pratiqués a gagner ces religieuses, lesquelles le
meprisoient... Et estant proche de mourir, lesdittes religieuses luy envoièrent
demander pardon de tout ce quil avoit souffert a leur occasion »[256].
Sa vie, tant à Paris,
qu'à Amiens, était rude. Après les matines il ne reprenait que rarement son
repos. C'est durant ces veilles qu'il faisait son oraison ou rédigeait ses
conférences et ses écrits. Austère, il l'avait toujours été. A Amiens, sa
mortification n'échappa guère aux religieuses. « En hiver, venant de grand
matin du couvent de nos Pères Capucins, qui est asses esloigné de nostre
monastère, et que les chemins fussent couverts de neges et quil fit grand
froid, il montoit droit au confessionaire, sans sarrester a se chauffer, pour
voir si quelqu'une d'entre nous avoit besoin de son assistance ». Les Capucines,
qui n'ignoraient pas quelles étaient ses souffrances corporelles, admiraient sa
patience au milieu des maladies qui l'accablaient mais qui ne l'empêchaient pas
de vaquer à son ministère de confesseur. Celui-ci était chargé, et le P.
Martial l'avouait lui-même dans la lettre II adressée, le 4 décembre, à une
Capucine de Paris : confessions, préparation des conférences, sermon du
dimanche, direction des retraitants[257], visite des malades occupaient amplement ses journées.
Malgré ses fatigues et ses infirmités, il demeurait humble aux yeux des
hommes, doux et patient, s'estimant le plus imparfait de ses novices[258].
Au cours du mois de juin
1635, le P. Martial d'Etampes sentit nettement ses forces décliner. Le 16 du
même mois, alors qu'il était allé, suivant son habitude, faire des conférences
spirituelles à trois communautés religieuses d'Amiens, il se sentit très mal.
Réunissant toutes ses forces, il parvint à célébrer encore la messe
conventuelle chez les Capucines, puis rentra au couvent assez éloigné de là, où
il arriva exténué. Le P. Aimé de Beauvais, son ancien novice et alors son
gardien. le trouva fort mal. « C'est maintenant, mon Père, lui dit-il, qu'il
faut avoir le coeur à Dieu ». Le malade répondit seulement : “Oui, à Dieu, à
Dieu, à Dieu ». On se hâta de lui donner les sacrements. Or, « le lundi à
l'heure des matines, un Frère le visitant pour luy rendre quelque service, luy
trouvant les pieds tout froids », il l'appela. Le mourant lui répondit « que
son esprit était en grande jubilation, proférant des paroles entrecoupées...
que le religieux ne pouvoit discerner ». Sur les quatre heures du matin « un
peu devant le lever du soleil », le P. Martial s'éteignit. On était au 19 juin
1635, jour anniversaire de sa profession.
Quand la nouvelle de la
mort arriva au monastère des Capucines, celles-ci, par l'intermédiaire de leur
syndic, tentèrent d'obtenir que la dépouille mortelle de leur confesseur fût
inhumée dans leur église, mais le P. Gardien du couvent d'Amiens s'y opposa
formellement. On se contenta de leur remettre le coeur du défunt, qui, placé
dans un vase de plomb, fut enterré devant l'autel principal de l'église. Le P.
Aimé accorda encore aux moniales la faveur de vénérer le corps de leur père
spirituel, et « toutes vinrent baiser les pieds... avec beaucoup de larmes et
de sanglots ». A trois heures de l'après-midi, on plaça la dépouille du P.
Martial dans le choeur des religieuses, pendant que celles-ci psalmodiaient
l'office des morts. Puis, les Capucins « vinrent processionnellement du couvent
au nombre de quarante-deux », assister à l'absoute et emmener le défunt, afin
de l'inhumer dans leur église. Ce fut un transfert triomphal. Le corps était
porté par six religieux, entourés de six autres portant un flambeau, et suivis
du reste de la communauté, ainsi que d'une foule telle « qu'on n'eut pas pensé,
quil y eut tant de peuple dans la ville ». Elle remplissait l'église à tel point,
que le cortège put difficilement y pénétrer. Il fut d'ailleurs impossible
d'arrêter la dévotion populaire. On coupa l'habit du défunt, ses cheveux et sa
barbe, aussi le P. Gardien donna-t-il l'ordre de couvrir le corps. « Les
tréteaux sur lesquels il étoit furent rompus, ...on l'emporta dans la chapelle
de saint Antoine de Pade ou il devoit estre enterré »[259].
La mémoire du P. Martial
d'Etampes demeura en bénédiction, non seulement à Amiens, mais dans toute la
Province de Paris. Peu de temps après le décès, un religieux écrivait au P.
Sylvestre, rédacteur du nécrologe : « Je l'ay recogneu grand observateur de la
régularité, ...fort fervent a se mortifier, tant en ses paroles qu'en ses
gestes, grandement austère en son vivre et en son dormir. ...grand homme
d'oraison et de pratique spirituelle, comme il a bien fait paroistre, tant en
ses leçons particulières qu'en ses exhortations... comme aussi ès livres et
escripts... réduisant toute sa doctrine... en pratique par imitation des
exemples de la vie de Nostre Seigneur, jusques a mourir en croix avec luy » [260].
Son enseignement est à la fois humain et élevé.
Tous sont appelés. Chaque acte d’une méthode d’oraison est déjà une oraison,
aussi devons-nous y entrer « comme à yeux clos, car Dieu n’a pas besoin de
nos règles pour nous donner ses grâces et lumières [261] ». Il parle des « secrets sentiers de Son
divin amour », en référence à Constantin de Barbanson[262].
Il s’agit de « plonger en Dieu comme des
poissons dans l'eau ». C’est un acte de la volonté, au travers des images.
Il demande simplement quelques paroles amoureuses, « sans plus d'autres
inventions pour aimer que l'amour même, car rien n'est plus propre à produire
un feu qu'un autre feu ». Cela suffit car « le doux, simple et
amoureux souvenir de Dieu contient éminemment tous les autres actes que l'on
pourrait produire, comme de dresser son intention. » Selon la tradition de
Benoît de Canfield : « Acquiescez à Sa volonté pour ne ressentir plus
qu'un seul vouloir. » Car « Dieu est toujours présent, paix et repos
au centre de soi-même », sans attribut particulier pour Celui qui
s’annonce par : Je suis qui suis. La
patience est requise car, « fontaine de bonté, il ne peut opérer que le
bien dans le mal qu'Il permet de nous arriver. » On atteindra finalement
un état où « l'on ne reconnaîtra plus que Dieu en nous, par la grâce
de son opération », tandis que « nous ne verrons plus que Dieu en
toutes choses. »
On trouve l’écho de son exigeante tendresse
dans des lettres :
C'est le propre des bonnes âmes, plus elles
approchent du soleil, de se perdre de vue et de s'anéantir tellement qu'elles
ne voient pas seulement leur ombre, car elles n'en ont point du tout tant elles
sont dans l'anéantissement et bas estime d'elles-mêmes [...] Interrogez votre
pauvre cœur pour savoir ce qu'il désire, et quand vous trouverez que ce n'est
pas Dieu ou ce qui vous peut aider à vous élever à lui, recourez-y promptement,
et vous remettez en Dieu seul. Cette remise de votre esprit en Dieu souvent
pratiquée vous apportera un grand profit, et abondance de fruits, et s'ils
n'ont été si grands depuis mon départ, ce n'est pas faute que je n'ai prié Dieu
pour vous, et si vous ne vous avancez, c'est que mes prières ne sont exaucées
pour n'être assez ferventes, priez qu'elles le soient [...] Frère Martial,
capucin inutile, et en parfaite santé grâce à Dieu [263].
Le Traité très facile pour apprendre à faire
l’oraison mentale commence par rectifier certaines représentations :
La dévotion n'est pas un sentiment comme
plusieurs se persuadent, mais c'est un acte de la volonté par lequel on se
porte promptement au service de Dieu[264].
Le ministère de Martial lui permet de donner
quelques conseils pour passer de la méditation au « silence de
l’esprit » qui est la marque de l’entrée dans l’oraison dite passive
:
Il faut passer au travers des images, objets,
distractions, et diverses pensées qui se présenteront à notre pauvre esprit
pour détourner notre vue de Dieu, et demeurer fixes en ce simple regard tant
qu'il nous sera possible, sans pourtant nous forcer, ni violenter la tête ni
l'estomac ; et pour pratiquer ceci plus facilement, il faut jeter les yeux de
l'esprit sur la grandeur de Dieu, sur sa majesté, sur sa bonté, puissance,
sagesse, et autres perfections ; mais particulièrement sur son amour, duquel Il
s'aime Lui-même, nous en réjouissant et L'en congratulant, en comprenant telles
perfections seulement en bloc, et sans aucune spéculation ou distinction, les
admirant et contemplant simplement au plus intérieur de notre âme ; puis en un
instant il faut retomber sur notre néant au plus intime de notre âme. Ce regard
doit être accompagné d'une grande révérence, qui causera une douceur en notre
intérieur et un silence en notre esprit, dans lequel nous devons demeurer tant
qu'il durera[265] .
Il conseille un « acte de foi » qui
consiste à « plonger » en Dieu :
Quand nous voyons donc la complaisance, le
chagrin ou le dégoût survenir, soit en l'opération intime, soit en l'oraison,
qui est son propre lieu, ou parmi les hantises et actions du prochain, sans que
nous nous amusions à combattre tels fantômes, il faut, par un acte de foi,
croire fermement que toutes ces tentations, distractions, dégoûts, inquiétudes,
efforts, perturbations, et bref tout ce que les démons nous peuvent susciter,
ne sont pas capables de faire que Dieu nous soit moins présent ni qu'il soit
moins digne d'être notre unique objet, ni empêcher que nous ne prenions en Lui
en ce temps-là même notre très parfait contentement ; et si les
distractions nous ont possédé quelque temps, en telle sorte que durant leur
violence nous n'ayons eu le loisir de recourir à l'anéantissement actif, comme
il arrive souvent en l'oraison et en d'autres rencontres, nous nous devons au
moins pour lors abîmer, plonger et jeter en Dieu comme des poissons dans l'eau,
sitôt que nous nous apercevons du péril auquel nous sommes. C'est pourquoi il
faut toujours nous tenir sur le bord du
lac…[266]
Il recourt à la comparaison traditionnelle
illustrant le dur chemin de transformation, qui sera reprise entre autres par
madame Guyon :
…et qu'il faut que nous nous considérions comme
le blé qui sert tant à l'entretien et à la nourriture des hommes, et qui ne
peut être bon à manger s'il n'a pas passé par beaucoup de métiers, parmi
lesquels il semble qu'il doive être plutôt consommé et anéanti, que pouvoir
servir à aucun usage ; car le jetant premièrement en terre, qui ne dirait qu'on
le veut perdre en le faisant pourrir ? Le mettant puis [188] après sous un
fléau, l'écrasant entre deux meules, le jetant dans un four embrasé, qui ne
dirait qu'il est entièrement perdu ? Et cependant c'est pour lors qu'il est
plus propre pour nos usages [267].
L’in-action
ou action divine en l’âme assure une nouvelle naissance dans le silence de
toutes nos puissances :
C'est là pareillement l'exercice des âmes
avancées, qui sont tirés de Dieu par un mouvement particulier, ou par je ne
sais quelle impuissance de ne pouvoir faire autrement, ce qui arrive par un
délaissement intérieur qui les rend incapables d'une plus grande et plus
actuelle occupation d'esprit, ou par une disposition corporelle qui leur donne
le même empêchement ; et c'est l'exercice de la seule chose nécessaire que
Notre Seigneur recommandait tant à Marthe, et dont il louait si hautement
Marie, qui écoutait dans le plus intime et le plus [311] profond de son cœur
avec un profond silence ces divines paroles, au pied de lesquelles étaient
prosternés. Ainsi les âmes séraphiques n'ayant qu'une pensée, qu'une volonté et
une action en l'objet de Dieu seul, si simplement, si nuement, si paisiblement
écouté, elles semblent plutôt souffrir la suave inaction de Dieu qu'agir
d'elles-mêmes […] Ce saint exercice nous a été enseigné de Jésus naissant aussi
bien que de Jésus prêchant Marthe et Marie : naissant, parce qu'il naquit au
temps de la minuit, que toutes choses étaient en un très profond silence, comme
dit le Sage, afin que cette sienne seconde naissance temporelle répondit à
l'éternelle, qui est grandement silencieuse ; que la troisième naissance qu'il
prétend faire en nos âmes, fût en quelque façon semblable aux deux susdites,
par la pratique d'un silence universel de toutes nos puissances, en l'objet de
quoi que ce soit, excepté de Dieu : car autrement comme Dieu ne se manifesta
pas à Élie dans le tourbillon ni dans la commotion, ni dans le feu, mais dans
un doux [314] respir d'un très agréable zéphir…[268]
La garde du cœur est permanente, sans souci
d’accéder à quelque attribut distinct :
Une âme séraphique, selon cet exercice, depuis le
lever du matin jusqu'au coucher du soir, ne fera donc autre chose
intérieurement, à quelque action qu'elle vaque, soit profane ou sainte, que de
se recueillir toute en la simple vue de Dieu seul ; à chaque [321] fois qu'elle
y retourne, si elle s'aperçoit en sortir par quelques distractions, elle y
rentre aussi paisiblement et confidemment, comme si elle n'en eût jamais sorti,
[…][327] Se portant donc ainsi avec les ailes d'un souvenir simple, et d'un
amour pur vers Dieu leur unique objet, comme si elles n'avaient que cela à
faire et à voir, elles y découvrent tout ce qui se passe et s'élève de
tumultueux en elles-mêmes, pour le calmer aussitôt, ni plus ni moins qu'en
voyant dans un miroir les tâches et les difformités de leur visage […] Cette
voie de l'âme fait un bruit silencieux comme le murmure confus des eaux et le
son de Dieu sublime, parce que tout ce qu'elle voit par pensée et qu'elle
reçoit de l'amour de Dieu (qui sont les deux ailes qui l'élèvent) n'est rien de
distinct par autre attribut particulier ; ainsi Dieu parlant de soi-même à
Moïse, ne lui dit-il pas : « Je suis qui suis », sans dire quel qu'il était.
C'est aussi le même langage de l'Epouse parlant de son Époux : « Mon Bien-aimé
est à moi et moi à lui », sans spécifier quel est le Bien-aimé, ni quelle
est la Bien-aimée, pour donner à
entendre qu'il est tout son bien, toute sorte
[330] de perfections…[269].
Les
trois clous sont
« conformité, uniformité, et déiformité [270] »,
non quelque dévotion imaginative comme pouvait le faire croire le titre de
l’œuvre dont nous indiquons dans la note bibliographique l’origine fortuite,
mais une expérience bien concrète d’une transformation vécue :
[195] Nous
expérimenterons en nous-mêmes de si grands changements intérieurs et extérieurs,
que nous ne les croirions pas, si le nous ne les voyons de nos propres yeux,
mais par des effets quasi inconcevables de la sainte opération de l'Esprit de
Dieu en nous, comme de paix sans plus d'inquiétudes…
On retrouve la fonte de la volonté en Dieu,
conformité qui donne la paix si recherchée :
Notre volonté étant fondue par le feu du divin
amour, elle s'écoulera tout en Dieu, pour n'avoir plus et ne ressentir plus
qu'un seul vouloir, semblable à celui de Dieu et par ce moyen plus divin ; que
tous nos désirs et souhaits seront accomplis, d'où nécessairement s'ensuivra la
paix ; car le plus grand ennemi d'icelle, qui est notre propre volonté, étant
surmonté, et lui ayant fait jeter les armes par terre, toutes les guerres
viendront à cesser, tant les inquiétudes d'esprit que les perturbations de
cœur, causées [214] par les dérèglements de la propre volonté en soi...
Renoncez aussi à tous les choix et élections de
vos raisons humaines et propre jugement,
encore que très bonnes et très saintes, qui ne font que tyranniser votre
pauvre cœur et le désunir de Dieu : c'est pourquoi anéantissez toutes les vues
et lumières de votre esprit, encore que très justes et raisonnables, qui vous
troublent et inquiètent, et divisent votre cœur de l'unité, pour vous rendre en
tout [225] uniformes par la lumière de la foi, afin de dissiper toutes les
multiplicités et de vous faire reposer non plus en votre plaisir, mais
seulement en celui de Dieu en l'état où vous êtes
Puis l’abandon conduit à « voir toutes
choses en Dieu » en nous déiformant :
...
Ne faisant quasi plus rien de nous-mêmes, comme si nous étions [253] dans l'impuissance, nous
devons voir Dieu en toutes choses, ou plutôt toutes choses en Dieu […] Cette
fidèle pratique nous rendra toujours déiformes, c'est-à-dire qu'elle
transformera nos actions humaines en divines…
Ici notre conversion doit [317] être ferme, notre
récollection stable, notre introversion continuelle, notre paix très grande, et
notre tranquillité très simple pour ce que nous commençons à entrer dans la
région déiforme, sur le haut de la montagne de l'Esprit, au lieu du calvaire,
d'où elle ne doit plus rien respirer que l'air du Paradis , et aspirer, et soupirer de vivre
dans la pureté de l'Esprit, en paix et silence, au-dessus de tous les troubles
et inquiétudes de la nature, et là aimer Dieu sans moyen.
Il affirme nettement la possibilité d’une union
divine en utilisant subtilement l’image classique du miroir :
L'union est toute spirituelle [...] lui fait
trouver Dieu partout, même dans les plus grandes souffrances : avec l'épouse,
elle en jouit comme d'un beau lys entre les ronces des tribulations,
C'est la pratique de la déiformité, où Dieu par
l'abondance de ses grâces, dissipe tous les empêchements et anéantit tous les
milieux et entre-deux de l'union de notre esprit pour nous unir à Lui : car par
cette pratique, ne voulant rien, ne désirant rien, ayant tout quitté, n'ayant
plus nulle propriété, notre âme sera comme un très beau miroir, dans laquelle
se pourra former l'image des vertus de Jésus-Christ crucifié, et surtout de la
charité. Or prenez garde que pour former l'image dans le miroir, il doit être
éloigné de l'objet pour la représenter au vrai, et voilà ce que l'âme fidèle
fait par l'anéantissement sous les pieds de toutes les créatures ; et
c'est en ce temps que ce grand [465] Dieu par un amour de bienveillance, forme
en cette âme l'image de sa toute-puissance, de sa bonté et de son amour...
L’œuvre se termine par quelques conseils pratiques et par un encouragement :
[626]...
Servez-vous des vertus et jamais ne servez les vertus...
Chaque degré est divisé en quatre articles, […]
Le quatrième article est l'opération de Dieu ; et c'est lors qu'il vous donne
l'assurance, par l'expérience de sa proximité, et qu'il vous regarde ; car ce
regard amoureux sur vous, dissipent par un instant tout le mal [642] qui est en
vous, pour vous remplir de tout bien...[271]
Les sources principales d’informations sur
Martial consistent en un article et en recensions dans le Dictionnaire de Spiritualité. Nous avons cité l’article d’intérêt
majeur paru dans les Etudes franciscaines,
qui utilise au mieux le nécrologe des capucins de la province de Paris ;
d’autres sources figurent dans les notes de cet article (également citées pour
cette raison). Ces références sont :
DS 10 col. 675 à 677 (art. « Martial
d’Etampes » par W.-C. van Dijk) - DS
5 col. 1375 (un paragraphe dans l’art. « Spiritualité franciscaine »
où Optat de Veghel lui attribue « l’essence de la spiritualité mystique de
son époque ».)
P. Raoul de Sceaux, “Lettres inédites du P.
Martial d'Etampes”, Etudes franciscaines,
XIV, n°32, juin 1964, p. 89-102 (il comporte la biographie citée précédemment,
suivie de lettres extraites du nécrologe).
Nécrologe [des capucins de la province de Paris], ms. « d’Hautefeuille »,
château du Titre (nous avons consulté son microfilm 76 aux Arch. des Capucins
de Paris).
Les sources sûres éditées au XVIIe
siècle sont au nombre de deux (mais selon van Dijk, on a également imprimé
des ouvrages sous son nom et malgré lui). La première source, dont le niveau
d’intérêt est variable, est cependant la seule qui a fait l’objet d’éditions
successives sans changement substantiel (à la différence de ce qui se produira
chez son disciple Jean-François de Reims dont l’œuvre atteindra quatre fois son
volume primitif dans des éditions successives tout en gardant le même
titre !) : le Traité très facile…
vise en effet à une distribution plus large que l’Exercice des trois Clous… puisque celui-ci était destiné au cercle des religieuses
capucines d’Amiens, les « filles de la Passion », dont il fut le
confesseur les quatre dernières années de sa vie (le titre ne doit donc
rien au dolorisme du siècle).
Traité
très facile pour apprendre à faire l’oraison mentale, divisé en trois parties
principales... Par le révérend
père Martial d'Etampes, prêtre capucin et maître des novices. Saint-Omer, 1630[272] ;
Paris, Thierry, 1635 ; Paris, Fremiot, 1639[273] [cette
édition n’est pas citée par van Dijk] ; Paris, Coignard, 1671, 1682, 1722[274] [toutes ces éditions ne diffèrent que par le
découpage d’un même texte ; les
deux dernières éditions sont suivies d’une Vie].
Le Traité très facile fut rapidement
complété par un Exercice du silence
qui tranche par son grand intérêt (nous le reproduirons suivant les éditions de
1639 et 1722).
L'exercice
des trois Clous amoureux et douloureux, pour imiter Jésus-Christ, attaché sur
la croix au Calvaire, et pour nous unir à luy, Paris, Jean Camusat, 1635[275].
S’ajoutent quelques lettres livrées dans le Nécrologe qui furent éditées dans
l’article des Etudes franciscaines.
Nous avons retenu ici deux textes[276] majeurs en les reproduisant
intégralement : le bref Exercice du
silence suivi de l’Exercice des trois
clous. La typographie des éditions est fort libre : les sous-titres
des œuvres commencent souvent par des
majuscules pour continuer en minuscules au moment même où ils approchent plus
précisément du contenu ; parfois même plusieurs petits paragraphes
successifs séparent les membres d’une même phrase… Aussi avons-nous uniformisé
tout sous-titre en un seul paragraphe et converti ses majuscules en
minuscules. La ponctuation est revue.
Trois niveaux de sous-titres sont utilisés. Nous introduisons un corps de caractère
réduit pour quelques passages jugés moins prégnants (Extrait de privilège, début de
l’Exercice des trois clous),
suggérant ainsi de les oublier.
Le style de l’Exercice du silence a été revu et policé par des retouches de
formes très nombreuses (et par quelques omissions), ce qui rend sa lecture plus
facile, s’adressant à un public plus large (quoique religieux), mais s’éloigne
souvent du jet spontané destiné aux religieuses capucines. Nous avons préféré
éditer les deux formes courtes de ce bijou[277]. On
lira le texte du premier jet « imparfait », parfois obscur mais
savoureux et plus proche de l’expérience mystique immédiate et concrète, de l’édition
de 1639 (Martial meurt en 1635), puis le texte repris sous une forme
littérairement plus achevée, aisé à lire et découpé en chapitres, de la dernière
édition de 1722.
Dominique
Tronc P.U.F. | Dix-septième siècle 2003/1 - n° 218 pages 95 à 116 ISSN 0012-4273
Article en ligne: http://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2003-1-page-95.htm
Madame Guyon revient à Paris en 1686, âgée de trente-huit ans. Veuve depuis dix ans, restée indépendante vis-à-vis de toute structure religieuse, elle affirme et exerce une autorité spirituelle. Celle-ci lui attache des disciples dont le plus illustre est Fénelon, ce qui lui attire rapidement de redoutables épreuves : elle les surmontera mais demeurera suspecte. Les circonstances décrites dans sa Vie et surtout dans sa Correspondance active et passive[278] doivent être éclairées par une approche historique. Respecter ce dont elle témoigne d’intime dans ses écrits conduit à préciser les influences reçues qui ne sont pas seulement d’origine scripturaire, mais transmises directement de personne à personne. La lecture des sources découvre alors la grandeur, souvent abrupte, d’une filiation mystique reconnue mais peu étudiée[279].
Celle-ci commence avec le franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), s’illustre par la figure laïque de Jean de Bernières (1602-1659), s’étend au cercle de l’Ermitage dont fait partie le discret mais important confesseur Jacques Bertot (1620-1681). Le rôle de ce dernier déborde les clôtures religieuses et s’avère déterminant auprès de la jeune Jeanne-Marie Guyon (1648-1717). Elle assumera à son tour la fonction de ses prédécesseurs dans des circonstances devenues difficiles et donc d’une façon cachée.
Les quelques noms qui viennent d’être cités n’épuisent pas les richesses d’un réseau dont les figures couvrent le siècle (et au-delà). Les effets de la condamnation du « quiétisme » (1687) puis des Maximes des saints de Fénelon (1699), ainsi que leurs conséquences - absence de toute structure religieuse favorable, méfiance de laïcs par ailleurs sensibles à l’éloquence de Bossuet – ne sont pas encore totalement effacés. Bremond prévoyait un dernier volume de son grand œuvre consacré à l’histoire de la querelle du Quiétisme[280] ; Cognet avait l’espoir de rédiger une monographie sur Madame Guyon[281]. L’un et l’autre ont disparu trop tôt. Nous proposons ici un bref aperçu d’une école mystique qui attend son historien pour la replacer au centre de la vie spirituelle du siècle. Nous présentons successivement quatre figures liées par filiation en les situant au sein d’un « réseau » d’amis. Quelques citations donnent la saveur du vaste corpus de textes de nature expérimentale qui restent à éditer et à comprendre.
La première communauté du Tiers Ordre Régulier franciscain aurait été reconnue par le Pape en 1401 et se propage jusqu’à Gênes où ils ont en charge l’hôpital[282] ; Catherine de Gênes (1447-1510), dont l’influence sera très grande chez Jacques Bertot et Madame Guyon, a été une tertiaire franciscaine. De l’Italie arrivent deux membres du Tiers Ordre Régulier, Vincent de Paris et son compagnon Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne ce récit des tribulations de nos deux ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils voulaient vivre cachés dans la forêt :
Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller, et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en eut avis secrètement par une Demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avait mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément… [283]
Vincent établit le monastère de Picpus entre le Faubourg Saint Antoine et le château du bois de Vincennes ; la congrégation se développe et une bulle de 1603 ordonne qu’un Chapitre provincial soit tenu tous les deux ou trois ans. Le premier Chapitre a lieu en 1604.
Apparaît la figure du père Chrysostome de Saint Lô (1594-1646) dont la vocation est suscitée par Antoine le Clerc sieur de la Forest (1563-1628), un laïc parisien cultivé, consulté par de nombreux spirituels. Chrysostome est élu Provincial de France en 1634, puis, lorsque celle-ci est divisée en deux, prenant les noms de saint François et de saint Yves, il devient en 1640 Provincial de cette dernière, correspondant à la Normandie-Bretagne[284]. Actif voyageur, mort âgé de cinquante-deux ans, il a cependant eu le temps de rédiger des opuscules[285].
Les Pensées d’Eternité d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu nous touchent par la rectitude et la grandeur convenant bien à une « ouverture spirituelle » pour une future école de vie intérieure. Ces textes évoquent les grandes peurs que l’on attribue parfois au Moyen Age mais possèdent aussi un côté biographique nouveau. Jean-Chrysostome résume ainsi très sobrement la durée d’une vie spirituelle sous la forme émouvante d’une liste :
I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection par les vues pensées de l’Eternité. Il était de maison et façonné aux armes. Voici que environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot d’Eternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose, qu’il tomba par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit, sans dire son secret. […] III. Ensuite il fut tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ huit ans […] IV. Après cet état il demeura trois autres années dans une croyance comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si extrême, qu’il s’en évanouissait. […] V. Ensuite de cet état, il demeura un an durant fort libre de toutes peines [...]VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la brièveté de la vie [...] VII. Ensuite [...] il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu l’aimait de toute Eternité…[286]
Ce guerrier plongé dans le monde pénètre tout à coup le sens profond du mot « éternité ». Une existence résumée en quelques points donne une impression d’élan absolu associée à la brièveté de notre condition. L’inspiration qui animera toute les membres de cette école est posée de façon saisissante : des expériences mystiques intenses, qui peuvent faire tomber à terre, sont suivies d’années d’épreuves. L’amour de Dieu pour sa créature est premier. La vie spirituelle est dynamique et couvre la durée d’une vie. Le chemin suivi est classique : initiative divine brusque et inattendue qui change la vie, très longue purification, victoire définitive de l’Amour.
Le traité de La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul balaye le chemin sans compromis : il faut laisser la place et toute la place au divin qui alors anime la créature : « Dieu opère tellement en cette âme, qu’il semble que ce soit plutôt Lui qui produise cet amour [...] l’âme demeure souvent comme liée et garrotée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mûe seulement[287]. » C’est la passiveté mystique au terme d’un long cheminement de « désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu[288]. »
Jean-Chrysostome anime un cercle mystique auquel appartiennent Jean de Bernières et Catherine de Bar, la mère du Saint-Sacrement (1614-1698) :
...l’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis [...] courir avec ferveur [...] La première est feu M. de Bernières de Caen [...] le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce [...] Ce sentiment d’un directeur [...] adressé à un disciple [...] en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. […] Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur [...] pour y voir la R. Mère du Saint-Sacrement, maintenant supérieure générale des Religieuses bénédictines du Saint-Sacrement. Elle était l’une des filles spirituelles du bon père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie. […] [il] mourut le 26 mars 1646 âgé de 52 ans [...] L’on remarqua que la plupart des religieux du couvent de Nazareth où il mourut, fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher[289].
Jean de Bernières témoigne directement de la direction de celui qu’il considère comme son père spirituel :
[…] ce me serait grande consolation que [...] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père [...] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père [...] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu[290] ?
Jean de Bernières[291], né en 1602 d’un trésorier général de France, mène une vie laïque, sensible à l’amitié, insensible aux différences sociales, payant de sa personne lorsque maladie et misère sont en cause, désirant la pauvreté (mais capable de conseiller Mme de la Peltrie en procès avec sa famille et de gérer des ressources pour la fondation des missions du Canada), demeurant humain dans la peur de la mort (car il se souvient de l’agonie douloureuse de Jean-Chrysostome). La forme de ses écrits a été considérablement revue, ce dont se plaignaient déjà ses contemporains[292].
Bernières est ferme dans ses convictions :
Lorsqu’on attaque ses amis, il les défend avec énergie. Quand le grand archidiacre d’Evreux, Boudon, victime d’une sorte de conjuration, est menacé d’interdiction, Jean déclare à la cohorte ennemie que Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, « se trouverait heureux d’être calomnié et persécuté pour lui »[293].
De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc, grand seigneur qui passe des armes et des sciences à l’exercice de la charité[294], Bernières contribue à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires.
Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital [...] porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice [...] il lui faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de lui[295].
Il est aussi « le directeur des directeurs de conscience[296] » et parle avec humour d’un « hôpital » un peu particulier qui accueille des hôtes de passage :
Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des pauvres spirituels [...] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes[297].
Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison[298].
Il prend ici soin de privilégier les rapports personnels dans sa direction, ce qui évoque des lettres que Madame Guyon adressera bien plus tard de Blois à des dirigés[299]. Il est cependant bien conscient de n’être que l’intendant de Dieu :
Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion [...] Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par ordre de Dieu, et notre bon Père [Chrysostome] ne l’a pas fait bâtir par hasard ; la grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait[300].
Il est de fait au centre d’un large cercle : sur place M. de Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen ; Boudon deviendra l’archidiacre « persécuté » d’Evreux, écrivain abondant auquel nous devons de précieuses informations ; Lambert de la Motte, Mgr de Béryte, est un des premiers évêques de la Chine.
L’influence de ce cercle s’étend au Canada, dans des circonstances pour le moins inhabituelles: Mme de la Peltrie, veuve, aussi généreuse qu’originale, veut fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est présentée à M. de Bernières, « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté ». Ce dernier consulte son directeur :
Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô [...] Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage [...] du moins à se prêter au jeu [...] en faisant demander sa main. [...] La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « ...faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage »[301].
Notons l’intervention positive du Père Chrysostome, qui peut être sévère mais sans étroitesse d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui prend une pente assez comique quand Bernières est veillé à Paris par Mme de la Peltrie lors d’une maladie. Finalement le grand départ de Dieppe de la flotte de printemps en 1639 emporte Mme de la Peltrie ( ? -1671), fondatrice temporelle de la communauté ursuline du Québec, et surtout Marie de l’Incarnation (1599-1672) qui animera cette communauté :
Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes [...] mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Mme de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation[302].
De nombreux familiers de l’Ermitage suivront le même chemin : Ango de Maizerets, dont la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de Bernières, neveu de Jean, qui meurt à Québec en 1700 ; François de Montmorency-Laval (1623-1708), évêque de Québec ; M. de Mésy, duelliste raffiné converti, premier gouverneur de Québec ; Roberge, le fidèle valet de chambre et disciple, après la mort de son maître[303]. Bernières restera le correspondant préféré de Marie de l’Incarnation (avec le fils de cette dernière, dom Claude Martin), mais les longues lettres « de quinze ou seize pages » sont perdues.
Revenons en France : Catherine de Bar devenue Mère Mectilde du Saint-Sacrement, appréciée de Madame Guyon[304], fonde les bénédictines de l’Adoration perpétuelle du très Saint Sacrement à Paris ; elles iront en Lorraine et jusqu’en Pologne[305]. Le père Jean-Chrysostome est son confesseur. Elle se lie à Bernières et ils demeureront en correspondance. Elle passe environ un an au monastère de Montmartre et au moins trois années à Caen[306]. Son confesseur suivant, Epiphane Louys (1614-1682), mystique attachant, lorrain comme elle, s’est lié aussi avec Bernières.
Le laïc Jean de Bernières est influent à Paris par l’intermédiaire du jeune confesseur Jacques Bertot, son ami et surtout disciple, et il lui adresse quatorze lettres qui tranchent par leur ton et leur profondeur sur l’ensemble de sa correspondance[307]. Elles sont adressées à « l’ami intime », que nous pensons pouvoir identifier à Bertot grâce à quelques indices tels que « Je connais aussi que vous êtes encore utile et nécessaire aux B[énédictines] et à M[ontmartre][308] » :
…Dieu seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu, qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes de Dieu, moins il y a de choses à lui dire…[309]
Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, Il nous continuera les miséricordes pour nous établir dans Sa parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien[310].
Jacques Bertot naît à Caen le 29 juillet 1622, fils unique d’un marchand drapier de Caen[311]. L’essentiel de sa vie est résumé longtemps après sa mort dans l’Avertissement placé en tête des œuvres rassemblées par Madame Guyon sous le titre Le Directeur mistique:
Monsieur Bertot [...] natif de Coutances[312] [...] grand ami de [...] Jean de Bernières [...] s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses [... et] plusieurs personnes [...] engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre [...] Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris [sic], où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort [...au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. … [Il fut] enterré dans l’Eglise de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes [...] ont toujours conservé un si grand respect [...qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.
On peut distinguer deux périodes dans cette vie, autour de deux localisations géographiques successives, à Caen puis à Paris ; on se gardera toutefois d’attribuer une trop grande importance à ces localisations, compte tenu de voyages fréquents.
Pendant vingt ans, de 1655 à 1675, Jacques Bertot, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres ecclésiastiques normands[313], est prêtre séculier et directeur du monastère des ursulines de Caen :
(La même année 1655 biffé) Au même temps (add. marg.) […] nous perdîmes Monsieur Du Rocher de Bernay […] On procéda incessamment à l'élection d'un autre supérieur. Messieurs François de Laval, et Jacques Bertot furent présentés à l'évêque Monseigneur de Servien qui confirma supérieur Monsieur Bertot.[314]
Jourdaine de Bernières, sœur du vénéré Jean de Bernières, prestigieuse supérieure du couvent, lui vouait une confiance et une obéissance absolue, comme en témoignent les deux épisodes suivants :
Elle fut élue unanimement pour la dernière fois. Sa surprise la fit sortir du chœur et courir s'enfermer dans sa chambre pour empêcher sa confirmation et en appeler à l'évêque ; mais Monsieur Bertot, supérieur qui présidait à l'élection et M. Postel son assistant, allèrent la trouver et lui faire un commandement exprès de consentir à ce que le chapitre venait de faire. A ces mots, vaincue par son respect pour l’obéissance, elle ouvre la porte et se laisse conduire à l’église pour y renouveler son sacrifice…[315]
Il fit assembler les religieuses au chœur, et, en leur présence, blâma la conduite de leur supérieure à qui il fit une ferme réprimande avec des termes si humiliants que plusieurs des religieuses qui connaissaient son innocence en furent sensiblement touchées […] le jour même elle fut trouver le supérieur au parloir, non pas pour (se plaindre ou biffé) se justifier, mais pour lui parler des affaires de la maison comme à son ordinaire, dont il fut également surpris et édifié. Toutes choses bien éclaircies, il conçut une plus haute estime de la mère de saint Ursule [Jourdaine de Bernières] qu'il n'avait eu...[316]
Bertot est actif hors de cette charge de supérieur. Il est en relation avec la célèbre Marie des Vallées[317], influente sur saint Eudes, et l’apprécie :
Elle me disait que la Miséricorde [en note : c'est-à-dire l’amour-propre chargé des richesses spirituelles de la Miséricorde] allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargé de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler.[318].
Il est également lié à l’aventure commune de l’apostolat au Canada[319], illustrée par Marie de l’Incarnation. Son rayonnement va donc bien au-delà du monastère de Caen, ce dont témoignent plusieurs lettres[320] de Catherine de Bar (devenue la Mère fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, appréciée par Madame Guyon au monastère de la rue Cassette) :
- à Jean de Bernières lui-même[321], qui, dès juillet 1645, atteste du fruit des activités du jeune disciple et nous éclaire sur sa vigoureuse direction (une caractéristique propre à l’école) :
Monsieur. Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l'avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touché, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu'Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu'il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […] mais je dois vous donner avis qu'il s'est fort fatigué et qu'il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d'un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d'autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer.
Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélitées et combien j'ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l'un et l'autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […]
- à la Mère Benoite de la Passion prieure de Rambervillers, le 31 août 1659 :
Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps-là, la divine Providence m’y fît faire un voyage afin d’y venir avec vous [...] Il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal [...]s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le moi confidemment.
- à la Mère Dorothée (Heurelle), sous-prieure, le 8 août 1660 :
A Rambervilliers ce 8 août 1660. M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection [...] je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur.
Finalement, Bertot part de Caen pour Paris, en 1675[322] :
M. Bertot, après avoir été notre Supérieur, voulut se démettre de cette charge, ayant trouvé à Paris des occupations qui l'obligeaient à la résidence ; on fit élection de Monsieur de Launé Hué, (docteur de Sorbonne : ajout marg), pour remplir sa place (ajout interl : le 15 avril 1675.)
Dans la dernière partie de sa vie, Jacques Bertot est actif comme confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre, proche du pèlerinage à saint Denis[323]. Le rôle de la vénérable abbaye bénédictine, fondée en 1133, était central depuis sa réforme mouvementée qui eut lieu au début du siècle avec l’aide de Benoît de Canfield :
Les religieuses de plus en plus mécontentes des efforts de leur abbesse [...] deux fois essayèrent vainement de l’empoisonner ; une autre fois, elles décidèrent quelques-uns de « leurs amis » à l’assassiner, mais l’un d’eux recula devant ce crime et prévint Madame de Beauvilliers qui dès lors logea dans une chambre séparée, à porte double et ne mangea plus d’aucun plat qui ne fut préparé par une des deux sœurs converses sur lesquelles on pouvait compter [elle les avait amenées avec elle] […] L’évêque de Paris [...] rassembla les religieuses [...] ordonna tout d’abord le rétablissement de la clôture ; toutes se levèrent et s’emportèrent, à ce qu’il paraît, de la façon la plus scandaleuse. Le prélat se retira en promettant à Mme de Beauvilliers de la défendre et en réalité il ne fit rien. Mme de Beauvilliers, soutenue par son seul directeur, le P. Caufeld [sic] prit résolument son parti...[324]
Cela se passait juste avant 1600 : on ne sait pas s’il connaît la réformatrice, Madame de Beauvilliers[325], mais il lit certainement attentivement l’opuscule qu’elle compose pour ses religieuses, en suivant de très près Benoît de Canfield :
“...s’il est si plaisant et agréable d’entrer dans le secret de notre intime ami, qu’est-ce d’entrer dans le secret et le plus caché du cœur de Dieu ? Et c’est ce que fait, et à quoi arrive l’âme par l’exercice continuel de la conformité de sa volonté à celle de Dieu, car en faisant la volonté de Dieu, l’âme la connaît...” [326]
Il est surtout lié à Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise[327], abbesse qui lui succède en des temps moins troublés, de 1644 à 1669, avant de mourir en 1682 :
M[ada]me de Guise dirigea l’abbaye pendant vingt-cinq ans. Douée d’une haute intelligence, elle était en relation avec les beaux esprits et les femmes élégantes du temps : le docteur Valant, le médecin de M[ada]me de Sablé et de toute la société précieuse en même temps que de l’abbaye, nous a conservé plusieurs billets d’elle fort galamment tournés[328].
On note le choix de Bertot pour régler, vers 1673, une affaire compliquée où Jean Eudes, ami de Jean de Bernières, est attaqué par ses anciens confrères oratoriens qui tentent de le discréditer en ridiculisant son attachement à Marie des Vallées.
On entrevoit tout un réseau de relations transversales entre divers membres du groupe de l’Ermitage[329]. Madame de Guise a dû aider à la constitution du cercle dévôt[330] autour de Bertot, dont l’activité est attestée par la publication des deux volumes de ses Retraites sous l’impulsion de l’abbesse. Ces témoignages de son activité sont suivis, plus tardivement, de sa très intéressante mise au point sous le titre Conclusion aux retraites, également destinée à Madame de Guise[331]. Ce texte fondamental correspond probablement à celui qui est évoqué par Fénelon et expliqué par Orcibal. Ce dernier connaissait les deux volumes de Retraites, dont il fixe la date à 1662, alors que la Conclusion est publiée en 1684, soit peu après la disparition de Bertot[332].
Celui-ci se révèle en fait par une œuvre écrite assez abondante, remarquable par sa force et sa netteté en ce qui concerne l’expression du cheminement mystique, mais tombée dans l’oubli à la disparition des cercles guyoniens : l’anonymat (même si l’on évoque l’auteur en préface), l’extrême rareté des exemplaires, due à leur suppression des bibliothèques de communautés religieuses comme à leur dissémination européenne[333], la pauvreté ou l’étrangeté des titres expliquent cet oubli. Il est vrai que le style ne se soucie pas d’élégance, l’auteur visant à préciser l’expérience qu’il partage, quitte à tourner autour d’elle pour en souligner tous les aspects.
Le corpus de l’œuvre, tel que nous avons pu le reconstituer, comporte sept volumes publiés en trois fois sur 64 ans, donc à des dates très différentes : les volumes des Retraites en 1662, leur Conclusion en 1684, Le directeur Mistique en 1726. Un huitième volume qui s’intitulerait De la Contemplation resterait peut-être à découvrir[334].
De 1662, Diverses retraites…[335] et Continuation des retraites…[336] donnent en deux volumes, sous une pagination unique, sinon cohérente, des schémas de retraites probablement rassemblés par les soins d’auditeurs. De 1684, La conclusion des retraites…[337], troisième et dernier volume édité après la mort de Bertot, a été retrouvée à Chantilly[338]. Il s’agit d’un traité bref mais bien charpenté et très précis, couvrant avec grande autorité toute la voie mystique, dont nous ne connaissons pas d’équivalent contemporain. Les Torrents de Madame Guyon reprennent le fond de cet exposé sous une forme moins sévère, parfois lyrique.
A ces trois volumes s’ajoutent quatre volumes de textes et de lettres qui ont été rassemblés en hommage par sa disciple J.-M. Guyon et édités en 1726, quarante-cinq ans après la mort de Bertot, sous le titre : Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion…[339], par le cercle de P. Poiret peu après la mort de ce dernier. Il comporte douze traités, dont le style a pu être revu par Madame Guyon (vol. I), suivi de 221 lettres montrant les qualités de précision et l’autorité du directeur (vol. II à IV). Elles sont adressées à des correspondants non cités, dont en premier lieu Madame Guyon. A l’œuvre de Bertot celle-ci ajoute, nommément cités, une relation concernant Marie des Vallées et des lettres de Maur de l’Enfant-Jésus. L’ensemble se termine sur des lettres de Madame Guyon adressées à des disciples et non plus à Bertot. Cette édition très rare est suivie d’un choix en un volume également rare[340].
Il faut ajouter à ces œuvres publiées les lettres de Bertot reprises dans la correspondance de Madame Guyon[341] ainsi qu’une belle lettre[342] sous forme manuscrite, recopiée de la main de Dupuy, copiste de lettres de Madame Guyon, et datée du 22 mars 1677.
J. Bertot meurt prématurément à cinquante-neuf ans à Paris le 28 avril 1681[343]. Il n’a exprimé que de très rares confidences sur lui-même :
En vérité il [Notre Seigneur] me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de mettre la main à ma plume. Tout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée; il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un intrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime[344]. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose.[345]
L’oubli mystique n’empêche pas une activité intense. Enfin il livre ses affinités par quelques noms d’auteurs spirituels :
Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres [...] Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Taulère, le Chrétien Intérieur [de Bernières] et une infinité d'autres...[346] Le livre de la Volonté de Dieu [ou Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir[347].
Le rayonnement de Bertot, « conférencier très apprécié de l'aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert[348] », déborde sur un cercle laïc que l’on retrouvera autour de Madame Guyon :
Chevreuse dut-il à Fénelon la connaissance de Mme Guyon ? Bien qu'il paraisse l'admettre, Saint-Simon fournit un fort argument à la thèse contraire. Après avoir indiqué que les conférences de Bertot à Montmartre étaient suivies par Mme de Charost et par le duc de Noailles, il ajoute en effet : « MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentaient aussi cette école. Mme Guyon fit la connaissance de ces deux derniers par Fénelon [...] Ces deux ducs et leurs femmes depuis longtemps initiés aux rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon[349].
Saint-Simon, ami des ducs, mais ennemi de la dame qui les séduit d’une façon incompréhensible pour lui, souligne le 10 janvier 1694 les relations qui avaient lié Bertot et Madame Guyon, et la continuité que cette dernière assure :
Elle ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut [sic], qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école[350].
Le témoignage donné
en 1695 par un informateur de Madame de Maintenon confirme le rôle central qui
fut celui de Bertot dans les cercles laïcs constitués autour de Montmartre. Il
met en lumière son activité auprès des Nouvelles
Catholiques, auxquelles Madame Guyon et
Fénelon furent attachées. Le lecteur appréciera les insinuations sur les
jeunes dames tôt levées et le parfum d’enquête policière qui se dégage d’un
document par ailleurs fort bien documenté[351] :
[f° 2v°] Il y a plus de vingt ans que l'on voit [vit] à la tête de ce parti [le quiétisme], Mr Bertau [Bertot], directeur de feu Madame de Montmartre. […] Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait ; de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller à six heures du matin tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur, quelquefois l'intérieur par écrit courait la campagne. Mr B[ertot] faisait aussi des conférences de spiritualité à Paris dans la maison des Nouvelles Catholiques, et auxquelles plusieurs dames de qualité assistaient et admiraient ce qu'elle n'entendaient pas. […] Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou caché. […]
[f° 39v°] On pourra tirer des lumières de la sœur Garnier et de la sœur Ansquelin des Nouvelles Catholiques, si on les ménage adroitement, et qu'on ne les commette point. Elles peuvent parler sur Madame Guyon, sur la sœur Malin et sur Monsieur Bertot. Il se faisait chez elles des conférences de spiritualité auxquelles présidait Monsieur Bertot. […] Madame la duchesse d'Aumont et Madame la marquise de Villars pourront dire des nouvelles de la spiritualité du sieur Bertaut avec qui Madame Guyon avait une liaison si étroite qu'il disait que c'était sa fille aînée. […]
M. de Gaumont est un dirigé moins célèbre, « homme d’une pureté admirable[352] » selon Madame Guyon :
Marie Le Doux maîtresse d'école de la paroisse Saint-Sulpice assura en 1695 qu'elle était autrefois de la communauté des Quinze-Vingt qu'avait établie M. de Gaumont, prêtre, sous la conduite de M. Bertaut [Bertot]. Depuis il donna à ces filles le P. de La Combe pour supérieur et voulait que Mme Guyon fût supérieure[353].
En résumé, la vie de Monsieur Bertot, sans événements majeurs, mal connue - nous la décrivons ici pour la première fois - est celle d’un prêtre dévoué à la tâche de direction spirituelle, devenant le lien essentiel entre le groupe normand formé autour de l’Ermitage de Jean de Bernières et du monastère de Jourdaine et le groupe de Paris constitué autour du monastère de Montmartre. Le cercle de Paris deviendra celui de Madame Guyon lorsqu’elle prendra la succession de son directeur spirituel à son retour de voyages.
La dirigée la plus connue - parmi beaucoup d’autres, surtout des dames religieuses - de Monsieur Bertot est donc Madame Guyon[354], qu’il rencontre par l’intermédiaire de la mère Geneviève Granger[355].
Plusieurs rencontres sont nécessaires, qui mettent en jeu divers membres du « réseau » mystique associé à Bernières et à Bertot : le « bon père » franciscain Archange Enguerrand introduit la jeune femme à la vie intérieure[356], lui fait rencontrer la mère Granger[357], par ailleurs connue de la duchesse de Charost[358]. La mère Granger la prend en charge[359] et lui donne Bertot pour directeur. Elle le rencontre le 21 septembre 1671 dans des circonstances qui resteront gravées dans sa mémoire :
...je dirai que la petite vérole m'avait si fort gâté un oeil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. B[ertot] que la M[ère] G[ranger] m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la première fois. Il était venu pour la M[ère] G[ranger]. Elle souhaitait fort que je le visse; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j'étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d'y aller. Tout à coup mon mari me dit d'aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m'envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là de sorte que le dommage qu'ils causèrent [attesté et daté dans le journal d’un Montargois] m'empêcha de retourner de trois jours. Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait imp ossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois[360].
Nous ne pouvons ici étudier la dimension mystique de la direction spirituelle reçue par Madame Guyon, ce qui grossirait démesurément notre texte[361]. Elle est assurée sans compromis par Monsieur Bertot. Cette rigueur existe aussi chez le « bon franciscain » Archange Enguerrand[362] ( ? -1699) et se retrouvera, mais avec souplesse, chez Madame Guyon[363]. C’est une caractéristique de l’école : l’amour du directeur se manifeste dans sa rigueur ; on n’affronte rien qui soit au-dessus de ses forces mais tout est apporté par la grâce[364]. Voici un exemple illustrant l’esprit de cette direction :
Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure; car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir ; mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant ; c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout. Sachez que Dieu est le repos essentiel et l’acte très pur en même temps et en toutes choses [...] Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu; si vous y êtes attentive vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une [...] N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais[365].
Il est le premier à parler de l’union spirituelle qu’il éprouve avec ses amis et disciples. Il les porte comme un père dans ses prières et les amène à l’union avec lui dans le même état spirituel :
Si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre ; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul...[366]
Jeanne-Marie Guyon commence ses voyages juste après la disparition de Bertot, par l’établissement des Nouvelles Catholiques, connues de ce dernier[367], à Gex, près de Genève. Mais découvrant vite l’ambiguïté de la situation des converties, après des voyages en Savoie-Piémont, elle revient en France en 1686, pour se retrouver au centre du cercle parisien – événement apparemment soudain[368] que nous comprenons mieux après avoir éclairé sa relation avec Monsieur Bertot.
Sur le plan de la vie intérieure, des textes, beaucoup plus amples que les allusions de Bernières ou de Bertot, attestent une transmission directe de la grâce de personne à personne, qui ne dépend que de Dieu seul et qui s’effectue de préférence en silence. Elle suppose un même recueillement des personnes. Elle est décrite ainsi :
Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le coeur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur […] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher[369]. »
On trouve de nombreux textes parallèles où se trouvent décrites les modalités de cette transmission, dans les Discours spirituels, la Vie par elle-même[370] et les Explications des deux Testaments. Le célèbre verset « …lorsqu‘il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je suis là au milieu d’elles » est commenté ainsi[371] :
Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes […] dans une si grande unité, qu’ils se trouvent perdus en Dieu […] l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point. […] Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce.
A la fin de sa vie, de pieux disciples rapporteront la plongée spontanée dans l’intériorité qui s’effectue auprès d’elle, sans nulle suggestion orale ni rappel de sa part :
Elle vivait avec ces Anglais [des Ecossais] comme une mère avec ses enfants. […] Souvent ils se disputaient [le premier soulèvement écossais des jacobites eut lieu en 1715], se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder ; elle ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence, et lui en demandait son avis, elle leur répondait : « Oui, mes enfants, comme vous voulez. » Alors ils s’amusaient de leurs jeux, et cette grande sainte restait pendant ce temps-là abîmée et perdue en Dieu. Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle[372].
Madame Guyon affirme ce lien intérieur avec Fénelon, qu’elle considère comme son fils spirituel le plus proche ; elle écrit en avril 1690 :
…j’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon coeur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin[373].
A cette confiance Fénelon répond :
Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? ou bien serais-je à l'avenir sans guide ? Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer [...] Je puis me trouver dans l'embarras ou de reculer sur la voie que vous m'avez ouverte, ou de m'y égarer faute d'expérience et de soutien. Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en Lui comme je m'y perds[374].
Madame Guyon le considère même comme son successeur :
Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné. […] Je laisse aussi cette Vie que vous m’avez défendu de brûler, quoiqu’il y ait bien des choses inutiles[375].
Mais malheureusement il meurt avant elle. Dans les dernières années de sa vie, Mme Guyon réunissait à Blois des disciples, qui se voyaient aussi entre eux, indépendamment. On dispose de séries de lettres adressées au marquis de Fénelon, le neveu de l’archevêque, au baron de Metternich, diplomate de la cour de Prusse, à Poiret et à son groupe d’amis, à des Ecossais[376] . Les lettres circulaient entre les disciples, qui eux-mêmes voyageaient beaucoup entre Blois, Paris, Cambrai, la Hollande, l’Ecosse proche de celle-ci par mer…
On n’a pas de preuve que ce type de transmission de la grâce de cœur à cœur se soit poursuivi après la mort de Madame Guyon. Mais ses disciples ont continué à se réunir en cercles dont on retrouve les traces jusqu’en 1830 environ. Ainsi, en 1769, J.-Ph. Dutoit, un pasteur de Lausanne et éditeur de son œuvre, fut l’objet d’une visite de la police de Berne, dont le procès-verbal de saisie de ses livres se limite à quatre auteurs : Bernières, Bertot, Madame Guyon, Poiret (outre la Bible et l’Imitation)[377]. Cela ferme en quelque sorte deux siècles d’histoire.
On connaît par ailleurs l’influence sur des milieux très divers, dont le milieu maçonnique par l’intermédiaire du chevalier Ramsay. Il existe plus qu’une influence chez le jésuite Jean-Pierre de Caussade : L’Abandon à la Providence divine, œuvre préférée à d’autres du même auteur, constitue une résurgence en milieu catholique - avec toute la précaution rendue nécessaire après l’affaire du quiétisme - de la spiritualité de l’école[378]. Elle trouve aussi refuge dans les terres lointaines du Québec depuis Bernières, ou étrangères du protestantisme depuis Madame Guyon. L’œuvre de celle-ci et de ses prédécesseurs est connue des Quakers américains, de Wesley et des Méthodistes[379].
Cette tradition d’origine française est capitale par le témoignage qu’elle donne de la primauté accordée à la vie intérieure et à l’expérience mystique, qui peut s’accompagner d’une pratique religieuse mais n’en dépend pas. Cette expérience personnelle n’a pas été vécue par des génies solitaires, mais dans des cercles amicaux réunis autour d’un père ou d’une mère spirituelle qui transmettaient la grâce de cœur à cœur. On devine des filiations de ce type chez des Pères du désert, dans le milieu où vécut Syméon le Nouveau Théologien, chez des franciscains, des béguines et chez Ruysbroek, au Carmel, pour ne citer que des exemples antérieurs au sein de cultures d’inspiration chrétienne ; mais les témoignages écrits font le plus souvent défaut.
Honoré de Sainte-Marie, carme contemporain de Madame Guyon, avait cette perception de l’histoire de la spiritualité, qu’il nous présente comme un torrent spirituel, jamais interrompu, et détaille, siècle après siècle, avec une érudition étonnante pour son époque, dans sa belle Tradition[…] sur la contemplation[380].
Le crépuscule de la vie mystique[381] a vu, au sein du catholicisme, un développement étonnant de formes extérieures - culte marial, apparitions - dont beaucoup se détournent. Il vaut la peine de réhabiliter une filiation proposant un « christianisme intérieur » d’une grande sobriété. Certes elle a échoué à s’insérer dans le courant majoritaire, mais elle est parvenue à associer très tôt des catholiques à des protestants, et même à influencer quelques adeptes des lumières.
Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise, Fondateur de l’Ecole du Pur Amour. Dossier de sources transcrites et présentées par Dominique Tronc. Lulu.com, 2017, 378 p.
Ce dossier contient de larges extraits prélevés dans les sources qui nous éclairent sur les débuts de « l’école du cœur » :
Présentation
Les débuts du tiers Ordre franciscain — Vincent Mussart — Notices (J.-M. de Vernon)
La Vie d’Antoine Le Clerc, sieur de la Forest (J.-M.
de Vernon)
L’Homme Intérieur ou La Vie du Vénérable Père Jean Chrysostome (Henri-Marie Boudon)
Divers exercices de piété et de perfection (Chrysostome de Saint-Lô
édité par M. de Bernières)
Divers traités spirituels et méditatifs (Chrysostome
de Saint-Lô édité par Mère Mectilde)
Deux directions : Monsieur de Bernières et Mère Mectilde (Extraits prélevés dans les sources précédentes)
J’omets la transcription de près de la moitié des Divers exercices de piété et de perfection, gros assemblage de six cents pages d’écrits recueillis « de notre bon Père ». Il s’agit d’exercices méditatifs et ascétiques. Ils soulignent les épreuves subies par Jésus-Christ, le modèle pour François d’Assise qui fut fidèlement repris à l’Ermitage de Caen. Ils constituaient des supports utilisés tous les jours et lors des retraites par les Associés de l’Abjection. Marquées par un esprit de grande humilité et de simplicité franciscaine, mais aussi par le dolorisme propre aux dévots du Grand Siècle, des sections sont écourtées lorsqu’elles s’avèrent répétitives et mettent alors mal en valeur la fraîcheur spontanée propre à la vie des mystiques. Par contre la dernière partie de l’assemblage livre les directions personnelles assurées par le P. Chrysostome. Elle est admirable.
Jean-Chrysostome
naquit vers 1594 dans le diocèse de Bayeux en Basse-Normandie, et étudia au
collège des jésuites de Rouen. Âgé de dix-huit ans, il prit l’habit, contre le
gré paternel, le 3 juin 1612 au couvent de Picpus à Paris[382]. Il fut confirmé dans sa vocation par un
laïc, Antoine le Clerc, sieur de la Forest : ce dernier est donc le
probable « ancêtre »
du courant spirituel de l’Ermitage qui passe par Chrysostome, par Bernières et
Mectilde-Catherine de Bar, et par bien d’autres dont Monsieur Bertot, Madame
Guyon.
Un
aperçu biographique intéressant nous est donné par l’historien du Tiers Ordre
franciscain Jean-Marie de Vernon, qui consacre très exceptionnellement
plusieurs chapitres à Antoine le Clerc[383] :
À vingt ans il prit les armes, où il vécut à la mode des autres guerriers, dans un grand libertinage. La guerre étant finie, il entra dans les études, s’adonnant principalement au droit. [...] Il tomba dans le malheur de l’hérésie [528] d’où il ne sortit qu’après l’espace de deux ans. [...] Son bel esprit et sa rare éloquence paraissaient dans les harangues publiques dès l’âge de vingt ans. Sa parfaite intelligence dans la langue grecque éclata lorsque le cardinal du Perron le choisit pour interprète dans la fameuse conférence de Fontainebleau contre du Plessis Mornay. [...]
[532] Un lépreux voulant une fois l’entretenir, il l’écouta avec grande joie, et l’embrassa si serrement, qu’on eut de la peine à les séparer. [...] Une autre peine lui arriva, savoir qu’étant entièrement plongé dans les pensées continuelles de Dieu qui le possédait, il ne pouvait plus vaquer aux affaires des parties dont il était avocat. [535] Ses biens de fortune étant médiocres, la subsistance de sa famille dépendait presque de son travail. [...]
Dieu lui révélait beaucoup d’événements futurs, et les secrets des consciences : par ce don céleste [sur lequel J.-M. de Vernon s’étend longuement, citant de multiples exemples], il avertissait les pécheurs [...] marquait à quelques-uns les points de la foi dont ils doutaient ; à d’autres il indiquait en particulier ce qu’ils étaient obligés de restituer. [...] Les âmes scrupuleuses recevaient un grand soulagement par ses conseils et ses prières. [...] [537] Le père Chrysostome de Saint-Lô […] a reconnu par expérience en sa personne la certitude des prophéties du sieur de la Forest, quand une maladie le mena jusques aux portes de la mort, comme elle lui avait été présagée. [...]
Quatre mois devant sa mort, étant sur son lit dans ses infirmités ordinaires, il s’entretenait sur [542] les merveilles de l’éternité : on tira les rideaux, et sa couche lui sembla parée de noir ; un spectre sans tête parut à ses pieds tenant un fouet embrasé : cette horrible figure ne l’effrayant point, il consacra tout son être au souverain Créateur. Il parla ainsi au démon : « Je sais que tu es l’ennemi de mon Dieu, duquel je ne me séparerai jamais par sa grâce : exerce sur mon corps toute ta cruauté ; mais garde-toi bien de toucher au fond de mon âme, qui est le trône du Saint-Esprit. » L’esprit malin disparaissant, le pieux Antoine demeura calme, et prit cette apparition pour un présage de sa prochaine mort ; ses forces diminuèrent toujours depuis et il tomba tout à fait malade au commencement de l’année 1628. Les sacrements de l’Église lui furent administrés en même temps. À peine avait-il l’auguste eucharistie dans l’estomac qu’il vit son âme environnée d’un soleil, et entendit cette charmante promesse de Notre Seigneur : « Je suis avec toi, ne crains point. » Les flammes de sa dilection s’allumèrent davantage, et il ne s’occupait plus qu’aux actes de l’amour divin, voire au milieu du sommeil.
[543] M. Bernard [un ami] présent sentit des atteintes si vives de l’amour de Dieu, qu’il devint immobile et fut ravi. [...] Le lendemain samedi vingt-trois de janvier [...] il rendit l’esprit à six heures du soir dans la pratique expresse des actes de l’amour divin. [...] On permit [544] durant tout le dimanche l’entrée libre dans sa chambre aux personnes de toutes conditions, qui le venaient visiter en foule. Les religieux du tiers ordre de Saint-François gardaient son corps, qui fut transporté à Picpus.
Le Père Chrysostome de Saint-Lô a été plus négligé encore que
Constantin de Barbanson. Pourtant, « les indices de
l’influence de Jean-Chrysostome sont de plus en plus nombreux et
éclairants : le cercle spirituel formé par lui, les Bernières, Jean et sa
Sœur Jourdaine, Mectilde du Saint Sacrement et Jean Aumont (peut-être tertiaire
régulier) auxquels les historiens en ajouteront d’autres (de Vincent de Paul à
Jean-Jacques Olier), a vécu une doctrine d’abnégation, de « désoccupation »,
de « passivité
divine[384] ».
Il est la figure discrète, mais centrale à laquelle se réfèrent tous
les membres du cercle mystique normand, qui n’entreprennent rien sans l’avis de
leur père spirituel (seule « Sœur Marie »
des Vallées jouira d’un prestige comparable). Ce que nous connaissons provient
de la biographie écrite par Boudon[385],
et les connaisseurs de l’école des mystiques normands Souriau[386],
Heurtevent[387],
plus récemment Pazzelli[388],
n’ajoutent guère d’éléments. Tout ce que nous savons se réduit à quelques
dates, car si Boudon est prolixe quant aux vertus, il est discret quant aux
faits. Sa pieuse biographie couvre des centaines de pages qui nous conduisent,
suivant le schéma canonique « de la vie aux vertus »,
mais le contenu spécifique au héros se réduit à quelques paragraphes.
Il assura le rôle de passeur entre l’ancien monde monacal et un monde
laïque. En témoignent des lettres remarquables de direction de Catherine de Bar
et de Jean de Bernières. Nous en reproduirons (pour la première fois) certaines
dans les chapitres suivants consacrés à ces disciples.
Lecteur en philosophie et théologie à vingt-cinq ans, il fut définiteur
de la province de France l’an 1622, devint définiteur général de son ordre
et gardien de Picpus en 1625, puis de nouveau en 1631, provincial de la
province de France en 1634, premier provincial de la nouvelle province de
Saint-Yves, en 1640, après que la province de France eut été séparée en deux.
Le temps de son second provincialat étant expiré, on le mit confesseur des religieuses de Sainte-Élisabeth de Paris, qui fut son dernier emploi à la fin de sa troisième année [de provincialat]. [...] Au confessionnal dès cinq heures du matin, il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À peine quelquefois se donnait-il lieu de manger, ne prenant pour son dîner qu’un peu de pain et de potage, pour [y] retourner aussitôt[389].
Il alla en Espagne par l’ordre exprès de la Reine, pour aller visiter
de sa part une visionnaire, la Mère Louise de l’Ascension, du monastère de
Burgos. Voyage rude imposé par un monde qui n’est pas le sien :
Libéral pour les pauvres […] il ne voulait pas autre monture qu’un âne. […] Dans les dernières années de sa vie il ne pouvait plus supporter l’abord des gens du monde et surtout de ceux qui y ont le plus d’éclat[390].
Aussi, libéré de son provincialat, il éprouve une sainte joie et ne
tarde pas à se retirer :
Il ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits et les mettre dans une besace dont il se chargea les épaules à son ordinaire [...] passant à travers Paris [...] sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui prenaient ses avis[391].
Il enseignait « qu’il fallait laisser les âmes dans une grande liberté, pour suivre les attraits de l’Esprit de Dieu […] ; commencer par la vue des perfections divines […] ; ne regarder le prochain qu’en charité et vérité dans l’union intime avec Dieu[392] ». Il eut de nombreux dirigés :
L’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis [...] courir avec ferveur. [...] La première est feu M. de Bernières de Caen. [...] La seconde personne [...] qui a fait des progrès admirables [...] sous la conduite du Vénérable Père Jean-Chrysostome a été feu M. de la Forest [qui] n’eut pas de honte de se rendre disciple de celui dont il avait été le maître[393].
Enfin, après cette vie intense, l’incontournable chapitre terminant la
vie d’un saint ne nous cache aucunement l’agonie difficile :
Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur [...] pour y voir la Révérende Mère du Saint Sacrement [Mectilde de Bar], maintenant supérieure générale des religieuses bénédictines du Saint Sacrement. Pour lors, il n’y avait pas longtemps qu’elle était sortie de Lorraine à raison des guerres, et elle vivait avec un très petit nombre de religieuses dans un hospice. [...] Elle était l’une des filles spirituelles du bon Père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie : il passa environ neuf ou dix jours à Saint-Maur, proche de la bonne Mère. [...] Au retour de Saint-Maur, [...] il entra dans des ténèbres épouvantables. [...] Il écrivit aux religieuses : « Mes chères Sœurs, [...] il est bien tard d’attendre à bien faire la mort et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa vie. Soyez plus sages que moi. [...] C’est une chose bien fâcheuse et bien terrible à une personne qui professait la sainte perfection de mourir avec de la paille. [...] » L’on remarqua que la plupart de religieux du couvent de Nazareth où il mourut [le 26 mars 1646, âgé de 52 ans] fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher[394].
Je vais maintenant livrer l’intégralité de
ses écrits. Ils nous sont parvenus en deux livres rares publiés au milieu du
dix-septième siècle. L’importance de leur direction mystique justifie de lire
l’ensemble de style sévère proche des écrits du Moyen Âge. Il s’agit de
méditations et de retraites qui introduisent à la grandeur divine.
[...]
Les Divers exercices… publiés à Caen par les soins de Bernières (et non pas « traités » publiés à Paris par les soins de Mectilde), dont nous connaissons trois exemplaires, publiés quatre années après les traités, comprennent trois parties paginées séparément[395].[c1] La première partie rassemble de nouveau divers schémas propres à des retraites qui reflètent l’atmosphère doloriste de l’époque. Quelques extraits suffiront à mieux faire comprendre ce vécu dévot, en un aperçu unique d’une littérature qui fut très abondante.
Cette littérature privilégie les croix et l’exemple du Crucifié. Elle supprime trop tôt et par volonté propre les joies naturelles à la vie, au risque de provoquer des réactions très fortes, inconscientes, parce que réprimées, attribuées à l’époque aux démons. Elle met en place un réseau de contraintes où l’ascétisme prend facilement la première place, ce qui empêche toute vie intérieure mystique donnée par grâce de s’épanouir. Ce qui était liberté et joie devient limitation et peur. La vie naturelle est culpabilisée et contrôlée afin d’être évacuée au plus tôt : on privilégie ainsi l’exercice de la volonté si cher au Grand Siècle. Mais il est vrai que la vie était souvent courte et soumise aux aléas des maladies, ce qui suggérait d’aller vite !
Cet esprit du temps ne s’améliorera pas au fil du siècle. Les illustrations d’excès commis sont innombrables, telles les épreuves que s’inflige dans sa jeunesse Claude Martin, le fils de Marie de l’Incarnation du Canada, avant de devenir lui-même un très profond spirituel ; telle l’ascèse moralisante recommandée par le milieu de Port-Royal, que supporte fort mal Louis-Charles d’Albert, duc de Luynes et père du duc de Chevreuse (ce dernier deviendra disciple de Madame Guyon — qui en fournit elle-même un témoignage dans le récit de sa jeunesse). Cet excès débordera le siècle au sein du monde dévot et couvrira la première moitié du XVIIIe siècle[396].
L’Imitation a été le texte préféré d’une dévotion qui s’écarte de la pure mystique d’un Ruusbroec pour se charger de culpabilité voire de pratiques masochistes imitant les souffrances physiques de Jésus[397]. Cette dévotion ne correspond guère à ce que propose Jean-Chrysostome : il se démarque de son temps par son insistance sur la liberté et l’absence de vœux ; l’exercice « doit être très libre, sans contrainte, et sans empressement », pour servir l’Amour toujours premier. Mais d’autre part il fonde la « Société de la sainte Abjection » et — tout en admirant les héros cornéliens ses contemporains — nous regrettons l’usure prématurée de ses disciples Renty et Bernières.
Chrysostome a dirigé des retraites, dont nous allons donner
un exemple, car nous ne pouvons passer sous silence la tendance morbide qui
caractérise bien d’autres textes contemporains. Un tel imaginaire dévotionnel à
la frange de la vie mystique est de toute époque... La prière s’appuie ici sur
des représentations sanglantes de Jésus-Christ, d’un goût trop épicé pour notre
sensibilité — le piétisme, tel qu’il se présente dans les textes de certaines
cantates de Bach, s’inscrira plus tard dans cette tradition.
Une correspondance ignorée entre Chrysostome et Bernières est imprimée à la fin de l’ouvrage édité à Caen sous le nom de « Divers exercices de piété et de perfection [398]. » Elle couvre la dernière moitié de la seconde partie de l’ouvrage intitulé « Diversités spirituelles » avec une pagination nouvelle (signe d’ajout précédant de peu l’édition locale à Caen ?). Ces lettres non datées ont échappé à l’attention, car un Bernières discret se fait précéder par d’autres dirigé (e) s sans que son nom apparaisse [399].
C’est un document extraordinaire qui livre l’intimité des rapports entre les deux mystiques. On notera la netteté avec laquelle Chrysostome sait répondre aux questions de Bernières qui sont toujours proches des nôtres. Elles sont le plus souvent très concrètes (que faire de nos biens ?) et hors de toute considération théorique.
Bernières n’a pas encore atteint à cette date une pleine maturité intérieure. Il va rapidement surmonter ses hésitations et des scrupules, et sera en cela vivement mené et encouragé par « notre bon Père Chrysostome ». Voici ce dialogue de lettres dont les pièces sont numérotées ; nous ajoutons l’incipit entre guillemets, les titres d’origine étant divers et imprécis.
Présentation
de Monsieur de Bernières et de Mère Mectilde
Le Père Chrysostome a récolté une belle moisson : autour de lui s’est formée une communauté d’« âmes intérieures », dont les deux plus célèbres furent Mère Mectilde, fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement, et Monsieur de Bernières, dont la figure rayonna sur les familiers de l’Ermitage.
Je reprends leurs initiations mystiques telles qu’elles vont paraître prochainement dans deux volumes consacrés à ces disciples « de notre Père Chrysostome ».
Monsieur de Bernières précède chronologiquement et spirituellement Mère Mectilde dont il assurera la direction mystique après le décès du Père. Il apparaît ici en premier par la reprise du « Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur... », la seconde moitié de la deuxième partie des « Divers exercices de piété et de perfection », œuvre de Chrysostome reproduite intégralement plus haut. Le « doublon » se présente ici un peu différemment, en cohérence avec l’édition d’une Correspondance de Bernières dont il constitue l’« ouverture ».
Les écrits de Mère Mectilde furent fidèlement préservés par ses « filles » bénédictines du Saint-Sacrement. Ils fournissent la seconde initiation, ici reproduite selon l’édition à paraître de ses « Amitiés mystiques ».
Auprès de dirigés devenus à leur tour directeurs, femmes et hommes s’agrégèrent, formant deux branches d’une « école » mystique marquée par l’esprit franciscain.
Une correspondance ignorée entre Chrysostome
et Bernières est imprimée à la fin de l’ouvrage édité à Caen sous le nom de « Divers exercices de
piété et de perfection [401]. » Elle couvre la
dernière moitié de la seconde partie de l’ouvrage intitulée « Diversités spirituelles ». Ces lettres non
datées ont échappé à l’attention, car un Bernières discret se fait précéder par
d’autres dirigé (e) s sans que son nom apparaisse [402] et
une nouvelle pagination est adoptée.
C’est un document extraordinaire qui livre
l’intimité des rapports entre les deux mystiques. Aussi D. Tronc l’édite ici en
un sous-ensemble précédant le grand corpus chronologique des lettres et
maximes [403].
On notera la netteté avec laquelle Chrysostome sait répondre aux questions de
Bernières qui sont toujours proches des nôtres. Elles sont le plus souvent très
concrètes (que faire de nos biens ?)
et hors de toute considération théorique.
Bernières n’a pas encore atteint à cette
date une pleine maturité intérieure. Il va rapidement surmonter ses hésitations
et des scrupules, et sera en cela vivement mené et encouragé par « notre bon Père
Chrysostome ». Voici ce dialogue de lettres dont les
pièces sont numérotées ;
nous ajoutons l’incipit entre guillemets, les titres d’origine étant divers et
imprécis.
Cinquième
et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles
de mesme Autheur [reprise]
Autres avis de conduite à diverses personnes. Tant
sur l’oraison et contemplation, que sur les pratiques des plus pures vertus
chrétiennes, selon l’esprit et la grâce de la perfection évangélique.
1. Lettre. « J’ai
lu et considéré la vôtre… »
M., Jésus Maria. J’ai lu et considéré la
vôtre, dont je vous remercie très humblement, car l’honneur de votre souvenir
m’est très cher. Quant aux choses de votre âme, dont il vous a plu m’écrire ; voici mon petit
sentiment que je soumets à votre meilleur jugement. 78 [404].
1. Cette vocation à l’oraison vous oblige à
une grande pureté d’âme et de vertu, car c’est la raison que le lieu où le Dieu
tout saint veut reposer, et opérer, soit aussi bien pur, ou tendant à la pureté
de perfection sans retenue.
2. Cette vue simple et générale de
l’immensité Divine, avec la jouissance de votre volonté, est une parfaite
contemplation, et qui selon que vous écrivez, paraît purement passive. Prenez
garde si dans ce temps votre volonté est opérante, soit par admiration de
l’entendement auquel elle se conjoint, soit par amour, par adoration, ou par
quelque autre affection ;
il n’importe, pourvu qu’il se fasse quelque opération. Ce n’est pas que l’âme
ne se trouve quelquefois en cet état, sans pouvoir discerner si elle a opéré,
tant elle est passive, et Dieu opère puissamment en elle ; il semble en ce que
vous écrivez, que vos puissances soient en ce temps passivement en admiration,
et en amour 79 dans les coopérations fort simples, et tout cela est fort bon.
3. Vous avez raison de dire que s’abîmer
dans Dieu, est autre chose que de s’unir à Dieu, et que vous le sentez ainsi.
Sur quoi je vous dirai que selon que vous écrivez, il y a toujours union, mais
à raison de l’abondance, votre âme semble passer en une déiformité ; et vous connaîtrez
mieux cela dans l’expérience, que je ne vous le saurais expliquer avec la
science des livres.
4. Dans l’occasion de vos faiblesses, vous
vous défendez, vous abîmant dans l’immensité, sans pratiquer un acte formel de
vertu, contraire à l’imperfection ? À
quoi je réponds, que cela se peut, et fort bien ; néanmoins il est bon
ensuite dans la force de l’âme, de pratiquer tels actes formels de vertu,
semblables en quelque façon à celles que vous avez omis, à raison que la perfection
consiste en la vertu, et que l’âme y fait progrès par ces pratiques, beaucoup
plus que par la pratique 80 susdite.
5. Vous vous étonnez de vos faiblesses au
milieu de tant de faveurs ;
demeurez pacifique dans cette vue, aimant bien fort l’abjection qui vous en
provient ;
ensuite humiliez-vous, puis prenez à tâche de pratiquer les vertus contraires à
vos défauts, et laissez votre perfection entre les mains du bon Dieu, qui
manifestement vous chérit et demeure en vous.
Courage Monsieur, votre voie est très bonne ; souvenez-vous de moi
pauvre pécheur, environné et chargé de beaucoup d’affaires, etc.
2. Autres avis au
même. « J’ai
lu et considéré vos articles… »
M. J’ai lu et considéré vos articles,
assurément toutes ces lumières de la beauté d’abjection, tant en Jésus
81 qu’en l’âme du parfait, sont surnaturelles, c’est-à-dire passives, et
de la grâce d’oraison. Je vous crois appelé d’une manière particulière, à
honorer Jésus-Christ dans ses humiliations, dont la beauté qui vous pénètre,
marque une consommation de l’amour de Jésus dans votre âme. Il est bon de
cultiver cette vue de la beauté d’abjection, tantôt par la méditation, et
tantôt par œuvres.
La vue par laquelle l’âme voit la voie
d’abjection et de souffrance, incomparablement plus belle, que celle de douceur
et d’amour, est purement surnaturelle, et marque que l’âme passe en un état
bien plus parfait, que celui dans lequel elle était auparavant.
Il me semble que votre trait vous attire
présentement beaucoup à la Passion, qui est la très inscrutable Abjection de
Jésus. Je suis en lui, etc. 82
3. à 14. Voir l’édition supra du « Cinquième et dernier Traicté, contenant un recueil de plusieurs diversités spirituelles de mesme Autheur... », seconde moitié de la deuxième partie des « Divers exercices de piété et de perfection », œuvre de Chrysostome.
15. Autres propositions et réponses sur
l’oraison, etc.
[I.] M. Proposition. Comment doit-on conseiller les âmes sur la passiveté
d’oraison ;
les y faut-il porter, et quand faut-il qu’elles y entrent, et qu’elles en sont
les dangers ?
132
Réponse.
Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passiveté. Je dis
ordinairement, d’autant que s’il travaille fortement, il pourrait demeurer
quelque peu de temps sans agir, s’exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver
de fois à autre si telle pauvreté lui réussit.
Benoît de Canfeld en son Traité de la
volonté Divine est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s’en servira
doit être discret et fidèle. 2. Le spirituel lâche qui s’expose indiscrètement
à la lumière passive, se répand dans l’oisiveté, et dans la distraction, et
quelquefois s’il est faible de cerveau, il s’expose à l’illusion.
II.
Proposition. J’ai su de vous quelque chose touchant les communions
fréquentes, ce qui me fait vous demander comment on s’y doit disposer en esprit
d’oraison, lorsqu’on a des affaires.
Réponse.
Le spirituel ayant des affaires, s’il en est désoccupé dans l’affection, et
qu’il les conduise par principe de vue de Dieu, il se doit contenter 133 du peu
de temps que la Divine Providence lui donne. 2. Plusieurs se flattent dans les
affaires, et ne tendent pas assez fidèlement à ménager du temps pour
l’intérieur. 3. La communion indévote contriste Jésus-Christ.
III. Proposition.
Comment peut-on faire suivre l’idée opérante de son oraison dans l’occupation
du prochain ?
Réponse.
Cela doit être différent selon les diverses dispositions naturelles, et
surnaturelles des âmes, lesquelles doivent suivre pour présence de Dieu, ce qui
paraît plus propre en leur état, sans s’attacher à l’objet de leur oraison.
L’âme sera en un temps pénétrée d’une vérité ou objet, et en un autre temps
d’une autre vérité et d’un autre objet, en cela il faut observer la liberté
d’esprit. L’on peut donc garder l’idée opérante de l’oraison, dans quelques sentiments
faciles, et dans les résolutions ;
si l’objet de l’oraison vous presse de sa lumière, suivez-le, et faites usage
d’amour avec discrétion. 134
16. Autre lettre
du Père, dirigeant quelque âme à une haute perfection.
M. Jésus soit notre lumière. Les grâces
des âmes, et la vocation à la sainte perfection sont très différentes ; il importe
extrêmement au spirituel de bien examiner à quel état et à quel degré sa grâce
paraît ;
le conduire autrement n’étant pas passif à la conduite Divine, il avance très
peu, et demeure dans un centre qui n’est pas conforme au dessein de Dieu. Il
faut que le feu se retire à sa sphère, l’air à la sienne, et la terre et l’eau
à la leur. Et si le feu voulait se loger dans le centre de la terre, ce serait
un désordre répugnant au dessein de la Divinité. Ainsi en va-t-il du spirituel,
car s’il paraît par sa grâce être destiné à rendre et demeurer dans un centre
élevé de perfection, il fait contre le 135 dessein de Dieu de s’arrêter dans
celui qui est bas, terrestre et imparfait.
Je vous ai toujours dit que vous n’étiez pas
dans le centre de votre grâce, et de votre perfection, et que votre vocation
vous appelait à un état beaucoup plus pur et parfait. Votre grâce va
principalement à la contemplation, à laquelle pour soulager votre corps, vous
pourrez joindre un peu d’action.
2.[405] La
grâce vous appelle à la parfaite et pure conformité des différents états et
dispositions de Jésus-Christ, et j’ai reconnu cela très clairement, tant par
vos dispositions précédentes, que par celles que vous m’avez communiquées
depuis peu encore.
Pour donc correspondre parfaitement à la
conduite Divine, mon avis serait que vous entrassiez dans l’exécution des
propositions que vous m’avez faites ;
mais il faut que cela se fasse d’une manière bien pure, et conforme aux
dispositions de Jésus 136 Christ, et cela est très facile à faire ; et je crois que vous
n’aurez aucun repos que vous n’en usiez de la sorte, parce que vous ne seriez
pas dans le centre de votre grâce.
Comme donc j’ai bien étudié votre grâce, et
vos dispositions, je vous dis assurément que Dieu tout bon vous veut pauvre
Evangélique, en la manière qui vous a déjà été prescrite ; vous devez y tendre
et travailler ;
et cependant souvenez-vous que le diable est bien rusé pour empêcher la pureté
de perfection d’une âme.
Adieu
cher Frère. Voici le temps d’aimer du pur amour, ne tardez plus. Ce pur Amour
ne se peut trouver que dans le cœur évangélique très pauvre sans réserve.
Dieu. Jésus. Marie. Amour. Croix. Pureté.
Amen[406].
Mectilde, âgée de
vingt-huit ans et demi est depuis dix mois réfugiée en Normandie. Elle a
rencontré en juin 1643 Chrysostome par l’intermédiaire de Jean de
Bernières, l’un de ses dirigés qui a déjà pris soin d’elle sur le plan matériel
et que nous rencontrerons plus tard comme directeur mystique [408] :
Monsieur, mon très cher Frère,
Béni soit Celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour, par votre moyen avoir le cher bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître.
J’ai eu l’honneur de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps, je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelque affliction que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. O que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui ! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. O que Dieu est admirable en toutes choses ! Mais je l’admire surtout en ces âmes-là.
Il m’a promis de prendre grand intérêt à ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes avaient la grâce de conduite, ce que je remarque par expérience.
Entre autres choses qu’il m’a dites, et qu’il m’a assurée, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité, que je n’eusse point de crainte que Dieu voulût que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu.
Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter de bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie, à notre bonne Mère Supérieure [Jourdaine, sœur de Jean de Bernières] et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez [Marie des Vallées], je vous supplie de m’en dire quelque chose. [...]
On sent que la jeune
femme est nature dans sa relation, alternant compte-rendus, exclamations,
incertitude présente quant à sa « carrière ». Cela changera en passant de la dirigée à la directrice ! Pour l’instant la jeune Mectilde a
besoin d’être assurée en ce début de la voie mystique.
Le Père Chrysostome
apportera donc point par point ses réponses aux questions que se pose la jeune
dirigée. Elle lui demande conseil sur son expérience profonde et ardente.
Chrysostome lui répond de façon très détachée et froide de façon à ne susciter
chez cette femme passionnée ni attachement ni émotion sensible ; afin que son destin extraordinaire
soit mené jusqu’au bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il
veut la pousser vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation
faite à son confesseur est rédigée à la troisième personne ! – du moins dans ce qui nous est
parvenu[409].
Premier texte : Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet 1643.
1re Proposition : Cette personne [Mectilde] eut dès sa plus tendre jeunesse le plus vif désir d’être religieuse ; plus elle croissait en âge, plus ce désir prenait de l’accroissement. Bientôt il devint si violent qu’elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans oser en découvrir la cause ; ce désir l’occupait tellement qu’elle épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui était pas possible de s’en distraire ni de prendre part à aucune sorte d’amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme les autres, le désir qui dominait son cœur l’emportait bientôt et prenait un tel ascendant sur ses sens mêmes qu’elle restait insensible et comme immobile en sorte qu’elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c’était la résistance de son père que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus n’aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu’elle avait d’être religieuse sans concevoir encore l’excellence de cet état.
Réponse : En premier lieu, il me semble que la disposition naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.
2. Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement venait de Dieu ; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette agitation qui suivaient étaient l’œuvre de la nature. Mais, quoi qu’il en soit, mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.
2e Proposition : cette âme, dans l’ardeur de la soif qui la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion ; elle ne s’arrêta point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être religieuse, rien de plus ; aussi tout Ordre lui était indifférent, n’ayant d’autre crainte que de manquer ce qu’elle désirait : la solitude et le repos étant tout ce qu’elle souhaitait.
Réponse : 1. Ces opérations proviennent de l’amour qui naissait dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l’âme était beaucoup enveloppée de l’esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu’il semble qu’au premier rayon de la grâce, elles courent après l’objet surnaturel : celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait interruption en ce qu’elle s’éloignait[410] de Dieu.
Le dialogue se
poursuit et se terminera sur une 19e proposition : le père
Chrysostome est patient !
[...]
17e Proposition[411] :
Elle entrait dans son obscurité ordinaire et captivité sans pouvoir le plus
souvent adorer son Dieu, ni parler à Sa Majesté. Il lui semblait qu’Il se
retirait au fond de son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son
entendement et à son imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui
a perdu son tout ; elle cherche et ne trouve pas ; la foi lui dit qu’il est entré dans le centre de son âme, elle
s’efforce de lui aller adorer, mais toutes ses inventions sont vaines, car les
portes sont tellement fermées et toutes les avenues, que ce lieu est
inaccessible, du moins il lui semblait ; et lorsqu’elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et
souffrait ses sensibles privations, néanmoins son cœur s’attristait quelquefois
de se voir toujours privé de sa divine présence, pensant que c’était un effet
de sa réprobation.
D’autre fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu’elle a
mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s’accomplisse
en elle selon qu’il plaira à Sa Majesté.
Réponse : Il n’y a rien que de bon en toutes ses peines, il les
faut supporter patiemment et s’abandonner à la conduite de Dieu. Ajoutez que
ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de
perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien
éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu.
18e Proposition : Son oraison n’était guère qu’une
soumission et abandon, et son désir était d’être toute à Dieu, que Dieu fût
tout pour elle, et en un mot qu’elle fût toute perdue en Lui ; tout ceci sans sentiment. J’ai déjà dit
qu’en considérant elle demeure muette, comme si on lui garrottait les
puissances de l’âme ou qu’on l’abîmât dans un cachot ténébreux. Elle souffrait
des gênes et des peines d’esprit très grandes, ne pouvant les exprimer ni dire
de quel genre elles sont. Elle les souffrait par abandon à Dieu et par
soumission à sa divine justice.
Réponse : J’ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je
prévois qu’elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme,
étant vrai que pour l’ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison
que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu’elle ne
doit pas souhaiter d’en être délivrée, mais plutôt qu’elle doit remercier Dieu
qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la
foi, d’aversion de Dieu, de blasphèmes et d’une agitation furieuse de toutes
sortes de passions, de captivité, d’amour. Sur le premier genre de peine, elle
saura qu’il n’y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir
de purgation intérieure, que c’est le diable, qui avec la permission de Dieu,
la tourmente comme Job. Je dis plus qu’elle doit s’assurer que tant s’en faut
que dans telles tempêtes l’âme soit altérée en sa pureté, qu’au contraire, elle
y avance extrêmement, pourvu qu’avec résignation, patience, humilité et
confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de
Dieu.
Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois
qu’elle pourra être sujette à trois sortes de captivités : à savoir, à
celle de l’imagination et l’intellect et à la composée de l’une et de l’autre.
Sur quoi je remarque qu’encore que la nature contribue beaucoup à celle de
l’imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie
intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission
de Dieu, pour tourmenter l’âme, comme dans le premier genre de peines ; en quoi elle n’a rien à faire qu’à
souffrir patiemment par une pure soumission à la conduite divine ; ce que faisant elle fera un très grand
progrès de pureté intérieure.
Quant à l’intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie
intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d’opérations,
exemple : l’entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n’est que Dieu
concoure à ses opérations ; d’où arrive que suspendant ce concours, les facultés intellectuelles
demeurent liées et captives, c’est-à-dire, elles ne peuvent opérer ; en quoi il faut que l’âme se soumette
comme dessus[412] à la
conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les peines
de captivité sont ordinairement données à l’âme pour purger la propriété de ses
opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le troisième
genre de peines d’amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon que Dieu
opère en l’âme, et selon que l’âme est active ou passive à l’amour, sur quoi je
crois qu’il suffira présentement que cette bonne âme sache :
1. Que l’amour intellectuel refluant en l’appétit sensitif cause telles
peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle,
par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.
2. Quand l’amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens
de dire, il est rare qu’il tourmente ; cela se peut néanmoins faire, mais je tiens qu’il y a apparence que,
pour l’ordinaire, tout ce tourment vient du reflux de l’opération de l’amour de
la volonté supérieure à l’inférieure, ou appétit sensitif.
3. Quelquefois par principe d’amour l’âme est tourmentée de souhaits de
mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur ; sur quoi cette âme saura que la nature se
mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien réglé pour ne
point commettre d’imperfections ; d’où je conseille à cette âme :
1. d’être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu ;
2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au
fait d’aimer Dieu ;
3. elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et intellectuel ;
4. si l’opération d’amour divin diminue beaucoup les forces
corporelles, elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures ; que si ne coopérer en se divertissant,
l’amour la suit [la poursuit], il en faut souffrir patiemment l’opération et
s’abandonner à Dieu, d’autant que la résistance en ce cas est plus
préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l’opération même. Je prévois
que ce corps souffrira des maladies, d’autant que l’âme étant affective,
l’opération d’amour divin refluera en l’appétit sensitif, elle aggravera le cœur
et consommera beaucoup d’esprit, dont il faudra avertir les médecins. J’espère
néanmoins qu’enfin l’âme se purifiant, cet amour résidera davantage en la
partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la nourriture et à
son dormir, c’est à elle d’être fort discrète, comme aussi en toutes les
austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou d’opérations
d’amour divin, elle aura besoin de soulager d’ailleurs son corps, se soumettant
en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la contemplation,
je prévois qu’il sera nécessaire qu’elle soit tantôt passive simple, même
laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive ; c’est-à-dire, quand à son oraison la
passivité cessera, il faut qu’elle supplée par l’action de son entendement.
Ayant considéré l’écrit, je conseille à cette âme :
1. De ne mettre pas tout le fond de sa perfection sur la seule oraison,
mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.
2. De n’aller pas à l’oraison sans objet. À cet effet je suis d’avis
qu’elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme
serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l’infini des millions de
mondes, et même à l’infini plus parfaits ; Jésus a été flagellé de cinq milles et tant de coups de fouet
ignominieusement, ce qu’Il a supporté par amour pour faire justice de mes
péchés.
3. Que si portant son objet et à l’oraison elle est surprise d’une
autre opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis
sur son oraison : qu’elle souffre patiemment ses peines qui proviennent
principalement de quelque captivité de faculté. Qu’elle ne se décourage point
pour ses ténèbres ; quand elle les souffrira patiemment, elles lui serviront plus que les
lumières.
19e Proposition : Il semble qu’elle aurait une joie
sensible si on lui disait qu’elle mourrait bientôt ; la vie présente lui est insupportable,
voyant qu’elle l’emploie mal au service de Dieu et combien elle est loin de sa
sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en elle assez
ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.
Réponse : Voilà des marques de l’amour habituel qui est en cette
âme. Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment
en ma pauvre âme, et d’autant que je sens et prévois qu’elle sera du nombre des
fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en
participation de l’esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je
la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui
ferai part des miennes [T4, p. 641] quoique pauvretés. J’espère qu’après
cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ
Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais.
Dans le deuxième texte
infra on note la précision et le soin pris de même pour encadrer la jeune
femme (elle n’aura que trente ans à la mort de son directeur). Une
liste (cette fois elle atteint trente points !) livre le parfum commun à l’école.
Bertot proposera plus tard de façon très semblable un « décalogue » de règles à observer par la jeune
madame Guyon (dans une filiation, on n’invente pas).
Nous livrons tout le
texte malgré sa longueur, car il est unique par sa précision et sa netteté dans
une direction mystique assurée avec fermeté par « le bon Père Chrysostome » : on est infiniment loin de
tout bavardage spirituel.
Deuxième texte : Autre réponse du même père à la même âme [413].
Cette vocation paraît : 1. Par les instincts que Dieu vous donne en ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d’une âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret dû.
2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.
3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette petite retraite qui n’est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.
4. Je dirai que Dieu par une Providence vous a obligée à honorer le saint Sacrement d’une particulière dévotion, et c’est dans ce Sacrement que notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée jusqu’à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous seront révélés.
5. Bienheureuse est l’âme qui est destinée pour honorer les états de la vie cachée de Jésus, non seulement par acte d’adoration ou de respect, mais encore entrant dans les mêmes états. D’Aucuns honorent par leur état sa vie prêchante et conversante, d’autres sa vie crucifiée ; quelques-uns sa vie pauvre, beaucoup sa vie abjecte ; il me semble qu’Il vous appelle à honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec Lui, entrer dans le secret, aimant l’oubli actif et passif de toute créature, vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul, pour n’être révélée qu’au jour de ses lumières.
6. Jamais l’âme dans sa retraite ne communiquera à l’Esprit de Jésus et n’entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n’entre dans ses états d’anéantissement et d’abjection, par lesquels l’esprit de superbe est détruit.
7. L’âme qui se voit appelée à l’amour actif et passif de son Dieu renonce facilement à l’amour vain et futile des créatures, et contemplant la beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite affection des autres et partant, elle désire d’être oubliée de tout le monde [T4, p. 653] afin que tout le monde ne s’occupe que de Dieu seul.
8. N’affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée ; aimez plutôt d’entendre parler de Dieu que d’en parler vous-même, car l’âme dans les grands discours se vide assez souvent de l’Esprit de Dieu et accueille une infinité d’impuretés qui la ternissent et l’embrouillent.
9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ; s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour. Hélas ! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François voyant l’excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d’où vient qu’il s’estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu, puisqu’une grâce qui eût sanctifié les pécheurs, ne pouvait vaincre sa malice.
10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin[414] objet qui lui paraît éloigné, et à l’amour et jouissance auquel elle aspire ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c’est être uni à Lui, tantôt par un pur abandon d’elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l’occupe de son amour dans les manières [T4, p. 655] qu’il lui plaît. Ah ! Bienheureuse est l’âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans tous les mouvements de sa pauvre vie ! Et à vrai dire, n’est-ce pas uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au ciel, c’est-à-dire pour aimer à jamais ? Tendez donc autant que vous pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l’oraison, comme : la retraite, le silence, l’abjection, la paix intérieure, la mortification des sens, et souvenez-vous qu’autant que vous serez fidèle à vous séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de son divin amour dans la sainte oraison ; car Jésus n’a aucune part avec les âmes corporelles qui sont gisantes dans l’infection des sens.
11. L’âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s’ingère sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec discrétion à ne parler qu’assez peu et autant que la charité le pourra requérir ; l’expérience nous apprendra l’importance d’être fidèle à cet avis.
12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout ses états d’anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie servile ; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des exercices très abjects et en un métier bien pénible ; et pour honorer cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir à servir plutôt qu’à être servie, et vous rendez facile aux petits services que l’on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et répugnants à la nature et aux sens.
13. Jésus dans tous les moments de sa vie voyagère a été saint, et c’est en iceux la sanctification des nôtres ; car il a sanctifié les temps, desquels il nous a mérité l’usage, et généralement toutes sortes d’états et de créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre vie jusqu’à l’âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par correspondance de vos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c’est un état de grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un jour avec lui, les autres états [d’anéantissement] de sa vie voyagère n’étant que des effets de nos péchés.
14. L’âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à dire vrai, celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit[415]. À mesure que votre âme se videra de l’affection aux créatures, Dieu tout bon se communiquera à vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche [T4, p. 659] par la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera un repos et une joie intérieure inconcevables.
15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à l’indiscrétion et à la sauvagerie : laissez dire les langues mondaines, faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mort ; et faut-il qu’on trouve tant à redire de vous voir aimer Dieu ?
16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant conduire et mener par la main, entrant à l’aveugle et en toute soumission dans tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu’ils soient de lumière ou de ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d’abjection, d’abandon, etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu, par cette indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite, vous acquerriez une paix suprême qui [vous établira dans la pure oraison[416]] et vous disposera à la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.
17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s’applique aux membres de son Église diversement pour les convertir à l’amour de son Père éternel, nous recherchant avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh ! Que l’âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit, est touchée d’admiration, de respect et d’amour à l’endroit de ce Dieu fidèle !
18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l’âme qui ne veut goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures !
19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang ; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n’en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sang. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père éternel par une séparation entière, et une mort très profonde à tout plaisir sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la vie d’Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh ! Bienheureuse est l’âme qui par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d’Adam, et qui travaille en toute fidélité à s’en dépouiller par la mortification, car elle se rendra digne de communiquer à la vie de Jésus !
20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement éviter le péché. Adam dans l’impureté de sa vie nous salira toujours un peu ; nous n’en serons exempts qu’au jour de notre mort que Jésus nous consommera dans sa vie divine pour jamais, nous convertissant si parfaitement [à son Père éternel] par la lumière de sa gloire que jamais plus nous ne sentions l’infection de la vie d’Adam ni d’opposition à la pureté de l’amour.
21. La sentence que Notre Seigneur Jésus-Christ prononcera sur notre vie au jour de notre mort est adorable et aimable, quand bien par icelle il nous condamnerait, car elle est juste et divine, et partant mérite adoration et amour : adorez-le donc quelquefois, car peut-être alors vous ne serez pas en état de le pouvoir faire ; donnez-vous à Jésus pour être jugée par lui, et le choisissez pour juge, quand bien même il serait en votre puissance d’en prendre un autre. Hugo, saint personnage, priait Notre Seigneur Jésus-Christ de tenir plutôt le parti de son Père éternel que non pas le sien : ce sentiment marquait une haute pureté de l’âme, et une grande séparation de tout ce qui n’était point purement Dieu et ses intérêts.
22. Notre bon Seigneur Jésus-Christ dit en son Évangile : bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Oh ! En effet, bienheureuse est l’âme qui n’a point ici d’autre désir que d’aimer et de vivre de la vie du pur amour, car Dieu lui-même sera sa nourriture, et en la plénitude de son divin amour assouvira sa faim. Prenez courage, la faim que vous sentez est une grâce de ferveur qui n’est donnée qu’à peu. Travaillez à évacuer les mauvaises humeurs de la nature corrompue, et cette faim ira toujours croissant, et vous fera savourer avec un plaisir ineffable les douceurs des vertus divines.
23. Tendez à acquérir la paix de l’âme autant que vous pourrez par la mortification de toutes les passions, par le renoncement à toutes vos volontés, par la désoccupation de toutes les créatures, par le mépris de tout ce que pourront dire les esprits vains et mondains, par l’amour à la sainte abjection, par un désir d’entrer courageusement dans les états d’anéantissement de Jésus-Christ quand la Providence le voudra, par ne vouloir uniquement que Dieu et sa très sainte volonté, par une indifférence suprême à tous événements ; et votre âme ainsi dégagée de tout ce qui la peut troubler, se reposera agréablement dans le sein de Dieu, qui vous possédant uniquement, établira en vous le règne de son très pur amour.
24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent il fait bon l’écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s’appelle passivité.
25. Le spirituel dans les voies de sa perfection est sujet à une infinité de peines et de combats : tantôt il se voit dans les abandons, éloignements, sécheresses, captivités, suspensions ; tantôt dans des vues vives de réprobation et de désespoir ; tantôt dans les aversions effroyables des choses de Dieu ; tantôt dans un soulèvement général de toutes ses passions, tantôt dans d’autres tentations très horribles et violentes, Dieu permettant toutes ces choses pour évacuer de l’âme l’impureté de la vie d’Adam, et sa propre excellence. Disposez-vous à toutes ces souffrances et combats, et souvenez-vous que la possession du pur amour vaut bien que nous endurions quelque chose, et partant soyez à Jésus pour tout ce qu’il lui plaira vous faire souffrir.
26. Derechef, je vous répète que vous soyez bien dévote à la Sainte Vierge : honorez-la dans tous les rapports qu’elle a au Père éternel, au Fils et au Saint-Esprit, à la sainte humanité de Jésus. Honorez-la en la part qu’elle a à l’œuvre de notre rédemption, en tous les états et mystères de sa vie, notamment en son état éternel, glorieux et consommé dans lequel elle est entrée par son Assomption ; honorez-la en tout ce qu’elle est en tous les saints, et en tout ce que les saints sont par elle : suivez en ceci les diverses motions de la grâce, et vous appliquez à ces petites vues et pratiques selon les différents attraits. Étudiez les différents états de sa vie, et vous y rendez savante pour vous y appliquer de fois à autre ; car il y a bénédiction très grande d’honorer la Sainte Vierge. Je dis le même de saint Joseph : c’est le protecteur de ceux qui mènent une vie cachée, comme il l’a été de celle de Jésus-Christ.
27. La perfection ne consiste pas dans les lumières, mais néanmoins les lumières servent beaucoup pour nous y acheminer, et partant rendez-vous passive à celles que Dieu tout bon vous donnera, et en outre tachez autant que vous pourrez à vous instruire des choses de la sainte perfection par lectures, conférences, sermons, etc., et souvenez-vous que si vous ne nourrissez votre grâce, elle demeurera fort faible et peut-être même pourrait-elle bien se ralentir.
28. L’âme de Jésus-Christ est le paradis des amants en ce monde et en l’autre ; si vous pouvez entrer en ce ciel intérieur, vous y verrez des merveilles d’amour, tant à l’endroit de son Père que des prédestinés. Prenez souvent les occupations et la vie de ce tout bon Seigneur pour vos objets d’oraison.
29. Tendez à l’oraison autant que vous pourrez : c’est, ce me semble, uniquement pour cela que nous sommes créés : je dis pour contempler et [pour] aimer ; c’est faire sur la terre ce que font les bienheureux au ciel. Aimez tout ce qui favorisera en vous l’oraison, et craignez tout ce qui lui sera opposé. Tendez à l’oraison pas vive, en laquelle l’âme sans violence entre doucement dans les lumières qui lui sont présentées, et se donne en proie à l’amour, pour être dévorée par ses très pures flammes suivant les attraits et divines motions de la grâce. Ne vous tourmentez point beaucoup dans l’oraison, souvent contentez-vous d’être en la présence de Dieu, sans autre opération que cette simple tendance et désir que vous sentez de L’aimer et de Lui être agréable ; car vouloir aimer est aimer, et aimer est faire oraison.
30. Prenez ordinairement des sujets pour vous occuper durant votre oraison ; mais néanmoins ne vous y attachez pas, car si la grâce vous appelle à d’autres matières, allez-y ; je dis ordinairement, car il arrivera que Dieu vous remplissant de sa présence, vous n’aurez que faire d’aller chercher dedans les livres ce que vous aurez dans vous-même ; outre qu’il y a de certaines vérités divines dans lesquelles vous êtes assez imprimée, que vous devez souvent prendre pour objets d’oraison. En tout ceci, suivez les instincts et attraits de la grâce. Travaillez à vous désoccuper et désaffectionner de toutes les créatures, et peu à peu votre oraison se formera, et il y a apparence, si vous êtes fidèle, que vous êtes pour goûter les fruits d’une très belle perfection, et que vous entrerez dans les états d’une très pure et agréable oraison : c’est pourquoi prenez bon courage ; Dieu tout bon vous aidera à surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la vie de son saint Amour. Soyez fidèle, soyez à Dieu sans réserve ; aimez l’oraison, l’abjection, la croix, l’anéantissement, le silence, la retraite, l’obéissance, la vie servile, la vie cachée, la mortification. Soyez douce, mais retenue ; soyez jalouse de votre paix intérieure. Enfin, tendez doucement à convertir votre chère âme à Dieu, son Créateur, par la pratique des bonnes et solides vertus. Que Lui seul et son unique amour vous soient uniquement toutes choses. Priez pour ma misère et demandez quelquefois pour moi ce que vous souhaitez pour vous [417].
Les 26 lettres sont de Mectilde
sauf une : 6 en 1644,
5 en
1645,
13
en 1646
où meurt Chrysotome, 2 en 1653. Rien de fondamental sauf un profond attachement à
l’égard de Chrysostome (Mectilde est encore loin d’avoir achevé un détachement
mystique), le transfert de direction que ce dernier confie à Bernières, la récolte difficile
de ses écrits
auprès de ses confrères du TOR, l’édition entreprise à Paris par Mectilde qui obtiendra trois approbations. Bernières est absent en tant qu’écrivain
de lettres, mais il assurera l’édition complémentaire du volume publié à Caen,
nettement plus d’intérêt à nos yeux. Voici des extraits de ces lettres[418] :
15 février 1644 LMB Saint Maur (« Notre bon Père » surchargé).
... Je n’osais m’adresser
directement à vous, sachant bien que présentement les affaires du Canada vous
occupent, néanmoins j’étais pressée de vous demander par l’entremise de notre
bon Frère Monsieur de Rocquelay l’assistance que vous m’avez donnée. Notre bon
Père Chrysostome étant toujours surchargé d’affaires je ne l’ose l’importuner.
De sorte que je supplie votre charité de souffrir que je m’adresse
quelquefois à vous pour en recevoir ce que ma nécessité demande et ce que la
gloire d’un Dieu vous oblige de me donner....
31 mars 1644 LMB (Des bons effets d’une direction appréciée).
... Il n’y a rien dans cet écrit que
vous puissiez faire transcrire, car de plus de mille personnes vous n’en
trouverez point de ma voie ni qui lui soit arrivé tant de choses. Vous n’en
verrez qu’un bien petit abrégé en cet écrit, car des grands volumes ne
suffiraient pour contenir le tout. J’espère néanmoins que vous en concevez suffisamment
pour admirer la bonté de Dieu qui m’a enlevée par les cheveux comme le
Prophète. Le bon Père Chrysostome ne se peut tenir de remarquer quelle
Providence de Dieu, et combien amoureuse sur une pécheresse comme moi. Toute la
répugnance que je puis avoir de la vue de l’écrit, c’est certaines rêveries.
[...]
Voilà aussi un petit billet qu’une
de mes Sœurs écrit au Révérend Père Chrysostome, je vous supplie de me bien
recommander à lui à Dieu encore une fois mon très cher Frère.
13 mai 1644 LMJ (sur les écrits du Père).
À Jourdaine de Bernières... Le ciel vous récompensera de tout et
singulièrement du saint petit livre que vous m’avez envoyé. On dit qu’il ne
s’en trouve plus d’imprimé. Je vais le faire remettre sous la presse, car j’en
désire quantité[419]. Vous avez fort bien
compris dans la lettre de N[420] ce que je demande de
sa charité, et lesquelles choses il m’a promis. J’excuse le retardement qu’il
apporte à me donner ce bien d’autant que je sais qu’il est si fort occupé de
Dieu et employé ès œuvres de son service qu’il n’a pas le loisir d’effectuer ce
qu’il m’a promis, mais puisque la Divine Providence vous a fait la dépositaire
de ces trésors, je vous supplie en l’amour des sacrées plaies de notre très
adorable Maître de me faire part des grands biens que vous possédez.
Entre autres choses, il m’a parlé de
certains degrés de la parfaite abjection que notre bon Père Chrysostome a fait
depuis peu, mais ils ne sont imprimés. Lui ayant dit que j’avais un imprimeur à
ma liberté il m’assura qu’il me les enverrait avec la beauté divine et quantité
d’autres choses, je ne sais s’il en a perdu le souvenir. Au temps qu’il pourra
appliquer son esprit à ces choses, je supplie votre bonté de lui en parler.
Cependant, de votre[421] [26], soyez-moi
favorable et prenez quelque pitié d’une âme dans toutes sortes de privations.
Je vous renverrai fidèlement ce que vous m’envoyez après que je l’aurai copié.
19 août 1644 LMR (Visite attendue).
... J’attends cette semaine notre
très cher Père Chrysostome. J’attends quelque chose de sa charité pour une de
mes sœurs d’ici et pour la Mère Benoîte. Je vous enverrai le tout lorsque je
l’aurai, quand Notre Seigneur vous donnera quelque chose ensuite de sa divine
soif. Je vous supplie m’en faire part afin qu’avec vous je puisse au mieux qu’il
me sera possible désaltérer l’ardeur de mon Jésus et souffrir lors qu’il m’en
rendra digne. Je vous laisse tout à lui et pour lui. Je suis/M./Votre etc.
21 octobre 1644
LMR (Voyage à Paris ?)
... J’attends cette semaine le bon
Père Chrysostome pour l’entretenir sur les pensées d’une retraite que j’ai
faite ces jours passés. Je vous enverrai ses sentiments sur ce que j’ai
expérimenté. [...] Je vous supplie que notre cher N. se souvienne quelquefois
devant Dieu de sa pauvre et indigne Sœur. On m’a dit qu’il devait bientôt venir
à Paris. Je m’en réjouis, car certainement notre bon Père viendra à Saint-Maur
avec lui. Très cher Frère, tâchez d’être de la partie et notre joie sera
grande. Nous parlerons ouvertement de tout ce que nous aimons...
10 décembre 1644 LMR Saint Maur (sur la Mère Benoîte, « une élue »).
Je viens de recevoir une lettre que
notre bonne Mère Benoîte vous écrit. Je vous l’envoie vous suppliant de prendre
la peine de lui écrire comme vous l’avez reçue. Je pensais vous envoyer la
disposition, mais elle est encore entre les mains de notre bon Père
Chrysostome. Je promets qu’aussitôt qu’il y aura fait réponse, je vous en
enverrai la copie. Vous verrez un excès de la miséricorde divine à la
sanctification de cette âme. C’est une élue.
29 janvier 1645
LMR route de Rambervillers (Voyage en Lorraine ?)
À Monsieur de Rocquelay. Notre
sortie de Paris a été en quelque sorte si précipitée qu’il me fut
impossible de vous écrire selon que je l’avais projeté. J’appris de notre très
honoré Père Chrysostome qu’il devait venir dans dix jours, mais il n’y avait
pas moyen de retarder. Il me promit qu’il se souviendrait de moi dans les
saintes conférences que vous ferez ensemble. [...] Je vous écris la présente à
Voy, le dimanche 29 janvier 1645. Ce bourg est à 20 lieues de Rambervillers.
Février 1645
LMR Rambervillers (« Suppliez-le... »)
... Priez Dieu pour nous, je vous
supplie et m’obligez de prendre la peine de présenter nos humbles obéissances à
notre bon Père Jean Chrysostome. Suppliez-le d’avoir mémoire de moi devant
Notre Seigneur....
11 Août 1645 LMB (Maladie)
... Je vous assure, Mon très cher
Frère, que je vais prier Dieu en tous les lieux de ma connaissance pour la
conservation de notre bon Père [Chrysostome]. Plus je fais de réflexion sur nos
états plus je vois le besoin que nous avons de sa sainte conduite. Nous allons
commencer une neuvaine de communions pour cet effet, nous adressant à la sacrée
Mère de Dieu qui a tout pouvoir dans le Ciel. Chacune de nous en particulier le
demande à Dieu. Je vous supplie, attendant votre réponse dans notre pauvre
retraite de Saint-Maur, faites-moi savoir comme il se porte et puis que la
divine Providence vous tient à Paris. Tâchez de le faire soulager, Monsieur de
Saint-Firmin fut hier ici. Il me dit qu’il avait grand regret de n’être venu à
Saint-Maur que vous y étiez. Il désire de vous voir. Il connaît [51] de très
bons médecins. Voyez si je le dois prier de les consulter ou si vous prendrez
la peine de parler vous-même aux médecins pour leur faire concevoir ses
incommodités, il est important qu’ils en sachent les causes. Il me tarde
d’apprendre ce qu’ils en auront conclu. Je voudrais être à Paris pour employer
ma petite puissance à vous servir en cela. J’écris à monsieur Ameline sans lui
parler de son affaire. Je laisse le tout à notre bonne Mère qui en peut parler
comme il faut. Communiquez toutes choses à notre cher Père [Chrysostome]
et ensemble conclure de ce qu’il convient faire pour la gloire de Dieu, et pour
la perfection de celles qui seront destinées à cette œuvre....
25 Septembre 1645 LMB Saint Maur
Je ne vous mande rien de
particulier. Je suis trop pressée. Nos humbles et bien affectionnées
recommandations à notre cher Père [Chrysostome] lorsque vous le verrez.
5 novembre 1645
LMB (Les assistances reçues)
... Je vous supplie avant que de
partir de me recommander à notre très cher et bon Père [Chrysostome], et
le remerciez pour moi de tous les soins et [41] les assistances que j’ai reçus
de sa bonté. Obligez-le par vos intimes prières d’être toujours mon père et mon
cher directeur, puisque notre Seigneur me l’a donné par vous. Faites, je vous
supplie, que ce bonheur me soit continué...
10 Février 1646 LMB (Une maladie qui ne paraît pas grave...)
Jésus pauvre[422]
soit l’objet de votre amour ! J’ai reçu une de vos lettres c’est l’unique que j’ai
reçue depuis la maladie de notre très cher Père [Chrysostome] [...] Ne vous
mettez point en peine de son traitement, nous qui sommes près de lui. Nous en
avons bien soin. Il m’a mandé qu’il y avait apparence que sa fièvre le voulait
quitter et qu’il s’abandonnait à ce qu’il plairait à notre Bon Dieu d’en
ordonner. Il nous fait aussi espérer de le voir dès les premiers beaux jours.
Il faudrait que vous fussiez de la partie pour rendre la consolation entière.
26 Mars 1646 LMB (... conduit à l’extrémité ?)
Fidélité sans réserve[423] ! Sacrificate sacrificium, etc. Je
n’espérais pas vous mander de si tristes nouvelles, mais [98] il ne faut point
différer de vous dire que notre très cher Père [Chrysostome] reçut hier au
soir l’Extrême-Onction. Aujourd’hui matin, le médecin m’a mandé qu’il était à
l’extrémité. Je vous laisse à penser quelle surprise et quel choc j’ai reçu à
ces nouvelles. Il sortit d’ici mercredi, fête de notre Bienheureux Père[424]. Il était en si bonne
disposition que j’en étais toute ravie. Il retourna trop tôt pour nous, car
venant d’un bon air, le lendemain il retombe dans sa maladie dont les médecins
conclurent qu’il lui fallait tirer du sang. Ce qui l’a réduit dans l’extrémité
où il est, on n’en attend plus que la disposition de l’ordre divin. Je ne vous
puis dire combien une telle perte me touche. Encore, si vous étiez ici pour lui
rendre les derniers devoirs comme à notre très cher et très honoré Père !
C’est à présent que nous entrons
dans le vrai dépouillement, car il me semblait qu’en le possédant, je jouissais
d’une précieuse richesse. Je dirai désormais : « Mon Père qui
êtes aux Cieux », puisque je
le crois dans la béatitude éternelle s’il meurt. Et je commence déjà à le prier
fervemment qu’il me donne secours du ciel comme il l’a fait en la terre pour
aller à mon Dieu. J’ai mandé au bon Frère Jean [Aumont] de vous avertir
promptement de tout. Je ne sais s’il l’aura fait. Je finis, attendant des
nouvelles de ce saint Père, j’envoie savoir comme il est. Je vous
laisse dans la douleur de notre perte. Pour moi, je me sens comme abîmée dans
le divin plaisir de mon Dieu avec agrément de toute [99] privation que je
ressens très grande pour me donner moyen de me sacrifier de la bonne façon. À
Dieu, mon très cher Frère, et pour l’avenir, mon Père et mon Frère. Au saint
amour, je suis,/M/Votre, etc.
16 Avril 1646 LMJ. (La mort — Obtenir ses écrits — Une
petite ceinture de fer)
À la Mère Jourdaine de Bernières,
Supérieure des Ursulines de Caen.
... Je voudrais vous pouvoir dire
combien la mort de notre très saint Père Jean Chrysostome me dépouille des
créatures. Il me semble que je n’ai plus de secours en terre et que je me dois
désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu’il a retiré de la
terre pour l’abîmer dans l’éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que
mon dénuement n’est pas entier puisqu’il me reste la chère consolation d’écrire
à notre cher Frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous
a instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont
ses dernières paroles que j’observerai toute ma vie à votre endroit et celui de
nos deux bons frères. Ce fut l’avis qu’il me donna pour, après sa mort,
conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu’il nous
enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l’on vous écrivît sa mort. Le
bon Père Elzéar, son bon parent, nous vint voir et se chargea de nos lettres
qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l’avez reçu.
Quoiqu’il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé. Elle sera toujours
bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu. J’écrivis ces jours
passés à notre très Cher Frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait
toujours en abjection dans l’esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère
Jean m’a mandé qu’il n’en faut point parler.
J’avais prié Monsieur de N. de faire
effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui
des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le
Provincial lui demandait s’il les voulait voir et lire, j’en fus fâchée, car
s’il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier. Je vois bien
que ce bon M. n’était pas un de ses fidèles enfants. Il faut néanmoins que je
fasse un second effort pour les avoir, mais j’attendrai l’avis de notre bon
Frère auquel j’ai écrit de ceci. Le Révérend Père Elzéar vous fera bien mieux
que moi le récit de la mort de notre digne Père. Je crois qu’il est
présentement à Caen.
J’espère être demain ou après sur le
tombeau de notre saint Père où certainement je verserai beaucoup de larmes. Je
me souviendrai de vous, ma très Chère Sœur, car j’ai une grande confiance à ses
prières et, depuis sa mort, j’ai reçu beaucoup de miséricordes et grâces très
particulières. Je le prie en mes oraisons et je m’en trouve bien. Frère Jean
désire de nous voir. J’apprendrai encore quelque chose de lui. J’ai demandé
quelque chose pour conserver comme relique, mais je n’ai pas été digne
d’obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m’avait donné sa petite
ceinture de fer qu’il a portée beaucoup d’années. Je la garde bien chèrement et
duquel je voulais vous en écrire et à notre cher Frère, mais j’attendais encore
pour voir si ma disposition est solide....
24 Juin 1646 RMR (« Un souvenir très particulier » - Projet de publication)
Le jour de la Saint Jean [Baptiste],
qui est la fête de notre très cher frère duquel j’ai eu un souvenir très
particulier. Dieu seul ! Monsieur,
Jésus nous soit uniquement toutes choses à jamais ! Je me réserve de vous écrire après le départ de
notre chère Mère où j’espère avoir plus de loisir qu’à présent. Cependant votre
bonté m’oblige de vous écrire ce mot pour vous assurer que j’ai reçu les deux
livres que notre très cher Frère [Bernières] nous envoie (par votre bon
voisin). Je l’en remercie de tout mon cœur et vous aussi. C’est pour une bonne
demoiselle de nos bienfaitrices qui nous les a demandés très instamment. Vous
nous avez obligée extrêmement. Je [ne] prétends point vous entretenir par la
présente. Je me réserve à vous raconter mes dépouillements qui semblent
s’accroître tous les jours, mais d’une manière que je ne sais si je vous la
pourrai dire. Je vous supplie de dire à notre très cher et très bon Frère que
s’il veut faire imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père [Chrysostome)]
que monsieur le Curé de Saint-Jean en Grève à Paris me promet telle approbation
que je voudrais pour les écrits de ce digne personnage. Que notre cher Frère
voie s’il est à propos de faire imprimer la sainte abjection. Une autre
personne s’offre à payer les frais qu’il y faudra faire. Je suis dans l’attente
de deux témoignages de deux bons prêtres, grands serviteurs de Dieu, qui ont eu
connaissance particulière de la béatitude de notre saint Père. Je vous les
enverrai si notre Seigneur me rend digne de les posséder. J’ai vu son portrait.
On me l’apporta jeudi dernier, mais il a si peu de ressemblance à son original
que j’ai prié le peintre d’en faire un autre. Je lui ai dit les défauts que j’y
trouvais. Il m’a promis d’y travailler au bref. La vue de son image quoique mal
faite m’a extrêmement touchée et causé de si grands respects que s’il eût été
bien naturel, je me fusse jetée en terre pour le révérer et le baiser dans un
grand sentiment d’humilité, mais il avait si peu de rapport que s’il ne m’eût
assuré qu’il l’avait (peint) pour représenter ce saint Père, je ne l’aurais
jamais pris pour cela....
7 juillet 1646 RMB (Confiée à Bernières)
... Ayez pitié de mes pauvretés et
me prêtez secours pour aller à Dieu. Notre Père [Chrysostome] m’a ordonné
d’avoir recours à votre charité et je vous demande l’aide que vous me devez par
son saint amour, pour ne point tomber dans une infidélité qui ne se pourrait bonnement
réparer....
28 Juillet 1646 RMB Le Bienheureux Grégoire Lopez – Elle se confie à Bernières)
... Je commençai le lendemain que
j’ai reçu votre lettre qui était le 20 juillet, la fête du bienheureux Grégoire
Lopez[425]. Je fus extrêmement
aise [77] de me pouvoir donner à la puissance et à l’amour de Jésus Christ avec
ce grand saint. Notre bienheureux Père [Chrysostome] m’a bien recommandé de
l’aimer et de tâcher de l’imiter dans sa haute pureté. Il est vrai que la
divine miséricorde m’a fait beaucoup de grâces, mais il faut que vous
connaissiez mes infidélités aussi bien que les faveurs que je reçois de notre
bon Seigneur. Elles sont extrêmes et la négligence que j’apporte à la grâce est
un défaut épouvantable, car il me semble que mon esprit ne devrait plus être ni
avoir vie qu’en Jésus-Christ. Je sens un grand désir d’user de la simplicité
dont vous nous parlez dans les vôtres pour par icelles avoir moyen d’accomplir
les conseils de notre bon Père, mais je vous supplie, avertissez-moi en toute
franchise et liberté de ce que vous remarquerez être contraire à l’esprit de
Jésus Christ. Vous ne pouvez refuser cette grâce sans offenser sa charité qu’il
a mise en vous et qu’il prend plaisir d’y régner....
21 Août 1646 RMB (Bernières saint Ange)
... Je remarque qu’au temps que vous pouvez posséder ce
bonheur, je priais plusieurs jours de suite mon saint ange [P. Chrysostome] de
faire prier cette sainte pour moi. Hélas, je ne pensais pas pour lors que vous
deviez faire l’office de mon Ange.
5 septembre 1646 L 1,34 Pauvres de toutes créatures, ne vivons que de Dieu purement en Dieu. (Union).
Ma très chère Sœur, pauvres de
toutes créatures, ne vivons que de Dieu purement en Dieu. Ce doit être à
présent là notre principale occupation, puisque ce que nous possédions de plus
cher en la terre est tellement en Dieu, qu’il sera éternellement une même chose
avec Lui. Nous ne pouvons donc désormais être unis à ce cher père [Chrysostome] que nous ne soyons unis à Dieu. Et c’est ce qui nous
doit faire estimer notre privation, puisqu’elle nous conduit à une si parfaite
union.
J’ai bien de quoi vous entretenir de
notre bon Père et de notre cher Ange [Chrysostome et Bernières]. Priez Dieu
pour moi de tout votre cœur. Je vous enverrai deux dispositions intérieures
bien jolies. À Dieu, mon très cher Frère ! Que Jésus vous consomme de son divin amour et nous
favorise d’une pauvreté suprême de toutes créatures, d’une souffrance sans
consolation d’aucune créature ! ...
5 Octobre 1646
RMR (Récolte d’écrits, portrait...)
... J’attends avec affection le
traité de la sainte abjection de notre B. P. [Chrysostome]. J’ai un imprimeur
tout prêt qui désire avec passion de l’imprimer et deux excellents docteurs qui
donneront leur approbation. Voyez si vous voulez prier Monsieur de Barbery d’y
joindre la sienne. Si vous m’aviez donné la beauté divine, il y a longtemps que
cela serait fait. Je vous supplie, que ce soit au plus tôt et me mandez, s’il
vous plaît, si notre très cher frère le veut en petit livre ou en cahier. Envoyez-moi
un petit morceau de papier de la largeur et longueur que vous le désirez. Voilà
une copie de son portrait que le peintre m’a envoyé, mais je l’ai trouvée si
mal rapportant à son original que je l’ai prié d’en faire d’autres et lui ai
dit les défauts que j’y remarque. Celui-ci n’en a quasi point de ressemblance.
Le second qu’il a fait est beaucoup mieux. J’espère qu’au troisième, il
réussira et puis il nous en fera des tableaux à l’huile plus solides que
celui-ci. Montrez-le, s’il vous plaît, et leur demandez s’ils ont reçu nos
lettres....
23 Octobre 1646 RMB (« il me semble que j’ai changé de disposition »)
Dieu seul et il suffit !
... Depuis la mort de notre bon Père
[Chrysostome], il me semble que j’ai changé de disposition et je ne sais si
vous avez vu quelque petite chose, mais grande pour moi, que j’ai reçue de la
divine bonté. Entre autres choses (Je serais trop longtemps à dire le reste),
il me fut donné d’entendre que cette année était pour moi une année de
miséricorde et, pour vous parler franchement, il ne se passe guère de jours que
je n’en reçoive de nouvelles. Je les attribue au mérite et à l’intercession de
notre bon Père et admire une chose en lui à mon égard. La première fois que je
m’en aperçus fut peu de jours après sa bienheureuse mort. Je me sentis poussée
intérieurement de demeurer environ deux heures à genoux, les mains jointes, et
mon âme se trouvait dans un si grand respect que je ne pouvais me mouvoir à
l’extérieur. Au commencement, je faisais une très humble et très douce prière à
notre bienheureux Père de me donner part à son esprit. Enfin je désirais avoir
liaison avec son âme, et entrer dans ses fidélités au regard de la grâce, et
après cette petite prière je me trouve dans un grand silence. Mon âme adhérait
passivement à son lieu et on me tenait en état de recevoir de grandes choses.
Dans ce silence et ce grand recueillement de toutes mes puissances, il se fit
en mon âme une impression de l’esprit de Jésus Christ et cela se faisait, tout
mon intérieur était rempli de Jésus Christ, comme une huile épanchée, mais qui
opérait une telle onction, que depuis ce temps-là, il m’en a toujours demeuré
quelque sentiment, mais ceci fit des effets tout particuliers en moi....
Pour notre refuge ici, nous vivons
comme des enfants attachés à la sainte Providence qui nous subvient en nos
besoins. Notre bon Père [Chrysostome] nous a très instamment exhortées en ses
derniers jours d’établir ce refuge et d’en faire une retraite d’âmes ordonnées
et attirées à l’oraison.
Ne devons-nous pas plus espérer de
vous voir, mon très cher Frère ? [Ne] viendrez-vous pas visiter le tombeau de notre
bon Père [Jean Chrysostome] et par même moyen consoler de votre présence ses
pauvres enfants ? Je n’espère
pas encore retourner en Lorraine, mais si cela est, il faut auparavant que vous
me fassiez la grâce de me faire voir la bonne âme de Coutances. Je ne crois pas
que Notre Seigneur désagrée cela (sic). J’espère qu’il vous en donnera la
pensée. Pour les commodités du voyage, j’y mettrai bon ordre et sans bruit. Il
suffirait que vous y trouvassiez pour nous y donner accès.
Le bon Frère Jean [Aumont] vous
salue d’une entière affection, et vous remercie de tout son cœur de la peine
que vous avez prise pour son dessein. Il est tellement rempli de la divine
grâce, à présent, qu’il a perdu tout autre désir.
6 Novembre 1646 RMB (« ... vous êtes mon bon Frère et celui qui m’est donné de Dieu par la bouche de notre bon Père. »).
... 3/Je crains de perdre l’esprit
d’oraison qu’il semble prendre quelque petit accroissement, celui de pénitence
et de sainte pauvreté et abjection que notre bon Père [Chrysostome] nous a si
saintement imprimées en notre esprit.
... À Dieu, mon très cher Frère ! Voyez avec
quelle simplicité je vous écris. Vous le voulez bien, car vous êtes mon bon Frère
et celui qui m’est donné de Dieu par la bouche de notre bon Père.
1653 L 3,51 Dieu est mon âme et mon âme est Dieu.
... J’espère d’être bientôt en
l’état que la direction du Père Chrysostome avait tant approuvé, et m’avait
conseillé de la part de Notre Seigneur. Que N. lui offre, s’il lui plaît, je
l’en prie de tout mon cœur, afin que dépouillé de moi-même, je sois revêtu de
Jésus-Christ....
1er Décembre 1653 lettre à Monsieur Henri Boudon
Mon très cher frère[426] Jésus soit notre unique vie pour le temps et
l’éternité. Il y a quelque dix ou douze jours que je suis incommodé d’un gros
rhume qui m’a empêché de répondre à vos précédentes dont je vous remercie,
ayant reçu beaucoup de consolation à les lire. Je réponds présentement à votre
dernière et voici une lettre pour notre chère Mère de St Jean toute conforme a
vos intentions que vous lui ferez tenir en la manière que vous le jugerez à
propos. Jamais cette bonne mère ne m’a parlé de Madame de Guise.
Lettre datée du 12 avril 1646 de Benoîte de la Passion à Mectilde
à notre révérende Mère Institutrice
réfugiée à Saint-Maur :
« Vive l’anéantissement sacré de mon Dieu ! Par la
lecture de votre lettre, j’ai appris que notre cher Père avait quitté la terre
pour aller au ciel. J’eus une grande émotion de cœur qui me continua le long du
jour (c’était le dimanche de Quasimodo). Cette émotion contenait en soi une
grande ardeur d’esprit, qui brisait quasi les forces du corps. L’espérance, la
réjouissance de sa béatitude emportait le dessus sur la tristesse. Au commencement
de l’office des morts, je fus outré de nouveau d’une grande tristesse, mais
l’intime complaisance au vouloir de ce grand Dieu ne permit point que les
larmes coulassent. Il me semblait que mon âme se fondait en dilection du bon
plaisir de Dieu. Étant en oraison après Vêpres, il me fut montré comme dans une
nuée assez claire, que la perte que nous avons faite se trouvait dans le ciel,
qu’on ne pouvait pas dire en vérité l’avoir perdu, que les pertes que l’on fait
en Dieu se retrouvent pleinement en Lui.
Vous savez, ma très Chère Mère,
combien j’ai perdu, parlant humainement, néanmoins il n’était pas en mon
pouvoir d’en faire le sacrifice à ce Dieu d’amour, parce que mon vouloir était
tout anéanti dans le vouloir divin. Je ne saurais dire, ma très Chère Mère,
l’occupation de mon esprit tout ce jour-là. J’aime autant en béatitude, et même
davantage que l’assistance que j’en recevais lorsqu’il était en terre. Il nous
peut beaucoup plus servir en ces hauts lieux qu’en cette vallée de larmes. Je
suis bien plus près de lui à présent que lorsqu’il était vivant à Paris, parce
que nous le trouvons en Dieu.
Il faut que je vous dise, ma Chère
Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un
religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de
Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La
nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande
assemblée de peuple, entr’autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère
Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et
tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans
mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi
subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut
et délicieux. Étant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance
avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même ? Ne serait-ce
point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu ? Ma Chère
Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais
aucun fondemen
Jean de Bernières, Le Chrétien intérieur, textes choisis suivis
des Lettres à l’Ami intime, Texte établi et présenté par Murielle et D. Tronc,
Paris, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2009, 200 p.
[septième livre du Chrétien intérieur et « Lettres à l’Ami intime ».]
Jean de Bernières
(1602-1659) naît dans une grande famille normande fort pieuse : son père,
trésorier général des finances, fonde pour sa fille Jourdaine le couvent des
Ursulines de Caen.
Jean s’engage dans la
Compagnie du Saint-Sacrement de Caen fondée en 1644 par Gaston de Renty
(1611-1649) : ce grand seigneur était passé des armes et des sciences à
l’oraison et à l’exercice de la charité. La Compagnie avait pour but de
rassembler les chrétiens pour s’aider les uns les autres vers la perfection et
travailler ensemble au service des pauvres. Devenu le bras-droit de Renty,
Bernières lui succède en 1649.
Mais surtout, il fait
partie du Tiers Ordre franciscain laïc[427] :
il reste engagé dans le monde, tout en menant une vie consacrée à
l’oraison.
Il soulage la misère
autour de lui par une pratique intense de la charité : « Il paye de
sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres
maisons, pour les conduire à l’hôpital ... porte sur son dos les indigents qui
ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice ... il lui faut traverser les
principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de
lui. »[428].
Il contribue toute sa
vie à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires. Avec
le prêtre Jacques Garnier, il fonde à Caen l’Hôpital des Pauvres Renfermez pour élever les enfants
abandonnés ; avec saint Jean Eudes, une maison pour les femmes repenties…
Il s’associe au projet
de Marie de l’Incarnation et de Mme de la Peltrie, qui veulent partir en 1639
en mission de conversion auprès des Iroquois du Canada : il aide Mme de
Peltrie dans son procès avec sa famille ; puis, malgré son envie de
partir, il reste gérer les ressources pour les missions du Canada. Il restera
en correspondance avec Marie de l’Incarnation pour qui il éprouve une grande
vénération.
Même s’il en fait bon
usage, sa fortune lui pèse. Rempli de l’idéal franciscain transmis par son père
spirituel du Tiers Ordre Régulier Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), il
se sent coupable :
...il
faut tout quitter pour vaquer à Dieu seul, aimer pour cela les mépris, les
souffrances et la pauvreté.[429]
Quand il veut faire
donation de ses biens, sa famille résiste :
Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher
que je ne sois pauvre ; elle me fait parler pour ce sujet par de bons
religieux [...] il n’y a plus moyen
d’être pauvre[430].
Il y parvient cependant et passe ses dernières années
dans un simple logis, mangeant du pain noir dans de la vaisselle en
terre ! Il ne vit plus que de ce que lui donne sa famille :
Je
ne dois non plus manquer à embrasser la pauvreté, quoiqu’elle m’abrège la vie
naturelle[431].
*
Sa charité repose sur
une vie spirituelle intense au milieu d’un groupe d’amis qu’il finit par
diriger. Ils ont le désir de se regrouper dans une maison commune : l’Ermitage, où ils pourront vivre une vie
d’oraison et de charité hors de toutes contraintes.
A la porte du monastère de Jourdaine
Bernières fait bâtir en 1648 une maison pour retraitants, « ouverte aux
laïques ou même aux religieux ». Il parle avec humour de cet hôpital un
peu particulier qui accueille les pauvres
spirituels :
Il
m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y
loger avec moi que des pauvres spirituels, qui ayant la volonté de sortir de
leurs imperfections, en demeurent pourtant toujours entachés. Il y a à Paris un
hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes[432].
Jean y accueille ses
amis avec simplicité et dans une grande liberté :
Je
vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de me venir voir ; j’ai une petite
chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez, nous
chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire
l’oraison…[433].
Son premier biographe
témoigne : « Ce qui est de
merveilleux, c’est que l’on ne s’ennuyait jamais [...] il n’y avait aucun
exercice particulier de piété réglée parce que l’oraison perpétuelle en faisait
toute l’occupation. L’on s’y levait de grand matin, et durant toute la journée,
c’était une application continuelle à Dieu. Chacun avait sa cellule, mais on prenait
les repas en commun ; au sortir de table les ermites faisaient encore une heure
d’oraison ensemble, puis chacun reprenait sa liberté d’action [...] ils
allaient voir les malades, faisaient le catéchisme aux enfants abandonnés[434]. »
Son biographe moderne assure que « certains ménages y venaient aussi s’y
retirer[435] ».
Catherine de Bar, Mère
fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, témoigne de cette vie
érémitique[436] et
de son admiration pour Bernières : « Messieurs de Bernières et Roquelay
[son secrétaire] vous saluent. Ils font des merveilles dans leur ermitage ; ils
sont quelquefois plus de quinze ermites. [...] Si notre bonne Mère Prieure
voulait écrire de ses dispositions à M. de Bernières, elle en aurait
consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint
et parfait anéantissement ».
Quand à l’animateur,
il reste bien conscient de n’être que l’intendant de Dieu, constatant
simplement une communication inexplicable :
Nous
vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du
monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans
réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bon ou mauvais, nous tâchons de ne
nous point arrêter. Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est
par ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard, la grâce
d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire
comment cela se fait, sinon que Dieu le fait[437] .
Il est insensible aux différences sociales.
En témoigne cette conversation avec son serviteur :
Vous
êtes mon maître, je vous dois tout dire comme à mon père spirituel – Vous le
pouvez, lui dis-je, car je vous aime en Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès
de moi, afin que vous fussiez tout à lui[438].
Remplir cette fonction
de directeur lui est une charge. Plein de doutes sur lui-même, il se demande
s’il ne doit pas abandonner :
J’avoue
que ce m’est une grande croix de donner des enseignements aux autres, moi qui
en vérité ne sais rien[439].
Il écrit encore :
Il
ne faut pas prendre garde à ce que je dis : ma lumière est petite,
mon discernement faible, et ma
simplicité grande[440].
Il suscite pourtant un
tel respect qu’il dirige dans toutes les classes sociales, des laïcs et des
prêtres, des supérieurs de monastères. Il forme pendant quatre ans à l’Ermitage le futur premier évêque de
Québec, Mgr de Laval. Il initie à l’oraison des dizaines de religieuses en
faisant des conférences au parloir du monastère de Jourdaine.
Ce renouveau mystique
s’étendra de Caen à Paris par l’intermédiaire de monsieur Bertot (1620-1681),
son ami devenu confesseur de l’abbaye des bénédictines de Montmartre[441],
puis par madame Guyon (1647-1717), la dirigée laïque de ce dernier, qui lira
Bernières avec admiration et retrouvera la même absence de conventions pour mener
ses amis vers l’oraison.
*
Nous avons
heureusement des témoignages écrits de cette vie mystique. Bernières dictait,
sur ordre de son confesseur, à un prêtre qui vivait chez lui. Il écrivait aussi
beaucoup à ses dirigés : nous donnons ici un aperçu de cette correspondance par
les dix-huit lettres adressées à Jacques
Bertot, « l’ami intime ».
Compilé après sa mort, le Chrétien intérieur a été composé
principalement à partir des lettres précieuses pour son entourage : il
n’est donc pas un traité logique ou une méthode d’oraison.
Dans le livre VII du Chrétien intérieur que nous publions
presque entièrement à la suite de quelques chapitres tirés des livres
précédents, les lettres ont été collationnées les unes à côté des autres comme
on a pu : c’est ainsi que l’on passe du très beau chapitre 10 sur les
ténèbres divines au chapitre 11 qui traite d’une étape
« inférieure », la « petite » oraison de lumières. Mais
cela importe peu : comment ordonner les diverses facettes d’un diamant
d’où sortent une même lumière intérieure ?
On ne doit pas non plus
s’attendre à un « beau style » : la langue est celle d’une
conversation sans prétentions correspondant à la modestie de leur auteur. Par
contre, on trouvera là des comptes-rendus véridiques, un témoignage vécu d’une
grande simplicité. Il parle beaucoup de ses manques. Les choses sont telles
qu’elles sont : il les raconte avec une profonde honnêteté en restant au
plus près de l’expérience.
Ces états mystiques sont
difficiles à décrire :
Je m’exprime comme je puis, car il faut
chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet état qui est
au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un mot, je vis sans
vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me suffit […] Voilà bien des
paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire.[442]
L’oraison est le fondement de sa vie :
L’oraison est la source de toute vertu en
l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection.
L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en approchent, et qui s’en
éloigne se refroidit infailliblement.[443]
Il décrit plusieurs sortes d’oraison, mais
le livre VII propose surtout l’oraison passive dans laquelle il a vécu toutes
ses dernières années. Celle-ci met l’âme dans une nudité totale pour la rendre capable de l’union immédiate et
consommée, dit-il dans une lettre à sa sœur Jourdaine. Elle ne peut souffrir aucune activité, ayant pour
tout appui l’attrait passif de Dieu […] En cet état, il faut laisser opérer Dieu et
recevoir tous les effets de sa sainte opération par un tacite consentement dans
le fond de l’âme.[444]
Cette oraison ne peut s’appuyer que sur un
absolu renoncement à tout ce qui n’est pas Dieu :
Un homme d’oraison doit être un homme mort …
C’est se moquer de vouloir faire oraison et vouloir encore prendre goût aux
créatures.[445]
Il s’attriste :
Ainsi quand nous dormons, nous sommes dans un
profond oubli de Dieu ; mais, ce qui est déplorable, nous continuons cet
oubli dans le réveil, par le peu d’application à Dieu et à ses perfections,
toute notre âme étant occupée aux petites créatures.[446]
Dans une lettre du 29 mars 1654, il affirme
le but de l’Ermitage :
C’est l’esprit de notre ermitage que
d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au
monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu.
Bien entendu,
Bernières et ses amis sacrifient à la sévérité de la spiritualité de leur
temps : pour participer à la Passion de Jésus-Christ, on se livre à des
pratiques que nous n’admirons plus (discipline tous les jours, croix d’argent à
pointes[447],
etc.). Car Bernières a été formé par « notre
bon père[448] »
Jean-Chrysostome avec une rigueur extrême : celui-ci avait fondé une
« Société de la sainte Abjection[449] »
dont les membres s’engageaient à être en communion avec la vie de Jésus et à
recevoir les mépris et les persécutions comme la divine Providence. Sous cette
grande ombre, Bernières pourchasse ses
imperfections dans les moindres recoins et s’en angoisse au point de craindre
d’être damné !
Aucune satisfaction ne
doit être donnée à la « nature » : il ne faut jamais la
satisfaire, si peu que ce soit. Mais la raison de cette rigueur est beaucoup
plus profonde que des outrances ou un masochisme qui ne sont plus de notre
époque : la grâce, qui est pour lui la présence de Jésus-Christ, doit gouverner
toutes les actions, jamais l’homme naturel :
… ce
qui est purement naturel ne plaît pas à Dieu ; [il] faut que la grâce s’y
trouve afin que l’action lui soit agréable et qu’elle nous dispose à l’union
avec lui.[450]
Il est tourmenté par ses manquements à
l’union permanente :
Je
vous confesse que quand je rentre dans moi-même et que la vie de Jésus-Christ
reçoit interruption ou division, il me semble que je tombe en enfer, sentant
une douleur si cuisante que je ne la puis exprimer.[451]
Durant que l’on goûte
quelque autre chose, quoique très innocemment, l’on cesse de goûter Dieu seul
et c’est cette cessation d’amour que l’âme ne peut souffrir.[452]
L’idéal
est de se laisser gouverner par la grâce :
C’est
un moyen très utile pour l’oraison de s’accoutumer à ne rien faire que par le mouvement
de Dieu. Le Saint-Esprit est dans nous, qui nous conduit : il faut être
poussé de lui avant que de rien faire […] L’âme connaît bien ces mouvements
divins par une paix, douceur et liberté d’esprit qui les accompagne, et quand
elle les a quittées pour suivre la nature, elle connaît bien, par une secrète
syndérèse [remords de conscience] qu’elle a commis une
infidélité.[453]
La charité en
particulier ne doit s’appuyer que sur cette vie intérieure profonde et, dans
ses dernières années, il se méfie de toute action qui ne serait pas dictée par
un mouvement de la grâce :
Ne
vous embarrassez point des choses extérieures sans l’ordre de Dieu bien
reconnu, si vous n’en voulez recevoir de l’affliction d’esprit et du déchet
dans votre perfection. […] Oh, que la pure vertu est rare ! Ce qui paraît le meilleur est mélangé
de nature et de grâce.[454]
C’est dans ses Lettres à l’ami intime, que Bernières se
dévoile le plus : bien que son ami soit plus jeune, il est visible qu’il
le considère comme son égal. Il peut lui parler à cœur ouvert des états les
plus profonds de ses dernières années :
Je
ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans
le centre…
Plus
Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue
immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que
commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu
même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à
trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même …[455]
On est touché de voir que, bien que parvenu
à un haut degré d’union à la fin de sa vie comme le montrent l’évolution de ses
lettres et les admirables derniers chapitres du Chrétien Intérieur, Bernières s’angoissait tellement de ses failles
personnelles qu’il pensait mériter l’Enfer. Il avait donc demandé à Dieu de
mourir subitement, et il fut exaucé. Une tradition de
famille raconte :
« … il demandait toujours à Dieu de
mourir subitement […] rentré à l’Ermitage,
le soir venu, il se mit à dire ses prières. Son valet de chambre vint l’avertir
qu’il était temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de
répit, et continua de prier. Peu après le valet entendit un bruit sourd et
rentra : Bernières venait de tomber de son prie-Dieu, mort. »[456].
On était le 3 mai 1659.
Jean de Bernières, Œuvres Mystiques I, L’Intérieur chrétien
suivi du Chrétien intérieur augmenté des Pensées, Edition critique avec une
étude sur l’auteur et son école par D. Tronc, Ed. du Carmel, coll.
« Sources mystiques », 2011, 518 p.
Jean de Bernières
(1602-1659) a été récemment le sujet d’une journée d’étude à Caen à l’occasion
de son 350e anniversaire où il a été présenté comme le
« mystique de l’abandon et de la quiétude »[457].
Cette rencontre a mise en évidence sa profonde influence sur les premiers
chrétiens canadiens, dont se détachent les belles figures de Marie de
l’Incarnation (1599-1672) et de François de Montmorency-Laval (1623-1708),
premier évêque de Québec. En France son influence s’exerça sur Mectilde de
Bar (-1698), fondatrice d’une congrégation bénédictine consacrée à l’adoration
perpétuelle qui s’étendit jusqu’en Pologne, puis sur monsieur Bertot
(1620-1681), confesseur de la célèbre abbaye bénédictine de Montmartre et
animateur du cercle spirituel qui sera repris par madame Guyon (1648-1717) et
par Fénelon (1651-1715), enfin sur bien d’autres spirituels.
Les figures que nous
venons de citer ont souvent pâti d’un soupçon, - ou d’une accusation - de
« quiétisme » fondé sur leur appréciation indirecte parce que
l’accès à des écrits devenus rares est malaisé. C’est une des raisons pour
faciliter l’accès au fondateur Bernières par l’édition critique du corpus issu de ses écrits. Car c’est en
lisant les témoignages des spirituels que l’on peut se former une opinion
juste, tout en limitant le recours à la littérature foisonnante induite post-mortem sur des bases incertaines
(dont souvent des propositions condamnées que l’on ne retrouve pas dans les
sources).
Mais surtout se révèle
la grandeur du témoignage très personnel du mystique Bernières qui, n’étant pas
entré dans les ordres, n’étant responsable que de lui-même, livre l’intime de
son âme beaucoup plus directement que ne peuvent se le permettre des directeurs
attachés à leur « religion ». On rencontre ici un homme et non
seulement de bons conseils ou une saine doctrine. En cela il est toujours notre
contemporain.
Rétablir Bernières par
« son œuvre », en faisant appel aux meilleures sources de l’abondante
production éditoriale qui suivit sa mort, doit satisfaire à plusieurs
contraintes : proposer au spirituel une nourriture actuelle sous un accès
facile par révisions de l’orthographe et de
la ponctuation des sources ; satisfaire le chercheur par l’édition
intégrale des versions retenues des titres ; préparer le
« dossier » qui facilitera le travail d’un futur traducteur au fil
des annotations du texte courant.
Le volume présent Œuvres mystiques I rassemble l’œuvre
imprimée sous les noms successifs d’Intérieur
Chrétien puis de Chrétien Intérieur,
ce dernier titre incluant assez tardivement des Pensées. Ces titres sont précédés d’une étude qui s’attache aux
sources textuelles, puis aux influences reçues et transmises, apportant ainsi
le complément nécessaire aux évocations biographiques existantes.
Le volume Œuvres mystiques II livrera
prochainement la partie la moins remaniée du corpus en présentant une Correspondance
établie aussi complètement que possible à partir des Œuvres spirituelles (Maximes
et Lettres) et de manuscrits jamais
édités. Cet ensemble sera présenté en ordre chronologique et précédé d’une
étude par le P. Eric de Reviers portant sur l’évolution de la spiritualité de
Bernières.
Plutôt que de
présenter Jean de Bernières (1602-1659) comme une grande figure isolée, nous
préférons montrer sa fécondité en la situant au sein du grand courant mystique
de la quiétude. Il en fut l’animateur encore tout proche de son émergence.
Jean de Bernières n’a jamais songé à écrire une « œuvre » :
celle-ci fut construite post-mortem à
partir de ses lettres et de notes. Mais dans le domaine de l’édition à but
spirituel du XVIIe siècle, Le Chrétien
intérieur eut un succès très important, comparable au rayonnement des
écrits de François de Sales. Décrire finement l’histoire et les contenus des
titres imprimés sous la signature de Bernières permet d’évaluer le crédit
variable à accorder à l’un ou l’autre d’entre eux, car les
sources manuscrites ont été transformées puis perdues. Nos choix
éditoriaux reposent sur cette revue historique associée à l’analyse des
contenus.
Les écrits permettent de témoigner de l’existence de « divins
sentiers », de les baliser, de contrôler l’expérience personnelle. Mais,
par delà des traces écrites, rien ne remplace les rapports directs entre
mystiques vivants : Jean de Bernières est dirigé par un franciscain du
Tiers Ordre Régulier, avant d’être à son tour très actif au sein d’un réseau où
il exerce une influence sur ses amis, puis dirige des cadets. Les habitués de
l’Ermitage construit par ses soins
posent sans le savoir les fondations d’une tradition mystique que nous appelons
« l’école du Pur Amour ».
Leurs traces restent bien visibles sur la durée du siècle, tant que ces
spirituels peuvent agir au grand jour avant la condamnation finale du quiétisme
par le bref Cum alias (1699). Cette
décision d’origine essentiellement politique ne pouvait heureusement pas tarir
un courant mystique qui ne dépend pas des hommes : elle faisait simplement
partie d’une remise en ordre générale, en France, en Italie et en Espagne,
face aux protestants, aux jansénistes, aux mystiques. Ces derniers devinrent
par la suite très discrets, mais nous relèverons des résurgences qui signalent
l’existence de divers ruisseaux souterrains actifs et voyageurs durant les
trois derniers siècles.
A la suite de l’édition des textes, un tableau en deux parties placé en fin
de volume présente le « réseau » mystique où Bernières occupe une
place centrale, constituant un premier « nœud » qui rassemble des
membres de l’école. Enfin une autre annexe décrit dans le détail les éditions.
Jean de Bernières a
écrit des lettres et a rédigé des notes personnelles prises au cours de
retraites. Encore peut-on douter de la continuité vécue de ces
dernières car elles semblent avoir été assemblées à partir d’extraits de
sa correspondance, en conformité avec un genre littéraire aujourd’hui perdu,
celui des « schémas de retraites ».[458]
On a de même constitué
les ouvrages regroupant les mots Chrétien
et Intérieur en assemblant des
extraits de lettres avec toute la liberté permise à l’époque. Leurs éditions
furent un succès de librairie à l’origine d’un célèbre procès entre
éditeurs : l’Intérieur Chrétien
devint l’année suivante le Chrétien
Intérieur aux multiples impressions durant tout le XVIIe siècle et adapté
au cours du siècle suivant :
Le Chrétien
Intérieur … publié en 1661 … atteint dès 1674 sa quatorzième édition et la
même année le libraire Edme Martin estime qu’il en a vendu trente mille
exemplaires ». [459]
Le livre atteint de
fait un public très large. Il est facile à lire. Il présente peu d’idées neuves
mais est plein d’onction. Un choix orienté, de façon parfois doloriste, adapte
le grand mystique Jean à l’esprit de son temps, ce qui ne pouvait que favoriser
sa réception. Aussi le titre apparaît-il même dans des bibliothèques très
réduites. Ainsi :
[La]
veuve de Pierre Helyot [460]
… détient les Fleurs des saints en
deux volumes in-folio, le Chrétien
Intérieur de Bernières-Louvigny, une Explication
des cérémonies de la messe et une quinzaine d’autres petits livres de
dévotion dont … une préparation à la mort ». [461]
L'histoire à
rebondissements du succès du premier titre L’Intérieur
Chrétien (1659) trop rapidement devenu Le
Chrétien intérieur (ce dernier selon deux versions :
« primitive » de 1660 et « tardive » de 1676) a été
décortiquée avec soin et sagacité par Heurtevent et Luypaert[462].
L’apparition d’Œuvres spirituelles
(1670) distinctes et fiables, enfin l’ajout au Chrétien de Pensées
(1676) complètent les Chrétiens.
Présentons les acteurs, puis nous tenterons d’éclairer les
rebondissements de la pièce jouée :
Il faut citer en
premier lieu Jourdaine de Bernières
(1596-1645), qui entra au couvent des Ursulines, construit magnifiquement en
1624 avec l’argent de la famille. Dirigée par son cadet Jean, elle devient
supérieure du couvent dès 1630 et fait montre d’une belle autorité qui peut
s’accompagner de conseils pittoresques : ainsi à propos d’une novice à
éprouver, « Mettez-la à bouillir… », écrit-elle[463].
D’autres religieuses du même couvent auront également un rôle
déterminant : la Mère Michelle Mangon,
une grande spirituelle cachée, amie du Père Chrysostome de Saint-Lô, ainsi que
la Mère de Saint-Charles. Outre les ursulines qui tentent de contrôler la
situation, de 1659 à 1677 opèrent trois personnages masculins en relation
avec les éditeurs :
Nicolas Charpy de Sainte-Croix (1610-1671 ?)est une figure littéraire
assez connue à l’époque et choisie pour assurer le succès d’une première
édition ; courtisan auprès des Grands, de Mazarin en particulier, il
révélera un caractère aventurier après sa disgrâce ;
Louis-François d’Argentan (1615-1680), franciscain capucin, poursuit une
activité opiniâtre d’éditeur-rédacteur[464].
Il accèdera aux responsabilités au sein de son ordre :
Le 7 mai 1630, à l'âge de 15 ans, Jean Yver fut admis au
noviciat des capucins et c'est alors que, selon l'usage, il prit le nom de
Louis-François d'Argentan. Un an après, il fit profession et ses supérieurs
l'envoyèrent au couvent de Falaise. Il y demeura jusqu'en 1638 et, à cette
date, revient au couvent d'Argentan. [...] En 1641, le père Louis-François
était lecteur de philosophie au couvent de Caen, tout en prenant part aux
missions prêchées dans la contrée [...] De 1653 jusqu'à sa mort, nous le voyons
occuper les plus hautes charges : deux fois provincial, deux fois définiteur, commissaire
général, gardien de plusieurs couvents et, malgré tout, s'adonnant à une
prédication ininterrompue[465].
Dans son œuvre propre, il fut un abondant mais pâle imitateur de Bernières[466]. Glanons chez lui quelques reflets du maître[467] :
... ne
considérez pas l’humanité seule, ni aussi la divinité seule séparément, ou
l’une après l’autre ... Si donc elle contemple l’une et l’autre ensemble, il
faut qu’elle ait des images et qu’elle n’en ait point en même temps, et dans la
même simple vue ; ce qui semble impossible... Il participe à nos faiblesses et
nous participons à Sa force ... vous Le contemplez souffrant et mourant en
vous-même, bien mieux et plus distinctement que vous ne pourriez Le considérer
endurant en Jérusalem et sur le Calvaire. [I, 268-272]
Il est impossible que la vie naturelle [II,
445] et humaine se rencontre dans une âme avec la divine. La corruption de la
première est la génération de la seconde ; il faut que l’une cesse, si on veut
que l’autre commence : et partant sitôt que la grâce nous conduit à mourir à
nous-mêmes et à nos propres opérations, il faut tout quitter sans réserve, vie,
pensées, désirs, recherches, affections, et demeurer purement passifs à
l’opération divine, qui ne tend qu’à notre mort.
Robert de Saint-Gilles ( ?-1673), de l’ordre des minimes[468],
frère de la Mère Michelle Mangon, est chargé de l’édition des Œuvres spirituelles… qui paraissent en
1670. Il a succédé en 1665 à dom Quinet comme Visiteur du couvent[469].
Quel est le
déroulement des événements ? La première publication cherche à mettre en
valeur un choix bref d’écrits de Bernières sous l’autorité de Nicolas Charpy de
Sainte-Croix : L’Intérieur chrétien
… par un Solitaire, paraît à Paris chez Cramoisy en 1659. Charpy signe
l’ « Epître à Jésus-Christ » ouvrant le petit volume comportant
quatre livres aux courts chapitres. Très probablement d’Argentan a opéré sous
son autorité, en agissant en intermédiaire entre le couvent des ursulines où
devaient se trouver les sources, et l’homme de lettre auquel on fait appel pour
assurer le succès de l’édition.
Le succès dépasse les
espérances. D’Argentan assemble alors hâtivement des sources beaucoup plus
considérables que ce qui venait d’être
publié. Le Chrétien intérieur … par un
Solitaire [d’Argentan], paraît à Rouen en huit livres chez Grivet en
1660.
Survient un procès
prévisible entre éditeurs, dû au succès inattendu. Les deux titres étaient trop
proches même si les contenus différaient largement car 531 pages pleines
succédaient à 165 pages aérées. L’éditeur rouennais Grivet est condamné
(toutefois sans amende) et l’éditeur parisien Cramoisy devient propriétaire des
deux titres avec une exclusivité de neuf ans.
Ce dernier est le
grand gagnant car il va rééditer de nombreuses fois le Chrétien : non pas selon sa forme courte initiale, mais selon
la version ample en huit livres compilée par d’Argentan et publiée chez son
concurrent provincial perdant ! Le même titre sort donc successivement
chez deux éditeurs ennemis.
Il faut attendre 1670
pour que toute initiative possible de la part du parti perdant puisse prendre
place, à savoir les ursulines et le maladroit d’Argentan. Pressé de rétablir
avec toute l’ampleur due
« l’œuvre » de son maître Bernières, celui-ci avait en effet
publié hâtivement, et son assemblage manquait de plan et d’équilibre. Jourdaine
et ses ursulines, mécontentes du « gel » imposé pendant neuf ans,
cherchent ailleurs pour une édition future qui assurerait une meilleure mise en
valeur et un plus grand respect de Jean de Bernières. Elles ont recours au
frère de la Mère Michelle Mangon, Robert de Saint-Gilles.
Mais à la date
libératoire, un Official janséniste persécute les ursulines de Jourdaine
(l’interdit est jeté sur le couvent !), tandis que meurt la Mère Mangon.
Cela fait perdre un peu de temps, celui nécessaire à la communauté pour sortir
des épreuves. Robert - sous un titre passe-partout d’Œuvres spirituelles ne prêtant guère à contestation - publie enfin
des lettres soit voilées (premier tome de Maximes),
soit ouvertement (deuxième tome de Lettres).
Elles sont très précieuses car peu remaniées et datant souvent de la fin de vie
de Bernières. La mort de Jourdaine, qui les avait gardées sept ans, les a
rendues disponibles. On est en 1670.
Robert meurt en 1673.
Lors de la réédition en 1675 des Œuvres
spirituelles, la Mère de Saint-Charles annote en marge les Maximes pour indiquer les dates des
lettres dont elles sont extraites, mettant ainsi en évidence la pratique très
générale de fabrication de titres à partir d’extraits de lettres.
En 1676, peut-être par
« émulation », paraissent en adjonction au Chrétien, des Pensées…, assez proches de lettres (et
en présentant nommément certaines).
Enfin d’Argentan
publie en 1677, sous son nom et non plus sous celui d’un
« Solitaire », sa version « améliorée » et augmentée :
Le Chrétien intérieur … par le R.P.
Louis-François d’Argentan, en deux tomes et six traités.
Quatre recueils
manuscrits (deux utilisés pour les Chrétiens ?
deux ajoutés postérieurement et couvrant les années de la fin de vie de
Bernières ?) se seraient égarés au début du XVIIIe siècle : nous
espérons leur découverte[470].
Pierre-Daniel Huet, caennais né en 1630, le savant évêque d’Avranches qui avait
la réputation méritée d’être un observateur scrupuleux, atteste les avoir vus[471]. Il
se plaint à juste titre du travail de réécriture par Louis-François d’Argentan
:
J’ai lu exactement tous les livres de M. de Bernières …
Ses écrits furent abandonnés au Père Louis-François qui les tourna à sa mode,
et c’est de quoi je me suis plaint. Le Chrestien
Intérieur est de ce genre.[472]
Les éditions des Chrétiens furent très nombreuses car la
technique des presses manuelles de l’époque ne permettait de tirer,
généralement en un mois par titre, qu’entre cinq cents et douze cents
exemplaires, ce qui avait pour effet de multiplier les réimpressions. Les
caractères en plomb, principale richesse d’un éditeur (avec le stock imprimé
non relié), étaient constamment réemployés[473].
Ces recompositions d’une impression à la suivante d’un même texte, ainsi que le
métier indépendant des relieurs permettant facilement de modifier l’assemblage
d’imprimés et l’adjonction éventuelle de correctifs, explique la multiplicité
des éditions et les variations si souvent constatées entre elles. Ceci demande
de ne pas s’en tenir à une seule page de titre en tête d’ouvrage, mais de
décrire attentivement les contenus et des paginations souvent multiples car
reprises.
La multiplicité des
éditions des Chrétiens peut heureusement
se rattacher à trois « familles » : Intérieur Chrétien de 1659, Chrétien
Intérieur « primitif » de 1660 avec adjonction de Pensées en 1676, Chrétien Intérieur « tardif » de 1676. Au sein de chaque
famille, les variations entre rééditions sont mineures.
Par contre, les trois
familles de Chrétiens se distinguent
entre elles très largement. En témoignent en premier lieu de considérables
différences de taille : on passe de ~170 000 caractères (évaluation brute,
espaces compris) pour L’Intérieur Chrétien
de 1659 signé Charpy « assisté » très probablement par d’Argentan, à
~770 000 caractères pour Le Chrétien
Intérieur « primitif » en huit livres (1660) signé « Un
Solitaire » qui n’est autre que le même d’Argentan, enfin à ~1 200
000 caractères pour Le Chrétien Intérieur
« tardif » en deux tomes et dix livres, de 1676, signé nommément par
ce dernier !
Des Pensées viennent se greffer aux
éditions des Chrétiens (aussi bien
« primitif » que « tardif »), peut-être pour leur donner
« du poids » face à la réédition des Œuvres spirituelles. Ces Pensées
bénéficièrent en 1676 de deux éditions
chez le même éditeur, l’une sous forme d’un petit volume indépendant, l’autre
en ajout à l’édition de l’année du Chrétien
intérieur.
Aux ajouts - nouvelles
sources et amplifications -
correspond une baisse de la fidélité aux sources provenant des dictées de
Bernières, et donc de qualité, car d’Argentan était moins doué que son maître,
comme il a la grande honnêteté de
l’avouer en évoquant ses propres écrits dans l’édition même de ceux de son
maître :
… à mon grand regret, elles [ses propres Conférences Théologiques] n’allument
pas, ce me semble, un si grand feu dans la volonté, parce qu’elles n’ont pas
cette abondance de l’onction divine, qui se fait goûter par tout le Chrétien Intérieur … qu’il n’est pas en
notre pouvoir de donner à nos paroles, si le saint Esprit ne répand sa grâce
sur nos lèvres.[474]
Il nous renseigne
aussi avec candeur sur son traitement des écrits de Bernières, suggérant
un large travail de réécriture de sa part. Nous citons largement, compte tenu
de l’incidence sur le crédit à accorder à certaines parties faibles du Chrétien et aussi parce que d’Argentan
souligne involontairement fort bien la « fatigue » que ressentent des
spirituels non mystiques à la lecture de textes abordant des états élevés sans
images :
…il y a beaucoup de redites [chez Bernières] … étant
vrai que les lumières et les affections que la grâce répand dans une âme, sont
bien souvent les mêmes, sinon qu’elles se perfectionnent toujours dans la
suite, et qu’elles la font passer dans des états bien plus purs et plus élevés.
Mais on n’y voit pas cette variété de pensées, de matières, ni de sujets qui
divertit dans les autres livres, et qui empêche que la lecture n’en soit
ennuyeuse. Il a fallu débrouiller tout cela avec assez de fatigue et mettre
quelque ordre où il n’y en avait aucun. Et après tout, il s’y trouvera encore
peut-être, un peu trop de répétitions…
N'attendez pas dans ce petit livre [du Chrétien] une disposition si régulière,
ni une liaison si juste des matières qu'il traite. Il [Bernières] ne parle pas
pour instruire personne, il va où Dieu le conduit, et bien heureux qui le
pourra suivre. Et ne m'accusez pas si je n'ai pas été si exact à écrire tout ce
qu'il a dit sur un sentiment que j'ai quelquefois trouvé plus étendu qu'il ne
fallait ; ou si j'ai d'autres fois ajouté quelques lignes du mien quand
Dieu m'en a donné la lumière et que j'ai cru qu'il était nécessaire pour un
plus grand éclaircissement.[475]
Indépendamment des Chrétiens et de l’adjonction de Pensées s’ajoutent enfin des Œuvres spirituelles… Maximes et Lettres. On a précédemment
relevé la preuve de la composition des Maximes
à partir de lettres par un ajout marginal de dates lors de leur réédition de
1675.
Jean a écrit à ses
dirigé(e)s : Catherine de Bar, M. Bertot, des amis partis au Canada, des
proches normands… Ces lettres ont été rassemblées dans le second volume des Œuvres spirituelles publié après le
succès du Chrétien intérieur. On a
malheureusement perdu la correspondance avec la vénérable Mère Marie de
l’Incarnation. Par contre on peut tirer parti de textes de Jean-Chrysostome de
Saint-Lô édités par Bernières et comportant de façon voilée la direction de ce
dernier par ce confesseur. Il existe également des copies de lettres non
publiées jusqu’à maintenant, en particulier la correspondance avec Catherine de
Bar préservée au sein des monastères des bénédictines du Saint-Sacrement[476].
Notre ANNEXE :
DESCRIPTION DES EDITIONS ANCIENNES livre la composition précise de prototypes
choisis parmi les éditions auxquelles nous avons eu accès[477],
pour représenter les « branches » ou sources distinctes. Celles-ci sont
finalement au nombre de quatre : « trois Chrétiens et leur cousin ». C’est la base solide nécessaire
pour s’y retrouver dans la jungle des multiples éditions qui ont établi le
rayonnement du mystique.
L’Intérieur Chrétien de 1659 et Le
Chrétien Intérieur en huit livres de 1660 sont relativement fiables car un
an après le décès de Bernières, d’Argentan n’a pas eu le temps de réécrire
son maître. L’adjonction de Pensées
aux Chrétiens Intérieurs est fiable.
Ces trois textes sont repris sous le présent titre : Œuvres mystiques I L’Intérieur
Chrétien suivi du Chrétien Intérieur augmenté des Pensées.
Ce qui fut tardivement
édité sous le nom d’Œuvres spirituelles … Maximes
… Lettres
est beaucoup moins connu mais est plus sûr[478].
On note que les mêmes lettres ne sont pas utilisées dans les Chrétiens et dans les Œuvres spirituelles[479].
La reprise des contenus rassemblés sous ce dernier titre, augmentée de lettres
complémentaires jamais publiées paraîtra sous le titre : Œuvres mystiques II Correspondances.
Enfin en dernier lieu
vient Le Chrétien Intérieur de 1677
largement tributaire d’un d’Argentan peu inspiré mystiquement. Nous ne le
retenons pas.
Les grandes figures
mystiques du XVIIe siècle n’ont pas été des génies solitaires, mais ont vécu au
sein d’un réseau d’amitiés qui les reliait à des personnes qui avaient la même
expérience de Dieu : indifféremment clercs ou laïcs, les aînés incarnent
cette expérience et forment les plus jeunes à l’oraison, chacun étant à son
tour « maître des novices ».
C’est ainsi qu’une
chaîne relie Chrysostome de Saint-Lô à Jean de Bernières, puis Bernières à
Jacques Bertot, enfin Bertot à Jeanne-Marie Guyon. Bien des études restent à
entreprendre pour étudier le réseau étoilé qui s’est formé autour de Bernières,
tâche entreprise par le P. Charles du Chesnay[480].
Le second réseau étoilé autour de Mme Guyon[481]
et de Fénelon reste de même à explorer.
Un autre cheminement
passant par la fondatrice Catherine de Bar et l’ordre des bénédictines du Saint
Sacrement a fait de son côté l’objet d’études assez nombreuses mais pas
toujours largement diffusées[482].
Une expérience vivante
passe ainsi des aînés aux cadets. Dans ce courant, des figures à fort relief
comme Bernières apparaissent comme des noeuds qui rassemblent de multiples
liens. Ainsi Jean bénéficie d’une très ancienne tradition franciscaine incarnée
par « notre bon Père Chrysostome », avant d’être influent sur
Catherine de Bar, sur Jacques Bertot, sur de nombreuses figures dont les
Canadiens. On n’oubliera pas les « frères » plutôt que disciples que
sont Gaston de Renty, Jean Eudes…
Jean est disciple de
Chrysostome de Saint-Lô du Tiers Ordre Régulier [TOR] franciscain et fait
partie du Tiers Ordre laïc étroitement connecté aux réguliers, comme nous le
rapporte l’historien de l’ordre Jean-Marie de Vernon :
Le sieur de Bernières de Louvigny de Caen éclate assez
par son propre lustre, sans que ma plume travaille pour honorer sa mémoire. Son
livre posthume publié sous l'inscription du Chrétien
intérieur avec tant de succès, est une étincelle du feu divin qui
l'embrasait. Les lumières suréminentes dont son esprit était rempli, n'ont pas
pu être toutes exposées sur le papier ni dans leur entière force : comme il était enfant de notre Ordre dont il
a pris l'habit [nos italiques], aussi en a-t-il tendrement aimé tous les
sectateurs[483].
Quand il s’agira
d’éditer une « œuvre » à partir de ses lettres, on fera appel au
franciscain capucin Louis-François d’Argentan, puis à Robert de Saint-Gilles,
de l’ordre des minimes proche des franciscains. Plus tard la liste des amis de
l’école du Pur Amour témoigne d’une très forte imprégnation franciscaine[484] :
la moitié d’entre eux sont membres
des Tiers Ordres régulier ou séculier franciscains.
Nous ne pouvons
alourdir cette introduction en présentant le P. Chrysostome (1594-1646) qui
mérite une étude séparée. Il était ancré dans un franciscanisme vécu
intensément. Malgré des pratiques ascétiques qui remontent au Moyen Age, nous
intéresse toujours chez lui une valeur qui reste intemporelle : son
détachement absolu, vers lequel il entraîne son entourage.
Bernières est donc
dirigé avec un amour sans concession. Il est membre de la confrérie
confidentielle de la « sainte Abjection » fondée sous l’impulsion de
« notre bon Père » Chrysostome. Elle unit ces amis tous pénétrés de révérence
envers la grandeur divine. Pour bien saisir l’esprit intime qui les anime,
voici un échange de lettres entre Jean et son directeur[485] :
Mon révérend père[486],
Je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité
intérieure, dans la tristesse, divagation d'esprit, etc. Ce qui me restait en
cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui
consentait avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes
et à demeurer dans cet état de misère où j'étais tant qu'il plaira à notre
Seigneur.
Réponse :
J'ai considéré votre
disposition. Sur quoi, mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour
vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une
profonde mort des sens et une véritable séparation des créatures. Je vous
conseille durant cet [94] état de peines :
1. De vous appliquer davantage
aux bonnes oeuvres extérieures qu'à l'oraison,
2. Ayez soin du manger et dormir
de votre corps,
3. Faites quelques pèlerinages
particulièrement aux églises de la sainte Vierge,
4. Ne violentez pas votre âme
pour l'oraison : contentez-vous d'être devant Dieu sans rien faire.
5. Dites souvent de bouche : je
veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu,
accomplissez votre sainte volonté en moi, et semblables. Il est bon aussi de
prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : Dieu est éternel, Dieu est
Tout-puissant ; et de la sainte Humanité, comme serait : Jésus a été
flagellé, Jésus a été crucifié pour moi et par amour. Ce que vous ferez encore
que vous n'ayez aucun goût en la prononçant, etc. […]
Le P. Chrysostome
n’hésite pas à éclairer Jean inquiet sur une oraison devenue
« abstraite » après les ferveurs anciennes[487]
:
J'ai lu et considéré le rapport de votre oraison. […103]
1. Souvenez-vous que d'autant plus que la lumière monte
haut dans la partie intellectuelle et qu'elle est dégagée de l'imaginaire et du
sensible, d'autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du
recueillement des puissances qu'en ce qui est de la production de la pureté.
2. Quand vous sentirez disposition à telle lumière,
rendez-vous entièrement passif.
3. Souvenez-vous qu'aucune fois cette vue est si forte
qu'au sortir de l'oraison le spirituel croit n'avoir point affectionné son
objet, ce qui n'est pas pourtant, car la volonté ne laisse pas d'avoir la
tendance d'amour mais elle est comme imperceptible, à cause que l'entendement
est trop pénétré de la lumière. [104]
4. Enfin, souvenez-vous que dans cet état, il suffit que
la lumière soit bonne et opérante, et il n'importe que l'entendement et la
volonté opèrent également ou qu'une puissance absorbe l'autre. Il faut servir
Dieu à sa mode dans telle lumière qui ne dépende point de nous. […]
Mais aussi bien
Chrysostome répond à des questions touchant la vie pratique, par exemple en
réponse au désir de solitude éprouvé par Jean[488]
:
Divisez votre temps et tendez de ne vous donner aux
affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu'il vous sera possible pour
la solitude de l'oratoire. O cher frère, peu de spirituels se défendent du
superflu des affaires. O que le diable en trompe sous des prétextes spécieux et
même de vertu. […]
Puis Jean devenu
à son tour directeur d’âmes demande l’avis de son maître :
Comment dois-je conseiller les âmes sur la passivité de
l'oraison ? Les y faut-il porter et quand faut-il qu'elles y entrent et
quels en sont les dangers ?
- Ordinairement
le spirituel ne doit pas prévenir la passivité. Je dis ordinairement, d'autant
que s'il travaille fortement il pourrait demeurer quelque peu de temps sans
agir, s'exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver, de temps à autre, si
telle pauvreté lui réussit. Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté divine, est de cet avis. Je crois néanmoins
que celui qui s'en servira doit être discret et fidèle. […]
On a beaucoup insisté
sur le caractère sévère de Chrysostome de Saint-Lô. Bernières semble – du moins
au début de son évolution intérieure – être affligé d’un tempérament
scrupuleux. Peut-être faut-il surtout mettre en cause la forme religieuse que
prend à l’époque l’angoisse humaine[489].
Bernières prendra
« à la lettre » les injonctions de son confesseur :
…le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle
pauvreté était le centre de sa grâce ... Ce sentiment d’un directeur ...
adressé à un disciple ... en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable.
Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. Mais comme
son bon directeur n’était plus ici-bas ... il ne trouvait presque personne qui ne
s’y opposât[490].
Mais le même
Chrysostome, comme nous le verrons, sait être libre comme le montre l’aventure
canadienne d’un mariage blanc simulé.
Bernières témoignera
de sa vénération :
…ce me serait
grande consolation que ... nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire
à notre bon Père ... puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire
enfants d’un même Père... Savez- vous bien que son seul souvenir remet mon âme
dans la présence de Dieu[491] ?
Bernières bénéficie
aussi des conseils de plusieurs amies avancées dans la voie mystique :
La simple mais sainte
« sœur » de Coutances reçoit la visite chaque année de membres de l’Ermitage et ses « dits » sont
consignés par saint Jean Eudes (1601-1680) dans son « manuscrit de
Québec » et par Gaston de Renty (1611-1649) :
Ces conseils ont été donnés apparemment à Mr. de
Bernières, (Voyez dans ses Oeuvres
spirituelles, II. Partie, Lettres XXX, Pour la vie Unitive) ou à Mr.
Bertot, (Voyez ci-dessus lettre XL, §2[492], et
lettre LXIV, §6[493])
ou à quelqu’un de leurs amis, qui avaient tous une grande estime pour cette
fille, et l’allaient voir ordinairement une fois par an.
Sur le don d’anéantissement ou de la foi nue, l’emploi
pour le prochain, la présence réelle de Jésus-Christ, la conversation en esprit
et en silence, la communication essentielle de Dieu :
1. Cette Servante de Dieu étant consultée par un
Serviteur de Dieu[494],
elle lui dit [f°408] d’avoir courage, qu’il n’est point arrivé, mais qu’il est
en chemin ; qu’il faut laisser aller les personnes qui ont des lumières et des
beaux sentiments, que ce n’est point là sa voie. […]
2. Elle a dit qu’elle ne peut rien faire ni penser,
sinon demeurer dans sa maison qui est le néant […]
3. Elle m’a dit quantité de fois : vous voilà en
beau chemin, Dieu vous y conduise. [495] […]
Et Jean Eudes
raconte :
Dans un voyage que M. de Bernières fit à Coutances,
pendant qu’il y fut il alla souvent prendre son repas chez M. Potier où était
la sœur Marie. Or l’un et l’autre firent dessein d’envoyer quérir du sucre et
quelque autre petite délicatesse, afin de le mieux traiter, mais lorsqu’il
était présent, ils ne s’en souvenaient point du tout ; et quand il était
parti, ils étaient fâchés d’y avoir manqué, mais pourtant ils oublièrent encore
par après, excepté un soir qu’ils l’attendaient et qu’ils se souvinrent bien,
mais cette fois il ne vint pas. Ensuite de cela, comme la sœur Marie se
plaignait de leur peu de mémoire, Notre Seigneur lui dit : « C’est ma
divine volonté qui en a ainsi disposé. Elle veut que vous lui aidiez à marcher
dans le chemin de la perfection. Toutes ces choses ne sont que des
retardements, excepté quand on en use par infirmité ou par quelque autre bonne
raison. » [320][496].
Bernières, après
l’avoir connue brièvement et conduite à Dieppe pour son départ au Canada,
restera son correspondant préféré (avec son fils dom Claude Martin), mais les
longues lettres « de quinze ou seize pages » sont malheureusement
perdues :
Ses lettres ne traitaient pour la plupart que de
l’oraison … Il [Bernières] en faisait une estime singulière. Il me dit qu’il
avait connu bien des personnes appliquées à l’oraison … qu’il n’en avait jamais
vu qui en eût mieux l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement.[497].
… notre Mère est une seconde sainte Thérèse … C’est
aussi le sentiment de Monsieur de Bernières … quoiqu’il y eût peu de personnes
éminentes en oraison qui n’eussent communiqué avec lui … je lui ai néanmoins
entendu dire qu’il n’avait jamais vu de personnes élevées au point où était la
mère de l’Incarnation.[498].
On ne peut donc que supposer un échange
fructueux avec la mystique ursuline, en notant que si Marie Guyart reçoit des
« communications de pur amour » avant la fin 1626, devenue Marie de
l’Incarnation, elle est déjà fort avancée mystiquement lors de sa rencontre
avec Jean de Bernières au printemps 1639[499]. On
est en droit de penser qu’elle fut une « aînée » conseillère de
l’approfondissement ultérieur de Jean qui se produit entre 1645 et 1657 par
passage de l’abjection à l’abandon.
La
« sublime » mystique[500],
cachée au sein du couvent des bénédictines de Montmartre, soutint Bernières (et
bien d’autres, dont Catherine de Bar) :
Persuadé que Dieu l’éclairait sur la conduite d’autrui,
on la consultait de tous côtés et même des personnes qui d’ailleurs étaient
fort éclairées : comme Monsieur de Bernières…
Elle lui dit entr’autres choses : … il m’a semblé
que votre âme se rabaissait par trop en réfléchissant sur elle-même, et sur les
opérations divines dans son intérieur. Elle doit être à mon avis plus simple et
s’attacher uniquement à l’Auteur de cet ouvrage et non pas à ses effets. Il vous
doit suffire de lui laisser une pleine liberté d’agir à sa mode et selon son
bon plaisir […]
Monsieur de Bernières étant pressé d’abandonner toutes
choses et d’entreprendre une vie pauvre et réduite à la mendicité … [reçut
cette réponse :]
Votre esprit naturel est agissant et actif … vous devez
demeurer indifférent à tout … seulement vous humilier. C’est en ce point que
consiste la pauvreté d’esprit dans ce vide et dans ce dénuement de toute propre
élection…[501].
Nous allons être brefs
sur la biographie de Bernières : pour de plus amples détails, on se
rapportera au récit vivant et de lecture aisée rédigé par Souriau dès 1913[502]. En
fait, on sait peu de chose se rapportant à l’intime, hors ce qu’il en témoigne
lui-même lors de rares confidences écrites.
Né en 1602, troisième
fils d’un trésorier général de France, il utilisera par la suite une partie de
sa fortune pour de nombreuses fondations caennaises, de concert avec son ami le
baron de Renty. Après la mort de son ami Renty en 1649, il prend la direction
de la Compagnie du Saint-Sacrement de Caen, poursuivant une orientation toute
dirigée vers les pauvres. Il paye de sa personne lorsque maladie et misère sont
en cause.
En 1639, il prend part
de façon originale au départ de Mme de la Peltrie et de Marie de l’Incarnation
pour le Canada. Tout à fait capable de conseiller Mme de la Peltrie en procès
avec sa famille, il gère des ressources pour la fondation des missions du
Canada pendant les vingt années qui suivent le célèbre voyage.
Sur le plan prosaïque
de l’activité professionnelle, Bernières, qui reprit la charge de son père
comme Trésorier à Caen de 1631 à 1653, semble avoir bien rempli son rôle, à en
juger par cette lettre adressée par des Trésoriers de France à Caen le 29
octobre 1648 :
Messieurs, Tous les Bureaux de France vous sont
grandement redevables d'avoir travaillé si utilement et heureusement à nos
affaires communes. Comme ils sont obligés à vous en faire leurs très humbles
remerciements, nous serions bien fâchés qu'aucun nous devançasse à vous en
témoigner sa gratitude. Nous nous acquittons donc de ce devoir et louons Dieu
que le succès a répondu par vos soins à nos espérances [...][503].
Ce rôle ne fut pas de
tout repos car une révolte paysanne lié à l’imposition de l’impôt sur le sel
fut à la même époque durement matée par le terrible chancelier Séguier (dont le
journal intime note le nombre de pendus aux arbres : ils sont censés y
demeurer jusqu’à leur chute naturelle !). Bernières fait alors partie de
la vingtaine de notables agenouillés prêtant serment de fidélité au Roi[504].
De 1646 à 1649, donc à
un âge déjà avancé pour l’époque, il fait bâtir l’Ermitage, maison de retraite spirituelle où il dirige
religieux comme laïcs, dans une grande liberté. « Le directeur des
directeurs de conscience[505] » parle
avec humour d’un « hôpital » un peu particulier qui accueille des
hôtes de passage, maison qu’il a fait construire « au pied » du
couvent de sa sœur Jourdaine[506] :
Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des
pauvres spirituels [...] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le
corps, et le nôtre sera pour les âmes[507].
Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir
me voir ; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si
solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor
caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison[508].
Désirant en bon membre
du Tiers Ordre séculier franciscain pratiquer la pauvreté, il veut faire
donation de ses biens, mais…
…Ma belle-sœur
fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre ; elle me fait parler
pour ce sujet par de bons religieux ...
il n’y a plus moyen d’être pauvre[509].
Pour ses dernières
années, il a trouvé la solution : il ne possède plus que de ce que lui
donne sa famille et vit avec le strict nécessaire :
J’embrasse la pauvreté quoiqu’elle m’abrège la vie
naturelle[510].
Enfin Jean est
insensible aux différences sociales. Comme le rapporte cette conversation, son
serviteur est pour lui un fils spirituel :
- Vous êtes mon maître, je vous dois tout dire comme à
mon père spirituel - Vous le pouvez, lui dis-je, car je vous aime en
Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès de moi, afin que vous fussiez tout à
lui[511].
Bernières rayonne sur
les amis qui séjournent avec lui à l’Ermitage :
il donne l’exemple d’une pauvreté et d’une charité fondées sur l’oraison et
l’abandon à la grâce divine. Il n’y a aucune opposition entre actifs et
contemplatifs puisque la charité est suscitée par les mouvements intérieurs de
l’Esprit Saint dans l’âme. Jean Eudes (1601-1680), fondateur des eudistes,
incarne aussi cet esprit actif : ils sont du même âge et leur amitié
durera longtemps. De même, avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique
laïc, et grand seigneur qui passe des armes et des sciences à l’exercice de la
charité, Bernières contribue à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de
missions et de séminaires.
Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les
malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital ... porte sur
son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice ... il lui
faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient
autour de lui. [512].
L’influence du cercle
va s’étendre au Canada dans des circonstances pour le moins inhabituelles. Nous
citons cette histoire pittoresque pour illustrer un esprit de liberté et
d’indépendance que l’on ne trouve pas toujours explicite dans des écrits
retravaillés. Mme de la Peltrie, veuve aussi généreuse qu’originale, veut
fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un
religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est
présentée à M. de Bernières, ce « fort honnête homme qui vivait dans une
odeur de sainteté ». Ce dernier
consulte son directeur :
Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de
Saint-Lô ... Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage ... du
moins à se prêter au jeu ... en faisant demander sa main. ... La négociation
réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M.
de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « ...faisait tapisser et
parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui
devait dire pour les avantages du mariage »[513].
Notons l’intervention
positive du Père Chrysostome, qui peut être sévère mais sans étroitesse
d’esprit, et la « sainte » liberté de tous dans cette affaire qui va
prendre une pente assez comique. Le grand voyage pour le Canada débute par une
tournée de « ramassage » passant par Tours de deux sœurs ursulines
suivi d’une présentation à la Cour et d’un séjour à Paris :
Le groupe comprenait sept personnes, Mme de la Peltrie
et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son homme de chambre et son laquais,
et les deux Ursulines dont Marie de l’Incarnation, qui écrit : « M. de
Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les
gardions aussi exactement que dans le monastère ... A tous les gîtes, c’était
lui qui allait pourvoir à tous nos besoins avec une charité singulière ...
Durant la dernière journée de route, M. de Bernières s’était senti mal : il
arriva à Paris pour se coucher. » Mme de la Peltrie joua jusqu’au bout la
comédie du mariage : « elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les
médecins lui faisaient le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les
ordonnances pour les remèdes ». Mme de la Peltrie et la sœur de
Savonnières s’amusaient beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu
moins.[514].
Finalement le grand départ de Dieppe de la
flotte de printemps en 1639 emporte Mme de la Peltrie (-1671), fondatrice
temporelle de la communauté ursuline du Québec, et Marie de l’Incarnation
(1599-1672) qui animera cette communauté :
Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du
ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel Dieu. M. de
Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes ... mais on lui conseilla
de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Mme de la Peltrie, pour
satisfaire aux frais de la fondation[515].
Malgré son envie de
partir, le pauvre Bernières restera donc en France pour gérer les ressources
nécessaires aux fondations canadiennes.
Bernières est le
directeur de nombreuses personnes, aussi bien des laïcs que des clercs. Il
dirige sa sœur aînée Jourdaine :
très attachée à son frère, elle sauvera ses écrits et sa mémoire, non sans
rencontrer des contrariétés. On sait aussi qu’il allait souvent parler aux
ursulines pour les former à l’oraison. Ne pouvant traiter même brièvement de
Jourdaine et d’une relation que l’on suppose presque quotidienne, nous
renvoyons à Souriau et aux Annales du
monastère[516].
Catherine de Bar, qui deviendra la sainte « Mère du
Saint-Sacrement » (1614-1698), passe environ un an au monastère de
Montmartre et au moins trois années à Caen où le Père Jean-Chrysostome est
son confesseur. Elle demeurera en correspondance avec Bernières[517], de
même que son nouveau confesseur Epiphane Louys,
mystique attachant et lorrain comme elle, qui se liera également avec Bernières[518].
Jean peut être rude dans ses lettres : « Vous n'êtes pas pourtant
dans cet état [de pur amour], car l'on vous chérit trop »…
Dans ses lettres à
Bernières, on la voit traverser dans sa jeunesse les vides de la purification
mystique :
3 juillet 1643. Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous
a quittées avec joie pour satisfaire à vos ordres. Il vous dira de nos
nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j'ai de peine à mourir.
Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans
dispositions de grâces. Je deviens si vide et si pauvre, même de Dieu, que cela
ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l'un
et l'autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout désir...
13 novembre 1643. …Il n'y a rien dans mon coeur. Je suis
pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis exprimer... [519].
Grâce à une vie longue
et féconde, Catherine de Bar transmettra l’esprit de l’Ermitage. Nous ne pouvons consacrer ici une juste place à la
fondatrice d’un ordre toujours vivant et actif à restituer sa mémoire.
Jacques Bertot (1620-1681) ou « Monsieur Bertot »
(il est prêtre), est une figure charnière aussi fondamentale que demeurée
discrète[520] :
il relie Caen et Paris, car il apporte la mystique de l’Ermitage à l’abbaye de
Montmartre, d’où elle rayonnera. Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un
témoignage sur la fidélité de disciples est inclus dans l’Avertissement placé en tête des œuvres rassemblées sous le titre Le directeur Mistique [sic] [...] ami intime de feu Mr de Bernières…, publié quarante-cinq ans après
sa mort, par reconnaissance de Mme Guyon envers son directeur :
« Monsieur Bertot ... natif de Coutances [en fait
Caen]... grand ami de ... Jean de Bernières ... s’appliqua à diriger les âmes
dans plusieurs communautés de Religieuses ... [et] plusieurs personnes ...
engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre ... Il
continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction
des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il
est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort ... [au]
commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. ... [Il fut]
enterré dans l’Eglise de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes ...
ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son
tombeau pour y offrir leurs prières.
Après des études au
collège de Caen, il devient prêtre et s’attache à Jean de Bernières. C’est probablement à lui qu’est destinée la
majorité des lettres intitulées « à l’ami intime » qui tranchent par
leur ton et leur profondeur particulière sur l’ensemble de la correspondance[521]. On
y sent l’autorité de l’expérience, mais aussi une complicité spirituelle et la
certitude d’être parfaitement compris d’un compagnon qui prend le
chemin commun :
… Dieu seul,
et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à
Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je
conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette
possession de Dieu, qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre
industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui
la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait
anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est
tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes de Dieu, moins
il y a de choses à lui dire…[522].
Ce grand mystique aura
une profonde influence, en particulier sur Mme Guyon.
L’action de Bernières
s’étend aussi sur le Canada puisqu’il forme à l’oraison François de Montmorency-Laval (1623-1708) pendant plusieurs
années : celui-ci part au Canada où il deviendra le très saint premier
évêque de Québec[523] (il
emporte avec lui le manuscrit des « dits » de Marie des Vallées). De
nombreux familiers de l’Ermitage partiront au Canada : Ango de Maizerets, dont
la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de
l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de
Bernières, neveu de Jean, qui meurt à Québec en 1700 ; M. de Mésy,
duelliste raffiné converti, premier gouverneur de Québec ; Roberge, le
fidèle valet de chambre et disciple, y partira après la mort de son
maître… [524].
Henri-Martin Boudon (1624-1702),
l’archidiacre « persécuté » d’Evreux, responsable d’une très
abondante production littéraire, dont la seule biographie existante du P.
Chrysostome, conservera la confiance et l’appui de Bernières. Ce dernier est
ferme dans ses convictions :
Lorsqu’on attaque ses amis, il les défend avec énergie.
Quand le grand archidiacre d’Evreux, Boudon, victime d’une sorte de
conjuration, est menacé d’interdiction, Jean déclare à la cohorte ennemie que
Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, se trouverait heureux d’être calomnié et
persécuté pour lui [525].
On peut citer bien
d’autres figures : sur place, M. de
Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen ; Jean Aumont (1608-1689)
« le vigneron de Montmorency », du Tiers Ordre franciscain, est
l’auteur notable et attachant de L’Ouverture
intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs… ; Lambert de la Motte, devenu Mgr de
Béryte, est l’un des premiers évêques de la Chine.
Usé par une vie très
active, la fin de Bernières sera brusque, exauçant un intime désir né du
souvenir de l’agonie douloureuse de son confesseur le Père Chrysostome :
Il avait pourtant peur de la mort ... Une tradition de
famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de mourir subitement ... Le
3 mai 1659 ... rentré à l’Ermitage, le soir venu, il se mit à dire ses prières.
Son valet de chambre vint l’avertir qu’il était temps pour lui de se mettre au
lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua de prier…[526].
Son valet de
chambre [Denis Roberge, qui finira ses jours au Canada] ne s’en aperçut [de sa
mort] qu’en l’entendant tomber sur son prie-Dieu. Il avait passé le jour aux
Croisiers, où l’on solemnisait la fête de l’Invention de la Sainte-Croix, jour
précieux pour lui…[527].
Sa mort et sa maladie n’ont duré qu’un quart d’heure.
Sans être aucunement malade, sur les 9 heures du soir, samedi, 3e de
mai … il se souviendra de nous. Il nous aimait.[528].
Lorsque sa vue baissa,
Bernières dictait, sur ordre de son confesseur, ses lettres et ses notes
d’oraison à M. Roquelay, un prêtre qui vivait chez lui. Elles furent assemblées
pour l’Intérieur Chrétien, paru l’année de sa mort, puis pour le Chrétien intérieur paru l’année
suivante.
Nous ne ferons ici que
suggérer quelques aspects essentiels de sa vie intérieure. Quelques passages
suggèrent les diverses facettes d’un diamant d’où sort une même lumière
intérieure. Sur un mode mineur :
Je m’exprime
comme je puis, car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la
réalité de cet état qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour
dire en un mot, je vis sans vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me
suffit […] Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire.[529].
L’oraison est le
fondement de sa vie :
L’oraison est
la source de toute vertu en l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en
tiédeur et en imperfection. L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en
approchent, et qui s’en éloigne se refroidit infailliblement.[530].
Il en décrit plusieurs
sortes, mais propose surtout l’oraison passive dans laquelle il a vécu toutes
ses dernières années. Celle-ci met l’âme dans « une nudité totale pour la
rendre capable de l’union immédiate et consommée », écrit-il à sa sœur
Jourdaine. Elle « ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui
l’attrait passif de Dieu […] En cet état, il faut laisser opérer Dieu et
recevoir tous les effets de sa sainte opération par un tacite consentement dans
le fond de l’âme. » [531].
Cette oraison ne peut
donc s’appuyer que sur un absolu renoncement à tout ce qui n’est pas
Dieu :
Un homme
d’oraison doit être un homme mort … C’est se moquer de vouloir faire oraison et
vouloir encore prendre goût aux créatures.[532].
Dans une lettre du 29
mars 1654, il affirme le but de l’Ermitage :
C’est l’esprit
de notre Ermitage que d’arriver un
jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et
toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu.
Aucune satisfaction ne
doit être donnée à la « nature », si peu que ce soit. Mais la raison
de cette rigueur est beaucoup plus profonde que des outrances qui ne sont plus
de notre époque. C’est en effet la grâce, pour lui la présence de Jésus-Christ,
qui doit gouverner toutes les actions, jamais l’homme naturel :
… ce qui est purement naturel ne plaît pas à Dieu ;
[il] faut que la grâce s’y trouve afin que l’action lui soit agréable et
qu’elle nous dispose à l’union avec lui.[533].
L’idéal est de se
laisser gouverner par la grâce :
C’est un moyen très utile pour l’oraison de s’accoutumer
à ne rien faire que par le mouvement de Dieu. Le Saint-Esprit est dans nous,
qui nous conduit : il faut être poussé de lui avant que de rien faire […]
L’âme connaît bien ces mouvements divins par une paix, douceur et liberté
d’esprit qui les accompagne, et quand elle les a quittées pour suivre la
nature, elle connaît bien, par une secrète syndérèse [remords de conscience]
qu’elle a commis une infidélité.[534].
La charité en
particulier ne doit s’appuyer que sur cette vie intérieure profonde et, dans
ses dernières années, il se méfie de toute action qui ne serait pas dictée par
un mouvement de la grâce :
Ne vous embarrassez point des choses extérieures sans
l’ordre de Dieu bien reconnu, si vous n’en voulez recevoir de l’affliction
d’esprit et du déchet dans votre perfection. […] Oh, que la pure vertu est rare ! Ce qui paraît le meilleur est mélangé
de nature et de grâce.[535].
C’est dans ses Lettres à l’ami intime[536], que
Bernières se dévoile le plus : bien que son ami soit plus jeune, il est
visible qu’il le considère comme son égal. Il peut lui parler à cœur ouvert des
états les plus profonds de ses dernières années :
Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est
de jouir de Dieu dans le centre…
Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on
découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un
anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable,
sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en
Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir
soi-même …[537].
Jean dans sa jeunesse
croyait l’abjection, la volonté
d’anéantissement devant Dieu, supérieure à tout. Il s’aperçoit que l’abandon est le sommet et la base de
tout, ce qui lui fait composer cet hymne sur lequel nous achevons l’aperçu de
sa voie :
Ô cher abandon, vous êtes à présent l'objet de mon amour, qui dans vous se purifie, s'augmente et s'enflamme. Quiconque vous possède, ressent et goûte les aimables transports d'une grande liberté d'esprit. Une âme se perd heureusement en vous, après avoir perdu toutes les créatures pour l'amour de l'abjection, et ne se retrouve jamais qu'en Dieu, puisqu'elle est séparée de tout ce qui n'est point lui.
Ô cher abandon, vous êtes la disposition des dispositions, et toutes les autres se rapportent à vous. Bienheureux qui vous connaît car vous valez mieux que toutes les grâces et toute la gloire de la terre et du ciel. Une âme abandonnée à un pur regard vers Dieu n'a du ressentiment que pour ses intérêts, n'a point de désir, même des croix et de l'abjection : elle abandonne tout pour devenir abandonnée. Peu de paroles ne peuvent expliquer les grands effets que vous produisez dans un intérieur, qui n'est jamais parfaitement établi en Dieu s'il ne l'est en vous. Vous le rendez insensible à toutes sortes d'accidents, rien que votre perte ne le peut affliger.
Vous êtes admirable, mon Dieu, vous êtes admirable dans vos saintes opérations, et dans les ascensions que vous faites faire aux âmes que vous conduisez de lumière en lumière avec une sainte et divine providence qui ne se voit que dans l'expérience. Il me semblait autrefois que la Grâce de l'amour de l'abjection était comme la dernière ; mais vous m'en découvrez d'autres qui me font monter l'âme plus haut.
Ô cher abandon, vous serez sans doute la dernière disposition ; je ne désire que vous et la mort, comme la porte pour entrer dans un abandonnement éternel. Chère mort, que vous me semblez belle et douce ! Que d'attraits vous avez pour moi ! Délivrez-moi de ma captivité, afin que je puisse jouir de mon Bien-Aimé. Néanmoins si votre venue interrompt mon abandon, ne venez pas car vous n'êtes rien en comparaison, et toutes vos délices me sembleraient amères.
Ô cher abandon, vous êtes le bon ami de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je vous posséderai parfaitement ? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n'aura point d'autre joie que celle de Dieu, point d'autre tristesse, d'autre bonheur, d'autre félicité. […][538].
Ce qui a été semé va
germer.
Les amis de l’Ermitage forment une association peu
courante de laïcs et de religieux, sans règle propre aux
« religions » constituées. Ce réseau vivant se rassemble autour de
personnalités qui se succèdent génération après génération : le laïc sieur
de la Forest forme à l’oraison le Père Chrysostome, qui instruit le laïc
Bernières, qui forme ensuite le prêtre Bertot, à qui succèdera une laïque, Mme
Guyon… Quel nom donner à cette succession dans le temps de grandes figures
réunies par le même idéal mystique qu’ils donnent à leur entourage ? Les
expressions “Oratoire du coeur” et “Ecole de l’oraison cordiale” apparaissent
chez Bremond dans le chapitre qu’il consacre quelque peu abusivement à Querdu
Le Gall (une des nombreuses figures secondaires du réseau) et à Jean
Aumont précédemment cité : le prêtre breton et le “vigneron de
Montmorency” sont deux personnages excentrés et excentriques aux images naïves
qui plaisent au conteur de beaux récits illustrés[539].
A la contraction en “Ecole du coeur”,
nous préférons le terme “Ecole du Pur
Amour”, afin d’éviter tout compromission de nature affective compte tenu du
sens dévalué attribué au « cœur » depuis Rousseau et le Romantisme.
Voici par ordre
chronologique les noms et dates de ses principaux animateurs à la suite de ceux
que nous venons de citer en évoquant les
multiples activités de Bernières. Chaque nom de la liste est suivi de son
appartenance religieuse s’il y a lieu, et de quelques mots permettant son
identification[540]. Les
italiques indiquent l’appartenance franciscaine[541] :
Marie des Vallées
(1590-1656) : la « sainte de Coutances » est largement
consultée ; elle est visitée, chaque année au moins, par Jean Eudes qui
note ses admirables dits[542],
Jean de Bernières, Gaston de Renty, Henry Boudon…
Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) l’organisateur en
Normandie-Bretagne de la seconde province française du Tiers Ordre Régulier
franciscain, « Notre bon Père », qui donne l’impulsion de
départ ;
Jean Eudes
(1601-1680), oratorien missionnaire, fondateur de la congrégation des Eudistes[543].
Jean de Bernières (1602-1659) du Tiers Ordre franciscain, le
saint mystique laïc de Caen.
Jean Aumont (1608-1689) du Tiers Ordre franciscain : « le vigneron de
Montmorency » est un auteur attachant qui mériterait d’être mieux
étudié ;
Gaston de Renty
(1611-1649), seigneur ami de Bernières[544] ;
Catherine de Bar, « la Mère du Saint-Sacrement »
(1614-1698), Annonciade puis fondatrice ;
Jacques Bertot
(1620-1681), prêtre, le « passeur mystique » entre Caen et
Montmartre ;
Henri Boudon (1624-1702) du Tiers Ordre (?), auteur abondant[545]
défendu par Bernières ;
Paulin d’Aumale ( ? – apr. 1694) du Tiers Ordre Régulier,
mêlé à la querelle du quiétisme ;
Archange Enguerrand (1631-1699) Récollet, « le bon
franciscain » connu de Mme Guyon ;
Jeanne-Marie Guyon (1648-1717)
et François de Fénelon (1651-1715), archevêque de Cambrai.
En résumé, ce réseau
d’amis[546],
associant aînés et cadets, s’est constitué autour de Jean-Chrysostome de
Saint-Lô et de son très actif et rayonnant disciple Jean de Bernières basé à
Caen. Le « cercle mystique normand » s’étend ensuite à Paris car M.
Bertot est nommé aumônier du célèbre couvent de bénédictines de
Montmartre : il y anime un cercle où l’on vient de tout Paris. Après sa
mort en 1681, sa dirigée Jeanne-Marie Guyon prend ses dirigés en charge[547].
C’est elle qui éveille à la vie mystique François de Fénelon (1651-1715). Ils
seront nommés « notre mère » et « notre père » par les
disciples qui viendront pratiquer l’oraison à Blois et à Cambrai à la fin d’une
vie redevenue paisible après de multiples persécutions.
Madame Guyon dépend
donc du courant de l’Ermitage[548].
Elle ne cite Bernières qu’indirectement, dans une lettre à un étranger :
« Je vous envoie une lettre d’un grand serviteur de Dieu [Bertot], qui est mort il y a plusieurs
années : il était ami de monsieur de Bernières, et il a été mon directeur dans ma
jeunesse. »[549]. Les
précautions sont en effet nécessaires compte tenu de la condamnation post-mortem de ce dernier en 1689,
associée à celle de Molinos, qui s’avère gênante puisqu’elle se produit pendant
les années actives publiques parisiennes de la « Dame directrice »,
nom malicieux accolé par Monsieur Tronson à l’active animatrice du cercle
mystique « quiétiste ». Madame Guyon manifestera toute son estime
pour Catherine de Bar, la « sainte » Mère du Saint-Sacrement, qu’elle
connaîssait personnellement, ainsi que pour Marie des Vallées :
... pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a
faits depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont
persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée
en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne
l’a jamais crue dans le désordre mais bien obsédée et même possédée, mais cela
ne fait rien à la chose.[550].
Ce deuxième foyer
parisien animé par madame Guyon est très actif à la fin du XVIIe siècle et
« relance » le courant issu du premier foyer normand animé par
monsieur de Bernières. Il est aujourd’hui possible de l’apprécier dans sa
grandeur parfois abrupte car les écrits originaux sont devenus accessibles[551].
Au sein d’une
expérience mystique bien vivante, on voit de plus apparaître le courant bénédictin entrelacé avec le courant
issu du Tiers Ordre Régulier franciscain
: le célèbre couvent des bénédictines de
Montmartre prend M. Bertot pour confesseur, et Catherine de Bar fonde les
Bénédictines du Saint-Sacrement[552].
Sur la liste des
membres principaux de « l’école du cœur », six (ou peut-être sept)
d’entre eux sont directement rattachés aux courants franciscains, dont quatre (ou cinq) aux deux Tiers Ordres :
deux sont membres du TOR et deux (ou trois) sont membres du TO laïc, auxquels
s’ajoutent un Récollet et l’Annonciade Catherine de Bar devenue fondatrice de
son propre ordre, toujours actif de nos jours. Tous les membres, sauf les
« héritiers » Guyon et Fénelon, sont nés du vivant de l’initiateur,
le Père Jean-Chrysostome.
Ce réseau informel
liant des franciscains à des prêtres séculiers et à des laïcs fut bien vivant
par sa descendance à travers Jacques Bertot, ainsi que par l’intermédiaire des
deux ordres toujours actifs fondés par saint Jean Eudes et par la Mère du
Saint-Sacrement ; il se propagea à travers toute l’Europe (les
bénédictines du Saint-Sacrement sont présentes en Pologne) et au Canada (par la
grande Marie de l’Incarnation correspondante de Bernières).
Nous allons voir que
des cercles spirituels quiétistes inspirés par Mme Guyon s’établirent hors du
Royaume entre 1710 et 1830 : en Hollande autour de Poiret, des Forbes en
Ecosse, de Fleischbein et Dutoit en Suisse et en Allemagne ; par peur des
persécutions anti-mystiques, on sort de France et du monde catholique.
Les mystiques normands animés par Bernières
et leur descendance « étoilée » dans et hors du cadre français
catholique sont la principale contribution du franciscanisme aux temps
modernes. Leurs descendants sont attestés formellement tout au long du Siècle
des Lumières tandis que les influences perdurent ensuite autour du thème de l’abandon.
L’importance de cette
voie mystique a été occultée dès la fin du XVIIe siècle pour deux
raisons : la première raison, évidente, est l’« erreur du
quiétisme » qui lui fut attribuée ; mais l’étiquette s’avère d’un
usage large et flou tandis que les propositions relevées ne se retrouvent pas
dans les textes incriminés[553].
Cette appartenance à une voie ou école ou parti provoquera la condamnation de
Bernières post-mortem en 1689 (à la
suite de celle de Molinos), puis d’un ensemble élargi aux « nouveaux
mystiques » Guyon et Fénelon (bref Cum
alias, 1699). La reconnaissance du rôle de transmission entre Caen et Paris
assuré par M. Bertot est bien établie chez les adversaires, en particulier par
une enquête qui souligne son rôle à la tête du « parti » :
Il y a plus de vingt ans que l’on voit à la tête de ce
parti M. Bertau [Bertot], directeur de feu madame de Montmartre [la supérieure
du couvent des bénédictines]… Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille
aînée… » [554].
La seconde raison,
moins évidente, découle d’une situation de fait à cheval entre corps religieux
et société laïque, qui ne permet pas de cerner facilement un corps ou
« religion », première étape pour définir un champ d’études. Cette
école alterne en effet religieux et laïcs comme le montre la séquence
principale de filiation : M. de la Forest - Père Chrysostome – M. de
Bernières – le prêtre Jacques Bertot – Mme Guyon et Fénelon archevêque de
Cambrai. Cette alternance toute moderne s’accorde pourtant avec l’antique
tradition franciscaine des Tiers Ordres Régulier (réservé aux clercs) et
séculier (proposé aux laïcs).
Chez les laïcs, des
vœux particuliers prennent la place des règles religieuses, ce qui rapproche
les uns des autres : Bernières, incité par son directeur
Chrysostome, a mis en œuvre des vœux propres au Tiers Ordre séculier,
réalisant son souci de pratique de la pauvreté.
De même Mme Guyon - qui partage avec Bernières la particularité
d’appartenir à une fort riche famille - témoigne de vœux de chasteté, de
pauvreté, d’obéissance, pris lors de son veuvage :
J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [Thonon en
Savoie, à l’époque de la rédaction de son Moyen
court] : le premier de chasteté, que j’avais déjà fait sitôt que je fus
veuve ; celui de pauvreté ; c’est pourquoi je me suis dépouillée de
tous mes biens. Je n’ai jamais confié
ceci à qui que ce soit. Le troisième, d’une obéissance aveugle, à l’extérieur,
à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou
directeurs, et au-dedans, d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième,
d’un attachement inviolable à la sainte Église, ma mère, non seulement dans ses
décisions générales, où tout catholique est obligé de se soumettre, mais dans
ses inclinations, et de procurer le salut de mes frères dans ce même esprit. Le
cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ, plus
intérieur qu’extérieur. Et quoique mon âme ne fût plus en état d’avoir besoin
de ces vœux, Notre Seigneur me les fit faire extérieurement et me donna, en
même temps, au-dedans, l’effet réel de ces mêmes vœux. Depuis ce temps, il
n’est pas en mon pouvoir de garder de l’argent : je vis avec une entière
pauvreté.[555]
Ainsi leurs membres
sont solidement ancrés dans la pratique des vertus sans en être esclave :
le franciscain capucin Martial d’Etampes disait : « Servez-vous des
vertus et jamais ne servez les vertus ». Ceci permet à l’école du Pur Amour de poursuivre son
chemin malgré les traverses.
Le premier cercle
constitué autour de M. Bertot fut repris et élargi. Des cercles mystiques se
forment à Blois autour de Mme Guyon et à Cambrai autour de Fénelon : ils
restent très discrets. Une vingtaine de noms sont bien identifiés, desquels se
détachent les ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvillier, la duchesse de
Mortemart, Dupuy…, puis à la génération suivante le neveu marquis de Fénelon.
Les autres amis de Fénelon, vivant à ou près de Cambrai, sont par contre mal
identifiés[556].
Ensuite, des courants
souterrains prennent le relais. Les influences furent larges dans le monde
catholique français chez des figures mystiques que l’on trouve rassemblées
autour du thème de l’abandon. Ds
foyers de grande valeur existent : par l’intermédiaire de la Mère de
Siry, François-Claude Milley (1668-1720) est en rapport avec Jean-Pierre
de Caussade (1675-1751) : ces deux jésuites sont « deux maîtres de
l’abandon qui ont puisé à la même source »[557].
Milley écrit à la Mère de Siry :
J’ai vu les lettres spirituelles de M. de Bernières ;
cet ouvrage surpasse tous les autres … j’y ai trouvé mes sentiments pour la
conduite de l’abandon si bien marqués, et exprimés en termes si ressemblants,
que je croyais presque l’avoir copié avant que de le connaître. Les personnes …
disent que c’était moi qui avais fait ces lettres. [558]
On a longtemps attribué au P. de Caussade un
ouvrage majeur : L’Abandon à la
Providence divine, dont on ne connaît pas l’auteur mais qui est
d’« inspiration guyonnienne »[559] :
[Il] fait figure
de superbe rejeton de la tradition guyonnienne … qui inspirera notamment le P.
Grou puis, au XIXe siècle, la spiritualité dite de l’abandon ou de l’enfance,
illustrée par Mgr Gay et Thérèse de Lisieux.
On sait combien ce
beau livre sur l’abandon traverse les siècles et est lu aujourd’hui aux
Etats-Unis comme en France.
L’influence se
prolonge au cours des XIXe et XXe siècles chez le Père Henri Ramières
(1821-1884), jésuite spirituel, premier éditeur de L’Abandon à la Providence divine ; et chez Dom Vital Lehodey
(1857-1948), qui écrivit Le saint Abandon,
1919.
Mais en France
malheureusement, la crainte s’est attachée à toute forme que l’on pouvait
soupçonner d’être « quiétiste », et les noms de l’école du Pur Amour
ont été effacés de la mémoire jusqu’aux réhabilitations modernes par Delacroix,
Brémond, Baruzi, puis par Bergson, Henderson, Cognet, Gondal...
Chez les catholiques,
la vie intérieure est censurée en Italie et en Espagne comme en France, ce qui
limite les traces imprimées. En Europe centrale et du nord, les confessions
calvinistes ou même luthériennes demeurent fortement opposées à toute mystique car
elle est associée primitivement aux moines et moniales combattus par les
réformateurs ; mais des protestants piétistes
sont influencés par le courant guyonnien. Des relais à l’étranger se
constituent au début du XVIIIe siècle :
- en Suisse, à Morges
près de Lausanne, où le notable écrivain vaudois Jean-Philippe Dutoit-Mambrini
(1721-1793) est pasteur dans la seconde moitié du siècle et second éditeur de
l’œuvre guyonnienne dont l’édition primitive était épuisée[560].
Il avait nettement conscience d’une continuité « d’école » comme en
témoigne la saisie effectuée chez ce pasteur piétiste par la sévère police
bernoise à la fin du XVIIIe siècle. Le procès-verbal de saisie de ses livres se
limite à quatre auteurs : Bernières, Bertot, Mme Guyon, Poiret (outre la
Bible et l’Imitation)[561]. Le
groupe guyonnien rencontre par la suite un écho lors du « réveil »
suisse animé par Vinet au début du XIXe siècle, puis semble disparaître.
- En Allemagne le
comte Friedrich von Fleichbein (1700-1774)[562],
dont la jeune femme Pétronille d’Eisweiler connut brièvement le cercle de Blois
et Mme Guyon, associe quiétisme et piétisme rigoriste. Cette association a fait
l’objet d’une description critique par Karl Philipp Moritz (1756-1793) dans son
roman autobiographique Anton Reiser : en contraste avec l’atmosphère mortifère du
cercle piétiste rigoriste, les lectures de Fénelon et de Mme Guyon apportent
ouverture et paix à l’adolescent. Le comte fut en relation avec Dutoit-Mambrini
qui le révérait.
- En Hollande, à
Rijnsburg, le cercle formé autour de Pierre Poiret (1646-1719)[563]
influencera le grand mystique et théologien Tersteegen (1697-1759) qui
« découvrira les écrits de nombreux mystiques, notamment ceux de madame
Guyon … dont il traduira une partie. » [564].
Poiret apprécie les écrits de Bernières. Sa notice sur lui prend place entre
celle de François d’Assise et celle de Henri Suso ! [565].
- En Ecosse à Aberdeen[566], le cercle relié à Mme Guyon par
l’intermédiaire de Pierre Poiret fusionnera avec la belle tradition spirituelle
épiscopalienne, illustré par Henry Scougal [567]
et James Garden[568].
- En Angleterre, à
Londres, le Dr Keith est en relation avec de nombreux intellectuels, tandis
qu’il distribue largement les ouvrages mystiques édités en Hollande par Poiret.
William Law, Wesley le fondateur du
Méthodisme, des quakers sont en relation avec le mouvement du christianisme
intérieur relayé par les écrits guyonniens[569].
La « lumière intérieure » chère au grand mystique quaker Robert
Barclay, dont An Apology for the
True Christian Divinity fut publié en 1678, est à rapprocher au
« christianisme intérieur » vécu dans l’école. Enfin on ne saurait
oublier l’influence sur la franc-maçonnerie (de rite écossais) initiée par le
Chevalier Ramsay[570].
L’étude du devenir de
ces petites rivières après le début du XIXe siècle et hors de France est à
faire. On sait que le cercle de Morges près de Lausanne se sclérose autour de
1832, mais qu’en est-il en Ecosse, Norvège et Suède (les grandes familles
écossaises ayant pied des deux côtés de la Mer du Nord), voire en Russie[571] où
Mme Guyon fut partiellement traduite ?
Enfin, au-delà de ces
influences directes de personne à personne il faudrait étudier les influences
indirectes qui s’opèrent par des écrits. Pour le seul XIXe siècle :
influences « littéraires » relevées chez Benjamin Constant dans son
roman Cécile : « La lecture
de plusieurs ouvrages de Mme Guyon produisit en moi une sorte de calme inusité
qui me fit du bien. J’essayai la
prière… » ; sa sœur Lisette de Constant était d’ailleurs adepte du cercle
des « Ames Intérieures »
issu de Dutoit ; influence dans les Journaux
d’Amiel et de Maine de Biran[572] ;
admiration de Schopenhauer pour madame Guyon et son école[573].
Ce premier tome
présente trois sources. L’Intérieur
Chrétien (1659) est court et clair. Le
Chrétien Intérieur (1660) en huit livres, au texte plus long, forme le
corps de l’ouvrage. Les Pensées
proches de lettres originales lui furent adjointes en 1676.
Nous avons choisi
l’édition du Chrétien Intérieur
« divisé en huit livres … PAR UN SOLITAIRE » , reliée en un
puis en deux volumes après adjonction de Pensées
, de préférence à l’édition sous le même titre assemblée postérieurement en
deux tomes, comportant trois traités chacun, « Par le R. P.
d’ARGENTAN », qui n’est autre que le « solitaire » dévoilé. Il
n’était évidemment pas possible d’éditer cette dernière amplification
textuelle, ni une reprise par ailleurs intéressante par un plan modifié, éditée
tardivement en 1781. Les descriptions détaillées d’éditions caractéristiques de
ces avatars de « l’œuvre » de Bernières constitue une annexe placée
en fin de volume. Une base photographique couvrant l’ensemble de ces sources
est disponible sur demande.
Le dossier des deux Chrétiens sous leurs premières formes[575] et
incluant les Pensées est ainsi rendu
accessible. Il permet une réévaluation sereine sans l’ombre portée par un
« quiétisme » que l’on ne retrouve pas dans les textes.
Le lecteur en quête de
vie intérieure trouvera ici l’expression d’un vécu authentique. Il fera
aisément la distinction entre l’élan et la simplicité profonde propres à
Bernières et les développements oratoires associés par un d’Argentan qui
se pose souvent en « co-auteur ».
Nous indiquons
quelques doublons. Des textes du Chrétien Intérieur reproduits en notes
au début de l’Intérieur Chrétien –
nous n’avons cependant pas poursuivi un exercice assez encombrant - montrent
par les variantes les libertés prises lors du travail de réécriture.
Nous relevons en notes
des origines épistolaires. Ne figurent ici que quelques rares mises en
parallèle de lettres compte tenu de l’édition prochaine d’un second tome
consacré à la Correspondance. Outre
des sources directes, nous avons reproduit des extraits apparentés au texte
courant.
La ponctuation a été
modernisée.
Cette annexe porte sur
les écrits imprimés[576].
Nous décrivons précisément des prototypes par « branches » choisis parmi
leurs très nombreuses éditions[577].
Pour attirer l’attention sur les différences les plus significatives entre ces
éditions, nous soulignons les passages indiquant ces différences. La
description minutieuse est nécessaire pour s’y retrouver dans la jungle des
éditions qui assurèrent l’influence d’un Bernières reconstruit. On ne liste pas
les multiples rééditions très semblables d’une même branche[578].
Se succèdent :
1.
(1) Un Intérieur Chrétien suivi
de deux Chrétiens Intérieurs
[1659]. L’Intérieur Chrétien ou la conformité intérieure, Que doivent
avoir les Chrétiens avec Jésus-Christ, à Rouen, 1659 ; [éd.
rare d’un « petit in-12 de 165 pages » (Heurtevent) ; nous avons
disposé d’une réédition in-12 à Lyon, chez Rolin Glaize, 1677,
comportant : Epître « A Jésus-Christ » (2 p.) signée de N.
Charpy de Ste Croix, Table (5 p.), « Extrait des registres du Conseil
d’Etat » (16 p. !), « Permission » (1 p.),
« L’Intérieur chrétien » divisé en quatre livres, pp. 1-191, soit 25
lignes de ~35 car. / l. , ~170 000 caractères espaces compris].
[1660]. Le Chrétien
Intérieur ou la conformité intérieure que doivent avoir les chrétiens avec
Jésus-Christ, divisé en huit livres, qui contiennent des sentimens tous
divins, tirés des Ecrits d’un grand Serviteur de Dieu de notre Siècle, par
un Solitaire [Jean-François d’Argentan], Claude Grivet, Rouen,
1660 [nous avons disposé de deux petits in-12 : la première édition
sans page de titre et la seconde édition avec p. de titre ; cette dernière
s’avère identique à la précédente mais recomposée (même nombre exact de
pages mais léger décalage du texte) ; elle comporte : Epître « A
Jésus-Christ (10 p. de contenu nouveau) non signée, « Approbation des
docteurs » C. Mallet et F. Jean Soret (2 p.), et Privilège du Roi (3 p.)
suivi de « Ledit Grivet a associé audit Privilège, Jean Viret
Imprimeur… » (7 lignes absentes de la première édition par ailleurs
identique), « Le Chrestien Intérieur » divisé en huit livres, pp.
1-531, Table (des livres premier à huitième, 7 p.), soit 33 lignes de ~44 car.
/ l., ~770 000 caractères espaces compris ou une amplification par un
facteur 4,5 en comparaison de l’Intérieur Chrétien !]
Suivirent de très
nombreuses éditions chez « le libraire d’en face » grand gagnant du
procès, Claude Cramoisy ; puis chez la veuve Edme Martin, Paris …1680,
1684… [ces éditions quasiment identiques corrigent quelques petites erreurs ou
obscurités de la première édition hâtive de Rouen].
Depuis 1676 elles
ont pour titre : Le Chrétien Intérieur ou la conformité intérieure […] par un
Solitaire. Augmenté des Pensées de M. de Bernières Louvigny. ; l’édition
de 1684 comporte deux tomes (reliés ensemble). Tome I : gravure de
Messire Jean de Bernières.., page de titre, « A Jésus-Christ » (12
p.), Table (4 p.) de quatre [premiers] livres, Approbations de Docteurs [les
mêmes], « Le chrestien intérieur. Première partie » suivie des livres
I à IV, pp. 1-414. Tome II : « Le Chrestien intérieur, ou la
conformité […]. Seconde partie. », Table (4 p.) des livres cinquième à
huitième, Table (4 p.) pour le temps de l’Avent, « Le Chrestien Intérieur.
Seconde partie. » suivie des livres V à VIII, pp. 3 -276, suivie des
« Pensées de M. de Bernières Louvigny, ou Sentimens du Chrestien
Intérieur sur les principaux Mystères de la Foi. Pour les plus grandes fêtes de
l’année. », pp. 277-366, suivi de l’ « Extrait du Privilège du
Roi », des « Approbations des Docteurs » [les mêmes], de
l’ « Extrait des Registres du Conseil d’Etat » (8 p.) [au total
Chrétien 688 + Pensées 90 = 778 pages, 29 lignes de 36 car par page,
812 000 caractères avec espaces.]
De nombreuses éditions
suivirent dont : Charles Robustel, Paris, 1690 [textes identiques selon
les mêmes paginations], etc.
[1687]. Le Chrétien
Intérieur ou la conformité intérieure que doivent avoir les chrétiens avec
Jésus-Christ. Tome second. Tiré comme le premier des manuscrits de feu de
sainte mémoire Monsieur de Bernières-Louvigny, autrefois Trésorier de France au
Bureau de Caen. Par le R.P. Louis-François d’Argentan, capucin. Dernière
édition. A Paris, 1687. Contient : « Avertissement nécessaire »
(24 p. de d’Argentan), Table des Traités (premier à troisième du premier livre,
premier à troisième du second livre [579]),
Permission & approbations (6 p. de nombreux frères et de Pirot), extrait du
Privilège du Roi, « Achevé d’imprimer pour la première fois le dernier
jours de décembre 1676 » (2 lignes), [liste incluant les écrits nombreux
(et insipides) de d’Argentan :] « Livres de piété… » (1 p.). « Le
Chestien Intérieur. Livre premier. Où il est traité comment il faut mourir
à la vie pécheresse… » pp. 1 -610 [le texte de cette édition « en deux
tomes » diffère beaucoup de la précédente « en huit livres »].
[1781]. Le Chrétien
Intérieur ou la conformité intérieure que doivent avoir tous les chrétiens avec
Jésus-Christ. Tiré des manuscrits de feu M. de Bernières-Louvigny, Trésorier de
France, décédé à Caen le 3 mais 1659, âgé de 57 ans. Tome premier. Dernière édition. Pamiers &
Bordeaux, 1781. Contient : « Epître à Jésus-Christ » (i à xii),
« Avertissement nécessaire du Père d’Argentan, premier éditeur du Chrétien
Intérieur » (xiii à xix), Approbation
(xix, du seul C. Mallet), « Avis du nouvel éditeur » (xx à xxiv),
« Le Chrétien Intérieur. Livre Premier. Où il est traité comment il faut
mourir à la vie pécheresse… » (pp. 1 -538), Table (des livres premier à troisième[580],
pp. 539 -547), « Permission simple » (1 p.) ; Tome second.
« Le Chrétien Intérieur. Livre Premier. De la vie surhumaine… » (pp.
1 -466), Table (des livres premier à septième[581],
pp. 467-472). - Le texte de cette édition tardive très soignée reprend la
précédente signée d’Argentan mais en inversant les volumes (le tome premier de
1781 correspond au tome second de 1687) et avec quelques modifications
affectant l’ordre, qui sont justifiées p. xxi à xxiii ; 1004 pages de 30 lignes
de ~41 car., ~1 235 000 caractères espaces compris]
2.
(2) Des Œuvres
spirituelles (Maximes et Lettres)
[1670]. Les Oeuvres Spirituelles
de Monsieur de Bernières Louvigni ou conduite assurée pour ceux qui tendent à
la perfection. Divisée en deux parties. La première contient des Maximes pour
l’établissement des trois états de la vie chrétienne. La seconde contient les
Lettres qui font voir la pratique des Maximes. A Paris chez Claude Cramoisy,
1670 ; la veuve d’Edme Martin, 1678 ; Bonaventure le Brun, Rouen,
1678 [Description du Tome I : Le titre
précédent est suivi de : « Le libraire au lecteur » (3
p.), « Discours sur les Œuvres spirituelles… » (21 p.), Approbations
(4 p.), « Maximes et avis spirituels… » 1-287, réparties selon les
vies purgative, illuminative, unitive. Les Maximes sont en fait des lettres,
comme le montrent les dates en marges heureusement placées en marges par la
Mère de Saint-Charles à partir de la nouvelle édition de 1675 ;
description du tome II : Les Oeuvres Spirituelles de Monsieur de Bernières
Louvigni ou conduite assurée pour ceux qui tendent à la perfection. Seconde
partie contenant les lettres qui font voir la pratique des Maximes est suivi
de : « Table … pour la vie purgative, unitive & parfaite,
illuminative » (14 p.), « Lettres ou les maximes et avis spirituels
pour la vie purgative sont mis en pratique » 60 lettres, pp. 1-164,
« Lettres …pour la vie illuminative » 54 lettres, pp. 165 -342,
« Lettres …pour la vie unitive » 61 lettres, pp. 343-523,
Approbations (4 p.) ; 629 pages de 29 lignes de ~41 car., ~750 000
caractères espaces compris.
Ces Œuvres
spirituelles, augmentées de correspondances tirées de la direction de Bernières
par Chrysostome de Saint-Lô ainsi que des échanges entre Bernières et Catherine
de Bar feront l’objet du second tome de la présente édition des Œuvres.
[1676]. Pensées de De
Bernières Louvigny, ou Sentimens du Chestien Intérieur sur les principaux
mystères de la Foi. Pour les plus grandes Festes de l’année. A Paris, Chez la
Veuve d’Edme Martin, au Soleil d’or, et au sacrifice d’Abel. Et Sébastien
Cramoisy, à la Renommée. MDCLXXVI. Avec Privilège du Roi. – Cette édition
comporte : Page de titre, « Le mérite de feu M. de Bernières Louvigny
est si connu… » (3 p.), Table (7 p.), Extrait du Privilège du Roi (2 p.),
« Pensées… [les titres complets des parties suivent les Temps de l’année]
» 1-125). [Il s’agit d’une édition en petit format des 90 pages reproduites à
la suite du Chrétien Intérieur la même année chez la même Edme Martin, édition
décrite précédemment. - La comparaison entre ces Pensées et le Chrétien montre
de grandes différences à l’avantage des Pensées ; de style proche
des lettres et comportant d’ailleurs certaines annoncées comme telles, elles
paraissent relever de sources plus directes que le Chrétien qui d’ailleurs en
reprend fort librement certains passages ; il y a donc des doublons].
Jean de Bernières, Œuvres mystiques II
Correspondance, Lettres et Maximes introduites et annotées par dom Éric de
Reviers, o.s.b., en préparation, 707 p.
Les Lettres et les Maximes sont ici assemblées et ordonnées chronologiquement,
contrairement aux éditions du XVIIe siècle qui adoptent le schéma
des trois voies mystiques, et qui séparent éditions de lettres et extraits
constitutifs de Maximes.
L’ordre chronologique
rétabli permet de mieux apprécier l’admirable évolution intérieure de Jean de
Bernières. Son ascension mystique part de « l’abjection » ou
contemplation de la grandeur divine pour parvenir à l’abandon total à Sa grâce.
On complétera par
quelques lettres déjà publiées dans Œuvres
mystiques I, « Pensées », pages 470, 491, 495-496.
Eclairer Bernières par
lui-même est la meilleure façon de le comprendre. Une partie essentielle de
notre travail a consisté à relever de nombreuses citations du Chrétien Intérieur en consonance avec
les lettres. Le fruit de cette comparaison annotée est frappante : Le Chrétien Intérieur et les Oeuvres spirituelles ont pour sources
deux corpus de lettres distincts. Sauf pour les toutes premières années où l’on
relève des doubles avec les Maximes,
les sources diffèrent dès 1645 environ.
[Source de
Lettres :] Les Œuvres spirituelles de Monsieur de Bernières Louvigni, ou
conduite assurée pour ceux qui tendent à la perfection. Seconde partie,
contenant les Lettres qui font voir la pratique des Maximes. À Rouen, De
l’imprimerie de Bonaventure Le Brun, Imprimeur-Libraire, dans la cour du
Palais, M.DC.LXXVIII., avec Approbations.
[Source de
Maximes :] Les Œuvres spirituelles de Monsieur de Bernières Louvigni, ou
conduite assurée pour ceux qui tendent à la perfection. Divisée en deux
parties. La Première contient des Maximes pour l’établissement des trois états
de la vie chrétienne. La seconde contient les Lettres qui font voir la pratique
des Maximes. Sur l’imprimé, à Paris, Chez la Veuve d’Edme Martin, rue S.Jacques
au Soleil d’or, & au sacrifice d’Abel. M.DC.LXXVIII., avec Approbations.
[La source de Lettres
complémentaires conservées au sein de l’Ordre des bénédictines du
Saint-Sacrement fondé par Mère Mectilde est précisée pour chacune d’entre
elle].
Les exemplaires de
l’édition de Lettres et de Maximes sont fort rares, contrairement à ceux de
multiples éditions du Chrétien Intérieur. Nous avons utilisé deux tomes qui
faisaient partie des archives du Premier Carmel de Paris (et tenons à
disposition des chercheurs leurs saisies photographiques). Suite à la fermeture
du carmel de Clamart, successeur dépositaire du Premier Carmel, ces tomes sont
préservés chez les Carmes d’Avon.
Par ailleurs le
monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement de Rouen nous a très
généreusement ouvert ses portes, ce qui a permis d’ajouter aux sources
imprimées des copies de lettres préservées au sein de l’ordre fondé par
Mectilde, l’amie et dirigée de Bernières. Nous remercions dom Joël Letellier
pour le partage de transcriptions mectildiennes. Enfin de nombreux
« parallèles » figurent au sein du Chrétien intérieur, ouvrage bâti à
partir d’une partie disparue de la correspondance : certains sont ici
livrés en notes sous forme d’extraits.
On aura par ailleurs
recours aux travaux de Souriau, Heurtevent, Luypaert, du Chesnay. Ils sont
cités avec de nombreuses autres sources dans Œuvres mystiques I
L’intérieur Chrétien […], coll. « Sources Mystiques », Éditions du
Carmel, 2011, et dans Rencontres autour de Jean de Bernières 1602-1659,
Mectildiana, Parole et Silence, 2013.
1602 naissance de Jean
de Bernières
1631 début de la
construction du couvent des ursulines. Jourdaine de Bernières (1596-1670) en
sera la supérieure
Épidémie à Caen, Jean
Eudes (1601-1680) dans son tonneau.
Jean de B. reprend la
charge de son père de Trésorier de Caen qu’il assurera jusqu’en 1653
1634 Jean de B. et
Jean Eudes fondent une maison pour les filles repenties
1638 début de
correspondance (perdue) avec l’ursuline Marie de l’Incarnation (1599-1672 à
Tours
1639 B. accompagnent
Mme de la Peltrie et de Marie de l’Incarnation. Après un passage à Paris, elles
s’embarquent le 4 mai de Dieppe vers la Nouvelle-France
1644 à 1646 Jean Eudes
persécuté est aidé par le « chrétien parfait » Gaston de Renty (1611-1649)
1646 † de « notre
bon père Chrysostome » (Jean-Chrysostome de Saint-Lô, du Tiers Ordre Régulier franciscain)
Début de la
construction de l’Ermitage, maison
d’accueil achevée trois ans plus tard. B. y habitera.
1647 B. en voyage à
Rouen où se trouve Mectilde (1614-1698). Il voyage parfois ailleurs durant la
années suivantes
1649 † de Renty le 24
avril
B. prend la direction
de la Compagnie du Saint-Sacrement de Caen
1652 guerre civile à
Paris
1655 établissement de
la « maison de charité » de la Compagnie de Caen
Jean Eudes note les
« dits » de « sœur Marie » [M. des Vallées] lors de séjours
à Coutances. Il est en compagnie de B. et d’autres.
Le futur évêque de
Québec Laval à l’Ermitage (François de Montmorency – Laval, 1623-1708)
1656 † de Marie des Vallées
Conflit avec des
jansénistes ; conflit entre les ermites et l’Oratoire jansénisant
1658 Du Four à la
porte du couvent des ursulines
1659 † de Bernières le
3 mai
1660 pamphlet de Du
Four ; interdiction jetée sur le couvent des ursulines
1689 Le Chrétien intérieur traduit en italien
est condamné.
1692 Les Œuvres spirituelles traduites en
italien sont condamnées
Rencontres autour de Monsieur de Bernières
(1603-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, coll. « Mectildiana », Editions Parole et Silence, 2013, 594 p. [ce
collectif assemblé par J-M. Gourvil & D. Tronc, regroupe les contributions
de dom T. Barbeau, J. Dickinson, J.-M. Gourvil, I. Landy, dom J. Letellier, B.
Pitaud, J. Racapé, dom E.de Reviers, D. Tronc, A. Valli.]
Parmi les mystiques du XVIIe siècle, Jean de Bernières (1602-1659) est une grande figure laïque. Son importance et la profondeur de sa vie intérieure égalent celles de figures religieuses qui le précèdent de peu : l’évêque pasteur des âmes François de Sales (1567-1622), le franciscain capucin Benoît de Canfield (1562-1610), le grand carme Jean de Saint-Samson (1571-1636), l’ursuline amie Marie de l’Incarnation fondatrice au Canada (1599-1672).
L’influence spirituelle et mystique de « Monsieur de Bernières » s’étendit non seulement auprès de ses dirigé(e)s, mais par ses écrits qui, arrangés et publiés peu après sa mort, rencontrèrent un succès inattendu. L’Intérieur chrétien devenu Le Chrétien intérieur bénéficia d’innombrables éditions. Cette influence très large a pu être comparée à celle exercée par L’introduction à la vie dévote de l’évêque de Genève. Bernières figure ainsi parmi les auteurs de spiritualité les plus lus au XVIIe siècle. L’un des éditeurs du Chrétien intérieur dit en avoir imprimé trente mille exemplaires.
Déjà de son vivant il fut une personnalité forte et appréciée. Trésorier de France il collabore à la fondation de nombreuses œuvres à Caen avec saint Jean Eudes et le baron Gaston du Renty. Il est membre influent de la Compagnie du Saint Sacrement. Dans une ville où les protestants et les jansénistes occupent une place importante, et qui connut de nombreux troubles politiques liés à la misère — en 1639 les « nu-pieds » se révoltent — Jean est reconnu comme un catholique artisan de paix. Mais alors que l’autre Jean (Eudes) fut canonisé, le fondateur de l’Ermitage devint suspect, car son oeuvre fut rattachée post-mortem en 1689 au corpus quiétiste (mais lui-même ne fut pas mis en cause) condamné au moment même d’une tentative de béatification à Rome ; ceci en bonne compagnie dont Benoît de Canfeld, confesseur de Monsieur Vincent, et Jean-Joseph Surin.
En effet, entre la disparition en 1659 de monsieur de Bernières et la fin du siècle, la méfiance vis-à-vis des expressions mystiques s’accroît. Le Crépuscule des mystiques, titre évocateur donné par Louis Cognet à sa célèbre étude de la crise quiétiste, marque un tournant dans l’histoire de la spiritualité et dans l’histoire des mentalités : un « univers dionysien » laisse place à l’exercice d’une rationalité moderne peu adaptée aux expressions d’un christianisme intérieur.
La redécouverte de la grande richesse spirituelle du début de l’époque moderne se fera au début du XXe siècle sous l’impulsion d’Henri Bremond. La volonté de sortir Jean de Bernières d’un relatif oubli participe de cette redécouverte des trésors de notre histoire. Car notre époque en recherche est sensible aux témoignages de vécus existentiels. C’est tout justement là où réside l’intérêt de la redécouverte de Bernières : n’ayant pas à tenir compte d’une appartenance à un ordre religieux, cet homme actif autant que contemplatif, se livre intimement et très simplement, toujours avec grande humilité, mais non sans manifester une ferme autorité.
Notre époque a ressuscité de grandes figures mystiques du XVIIe siècle : celles de Canfeld par les travaux d’Orcibal, de Surin par les travaux de Certeau, de Marie de l’Incarnation et de son fils Dom Claude par les travaux de Dom Oury. Si les travaux de Souriau (1913) et de Heurtevent (1938) sortirent Bernières de l’obscurité, il manquait une approche plus récente d’une spiritualité commune aux membres du cercle de l’Ermitage.
Une journée d’étude organisée autour du « Caennais Jean de Bernières mystique de l’abandon et de la quiétude » eut lieu le 13 juin 2009 au cœur de sa ville natale, dans l’église St Jean qu’il a si souvent fréquentée et dans laquelle il avait été inhumé au moment de la disparition du monastère des Ursulines à la fin du XVIIIe siècle. Trois cent cinquante années et un mois après la disparition du mystique le 3 mai 1659, cette première manifestation collective fut organisée à l’initiative de Jean-Marie Gourvil avec l’appui du Centre d’Études Théologiques de Caen et de la paroisse[582]. L’assistance à cette journée fut plus nombreuse que ses organisateurs n’étaient en droit d’espérer. Ce fut un signe de l’intérêt attaché aujourd’hui aux conditions permettant à tous d’exercer une vie mystique complète, active et contemplative tout à la fois, à la suite de la figure exemplaire de Jean.
Le présent ouvrage a été donc construit en complétant largement des matériaux recueillis lors de cette journée d’étude. Tandis que les auteurs de contributions orales ont depuis remanié leur texte, des études complémentaires ont été sollicitées auprès d’autres connaisseurs de Bernières et grands amateurs de ses écrits mystiques. Nous n’avons pas voulu restreindre leurs approches alors même qu’elles privilégient tel disciple plutôt que le maître, car elles illustrent ainsi son rayonnement.
Les amis de Jean de Bernières se retrouvent ainsi
rassemblés. Ils honorent celui dont Bremond déclarait qu’il « ne pense pas autrement que l’unanimité des
grands mystiques, depuis le pseudo Denys jusqu’à saint Jean de la Croix »[583].
Un premier ensemble de deux contributions expose des fondamentaux nécessaires pour SITUER « MONSIEUR DE BERNIERES » : John A. Dickinson présente le cadre normand caractérisé par une dureté des temps et des politiques. Dom Joël Letellier développe en une large fresque l’entourage humain sur lequel Bernières exerça sa profonde influence puis évoque les principaux thèmes de ce « chrétien intérieur. » Le lecteur prendra ici déjà connaissance de nombreux textes issus de ce dernier[584].
Un second ensemble comporte quatre contributions qui présentent les rapports entre JEAN ET SES AMIS SPIRITUELS. Quatre regards convergent ainsi à partir de ces figures vers l’animateur du cercle de l’Ermitage. Il s’agit de l’ursuline Marie de l’Incarnation (du Québec), de l’évêque François de Laval, de la bénédictine fondatrice Mectilde de Bar et du prêtre Jacques Bertot. Plus précisément Isabelle Landy-Houillon s’attache à la présence de Jean dans les écrits de Marie de l’Incarnation et de son fils Dom Martin. Dom Thierry Barbeau nous introduit au bienheureux François de Laval, premier évêque de Québec ainsi qu’à la réplique de l’Ermitage fondée en Nouvelle-France. Le père Bernard Pitaud présente des extraits de la correspondance de la direction spirituelle de Mectilde puis s’attache à l’évolution de cette grande figure fondatrice. Enfin, nous sommes heureux de franchir le cercle francophone grâce à la contribution d’Annamaria Valli, sœur de l’ordre fondé par Mectilde.
Le troisième ensemble présente JEAN DANS SON SIÈCLE. Il comprend deux contributions qui s’attachent aux influences reçues et exercées par delà les figures amies précédentes. Jean-Marie Gourvil présente un Bernières actif soutien des pauvres et rattache notre Trésorier de France dans la grande tradition mystique commune aux Églises chrétiennes qui s’efface avec la condamnation des mystiques et l’enfermement des pauvres à la fin du XVIIe siècle. Dominique Tronc rappelle les influences reçues d’un directeur franciscain puis celles exercées sur divers membres du cercle de l’Ermitage et de leurs descendants à travers des filiations spirituelles.
L’ouvrage ne pouvait se refermer sans LIRE JEAN DE BERNIERES. Dom Éric de Reviers nous propose une lectio autour de trois thèmes : « Dame Pauvreté », le Saint Abandon, l’Oraison mystique. Cette présence de monsieur de Bernières par des extraits de lettres de direction — après les larges citations offertes par Dom Joël Letellier et par le père Bernard Pitaud — est complétée hors correspondance par les lectures qui furent faites en l’église Saint-Jean de Caen à la fin de la journée d’étude.
Enfin des « Sources bibliographiques » soulignent l’importance des travaux de Charles Berthelot du Chesnay et de Paul Milcent, deux disciples récents de saint Jean Eudes qui fut un ami de Jean de Bernières, puis décrit des éditions anciennes, propose les rééditions disponibles et un choix d’études.
Le présent recueil constitue ainsi tout à la fois une étude et un florilège de notre spirituel, en une tresse associant citations, gloses, approches historiques. Des regards indépendants convergent vers l’auteur à partir d’amis qu’il sût rassembler en son Ermitage. Le corpus de son œuvre sera rendu entièrement disponible lorsque le volume de la Correspondance complètera celui des Chrétiens récemment paru.
Il reste pour nos successeurs à approfondir de nombreux thèmes : « Bernières et l’Ecole Rhéno-flamande. » ; « L’Ermitage fut-il un béguinage ? » ; « La grande diversité spirituelle d’amis collaborant à une même œuvre » ; « Bernières et Marie des Vallées » (leurs deux noms sont gravés sur la grande cloche du séminaire de Coutances fondé par saint Jean Eudes…) ; un « Bernières et Thérèse de Lisieux » et, pourquoi pas, un « Bernières et l’hésychasme oriental ».
Mieux comprendre Bernières c’est revenir au témoignage d’une vie mystique vécue par un laïc intégré dans la Cité. La rupture culturelle de la fin du XVIIe siècle marque encore notre mentalité et rend difficile l’accès à une vie ouverte sur le christianisme intérieur et sur sa grande tradition mystique. En approchant « monsieur de Bernières » nous nous intégrons dans la Paradosis trop oubliée.
La contribution à
la journée d’étude organisée en 2009 autour du « Caennais Jean de
Bernières mystique de l’abandon et de la quiétude » constitua l’amorce de l’étude sur l’auteur
et son école qui figure au début du premier volume des oeuvres de Jean publié
deux années plus tard aux Éditions du Carmel[585].
La communication sous sa forme écrite que l’on va lire reprend donc une bonne
partie de cette étude,[586] mais expose en
plus les influences qui s’exercèrent au-delà du Royaume de France et des milieux
catholiques et n’avaient pu trouver place dans cette étude. Elles s’exercèrent
tout au long du XVIIIe siècle et au début du siècle suivant.
Les sources puis
les influences sur l'histoire de la spiritualité sont exposées ici en
trois parties :
I. Influence par des écrits : le succès de librairie d’une œuvre construite post-mortem à partir de lettres assura le rayonnement du mystique en son siècle.
II. Sources et influence directe d’ « Amis spirituels » au XVIIe siècle : les écrits n’ont qu’une influence indirecte, donc modeste, lorsqu’il s’agit de la vie la plus intime. S’attacher aux rapports directs entre mystiques vivants situe Jean au sein d’un réseau issu du franciscanisme puis montre son influence sur ses amis puis ses cadets. Les habitués de l’Ermitage fondèrent « l’école du Pur Amour ». Les traces restent visibles sur la durée du siècle, puisque ses acteurs pouvaient agir au grand jour avant la condamnation du quiétisme par le bref Cum alias en 1699. Ceci justifie le titre attaché au dernier volet :
III. « Rivières cachées » aux siècles suivants. Une condamnation d’origine politique ne peut tarir un courant spirituel qui dépend peu des hommes. Le rejet fit partie d’une remise en ordre générale du Royaume par un Louis XIV confronté aux protestants, opposé aux jansénistes, certes indifférent à toute « mystiquerie », mais laissant pleine liberté à Mme de Maintenon. Les mystiques se cachèrent donc, mais nous relèverons quelques résurgences qui indiquent le parcours de divers ruisseaux souterrains actifs durant les trois derniers siècles.
Jean de Bernières n'a écrit ou dicté que des lettres outre quelques notes personnelles prises au cours de retraites. On a fabriqué le Chrétien Intérieur en les assemblant avec toute la liberté permise à l’époque.
Les éditions furent un succès de librairie à l’origine d’un célèbre procès entre éditeurs : ainsi l’Intérieur Chrétien devint l’année suivante le Chrétien Intérieur aux multiples impressions durant le XVIIe siècle : « Le Chrétien Intérieur … publié en 1661 … atteint dès 1674 sa quatorzième édition et la même année le libraire Edme Martin estime qu’il en a vendu trente mille exemplaires ».[587] Les impressions se poursuivirent aux deux siècles suivants avant de cesser depuis le milieu du XIXe siècle.[588]
Les deux Chrétiens atteignent un public large car ils sont faciles à lire. Ils présentent peu d’idées neuves, mais sont pleins d’onction. Car un choix, orienté par un « co-rédacteur » parfois doloriste, adapte le grand mystique à l’esprit de son temps. Aussi le titre apparaît-il dans des bibliothèques très réduites. Ainsi la « veuve de Pierre Helyot[589] … détient les Fleurs des saints en deux volumes in-folio, le Chrétien Intérieur de Bernières-Louvigny, une Explication des cérémonies de la messe et une quinzaine d’autres petits livres de dévotion dont … une préparation à la mort »[590].
L'histoire à rebondissements provoqués par le succès du premier titre — Intérieur Chrétien (1659), rapidement devenu Chrétien intérieur (ce dernier selon deux versions : « primitive » de 1660 et « tardive » de 1676) — a été décortiquée avec soin et sagacité par Heurtevent et Luypaert[591]. Les deux Chrétiens sont suivis d’Œuvres spirituelles (1670) distinctes et fiables, enfin de Pensées (1676). La brève synthèse suivante porte sur les acteurs, la pièce jouée, la revue des principales éditions selon « une étoile à quatre branches ».
Il faut citer en premier lieu Jourdaine de Bernières (1596-1645), qui entra au couvent des Ursulines, construit magnifiquement en 1624 avec l’argent de la famille. Dirigée par son cadet, elle devient supérieure du couvent dès 1630 et fit montre d’une belle autorité qui put s’accompagner de conseils pittoresques : ainsi à propos d’une novice à éprouver, écrit-elle : « Mettez-la à bouillir… » [592].
D’autres religieuses du même couvent auront également un rôle déterminant : la Mère Michelle Mangon, une grande spirituelle cachée, amie du père Chrysostome de Saint-Lô, ainsi que la Mère de Saint-Charles. Outre ces ursulines qui tentent de contrôler la situation, de 1659 à 1677 opèrent trois personnages masculins en relation avec les éditeurs :
Nicolas
Charpy de Sainte-Croix, figure littéraire assez connue à l’époque,
fut choisi pour assurer le succès d’une première édition. Courtisan auprès des
Grands, de Mazarin en particulier, Charpy révélera un caractère aventurier
après sa disgrâce.
Le père Louis-François d’Argentan (1615-1680), franciscain capucin attirera toujours l’attention des admirateurs de Bernières à la suite de son activité opiniâtre d’éditeur-rédacteur. Jean Yver fût admis au noviciat des capucins sous le nom de Louis François d'Argentan. Un an après, il fit profession et ses supérieurs l'envoyèrent au couvent de Falaise. Il y demeura jusqu'en 1638 et, à cette date, revient au couvent d'Argentan. En 1641, le père Louis-François était lecteur de philosophie au couvent de Caen, tout en prenant part aux missions prêchées dans la contrée. De 1653 jusqu'à sa mort, il est deux fois provincial, deux fois définiteur, commissaire général, gardien de plusieurs couvents et, malgré tout, il s'adonne à une prédication ininterrompue[593]. Il rédige lui-même de nombreux écrits. Ceci explique son rôle encombrant qu’il assuma en réécrivant Bernières. Dans son œuvre propre il en fut un abondant, mais pâle imitateur[594]. Glanons cependant chez lui un reflet du maître[595] :
Ne considérez pas l’humanité seule,
ni aussi la divinité seule séparément, ou l’une après l’autre ... Si donc elle
contemple l’une et l’autre ensemble, il faut qu’elle ait des images et qu’elle
n’en ait point en même temps, et dans la même simple vue ; ce qui semble
impossible... Il participe à nos faiblesses et nous participons à Sa force
...vous Le contemplez souffrant et mourant en vous-même, bien mieux et plus
distinctement que vous ne pourriez Le considérer endurant en Jérusalem et sur
le Calvaire. [I, 268-272].
Le père Robert de Saint-Gilles ( ?-1673), de l’ordre des minimes[596], chargé de l’édition des Œuvres spirituelles… qui paraissent en 1670, succéda en 1667 à Dom Quinet comme Visiteur du couvent. Il était le frère de la Mère Michelle Mangon.
Contons-là au présent pour en rendre toute la vivacité : La première publication cherche à mettre en valeur quelques écrits de Bernières sous l’autorité de Nicolas Charpy de Sainte-Croix : L’Intérieur chrétien … par un Solitaire, paraît à Paris chez Cramoisy en 1659. Charpy signe l’ « Épitre à Jésus-Christ » ouvrant le petit volume comportant quatre livres aux courts chapitres. Très probablement d’Argentan opère sous son autorité, agissant en intermédiaire entre le couvent des ursulines où devaient se trouver les sources, et l’homme de lettre auquel on a fait appel pour assurer le succès de l’édition.
Le succès dépasse les espérances. D’Argentan assemble alors hâtivement des sources qui s’avèrent beaucoup plus considérables que ce qui venait d’être publié. Le Chrétien intérieur … par un Solitaire [d’Argentan], paraît à Rouen en huit livres chez Grivet en 1660.
Survient un procès prévisible entre deux éditeurs. Les titres étaient trop proches même si les contenus différaient largement : 531 pages pleines succédaient à 165 pages aérées ! L’éditeur rouennais Grivet est condamné (toutefois sans amende) et l’éditeur parisien Cramoisy devient propriétaire des deux titres avec une exclusivité de neuf ans. Ce dernier est donc le grand gagnant car il va pouvoir rééditer de nombreuses fois le Chrétien : non pas selon sa propre forme initiale courte, mais selon la version ample en 8 livres compilée par d’Argentan et publiée chez son adversaire, le perdant ! Le même titre sort donc successivement chez deux éditeurs ennemis ce qui n’a pas peu contribué à obscurcir l’historique éditorial.
Il faut donc attendre 1670 pour toute initiative possible de la part des perdants, les ursulines et le maladroit d’Argentan. Il avait de plus publié hâtivement son deuxième Chrétien et son assemblage manquait de plan et d’équilibre. La sœur de Jean, Jourdaine de Bernières, est probablement fort mécontente du « gel » imposé pendant neuf ans à la suite d’une précipitation initiale. Les urulines cherchent ailleurs et ont recours au frère de la Mère Michelle Mangon, le minime Robert de Saint-Gilles.
Mais à la date libératoire, un Official janséniste persécute les Ursulines de Jourdaine (l’interdit est jeté sur le couvent !), tandis que meurt la Mère Mangon. Cela fait perdre un peu de temps, celui nécessaire à la communauté pour sortir des épreuves. Robert — sous un titre passe-partout d’Œuvres spirituelles ne prêtant guère à contestation — publie enfin des lettres soit cachées (premier tome de Maximes), soit ouvertement (deuxième tome de Lettres). Elles sont très précieuses car peu remaniées et datant souvent de la fin de vie de Bernières, rendues disponibles par la mort de Jourdaine qui les avait gardées sept ans. On est en 1670. Robert meurt en 1673.
Lors de la réédition en 1675 des Œuvres spirituelles, les Maximes sont annotées en marges pour indiquer les dates des lettres dont elles sont extraites — heureuse initiative de la nouvelle Mère de Saint-Charles. En 1676 paraissent en adjonction au Chrétien, les Pensées…, assez proches de lettres dont elles sont issues.
Enfin, dernier épisode, d’Argentan publie en 1677, sous son nom et non plus sous celui d’un « Solitaire », sa version « améliorée » : Le Chrétien intérieur … par le R.P. Louis-François d’Argentan, en deux tomes et dix livres.
Les éditions dont nous venons de décrire l’histoire tourmentée ont été établies fort librement à partir de manuscrits rassemblés à la mort de Bernières. Quatre tomes manuscrits (deux utilisés pour le Chrétien ? deux ajoutés postérieurement et couvrant les années de la fin de vie de Bernières ?) se seraient égarés au début du XVIIIe siècle[597]. Pierre-Daniel Huet, caennais né en 1630, le savant évêque d’Avranches qui avait la réputation méritée d’être un observateur scrupuleux, atteste les avoir vus[598]. Il se plaint à juste titre du travail de réécriture par Louis-François d’Argentan :
J’ai lu exactement tous les
livres de M. de Bernières … Ses écrits furent abandonnés au Père Louis-François
qui les tourna à sa mode, et c’est de quoi je me suis plaint. Le Chestien
Intérieur est de ce genre[599].
À notre époque on peut heureusement tirer parti de publications (textes de Chrysostome de Saint-Lô édité par Bernières) ou de lettres non publiées (copies en possession des Bénédictines du Saint-Sacrement). L’ensemble doit inclure la formation de Bernières, par son maître Chrysostome, puis les directions du même Bernières qui échange avec ses proches. Jean transmet ce qu’il a reçu à Mectilde du Saint Sacrement, à Bertot, à des figures devenues canadiennes, etc. On a malheureusement perdu la correspondance avec la vénérable Mère Marie de l’Incarnation.[600]
Les éditions furent très nombreuses car la technique des presses manuelles de l’époque ne permettait de tirer, généralement en un mois pour un titre, qu’entre cinq cents et douze cents exemplaires. Les caractères en plomb, principale richesse d’un éditeur (avec le stock imprimé non relié), étaient constamment réemployés [601]. Ceci (et le fait de l’activité indépendante de reliure permettant facilement de modifier l’assemblage d’imprimés non reliés, l’adjonction de correctifs, etc.) explique la multiplicité des éditions et les variations si souvent constatées entre éditions. Ce qui exige de ne pas s’en tenir aux seuls titres et justifie d’en décrire très attentivement les contenus. Nous renvoyons pour celles de Jean de Bernières à la « Description des éditions anciennes » donnée en annexe de ses Œuvres mystiques I [602].
La multiplicité des éditions du Chrétien se ramènent en fait à trois sources (« Trois frères chrétiens ») : Intérieur Chrétien de 1659, Chrétien Intérieur « primitif » de 1660, Chrétien Intérieur « tardif » remanié de 1676. Indépendamment s’ajoutent des Œuvres spirituelles… Maximes et Lettres. (« Un cousin »).
Les trois familles du Chrétien se distinguent par de considérables différences de taille[603]. Aux ajouts — nouvelles sources et amplifications — correspond une baisse de la fidélité aux sources provenant des dictées de Bernières, et donc de qualité, car d’Argentan était bien moins doué que son maître, comme il a l’honnêteté de l’avouer en évoquant ses propres écrits dans l’édition de ceux de son maître :
À mon grand regret, elles [ses
Conférences théologiques] n’allument pas, ce me semble, un si grand feu dans la
volonté, parce qu’elles n’ont pas cette abondance de l’onction divine, qui se
fait goûter par tout le Chrétien Intérieur … qu’il n’est pas en notre pouvoir
de donner à nos paroles, si le saint Esprit ne répand sa grâce sur nos lèvres[604].
Le « co-auteur » d’Argentan nous renseigne avec candeur sur son traitement des écrits de Bernières suggérant ainsi un large travail de réécriture :
Il y a beaucoup de redites [de Bernières] … étant vrai que les
lumières et les affections que la grâce répand dans une âme, sont bien souvent
les mêmes, sinon qu’elles se perfectionnent toujours dans la suite, et qu’elles
la font passer dans des états bien plus purs et plus élevés. Mais on n’y voit
pas cette variété de pensées, de matières, ni de sujets qui divertit dans les
autres livres, et qui empêche que la lecture n’en soit ennuyeuse. Il a fallu
débrouiller tout cela avec assez de fatigue et mettre quelque ordre où il n’y
en avait aucun. Et après tout, il s’y trouvera encore peut-être, un peu trop de
répétitions…
N'attendez pas dans ce petit livre [du Chrétien] une disposition si
régulière, ni une liaison si juste des matières qu'il traite. Il [Bernières] ne parle pas pour instruire
personne, il va où Dieu le conduit, et bien heureux qui le pourra suivre. Et ne
m'accusez pas si je n'ai pas été si exact à écrire tout ce qu'il a dit sur un
sentiment que j'ai quelquefois trouvé plus étendu qu'il ne fallait ; ou si
j'ai d'autres fois ajouté quelques lignes du mien quand Dieu m'en a donné la
lumière et que j'ai cru qu'il était nécessaire pour un plus grand
éclaircissement[605].
Face à l’édition des Œuvres spirituelles viennent se greffer aux Chrétiens l’ajout de Pensées à partir de 1676. De l’autre côté, la source de la composition de Maximes à partir de lettres est signalée par les ajouts marginaux de dates, mais seulement lors de leur réédition de 1675 en premier tome des Œuvres spirituelles (à l’origine il fallait se placer à la hauteur des Chrétiens en proposant une « œuvre » et pas seulement les lettres du second tome).
En résumé, ce qui fut tardivement édité sous le nom d’ Œuvres spirituelles … Maximes … Lettres (au nombre de 175) est souvent de première qualité. Cet ensemble est beaucoup moins connu que les Chrétiens mais plus fiable[606]. Les mêmes lettres ne sont pas utilisées dans les Chrétiens et dans les Œuvres[607]. On n’oubliera pas l’adjonction tardive de Pensées au Chrétien. Il faudrait enfin y ajouter « près d’une centaine de lettres » localisées par Heurtevent qui prévoyait dès 1938 leur édition[608]. De qualité moindre vient L’Intérieur Chrétien de 1659 et Le Chrétien Intérieur en huit livres de 1660 (le livre VII est toutefois remarquable). Car un an après le décès de Bernières, d’Argentan n’a pas eu le temps de réécrire son maître, ce qui console du plan défectueux ! Enfin en dernier vient Le Chrétien Intérieur de 1677 largement tributaire d’un d’Argentan peu inspiré mystiquement.
En fait il s’agit d'un réseau étoilé reliant en tous sens diverses figures amies. Nous privilégions la chaîne centrale liant Chrysostome de Saint-Lô à Jean de Bernières, ce dernier à « Monsieur Bertot » puis ce prêtre mystique à Jeanne-Marie Guyon… Nous ne faisons ici qu’effleurer le sujet (rien qu’en ce qui concerne la « branche guyonienne »[609], il existe une seconde chaîne passant par Jean Aumont « Le pauvre villageois » et par Archange Enguerrand « le bon franciscain »). Bien des études restent à entreprendre, poursuivant la tâche entreprise par le P. Charles du Chesnay [610].
Il s’agit en fait d’un courant qui passe des aînés aux cadets, où des figures à fort relief comme Bernières puis plus tard comme Guyon et Fénelon apparaissent aux nœuds de multiples liens. Aucun « n’invente » quoi que ce soit, mais il transmet ce qu’il a reçu. Jean de Bernières reçoit d’une très ancienne tradition franciscaine incarnée par « notre bon Père Chrysostome », avant d’être influent sur Mectilde de Bar, Jacques Bertot, de nombreuses figures dont les canadiennes. On n’oubliera pas les « frères » plutôt que disciples que sont Gaston de Renty, saint Jean Eudes…
Jean est disciple de Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) du Tiers Ordre Régulier franciscain et fit partie du Tiers Ordre laïc étroitement connecté au réguliers, comme nous le rapporte l’historien de l’ordre Jean-Marie de Vernon :
Le sieur de Bernières de Louvigny de
Caen éclate assez par son propre lustre, sans que ma plume travaille pour
honorer sa mémoire. Son livre posthume publié sous l'inscription du Chrétien
intérieur avec tant de succès, est une étincelle du feu divin qui l'embrasait.
Les lumières suréminentes dont son esprit était rempli, n'ont pas pu être
toutes exposées sur le papier ni dans leur entière force : comme il était
enfant de notre Ordre dont il a pris l'habit [nos italiques] ; aussi en
a-t-il tendrement aimé tous les sectateurs [611].
Quand il s’agit d’éditer une « œuvre » à partir de ses lettres, on fait appel à d’Argentan capucin, puis à un minime, ordre assez proche des franciscains. Et plus tard la liste des membres majeurs de l’école du Pur Amour souligne une forte présence franciscaine[612].
Membre de la confrérie confidentielle de la « sainte Abjection » fondée sous l’impulsion du P. Chrysostome, unissant des amis tous pénétrés de révérence envers la grandeur divine, Jean fut dirigé fermement. Il est très important de saisir l’esprit intime qui les anime. Voici un échange de lettres[613] :
Mon révérend père[614],
Je me suis trouvé depuis quelques
semaines dans une grande obscurité intérieure, dans la tristesse, divagation
d'esprit, etc. Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en
la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle à être le plus
misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j'étais
tant qu'il plaira à notre Seigneur.
Réponse :
J'ai considéré votre disposition.
Sur quoi, mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous
disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde
mort des sens est une véritable séparation des créatures. Je vous conseille
durant cet état de peines :
1. De vous appliquer davantage aux
bonnes oeuvres extérieures qu'à l'oraison,
2. Ayez soin du manger et dormir de
votre corps,
3. Faites quelques pèlerinages
particulièrement aux églises de la Sainte Vierge,
4. Ne violentez pas votre âme pour
l'oraison : contentez-vous d'être devant Dieu sans rien faire.
5. Dites souvent de bouche : je
veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu,
accomplissez votre sainte volonté en moi, et semblables. Il est bon aussi de
prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : Dieu est éternel,
Dieu est tout puissant, et de la sainte Humanité, comme serait : Jésus a
été flagellé, Jésus a été crucifié pour moi et par amour. Ce que vous ferez en
corps que vous n'ayez aucun goût en la prononçant, etc.
Le P. Chrysostome n’hésite pas à
éclairer Jean inquiet sur une oraison devenue
« abstraite » après les ferveurs anciennes :
J'ai lu et considéré le rapport de
votre oraison. …
1. Souvenez-vous que d'autant plus
que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle et qu'elle est dégagée
de l'imaginaire et du sensible, d'autant plus est-elle pure, forte et efficace,
tant en ce qui est du recueillement des puissances qu'en ce qui est de la
production de la pureté.
2. Quand vous sentirez disposition à
telles lumières, rendez-vous entièrement passif.
3. Souvenez-vous qu'aucune fois
cette vue est si forte qu'au sortir de l'oraison le spirituel croit n'avoir
point affectionné son objet, ce qui n'est pas pourtant. Car la volonté ne
laisse pas d'avoir la tendance d'amour, mais elle est comme imperceptible, à
cause que l'entendement est trop pénétré de la lumière.
4. Enfin, souvenez-vous que dans cet
état, il suffit que la lumière soit bonne et opérante, et il n'importe que
l'entendement et la volonté opèrent également ou qu'une puissance absorbe
l'autre. Il faut servir Dieu à sa mode dans telle lumière qui ne dépende point
de nous. […]
Mais aussi bien Chrysostome répond à des questions touchant la vie pratique, par exemple en réponse au désir de solitude éprouvé par Jean :
Divisez votre temps et tendez de ne
vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu'il vous
sera possible pour la solitude de l'oratoire. O cher frère, peu de spirituels
se défendent du superflu des affaires. O que le diable en trompe sous des
prétextes spécieux et même de vertu. […]
Puis Jean devenu à son tour directeur d’âmes demande l’avis de son maître :
Comment dois-je conseiller les âmes
sur la passivité de l'oraison. Les y faut-il porter et quand faut-il qu'elles y
entrent et quels en sont les dangers ?
Réponse :
Ordinairement le spirituel ne doit
pas prévenir la passivité. Je dis ordinairement, d'autant que s'il travaille
fortement il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s'exposant à la
grâce et à la lumière, et éprouver, de temps à autre, si telle pauvreté lui
réussit. Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté divine, est de cet avis.
Je crois néanmoins que celui qui s'en servira doit être discret et fidèle. […]
L’adhésion à une sévère rectitude permet une transmission mystique dont Bernières témoignera chaleureusement :
Ce me serait grande consolation que
... nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père ...
puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même
Père... Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de
Dieu ? [615].
On a beaucoup insisté sur le caractère sévère de Chrysostome de Saint-Lô et certes Bernières prendra « à la lettre » ses injonctions :
Le père Jean-Chrysostome lui avait
écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce ... Ce sentiment d’un
directeur ... adressé à un disciple ... en augmentait les ardeurs d’une manière
incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. Mais
comme son bon directeur n’était plus ici-bas ... il ne trouvait presque
personne qui ne s’y opposât [616].
Bernières a peut-être eu à surmonter un tempérament scrupuleux, mais il bénéficia des conseils de plusieurs mystiques amies (citées ici suivant l’ordre chonologique) :
La simple, mais sainte « sœur » Marie des Vallées
(1590-1656) reçoit chaque année à
Coutances la visite de membres de l’Ermitage
et ses « dits » sont consignés :
Ces conseils ont été donnés apparemment
à Mr. de Bernières … ou à quelqu’un de leurs amis, qui avaient tous une grande
estime pour cette fille, et l’allaient voir ordinairement une fois par an. Sur le don d’anéantissement ou de la foi nue,
l’emploi pour le prochain, la présence réelle de Jésus-Christ, la conversation
en esprit et en silence, la communication essentielle de Dieu : 1. Cette
Servante de Dieu étant consultée par un Serviteur de Dieu[617], elle lui dit
d’avoir courage, qu’il n’est point arrivé, mais qu’il est en chemin ;
qu’il faut laisser aller les personnes qui ont des lumières et des beaux
sentiments, que ce n’est point là sa voie… 2. Elle a dit qu’elle ne peut rien
faire ni penser, sinon demeurer dans sa maison qui est le néant… 3. Elle m’a
dit quantité de fois, vous voilà en beau chemin, Dieu vous y conduise…[618].
Et nous dit Jean Eudes :
Dans un voyage que M. de Bernières
fit à Coutances, pendant qu’il y fut il alla souvent prendre son repas chez
M. Potier où était la sœur Marie. Or l’un et l’autre firent dessein
d’envoyer quérir du sucre et quelque autre petite délicatesse, afin de le mieux
traiter, mais lorsqu’il était présent, ils ne s’en souvenaient point du
tout ; et quand il était parti, ils étaient fâchés d’y avoir manqué, mais
pourtant ils oublièrent encore par après, excepté un soir qu’ils l’attendaient
et qu’ils se souvinrent bien, mais cette fois il ne vint pas. Ensuite de cela,
comme la sœur Marie se plaignait de leur peu de mémoire, Notre Seigneur lui
dit : « C’est ma divine volonté qui en a ainsi disposé. Elle veut que
vous lui aidiez à marcher dans le chemin de la perfection. Toutes ces choses ne
sont que des retardements, excepté quand on en use par infirmité ou par quelque
autre bonne raison. [320][619].
Bernières, après avoir conduite à Dieppe Marie de l’Incarnation [Guyart] pour son départ au Canada, restera un correspondant préféré mais les longues lettres « de quinze ou seize pages » sont perdues :
Ses lettres ne traitaient pour la
plupart que de l’oraison … Il [Bernières]
en faisait une estime singulière. Il me dit qu’il avait connu bien des
personnes appliquées à l’oraison … qu’il n’en avait jamais vu qui en eût mieux
l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement.[620].
Notre Mère est une seconde sainte
Thérèse … C’est aussi le sentiment de Monsieur de Bernières … quoiqu’il y eût
peu de personnes éminentes en oraison qui n’eussent communiqué avec lui … je
lui ai néanmoins entendu dire qu’il n’avait jamais vu de personnes élevées au
point où était la mère de l’Incarnation.[621].
On ne peut donc que supposer un échange fructueux avec la mystique ursuline en remarquant que Marie Guyart reçoit des « communications de pur amour » avant la fin 1626 et qu’elle est déjà fort avancée mystiquement lors de sa rencontre avec Jean au printemps 1639[622]. Nous pensons qu’elle fut une « aînée » conseillère, notant l’approfondissement ultérieur de Jean de l’abjection à l’abandon.
La bénédictine Charlotte le Sergent (1604-1677), figure cachée au sein du couvent de Montmartre, « sublime » mystique pour Bremond[623], soutint Bernières (et bien d’autres dont Mectilde de Bar) :
Persuadé que Dieu l’éclairait sur la
conduite d’autrui, on la consultait de tous côtés et même des personnes qui
d’ailleurs étaient fort éclairées : comme Monsieur de Bernières… Elle lui
dit entr’autres choses … « il m’a semblé que votre âme se rabaissait par
trop en réfléchissant sur elle-même, et sur les opérations divines dans son
intérieur. Elle doit être à mon avis plus simple et s’attacher uniquement à
l’Auteur de cet ouvrage et non pas à ses effets. Il vous doit suffire de lui
laisser une pleine liberté d’agir à sa mode et selon son bon plaisir… »
Monsieur de Bernières étant pressé
d’abandonner toutes choses et d’entreprendre une vie pauvre et réduite à la
mendicité … [reçut cette réponse :]
Votre esprit naturel est agissant et actif … vous devez demeurer indifférent à
tout … seulement vous humilier. C’est en ce point que consiste la pauvreté
d’esprit dans ce vide et dans ce dénuement de toute propre élection…[624].
Saint Jean Eudes (1601-1680) est du même âge et leur amitié durera longtemps. Le fondateur des Eudistes illustre l’esprit actif de tous les membres de l’Ermitage. Il faut mettre ici en doute l’opposition entre actifs et contemplatifs : le « préquiétiste » Bernières s’usera à la tâche. En fait la distinction s’avère secondaire dès lors que l’ascèse ne prend pas la place de la charité : il s’agit de différences subtiles comme celles qui font le charme des fleurs d’une même famille.
De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc, grand seigneur qui passe des armes et des sciences à l’exercice de la charité, Bernières contribue à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires :
Il paye de sa personne, car il va
chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à
l’hôpital ... porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher
jusqu’à l’hospice ... il lui faut traverser les principales rues de la
ville : les gens du siècle en rient autour de lui. [625].
Une histoire souvent reprise illustre un esprit de liberté et d’indépendance que l’on ne trouve pas toujours explicite dans les écrits retravaillés de Jean : Mme de la Peltrie ( -1671), veuve, aussi généreuse qu’originale, veut fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est présentée à M. de Bernières, ce « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté ». Ce dernier consulte son directeur : « Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô ... Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage ... du moins à se prêter au jeu ... en faisant demander sa main. ... La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « ...faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage »[626]. Notons l’intervention positive du père Chrysostome, qui peut être sévère, mais sans étroitesse d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui prend une pente assez comique quand Bernières est veillé à Paris par Mme de la Peltrie lors d’une maladie.
Car le grand voyage pour le Canada débute par un « ramassage » de deux sœurs à Tours suivi d’une présentation à la Cour et d’un séjour à Paris :
« Le groupe comprenait sept
personnes, Mme de la Peltrie et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son
homme de chambre et son laquais, et les deux Ursulines dont Marie de
l’Incarnation, qui écrit : « M. de Bernières réglait notre temps et
nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que
dans le monastère ... À tous les gîtes, c’était lui qui allait pourvoir à tous
nos besoins avec une charité singulière ... Durant la dernière journée de
route, M. de Bernières s’était senti mal : il arriva à Paris pour se
coucher. » Mme de la Peltrie joua jusqu’au bout la comédie du mariage :
« elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient
le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les ordonnances pour les
remèdes ». Mme de la Peltrie et la sœur de Savonnières s’amusaient
beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu moins. »[627].
Finalement le grand départ de Dieppe de la flotte de printemps en 1639 a lieu :
Marie de l’Incarnation est encore
sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de
l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes ...
mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de
Mme de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation.[628].
Jourdaine est l’aînée très attachée à son frère. Elle sauvera, non sans rencontrer des contrariétés, sa mémoire. On sait que Bernières allait souvent parler aux ursulines. Nous renvoyons à Souriau et aux Annales du monastère[629]. « Le directeur des directeurs de conscience[630] » parle avec humour d’un « hôpital » un peu particulier qui accueille des hôtes de passage, maison qu’il a fait construire « au pied » du couvent de Jourdaine :
« Il m’a pris un désir de
nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger a avec moi que des
pauvres spirituels [...] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le
corps, et le nôtre sera pour les âmes. »[631].
« Je vous conjure, quand vous
irez en Bretagne, de venir me voir ; j’ai une petite chambre que je vous
garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous
chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire
l’oraison. »[632].
Dans une lettre du 29 mars 1654, il affirme le but de l’Ermitage :
« C’est l’esprit de notre
Ermitage que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et
inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu. »
Sur le plan de l’activité professionnelle, Bernières, qui fut Trésorier de France à Caen de 1631 à 1653, semble avoir bien rempli son rôle à en juger par cette lettre adressée par des Trésoriers de France à Caen le 29.10.1648 :
« Messieurs, Tous les Bureaux
de France vous sont grandement redevables d'avoir travaillé si utilement et
heureusement à nos affaires communes. Comme ils sont obligés à vous en faire
leurs très humbles remerciements nous serions bien fâchés qu'aucuns nous
devançâssent à vous en témoigner sa gratitude. Nous nous acquittons donc de ce
devoir et louons Dieu que le succès a répondu par vos soins à nos
espérances. »[633].
Au-delà d’un « devoir d’état » pleinement assumé, Jean paye de sa personne lorsque maladie et misère sont en cause, désirant en bon membre du Tiers Ordre franciscain pratiquer la pauvreté. Il veut faire donation de ses biens, mais « Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre ; elle me fait parler pour ce sujet par de bons religieux ... il n’y a plus moyen d’être pauvre » [634]. Pour ses dernières années il a trouvé la solution : il ne vit plus que de ce que lui donne sa famille — aussi déclarera-t-il : « J’embrasse la pauvreté quoiqu’elle m’abrège la vie naturelle » [635]. Mais il est tout à fait capable de conseiller Mme de la Peltrie en procès avec sa famille et il gère des ressources pour aiser à la fondation des missions du Canada.
Jean de Bernières fut sensible à l’amitié, mais insensible aux différences sociales :
« Ses serviteurs ... ne sont
pas pour lui de simple laquais, mais de
véritables frères en Jésus-Christ ... Jean rapporte cette conversation
... étonnante : « Vous êtes mon maître, je vous dois tout dire comme
à mon père spirituel – Vous le pouvez, lui dis-je, car je vous aime en
Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès de moi, afin que vous fussiez tout à
lui » [636].
Il est très humble :
« Je m’exprime comme je puis,
car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet
état qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un
mot, je vis sans vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me suffit …
Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire. »[637].
L’oraison est le fondement de sa vie : « L’oraison est la source de toute vertu en l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection. L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en approchent, et qui s’en éloigne se refroidit infailliblement. »[638]. Les Chrétiens proposent surtout l’oraison passive dans laquelle il a vécu toutes ses dernières années. Celle-ci met l’âme dans « une nudité totale pour la rendre capable de l’union immédiate et consommée », dit-il dans une lettre à sa sœur Jourdaine. Elle « ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu […] En cet état, il faut laisser opérer Dieu et recevoir tous les effets de sa sainte opération par un tacite consentement dans le fond de l’âme. » [639].
Aucune satisfaction ne doit être donnée à la « nature », si peu que ce soit. Mais la raison de cette rigueur est beaucoup plus profonde que des outrances qui ne sont plus de notre époque : la grâce, qui est pour lui la présence de Jésus-Christ, doit gouverner toutes les actions, jamais l’homme naturel : « Ce qui est purement naturel ne plaît pas à Dieu ; [il] faut que la grâce s’y trouve afin que l’action lui soit agréable et qu’elle nous dispose à l’union avec lui. »[640]. L’idéal est de se laisser gouverner par la grâce :
« C’est un moyen très utile
pour l’oraison de s’accoutumer à ne rien faire que par le mouvement de Dieu. Le
Saint-Esprit est dans nous, qui nous conduit : il faut être poussé de lui
avant que de rien faire […] L’âme connaît bien ces mouvements divins par une
paix, douceur et liberté d’esprit qui les accompagne, et quand elle les a
quittées pour suivre la nature, elle connaît bien, par une secrète syndérèse
[remords de conscience] qu’elle a commis une infidélité. »[641].
Dans ses dernières années, il se méfie de toute action qui ne serait pas dictée par un mouvement de la grâce :
« Ne vous embarrassez point des
choses extérieures sans l’ordre de Dieu bien reconnu, si vous n’en voulez
recevoir de l’affliction d’esprit et du déchet dans votre perfection. … Oh, que
la pure vertu est rare ! Ce qui
paraît le meilleur est mélangé de nature et de grâce. »[642].
C’est dans ses Lettres à l’ami intime[643], que Bernières se dévoile le plus : bien que son ami soit plus jeune, il est visible qu’il le considère comme son égal. Il peut lui parler à cœur ouvert des états les plus profonds de ses dernières années :
Je ne puis vous exprimer par pensées
quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre… Plus Dieu s’élève
dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue
immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que
commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu
même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à
trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même …[644].
Jean dans sa jeunesse croyait l’abjection supérieure à tout. Il s’aperçoit que l’abandon est le sommet et la base de tout, ce qui lui fait composer cet hymne :
Ô cher abandon, vous êtes à présent
l'objet de mon amour, qui dans vous se purifie, s'augmente et s'enflamme.
Quiconque vous possède, ressent et goûte les aimables transports d'une grande
liberté d'esprit. Une âme se perd heureusement en vous, après avoir perdu
toutes les créatures pour l'amour de l'abjection, et ne se retrouve jamais
qu'en Dieu, puisqu'elle est séparée de tout ce qui n'est point lui. […]
Vous êtes admirable, mon Dieu, vous
êtes admirable dans vos saintes opérations, et dans les ascensions que vous
faites faire aux âmes que vous conduisez de lumière en lumière avec une sainte
et divine providence qui ne se voit que dans l'expérience. Il me semblait
autrefois que la Grâce de l'amour de l'abjection était comme la dernière ;
mais vous m'en découvrez d'autres qui me font monter l'âme plus haut. […]
Ô cher abandon, vous êtes le bon ami
de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je
vous posséderai parfaitement ? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera
parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au
regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n'aura point
d'autre joie que celle de Dieu, point d'autre tristesse, d'autre bonheur,
d'autre félicité. […][645].
Nous somme brefs sur ces amitiés qui sont couvertes dans les communications de cet ouvrage collectif :
Catherine de Bar qui deviendra la sainte « Mère du Saint-Sacrement » (1614-1698) transmet l’esprit de l’Ermitage grâce à une vie particulièrement féconde et longue. Elle passe environ un an au monastère de Montmartre et au moins trois années à Caen où le Père Jean-Chrysostome est son confesseur. Elle demeurera en correspondance avec Bernières[646], de même que son nouveau confesseur Épiphane Louys (1614-1682), mystique attachant et lorrain comme elle, qui se liera également avec Bernières. Jean peut être rude dans ses lettres : « Vous n'êtes pas pourtant dans cet état [de pur amour], car l'on vous chérit trop »… Elle traverse dans sa jeunesse les affres « nocturnes » de purification mystique :
3 juillet 1643. Monsieur, Notre bon
Monsieur Bertot nous a quittées avec joie pour satisfaire à vos ordres. Il vous
dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j'ai de
peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute
naturelle, sans dispositions de grâces. je deviens si vide et si pauvre, même
de Dieu que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous
me donnez l'un et l'autre que je demeure ainsi abandonnée laissant tout
désir...
13 novembre 1643. …Il n'y a rien
dans mon cœur . Je suis pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis
exprimer... [647].
« L’ami intime » Jacques Bertot (1620-1681) ou « Monsieur Bertot » (car il est prêtre), est une figure charnière reliant Caen et Paris, aussi fondamentale que demeurée discrète[648]. Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un témoignage sur la fidélité de disciples est inclus dans l’Avertissement placé en tête des œuvres rassemblées sous le titre Le directeur Mistique [...] ami intime de feu Mr de Bernières… publié quarante-cinq ans après sa mort de Bertot en révérence de Mme Guyon à son directeur :
« Monsieur Bertot ... natif de
Coutances [en fait de Caen]... grand ami de ... Jean de Bernières ...
s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses ... [à
diriger] plusieurs personnes ... engagées dans des charges importantes tant à
la Cour qu’à la guerre ... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la
providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de
Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans
jusqu’à sa mort ... [au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de
langueur. ... [Il fut] enterré dans l’Église de Montmartre au côté droit en
entrant. Les personnes ... ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles]
allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.
Après des études au collège de Caen, il devint prêtre et s’attacha à Jean de Bernières. Ce dernier lui écrivit ces lettres « à l’ami intime » qui tranchent par leur ton et leur profondeur particulière sur l’ensemble de la correspondance[649]. On y sent l’autorité de l’expérience, mais aussi une complicité spirituelle et la certitude d’être parfaitement compris d’un jeune compagnon qui prend le chemin commun :
…Dieu
seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir
à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous.
Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme
cette possession de Dieu, qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter
votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à
Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le
plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis
dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes
de Dieu, moins il y a de choses à lui dire…[650].
Jean de Bernières forme à l’Ermitage pendant plusieurs années François de Montmorency-Laval (1623-1708), qui emportera avec lui le manuscrit des « dits » de Marie des Vallées avant de devenir évêque de Québec.[651].
De nombreux familiers de l’Ermitage suivront le même chemin : Ango de Maizerets, dont la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de Bernières, neveu de Jean, qui meurt à Québec en 1700 ; M. de Mésy, duelliste raffiné converti, premier gouverneur de Québec ; Roberge, le fidèle valet de chambre et disciple, après la mort de son maître…
Henri-Martin Boudon (1624-1702), l’archidiacre « persécuté » d’Évreux, l’auteur d’une abondante production littéraire, dont une biographie du P. Chrysosotome, conservera la confiance et l’appui de Bernières, car ce dernier est ferme dans ses convictions :
Lorsqu’on attaque ses amis, il les
défend avec énergie. Quand le grand archidiacre d’Évreux, Boudon, victime d’une
sorte de conjuration, est menacé d’interdiction, Jean déclare à la cohorte
ennemie que Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, se
trouverait heureux d’être calomnié et persécuté pour lui [652].
Bien d’autres figures devraient être citées. Sur place, M. de Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen. Jean Aumont (1608-1689) du Tiers Ordre franciscain, est un auteur notable et attachant[653]. Lambert de la Motte, devenu Mgr de Béryte, est l’un des premiers évêques de la Chine. Etc.
Usé par une vie suractive, la fin de Bernières sera brève, exauçant un intime désir né du souvenir de l’agonie douloureuse de son confesseur Jean-Chrysostome :
Il avait pourtant peur de la mort
... Une tradition de famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de
mourir subitement ... Le 3 mai 1659 ... rentré à l’Ermitage, le soir venu, il
se mit à dire ses prières. Son valet de chambre vint l’avertir qu’il était
temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua
de prier…[654].
Son valet de chambre [Denis Roberge] ne s’en aperçut [de sa mort] qu’en l’entendant
tomber sur son prie-Dieu. Il avait passé le jour aux Croisiers, où l’on
solemnisait la fête de l’Invention de la Sainte-Croix, jour précieux pour lui…[655]
Sa mort et sa maladie n’ont duré
qu’un quart d’heure. Sans être aucunement malade, sur les 9 heurs du soir,
samedi, 3e de mai … il se souviendra de nous. Il nous aimait. [656].
Ce qui a été semé germe :
Il s’agit de l’association de laïcs et de religieux sans règle propre aux « religions » constituées : un réseau autour d’une filiation courant successivement du laïc sieur de la Forest au père Chrysostome, puis au laïc Bernières, au prêtre Bertot, à Mme Guyon…
Jean Aumont (1608-1689) du Tiers Ordre franciscain est « Le vigneron de Montmorency », auteur attachant qui mériterait d’être mieux étudié ; Paulin d’Aumale ( — apr. 1694) du Tiers Ordre Régulier sera mêlé à la querelle du quiétisme ; Archange Enguerrand (1631-1699) Récollet, sera « le bon franciscain » qui éveillera à la vie intérieure la jeune Jeanne-Marie Guyon (1648-1717).
Mme Guyon sera l’animatrice du cercle mystique important de la fin du siècle. Elle éveillera à la vie mystique François de Fénelon (1651-1715) et bien d’autres figures. Ils seront nommés « notre mère » et « notre père » par les disciples des cercles de Blois et de Cambrai. Nous avons relevé des indices précis sur ses liens avec le cercle normand comme avec la mouvance franciscaine, outre sa direction par monsieur Bertot disciple direct de Bernières[657]. Mais elle ne cite pas ce dernier[658], très certainement par précaution, compte tenu de la condamnation post-mortem associée à celle de Molinos qui s’avère gênante puisqu’elle se produit pendant les années actives publiques parisiennes.
Par contre Mme Guyon estime Mectilde de Bar, la « sainte » Mère du Saint-Sacrement, connue personnellement :
Un mot là-dessus : la mère du
Saint-Sacrement est celle dont je vous ai parlé, qui est
l’ins[ti]tutrice de cet ordre, fut de mes amies et [est] une s[ain]te. Le reste
de la communauté est fort opposé à l’intérieur et mad[emoise]lle de Chevreuse fera bien de n’en pas parler, afin de ne se
point attirer de croix mal à propos et de conserver son don. Elle pourra parler
à la mère du Saint-Sacrement tant qu’elle voudra.[659]
Ainsi que Marie des Vallées :
« Pour Sœur Marie des Vallées,
les miracles qu’elle a fait depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des
personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et
qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très
innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre, mais bien obsédée et même
possédée, mais cela ne fait rien à la chose ».[660].
Ce deuxième foyer parisien très actif à la fin du XVIIe siècle « relance » le courant mystique issu du premier foyer normand. Les écrits originaux sont aujourd’hui accessibles[661]. Mme Guyon et Fénelon sont à l’origine de cercles spirituels établis hors du Royaume en Hollande, Suisse et Allemagne, Écosse, autour de Poiret, de Fleischbein et de Dutoit, des Forbes, sur lesquels nous allons revenir.
Pour résumer la période qui s’achève à la mort de Bernières, « L’Ecole », à prendre au sens d’un réseau d’amis associant aînés et cadets, s’est constituée autour de Jean-Chrysostome de Saint-Lô, l’organisateur en Normandie-Bretagne de la seconde province française du Tiers Ordre Régulier franciscain, et de son très actif et rayonnant disciple Jean de Bernières basé à Caen. Le « cercle mystique normand » s’étend ensuite à Paris grâce au « passeur » monsieur Bertot peu après la disparition de Jean. Il fleurira une deuxième fois, tard dans le siècle, autour du célèbre couvent de bénédictines de Montmartre.
On touche ici au rôle d’un courant bénédictin entrelacé au courant issu du Tiers Ordre Régulier franciscain : le célèbre couvent prend monsieur Bertot pour confesseur, « l’Ami intime » dans des lettres de Bernières tandis que Mectilde de Bar fonde les bénédictines du Saint-Sacrement[662]. Le cercle animé par monsieur Bertot s’est établi autour du couvent des bénédictines de Montmartre avant d’être repris par Mme Guyon et Fénelon[663].
Sur la liste des apôtres principaux de « l’école du cœur », six (ou sept) d’entre eux sont directement rattachés aux courants franciscains, dont quatre (ou cinq) aux deux tiers ordres. Il s’agit de deux membres du TOR et de deux (ou trois) membres du Tiers Ordre laïc, auxquels s’ajoutent un Récollet et l’Annonciade devenue fondatrice de son propre ordre de bénédictines. Tous les membres, sauf deux « héritiers », sont nés du vivant de « l’initiateur » Jean-Chrysostome.
Ce réseau informel liant franciscains à des prêtres séculiers et à des laïcs fut bien vivant par sa descendance à travers Jacques Bertot, ainsi que par l’intermédiaire de deux ordres toujours actifs fondés par saint Jean Eudes et par la Mère du Saint-Sacrement ; il se propagea à travers toute l’Europe (les cercles quiétistes qui sortent même du monde catholique, les bénédictines du Saint-Sacrement présentes en Pologne) et au Canada (par la grande mystique Marie de l’Incarnation, la correspondante de Bernières) :
Nous pensons que les membres de « l’école du cœur » appartenant aux deux Tiers Ordres ainsi que leur descendance « étoilée » dans et hors du cadre français catholique forment la principale contribution couvrant deux siècles provenant des franciscains. Les mystiques normands animés par Bernières seront actifs à Paris, au Canada, en Europe et en Écosse, enfin aux Etats-Unis.
L’importance de cette voie mystique a été occultée pour plusieurs raisons :
(1). Elle inclut certains quiétistes même s’il ne s’agit pas d’hétérodoxes ayant partagé l’ « erreur » d’un quiétisme perçu comme paresse spirituelle (l’étiquette est d’un usage si large que les propositions condamnées ne se retrouvent pas dans les textes[664]). Cette appartenance à une voie ou école ou « parti quiétiste » provoqua en 1687 la condamnation post-mortem d’œuvres de Bernières en même temps que celle de Molinos (la figure comme l’œuvre), puis en 1699 d’un ensemble élargi par le bref Cum alias à Mme Guyon, François de Fénelon et d’autres. Car la reconnaissance du rôle de transmission entre Caen et Paris assuré par monsieur Bertot était déjà reconnue à la fin du siècle par une enquête qui souligna son rôle à la tête du « parti » :
« Il y a plus de vingt ans que
l’on voit à la tête de ce parti M. Bertau [Bertot], directeur de feu madame de Montmartre [la supérieure du couvent des bénédictines]…
Madame G[uyon] était, disait-il, sa
fille aînée… » [665].
(2). Elle est vécue par des « amis » d’origines diverses, appartenant souvent à la société laïque, ce qui ne permet pas de cerner facilement un corps ou « religion », ce qui constitue une première étape indispensable pour définir un champ d’études. Aussi le champ, par ailleurs objet de suspicion, resta en friche. L’école alterne ses membres les plus influents entre religieux et laïcs selon la séquence principale suivante : à l’origine, le Tiers Ordre Régulier franciscain – un premier relai existe incarné par le sieur de la Forest à Rouen[666] — le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô – Monsieur de Bernières à Caen – le prêtre Jacques Bertot à Caen puis Paris – Mme Guyon et l’archevêque de Cambrai Fénelon - des disciples catholiques français « cis » et protestants étrangers « trans » sur lesquels nous allons revenir… : il s’agit d’un mélange entre religieux et laïcs tout moderne même s’il trouve sa source naturelle dans le milieu franciscain médiéval des deux Tiers Ordres !
(3). Le relai assuré par des protestants dont en premier lieu par le pasteur-éditeur Pierre Poiret près d’Amsterdam puis par le pasteur-éditeur Dutoit-Mambrini à Lausanne. En outre l’utilisation par des pamphlétaires protestants de la persécution « papiste » subie par Mme Guyon n’arrangea rien.
Catholiques, protestants… On retrouve leur unité pour certains d’entre eux au niveau du vécu d’un « christianisme intérieur » — certes suspect vu des autorités « extérieures », aussi bien protestantes vis-à-vis des piétistes (souvent en interaction avec des membres de cercles guyonniens), que catholiques vis-à-vis des quiétistes :
Chez les protestants ce vécu est orienté par la lecture de l’œuvre guyonnienne et d’autres mystiques : les publication de Poiret circulent largement. On a les traces d’envois de livres (par exemple cent volumes sont expédiés à Londres au docteur Cheynes, dont quarante-deux parviendront aux grandes familles écossaises vivant près d’Edimbourg ou d’Aberdeen) et de lettres (par exemple des lettres adressées à des correspondants du cercle de Morges près Lausanne dont certaines atteignent des vallées reculées d’une Suisse encore sauvage).
Chez des laïcs catholiques, des vœux particuliers prennent la place des règles vécues par leurs guides religieux, ce qui rapproche les uns des autres : Bernières, incité par son directeur Chrysostome, met en œuvre des vœux propres au tiers ordre séculier, réalisant son souci de pratique de la pauvreté. De même Mme Guyon — qui partage avec Bernières la particularité d’appartenir à une fort riche famille — témoigne de vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance, pris lors de son veuvage :
J’avais fait cinq vœux en ce
pays-là [Thonon en Savoie, à
l’époque de la rédaction de son Moyen court] : le premier de chasteté,
que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve ; celui de pauvreté ;
c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens. Je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le
troisième, d’une obéissance aveugle, à l’extérieur, à toutes les providences ou
à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans, d’une
totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la
sainte Église, ma mère, non seulement dans ses décisions générales, où tout
catholique est obligé de se soumettre, mais dans ses inclinations, et de
procurer le salut de mes frères dans ce même esprit. Le cinquième était un
culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ, plus intérieur qu’extérieur. Et
quoique mon âme ne fût plus en état d’avoir besoin de ces vœux, Notre Seigneur
me les fit faire extérieurement et me donna, en même temps, au-dedans, l’effet
réel de ces mêmes vœux. Depuis ce temps, il n’est pas en mon pouvoir de garder
de l’argent : je vis avec une entière pauvreté.[667]
Ainsi leurs membres sont solidement ancrés dans la pratique des vertus sans en être esclave (le franciscain capucin Martial d’Etampes résume : « Servez-vous des vertus et jamais ne servez les vertus ») ce qui permet à l’école du Pur Amour de poursuivre son chemin malgré les traverses. Mais elle requiert une exploration des courants souterrains qui prirent le relai des cercles mystiques formés à Blois autour de Mme Guyon et à Cambrai autour de Fénelon :
Chez les catholiques la vie intérieure est censurée en Italie comme en Espagne ce qui limite la possibilité d’utiliser des imprimés. En Europe centrale et du nord, les protestants piétistes (mais non les confessions calvinistes ou même luthériennes opposées à une mystique associée aux moines et moniales combattus par les réformes) sont influencés au contraire par ce moyen. Des relais à l’étranger se constituèrent au début du XVIIIe siècle :
(1) en Suisse à Morges près de Lausanne où Jean-Philippe Dutoit-Mambrini (1721-1793), notable écrivain vaudois, fut pasteur dans la seconde moitié du siècle et éditeur de l’œuvre guyonnienne[668]. Jean-Philippe naquit d’un père vaudois qui, lui, renonça à devenir pasteur en jugeant sévèrement l’état du clergé protestant, et d’une mère d’origine italienne ; il fit des études de théologie. À trente et un ans il traversa une crise intérieure à l’occasion d’une longue et dangereuse maladie. L’année suivante il rencontre par les textes Mme Guyon :
S'il avait reçu « une clarté » de Voltaire, il
devait, l'année suivante, en recevoir une bien plus grande de celle dont il fut
le pieux disciple et le fervent éditeur. En feuilletant un jour les étalages
des bouquinistes de la foire, avec son ami le régent Ballif, les Discours de
Mme Guyon tombèrent entre ses mains et, sinon tout de suite, du moins bien
vite, la grande mystique devint sa directrice et son inspiratrice… »[669].
Il faut souligner l’importance d’une saisie par la sévère police bernoise à la fin du XVIIIe siècle chez ce pasteur piétiste. Nous citons ici un extrait du procès-verbal compte tenu de l’importance d’une telle pièce qui atteste la conscience d’une continuité « d’école » sur plus d’un siècle[670] :
« 6e Janvier 1769. Nous David
Jenner, ci-devant colonel en Hollande, actuellement baillif de Lausanne, au nom
et de la part de Leurs Excellences nos Souverains Seigneurs de la ville et
république de Berne, savoir faisons qu'en conséquence des ordres que nous
aurions reçus de L.L. E.E[xcellenc]es
du Sénat, en date du 5e du courant, pour enlever à Monsieur le Ministre Dutoit
de Moudon, tous ses papiers, écrits et livres, faire inventaire des dits et en
procurer ensuite l'expédition […avons]
rencontré le dit Mr Dutoit, actuellement dans un état de maladie, au dit
domicile, logé à un 3me étage, dans un petit cabinet dont le lit et une malle
occupent presque tout l'espace. […faisons
l’] inventaire suivant : La Bible de Mme Guyon et plusieurs de ses
ouvrages, mais non pas tous. Monsieur de Bernières soit le Chrétien intérieur. La Théologie
du Cœur [de Poiret]. Le Directeur mystique de Monsieur
Bertot. Œuvres de Ste Thérèse (N. B. Appartient à Mr Grenus.) La Bible de Martin [Luther]. L'Imitation d'A
Kempis. Déclarant de bonne foi qu'il ne se sait ici aucun autre livre mystique
ou ascétique… »
Le groupe guyonnien rencontre par la suite un écho lors du « réveil » suisse animé par Vinet au début du XIXe siècle, puis semble disparaître.
Benjamin Constant, influencé un temps par son cousin le Chevalier de Langalerie, nous apporte dans son roman semi-autobiographique Cécile son témoignage sur les derniers jours du groupe de Morges. Il vaut d’être cité compte tenu de la valeur de l’écrivain touché un moment par la grâce :
Il y a à Lausanne une secte
religieuse, composée d’un assez grand nombre de personnes de conditions
différentes et qui, connues sous le nom de Piétistes et fort calomniées,
professent les opinions de Fénelon et de Mme Guyon. Plusieurs de mes parents
appartenant à cette secte avaient, à diverses époques, esssayé de m’y faire
entrer. J’avais été très irreligieux dans ma jeunesse […] Cet homme, de l’esprit duquel je ne puis douter et dont la bonne
foi, encore aujourd’hui, ne m’est point suspecte […] avait écarté de ses discours tout ce qui n’aurait eu rapport
qu’à des dogmes qui eussent appelé un examen dangereux. Le mot même de Dieu
n’avait pas été prononcé. « Vous ne pouvez nier, m’avait-il dit, qu’il n’y
ait hors de vous une puissance plus forte que vous-même. […] Comment prier, m'objecterez-vous, quand on ne croit
pas ? Je ne puis vous faire qu'une réponse : essayez et vous verrez,
demandez et vous obtiendrez. Mais ce n'est pas en demandant des choses
déterminées que vous serez exaucé ; c'est en demandant de vouloir ce qui
est. Le changement ne se fera pas sur les circonstances extérieures, mais sur
la disposition de votre âme. […] Ces réflexions me frappèrent. La
lecture de plusieurs ouvrages de Mme Guyon produisit en moi une sorte de calme
inusité qui me fit du bien. J'essayai la prière, autant que cela se peut sans
conviction préalable. J'écartai toute recherche sur la nature de la puissance
inconnue que je sentais au-dessus de moi. Je ne m'adressai qu'à sa bonté. Je ne
lui demandai que de me donner la force de me résigner à ses décrets. J'éprouvai
un soulagement manifeste. Ce qui m'avait paru dur à supporter tant que je
m'étais arrogé le droit de la résistance et de la plainte, perdit la plus
grande partie de son amertume dès que je me fis un devoir de m'y soumettre. Ce
premier adoucissement de mes longues souffrances m'encouragea…
(2) en Allemagne le comte Friedrich von Fleichbein (1700-1774)[671], dont la jeune femme Pétronille d’Eisweiler connut brièvement le cercle de Blois et Mme Guyon, associe quiétisme et piétisme rigoriste[672]. Il est en relation avec le pasteur Dutoit-Mambrini qui le révère.
(3) en Hollande à Rijnsburg, le cercle formé autour de Pierre Poiret (1646-1719)[673] sera influent sur le grand mystique et théologien Tersteegen (1697-1759) qui « découvrira les écrits de nombreux mystiques, notamment ceux de Mme Guyon … dont il traduira une partie. »[674].
(4) en Écosse à Aberdeen, les disciples écossais de Mme Guyon constituaient un groupe d’amis[675] dont Henderson[676] restitue l’atmosphère attachante, la droiture et le courage de ses membres pris par les remous politiques. Car l’Écosse a une histoire faite de luttes inégales[677].
Le groupe qui deviendra guyonien était à l’origine marqués par l’esprit ouvert de la confession protestante épiscopalienne parce que se succédèrent des religieux remarquables qui enseignèrent in Divinity à l’université d’Aberdeen (l’une des trois meilleures universités britanniques, avec Oxford et Cambridge) : John Forbes, qui tint un journal intérieur de 1624 à 1647 ; puis Henry Scougall, auteur de la remarquable Life of God in the soul of man[678] (1677) ; enfin James Garden auteur de la non moins remarquable Comparative theology (1699). Ce dernier devint guyonien ainsi que son jeune frère George dont la vie profonde tranparaît dans des conseils adressés à un correspondant trop « enthousiaste »[679] :
[…] 6. Pour ceux
qui s’adonnent à la prière du silence, il est [pré]supposé que leurs sens, appétits et passions sont en grande part
mortifiés et soumis … sinon ils peuvent être conduits à une fausse quiétude qui
ne purifie pas le cœur, mais l’expose à l’illusion.
7. La prière de silence étant
détournement de l’âme de la compréhension de toutes les créatures et de toutes
leurs images, et se fixer par pure Foi sur Dieu, suprême Vérité et Bien, comme
il est en Lui-même infiniment au-delà des conceptions de toute créature, par un
amour ardent de la suprême et sans limite et incompréhensible beauté [lovelyness], la grande Fin de tout ceci
doit être enracinée dans l’espoir et l’amour divin […] Celui qui prie de cette façon n’attend aucun discours, ni
mouvements, ni lumières extraordinaires, ni autres miracles. Et ne désire
aucune autre chose sinon de toujours croire en Dieu profondément et fermement,
d’espérer en lui et de l’aimer dans le temps et durant l’éternité sans
changement.
8. Mais si de telles âmes ont à
quelque moment des lumières et conditions extraordinaires sur des choses
particulières, ils ne sont pas mariés avec elles, parce qu’ils savent que ce
qui est connu, possédé et senti ici bas
n’est pas Dieu […]
9. L’état ordinaire d’une âme qui
est sur le point d’acquérir la prière silencieuse, est un état de foi pure et
obscure. Il ne connaît pas Dieu, il ne le sent pas. Nuages et obscurité
l’entourent. Il est placé comme dans une terre sèche et assoiffée où il n’y a
pas d’eau : et cependant il est encore plus assoiffé et affamé de Dieu et
de la prière et ses dégoûts des choses temporelles s’accroissent, tandis qu’il
lui semble n’avoir ni vertu et ne pas aimer Dieu. Et ceci est sa vraie
purification, pas simplement des images et de l’amour des choses corporelles, mais
de soi, de l’amour-propre, de la complaisance en soi-même, de la recherche de
soi-même…
Jacobites de manière avouée ou cachée, ils voyageaient ou se réfugiaient sur le continent. Ils passaient par la Hollande, qui n’était qu’à trois (voire deux) jours de bateau des ports de la côte est situés entre Edimbourg et Aberdeen. De nombreuses communautés d’Ecossais s’établirent ainsi sur le continent, tout comme les Hollandais furent présents à Culross, le beau port et village visité de nos jours près d’Edimbourg.
Le dégoût des affrontements et des controverses au nom de l’Ecriture souvent interprétée trop littéralement, tourna leur attention vers « l’intérieur » mystique. Tout un réseau d’Ecossais reçut ainsi les ouvrages mystiques de Poiret par l’intermédiaire du Dr. Keith de Londres. Ce dernier importa par exemple cent exemplaires d’un de ses titres pour en redistribuer quarante-deux en Écosse[680].
(5) Une influence s’exercera aux Etats-Unis où la branche protestante méthodiste se développa par l’intermédiaire de John Wesley, le spirituel au centre de cette renaissance qui succède dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à la période sèche « des lumières » en Angleterre[681] :
« Plus que tout autre, son
action a permis la survie dans le monde anglo-saxon du goût de la vie
intérieure et de la croyance à la possibilité de la sainteté. Elle n’aurait pas
été possible sans les efforts de Poiret qui lui ont fourni la charte du
Méthodisme…[682]. »
Il admet la possibilité de la délivrance « du pouvoir de pécher par la complète domination de Dieu dans le cœur qu’Il remplit entièrement de son amour » (Orcibal). Son « pure love » rejoint l’union avec Dieu défendue par Mme Guyon[683]. Il est en relation avec Dutoit par l’intermédiaire de J. de La Fléchère…
…pasteur suisse qu'il choisira comme successeur. Ami du
guyonien Dutoit-Membrini, celui-ci donna courageusement au mot
« mystique » un sens bien différent de celui que Wesley lui
attribuait encore d'une façon implicite. […]
Aux Lumières, succédait le Pré-romantisme et Richardson, le nouvel auteur à
la mode, faisait dans son sir Charles Grandison le portrait du pieux non-jureur
Robert Nelson. Un poème de John Byrom réussissait à donner au mot enthusiasm,
longtemps si décrié, un sens favorable. Sans doute ce mouvement s'accompagnait
vers 1773 d'une reconnaissance du guyonisme et du bourignonisme, mais le rôle
bienfaisant de J. Wesley sur la société anglaise était maintenant trop bien
reconnu pour qu'il risquât d'être confondu avec des illuminés extravagants.[684].
« Très tôt il
avait été question de la célèbre mystique en Grande-Bretagne. En décembre 1703
parut à Londres la traduction de son plus fameux opuscule sous le titre A
short and easie method of Prayer.[685] Nous sommes à tout le moins sûrs que
J. Wesley consacra à l'étude de A short
method les journées des 4 et 5 janvier 1735 [686]. Le 5 juin 1742, il relut l'opuscule
en y joignant le texte français des Torrents
spirituels. Sous l'influence de J. Fletcher, Wesley redevenait beaucoup
plus favorable à la mystique. À la suite de Hartley, il se posait donc, le 27
août 1770, en champion de Mme Guyon contre Littleton : malgré ses erreurs,
elle n'avait rien d'« une enthousiaste. Sans aucun doute, elle possédait une
intelligence tout à fait exceptionnelle et une excellente piété. Elle n'était
pas plus lunatique qu'hérétique «[687].
« Mais c'est l'année 1772 qui marque un tournant
décisif dans l'histoire du guyonisme anglo-saxon. […] Fait plus grave[688], il semble que bien des méthodistes,
et parmi les plus zélées, avaient aussitôt (surtout à Bristol) pris la mystique
pour modèle[689]. Il n'y a donc pas à s'étonner que,
les années suivantes, son nom se retrouve près de vingt fois sous la plume de
J. Wesley. On comprend pourtant que ses avertissements soient d'abord restés
vains : s’il dénonçait les « raffinements « mystiques de Mme Guyon et leur
« quiétisme anti-scriptural «, il ne manquait pas en effet d'ajouter qu'ils
étaient d’autant plus dangereux que beaucoup « de choses excellentes « s'y
trouvaient mêlées. […] « le monde n'a jamais vu une telle vie… un mélange aussi
prodigieux «. […] « dans cette gangue,
que d'or pur ! Quelle profondeur de religion, d'union spirituelle à
Jésus-Christ ! Quelles hauteurs de justice, et de paix, et de joie dans le
Saint-Esprit ! Que nous rencontrons peu d'exemples comparables d'amour
exalté de Dieu et du prochain ; de véritable humilité ; d'invincible
douceur et de résignation sans bornes ! Si bien que, somme toute, je ne
sais s'il ne faudrait pas parcourir plusieurs siècles pour retrouver en une
autre femme un tel modèle de véritable sainteté «. Par la suite,Wesley rappela
de temps en temps ses réserves, mais il ne rétracta jamais rien de ses
éloges : c'est toujours l'exilée de Blois qu'il prend pour terme de
comparaison en fait de profonde communion avec Dieu et, les livres de « sister
Pennington « ayant brûlé, il place Mme Guyon parmi les quelques volumes qui
doivent lui être envoyés d'urgence. En 1781, deux de ses publications
révélèrent ses nouveaux sentiments à un plus vaste public. Dans les extraits
qu'il donna de The fool of quality de
Henry Brooke (sous le titre de The
History of Henry, earl of Moreland), il reproduisait les termes
enthousiastes qu'inspirait à l'auteur la maîtresse spirituelle de sa Louisa. En
revanche, sa Concise ecclesiastical
history supprimait la plupart des attaques dont elle et Fénelon faisaient
l'objet dans Mosheim et Maclaine.[690].
« Mais les noms de Fénelon et de Renty n'évoquent pas
assez la violence de la crise mystique que Wesley traversa de 1731 à
1736 : lui-même en a reconnu la réalité et ses Diaries inédits en précisent la nature. Son ardeur était alors
entretenue par son professeur de sténographie J. Byrom qui essayait de faire
connaître en Angleterre les auteurs édités par P. Poiret. […] En janvier 1735,
Wesley étudiait également le Moyen court
de Mme Guyon et le docteur Cheyne réussit même à éveiller chez lui un vif
intérêt pour Marsay qu'il traitait encore en 1756 d'« éminent mystique «.
À ces auteurs, l'influence de William Law lui faisait enfin joindre la lecture
de Tauler, de la Théologie germanique
et de Molinos. On ne s'étonnera donc pas qu'il ait défendu l'idéal de l'Amour
pur, le désintéressement total qui va jusqu'à la résignation à l'Enfer, si
telle est la volonté de Dieu.[691].
Il faut également souligner l’influence chez les Quakers qui
firent beaucoup « pour la renommée de la victime de Bossuet » comme
l’indique précisément Orcibal :
Après avoir publié, en 1727, une courte Letter to J.O. being an account of Madam Guyon, Josiah Martin
traduisait plusieurs de ses poèmes dans The
Archbishop of Cambray's dissertation on pure love (Londres, 1735,
pp. 122-138) – et en note il souligne « nettement l'importance
que prit dès lors chez les Quakers son idée de la fécondité spirituelle [que nous trouvons un apport saisissant à la
lecture de son Cantique]. Et il insiste sur le rôle que jouèrent après
Martin, les ouvrages de Gough et surtout A
Guide to true Peace (Stockton, 1813) où W. Backhouse et J. Janson
groupèrent des extraits de Fénelon, de Mme Guyon et de Molinos. »[692].
…le « Friend » Josiah Martin, intéressant écrivain qui
devait répondre aux Lettres
philosophiques de Voltaire, fit plus encore pour la réputation de
l'archevêque de Cambrai, en qui il voyait « aussi un quaker » , puisqu'il
publia entre 1727 et 1738 divers recueils d'écrits du prélat auxquels il
joignit des cantiques de Mme Guyon et une apologie des idées de celle-ci.[693]
L’année 1772 « marque un tournant décisif dans l'histoire du guyonisme anglo-saxon. Le Quaker de Bristol James Gough donna, en deux volumes, une traduction de la Vie de Mme Guyon. Quelques mois plus tard, Cornelius Cayley accordait des éloges également vifs à la tolérance de l'héroïne et à l'esprit catholique de l'éditeur »[694]. Enfin l’idée de fécondité spirituelle propre à Mme Guyon, que nous trouvons particulièrement mise en valeur à l’occasion de son Commentaire au Cantique ainsi rendu très original, fut largement reprise[695].
Wiliam Law (1686-1761), ascète et mystique assez proche des
Quakers mais qui vécut et mourut Anglican, écrivait vers 1738 :
Je désirais presque, écrivait-il vers 1738, qu'il n'y eût
pas de livres de spiritualité en dehors de ceux qui ont été écrits par des
catholiques. Vous trouverez chez Bertot premier directeur de Mme Guyon, «
toutes les instructions qu’une (531) personne descendue du Ciel pourrait vous
donner ». Il s'intéressait pour les mêmes raisons au carme Laurent de la
Résurrection, humble cuisinier fort admiré de Fénelon, dont les paroles et les
exemples étaient bien connus en Angleterre grâce aux Devotional Tracts concerning
the Presence of God. [696].
La bibliothèque de Law possédait les Discours chrétiens et spirituels et le Moyen Court. Il les « a certainement étudiés de très près car ils sont couverts de traits et de signes divers. Les pages blanches du second volume contiennent en outre d'excellents résumés des idées essentielles de la mystique »[697].
§
Nous n’avons pas encore réussi à retracer en aval le devenir de ces petites rivières d’un « delta spirituel » après le début du XIXe siècle et hors de France. Le cercle de Morges se sclérose après 1832, mais qu’en est-il en Écosse, Norvège et Suède (les grandes familles écossaises ayant pied des deux côtés de la mer du nord), voire en Russie où un pope aurait traduit partiellement Mme Guyon !
Les influences dans le monde catholique français chez des figures mystiques que l’on trouve rassemblées autour du thème de l’abandon furent occultées à la suite des condamnations du « quiétisme ». Il s’agit en premier lieu du cercle constitué autour de Monsieur Bertot, repris et élargi par Mme Guyon. Une vingtaine de noms sont bien identifiés, desquels se détachent les ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvillier, la duchesse de Mortemart, Dupuy…, puis à la génération suivante le neveu marquis de Fénelon et d’autres amis de Fénelon, vivant à ou près de Cambrai, malheureusement mal identifiés[698].
D’autres foyers existèrent :
(1) François-Claude Milley (1668-1720) fut en rapport avec Jean-Pierre de Caussade (1675-1751), tous deux jésuites, par l’intermédiaire de la Mère de Siry : il s’agit de « deux maîtres de l’abandon qui ont puisé à la même source »[699].
Milley écrit à la Mère de Siry :
J’ai vu les lettres spirituelles de
M. de Bernières ; cet ouvrage surpasse tous les autres … j’y ai trouvé mes
sentiments pour la conduite de l’abandon si bien marqués, et exprimés en termes
si ressemblants, que je croyais presque l’avoir copié avant que de le
connaître. Les personnes …disent que c’était moi qui avait fait ces
lettres [700].
(2) le P. de Caussade est influencé de façon directe. Car L’Abandon à la Providence divine n’est pas de lui. Il est aujourd’hui clair que « l’image d’un Caussade auteur spirituel majeur … n’a pas résisté à cette mise à plat », tandis que la liaison avec la Visitation de Meaux explique l’ » inspiration guyonnienne »[701]. On sait combien ce beau livret traverse les siècles et est lu largement aux Etats-Unis comme en France.
Nous relevons enfin une influence prolongée au cours des XIXe et XXe siècles :
(3) chez le Père Henri Ramières (1821-1884), jésuite, bon
spirituel, premier éditeur de L’Abandon à
la Providence divine attribué à Caussade.
(4) chez Dom Vital Lehodey (1857-1948), auteur de l’ouvrage : Le saint Abandon, 1919.
(5) d’autres bénéficièrent de l’influence de ce courant mystique, mais ces liens échappent à la preuve directe.
Est attestée en tous cas l’influence prolongée de L’abandon à la Providence divine réédité au XIXe siècle par le père jésuite H. Ramières[702] : ce texte « fait figure de superbe rejeton de la tradition guyonienne … qui inspirera notamment le P. Grou puis, au XIXe siècle, la spiritualité dite de l’abandon ou de l’enfance, illustrée par Mgr Gay et Thérèse de Lisieux. »[703].
Cette présentation à Caen nous a donnée l’idée et l’impulsion de poursuivre un travail qui ne manquera pas d’être sujet à discussions et donc à de fructueuses mises au point[704]. Il présentera le grand courant mystique de la quiétude qui naît de membres des deux Tiers Ordres franciscains, se développe au sein du groupe de mystiques normands familiers d’un Ermitage construit et animé par monsieur de Bernières, passe à Paris dans le cercle né autour du couvent de Montmartre, prit de l’importance autour de Mme Guyon et de Fénelon avant d’être contraint de se cacher, pour se répandre cependant en Europe, avant d’être étudié par Bremond, l’auteur du Sentiment religieux[705], et par Cognet, l’auteur du Crépuscule des mystiques[706], enfin édité[707].
Les écrits issus de Jean de Bernières seront eux bientôt et enfin entièrement disponibles en éditions critiques : Outre le « cahier spirituel » publié chez Arfuyen livrant le Livre VII du Chrétien en huit Livres et des Lettres à l’ami intime et l’ édition intégrale des deux Chrétiens précédemment cités, la Correspondance de Jean mise en ordre chronologique[708] et présentée par le P. Éric de Reviers mettra en valeur la trajectoire mystique accomplie entre 1644 (environ) et 1659, date de la disparition précoce du « pauvre devant Dieu » dont l’abjection devant la grandeur divine devint abandon à son amour.
Marie des Vallées, Le Jardin de l’Amour divin, Textes choisis et présentés par Dominique et Murielle Tronc, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2013, 207 p.
« Je vous crucifierais, dit-elle au
Seigneur, je frapperais à grands coups de marteau sur les clous, je vous
mettrais même en Enfer, si la Divine Volonté me l’ordonnait ». Voilà qui
est parler, et que nous sommes loin des timides façons du christianisme ordinaire !
… Que cette sainte me plaît. Elle parle à Dieu presque d’égal à égal, et elle a
l’air d’avoir perdu la tête au moment où son bon sens de paysanne est le plus
fort »[709].
Marie
des Vallées (1590-1656), exerça une profonde influence sur le cercle mystique
normand, auquel appartenaient Jean de Bernières (1602-1659) et son jeune
associé Jacques Bertot, la mère fondatrice Catherine de Bar, François de
Montmorency-Laval futur évêque de Québec, saint Jean Eudes, le baron de
Renty... Certains membres du cercle de l’Ermitage
de Caen allaient chaque année passer plusieurs jours auprès de « la sainte
de Coutances », lui faisant part de leurs difficultés les plus intimes.
Son souvenir resta présent chez leurs
successeurs et l’on se recueillit longtemps sur sa tombe. Ce réseau mystique
s’étendit jusqu’à Paris et pénétra la Cour peu après le milieu du XVIIe siècle
par l’intermédiaire de M. Bertot ; et Mme Guyon, qui s’y rattache, écrit à
la fin du siècle au fidèle duc de Chevreuse :
« …pour Sœur Marie des Vallées, les miracles
qu’elle a fait depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes
qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui
s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très
innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre mais bien obsédée et même
possédée, mais cela ne fait rien à la chose »[710].
Cette confidence résume une vision juste d’une
mystique par une autre : l’« innocente » servante, obsédée par la
crainte, voire la conviction d’être possédée, à une période où l’on brûle les
sorcières par milliers, s’est jetée sans réserve à Dieu. Elle s’est aussi
dangereusement « livrée en sacrifice » pour le rachat de ses
persécuteurs. Ce don a renforcé des épreuves à l’issue incertaine. On apprécie
mieux aujourd’hui le risque d’une telle offrande à porter le mal d’autrui.
Le jeune jésuite Surin arrive à Loudun en 1634, l’année où Marie émerge du
« mal de douze ans » et va de même entreprendre un étrange voyage
intérieur[711].
« Cela ne
fait rien à la chose » ? En effet la sainte servante parvient à
un état spirituel permanent qui lui permet de venir en aide à ses visiteurs.
L’un d’entre eux, (le futur saint) Jean Eudes, note soigneusement ses
« dits ». Son texte est resté dans l’ombre, en vue de le
préserver pour permettre sa canonisation, car il fut pris à partie dans
une méchante querelle où l’on chercha à le discréditer en rapportant sa
dépendance envers la « sœur
Marie ».
Signe de
vénération, une copie du texte accompagna Monseigneur de Laval au Canada, sur
une coquille en bois, dans les conditions aventureuses d’une des traversées
maritimes si bien décrites par Marie de l’Incarnation. Redécouvert, le
manuscrit revient en France deux siècles plus tard, cette fois sur un bateau en
fer. Ayant ainsi traversé avec succès deux fois l’océan, il repose aujourd’hui
aux archives eudistes de Paris : cette Vie
admirable mérite enfin d’être
reconnue. Nous faisons suivre des extraits, qui forment la plus grande partie
de ce petit volume, par un bref aperçu des Conseils
d’une grande servante de Dieu, oublié, lui aussi, au sein d’un recueil
mystique publié tardivement[712]. Ce
bref résumé de la voie mystique vécue dans toute son exigence jette un
éclairage vivant sur les entretiens par lesquels la sœur Marie, âgée, rayonnait
sur ses visiteurs.
Marie fut ainsi « sauvée » et
authentifiée deux fois et dans deux directions différentes : par le
premier évêque de Québec, qui emporta de France le manuscrit de la Vie admirable rédigé par Jean Eudes ;
puis près d’Amsterdam, par l’éditeur protestant des œuvres de M. Bertot où
sont inclut les Conseils.
Certaines pages paraissent aujourd’hui étranges parce qu’elles mettent en évidence
l’esprit du temps vécu par une fille de la campagne normande qui a traversé des
épreuves intimes extrêmes et se croit possédée, suivant en cela l’opinion de
ses proches. Mais le témoignage pénètre plus profond, car sœur Marie
atteint le cœur de la vie mystique. Elle se révèle positive et moins portée à
la crédulité que certaines des figures religieuses de son époque. Elle présente
une « figure de résistante » qui surmonte toute épreuve. En ce qui
concerne la forme, la véracité d’une nuit mystique est restituée sur un mode
très coloré, souvent proche de celui des visionnaires du Moyen Age. S’en détachent
des « songes » de toute beauté.
Le témoignage est admirable par la
trajectoire héroïque dans et par une passiveté
qui sortira victorieuse du bourbier des sens. Ses « dits » sont à
comparer, par leur droiture devant la grandeur divine, à ceux de la grande
Catherine de Gênes. De multiples dialogues magnifiques dans leur profondeur
transcendent le ciment d’un rapporteur trop sensible aux rites de la piété
d’antan. Nous les avons dégagés de leur gangue pour les présenter ici.
Il s’agit bien d’une œuvre maîtresse dont le
mérite est de traduire l’élan « implacable » nécessaire à
l’achèvement du chemin mystique[713].
L’appel, qui reste à vivre aujourd’hui sous des formes qui ont évoluées,
témoigne d’un Invariant qui transcende époques et croyances. Achevons par un
bref aperçu biographique :
Marie des Vallées naît dans un village de Basse
Normandie de parents pauvres. Orpheline de père à douze ans, elle devient
servante. Demandée en mariage, elle refuse et se trouve victime, au plan du vécu
psychologique, d’un sort jeté sur elle. On la conduit à Rouen auprès de
l’archevêque pour des exorcismes solennels :
« On lui fit faire fort
souvent des choses fort pénibles, comme lorsqu’on lui ordonna d’apporter un
réchaud plein de feu dans lequel on lui faisait mettre quantité de soufre mêlé
avec de la rüe hachée menue, et qu’on lui commanda de tenir sa bouche
ouverte sur le réchaud pour recevoir la fumée qui en sortait et lors qu’on lui
faisait boire des douze verres d’eau bénite tout de suite ».
La rüe, plante médicinale d’un goût âcre et
amer, à l’odeur très persistante, était en effet utilisée contre les
ensorcellements.
« Ensuite
de quoi elle fut rasée partout. Ce qui se fit le matin, et l’après-midi, il
vint six ou sept des messieurs du Parlement avec des médecins et des
chirurgiens en la présence desquelles elle fut dépouillée pour la seconde
fois ; et ce fut alors qu’elle fut piquée par tout le corps avec des
aiguilles et des alènes »[714].
L’absence de douleur était un signe
suspect : telle était la pratique d’époque des procès en sorcellerie.
Rouen héritait d’une Inquisition rodée. Après six mois de prison vécus dans des
conditions atroces, elle est déclarée vertueuse et devient servante au service de l’évêché de Coutances.
Elle se croit toujours possédée, car « à son époque, dans le contexte de
la polémique avec les protestants, mettre en doute la réalité d’une possession
pouvait être interprété comme un manque de foi [715] ». On
devine l’effet pervers qui peut s’ensuivre.
A vingt-cinq ans, le 8 décembre 1615, elle
accepte héroïquement un « échange de volonté » (ce qui peut être
comparé à la prise en charge par Surin d’âmes en perte). Trop volontaire, elle
vit le désespoir des damnés qui sont les objets de « l’Ire de Dieu »
et connaît deux épisodes terribles qu’elle nomme « l’Enfer » (1617-1619) et «
le Mal de douze ans » (1622-1634) [716] :
« Elle dit qu’une des plus grandes
peines des damnés, c’est l’ennui qui est si grand que les heures leur
semblaient des siècles ». (V 2.4 [717])
Sortant lentement de cette nuit, elle vivra
encore vingt-deux années. Sur ordre de l’évêque, le père Eudes l’exorcise
« en grec » en 1641. Puis elle deviendra la conseillère d’un grand
nombre de visiteurs. Ainsi « l’an
1653, au mois de juin, quelques personnes de piété étant venues voir la sœur
Marie pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’ils avaient touchant la
voie par laquelle Dieu les faisait marcher, qui était une voie de
contemplation, ils demeurèrent quinze jours à Coutances, la voyant tous les
jours et conférant avec elle sur ce sujet, deux, trois, quatre, et quelquefois
cinq heures par jour. »
D’une grande sagesse, elle évoque pour eux la
diversité des chemins spirituels :
« Ce n’est pas à nous de
choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de nous-mêmes et par notre
mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous y faire entrer. On n’en
doit parler à personne pour la leur enseigner car si on y fait entrer des
personnes qui n’y soient point attirées de Dieu, on les met en danger et grand
péril de s’égarer et de se perdre […] Il ne faut point s’imaginer qu’il n’y ait
que ce chemin qui conduise à l’anéantissement de nous-mêmes et à la perfection.
Les uns y vont par la contemplation, les autres par l’action, les autres par
les croix, les autres par d’autres chemins. Chaque âme a sa voie
particulière. »
« Comme ils voulaient continuer à lui
parler, elle leur dit : La
porte est fermée, je n’entends plus rien à ce que vous me dites. »[718],
faisant ainsi écho à un Ruusbroec (1293-1381) qui renvoyait parfois ses visiteurs lorsqu’il
sentait la grâce d’inspiration absente.
Les dits que
l’on va aborder utilisent des images vives, voire luxuriantes. Ils traduisent
une culture visuelle typique de qui n’est pas intellectuel, en utilisant la
représentation médiévale du monde qui perdure dans les campagnes. Ces images
demeurent ici très bien organisées et veulent assurer la fonction enseignante
de paraboles mystiques.
Hors image, le dit demeure sobre, une « flèche de feu » comme chez
Catherine de Gênes - sûr indice de la véritable vie mystique opposée à la seule
imagination visionnaire : si la « sœur Marie » rapporte un songe
c’est pour l’interpréter allégoriquement en vue d’un enseignement spirituel. Et
ses réactions vis-à-vis de clercs, ses
interactions sociales, etc., révèlent un solide bon sens et même un sens
souvent critique : ne travaille-t-elle pas pour venir en aide aux
ensorcelés de toutes origines ?
NOTE SUR LE
PRÉSENT TEXTE
Jean Eudes rencontre Marie des Vallées en 1641. Elle a entamé la paisible
et dernière partie de sa vie. Le visiteur relate en détails les révélations de
la « voyante de Coutances » dans sa Vie admirable en
Nous adjoignons en fin du présent volume de brefs extraits des
« Conseils d’une grande servante de Dieu ». Ils figurent en annexe du
vol. II du Directeur mystique
préparés par madame Guyon et édités en 1726.
La Vie Admirable de
Marie des Vallées et son Abrégé rédigés par saint Jean Eudes suivis des
Conseils d’une grande servante de Dieu, Ed. du Centre
Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2013, 693 p.
Textes présentés et édités par Dominique
Tronc & Joseph Racapé, cjm Avec la
collaboration de la Congrégation des Eudistes.
La
Vie de Marie des Vallées est vraiment un livre extraordinaire […]: « Je vous crucifierais, dit-elle au Seigneur, je
frapperais à grands coups de marteau sur les clous, je vous mettrais même en
Enfer, si la Divine Volonté me l’ordonnait ». Voilà qui est parler, et que
nous sommes loin des timides façons du christianisme ordinaire ! […] Que cette sainte me plaît.
Elle parle à Dieu presque d’égal à égal, et elle a l’air d’avoir perdu la tête
au moment où son bon sens de paysanne est le plus fort. (Julien Green[719])
Marie des Vallées
exerça une profonde influence sur le cercle mystique normand, auquel
appartenaient saint Jean Eudes, le baron de Renty, Jean de Bernières et son
jeune associé Jacques Bertot, Mechtilde-Catherine de Bar (la Mère fondatrice du
Saint-Sacrement), François de Montmorency-Laval (le futur évêque de Québec),
ainsi que sur des figures venant d’autres horizons[720]. Certains membres du cercle allaient chaque
année passer plusieurs jours auprès de « sœur Marie » lui faisant
part de leurs difficultés les plus intimes pour être conseillés.
Puis son souvenir
resta très présent chez leurs successeurs, et l’on se recueillait sur sa tombe,
dans la cathédrale de Coutances. Ainsi Madame Guyon, qui se rattache à ce
réseau mystique – il s’étendit jusqu’à Paris et pénétra la Cour peu après le
milieu du siècle par l’intermédiaire de Monsieur Bertot – écrit à la fin du
siècle au duc de Chevreuse :
...
pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a faits depuis sa mort et
qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient
assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut
de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le
désordre, mais bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait rien à la chose[721].
Cette confidence résume
une vision juste d’une mystique par une autre : l’« innocente »
servante, obsédée par la crainte voire la conviction d’être possédée, à une
période où l’on brûle les sorcières par milliers, s’est jetée sans réserve à
Dieu. Elle s’est aussi dangereusement « livrée en sacrifice » pour le
rachat de ses persécuteurs (dont un vrai sorcier ?). Ce don a renforcé des
épreuves « nocturnes » à l’issue incertaine. On apprécie mieux
aujourd’hui le risque d’une telle offrande à porter le mal d’autrui. Le célèbre
jésuite Jean-Joseph Surin arrive à Loudun en 1634, l’année où Marie émerge du
« mal de douze ans » et va lui aussi entreprendre un étrange voyage
intérieur[722].
« Cela ne fait
rien à la chose », nous dit la mystique de la fin du grand
siècle ? En effet la sainte servante parvint à un état apostolique stable
qui lui permit de venir en aide à ses visiteurs. L’un d’entre eux, saint Jean
Eudes, nota soigneusement les « dits de la sœur Marie ». Son
texte est resté dans l’ombre, en vue de préserver le saint, car il fut pris à
partie dans une méchante querelle où l’on chercha à le discréditer par une
supposée dépendance[723].
Signe de vénération,
une copie du texte accompagna Monseigneur de Laval au Canada, sur une coquille
en bois, dans les conditions aventureuses d’une des traversées maritimes si
bien décrites par Marie de l’Incarnation. Redécouverte, elle revint en France
deux siècles plus tard, cette fois sur un bateau en fer. Ayant ainsi traversé
avec succès deux fois l’océan, le « manuscrit de Québec » repose
depuis lors aux archives eudistes de Paris : il mérite bien d’être enfin
transcrit, toute controverse atténuée : sa Vie admirable constitue le corps de notre volume.
Nous avons fait suivre ce recueil par l’Abrégé de la vie, œuvre de saint Jean Eudes rédigée à l’occasion de l’enquête
diocésaine portant sur sa dirigée : il justifie avec vigueur et profondeur
la sainte servante auprès des autorités religieuses de son temps.
Enfin le volume
s’achève par des Conseils d’une grande
servante de Dieu, qui figurent au sein d’un recueil mystique publié
tardivement[724]. Cet admirable résumé de la voie mystique vécue
dans toute son exigence jette un éclairage vivant sur les entretiens par
lesquels « sœur Marie », âgée, rayonnait sur ses visiteurs. Il offre au lecteur en recherche spirituelle de lire avec
attention, avec bienveillance et ouverture, un
complément précieux au long et parfois étrange périple raconté dans la Vie admirable.
Marie fut ainsi
« sauvée » et authentifiée deux fois, dans deux directions bien
différentes : par le premier évêque de Québec, qui emporta de France un manuscrit de la Vie
admirable rédigée par saint Jean
Eudes ; par l’éditeur Pierre Poiret des œuvres de Monsieur Bertot incluant
des Conseils dont nous ne connaissons
pas l’auteur.
D’autres textes manuscrits
restent à étudier dont certains attribués à Gaston de Renty, mais aucun
n’approche la richesse de cette Vie
admirable. On sait que d’autres membres du cercle mystique réunis autour de
Monsieur de Bernières visitèrent la sœur Marie, tel Boudon[725].
Certaines pages
paraîtront étranges parce qu’elles mettent en évidence l’esprit du temps vécu
par une fille de la campagne normande ayant traversé des épreuves intimes extrêmes et se croyant
possédée. Elles témoignent de la peur des diables, comparable, s’il faut citer
un exemple actuel, à celle de fidèles du vaudou.
Parfois le « dieu-monstre » paraît se repaître de la douleur des
hommes en expiation de leurs péchés. Nuit et dépression associée sont
renforcées par la crédulité de proches, voire par l’effet dévastateur d’une
crucifixion mal interprétée. On ne peut que compatir à la souffrance inutile
qui s’ajoute alors à celle de toute purification intérieure.
Mais le témoignage,
attentivement lu, pénètre beaucoup plus profond, car sœur Marie atteint directement
le cœur du message chrétien. Elle se révèle plus positive et moins portée à la
crédulité que certaines des figures religieuses de l’époque. Elle présente une
« figure de résistante » qui surmonte toute épreuve. En ce qui
concerne la forme, la véracité descriptive d’une nuit mystique est restituée
sur un mode très coloré, souvent proche de celui de visionnaires du moyen âge,
dont se détachent des rêves de toute beauté.
Le témoignage demeure
admirable par la trajectoire héroïque dans et par sa passiveté[726] qui sortira victorieuse d’un bourbier des
sens, et par des « dits » que l’on ne peut comparer, dans leur
droiture parfaite devant la grandeur divine, qu’à ceux de la grande Catherine
de Gênes. Si le début de la biographie est par trop peuplé de diables, la
seconde partie (d’une nouvelle main qui commence au livre 4), offre de
multiples dialogues magnifiques dans leur profondeur ; diamants dans une
gangue, ils transcendent le ciment du rapporteur parfois sensible aux rites
d’une piété d’antan.
Il s’agit d’une œuvre
maîtresse dont le premier mérite est de traduire l’élan
« implacable » nécessaire à l’achèvement du chemin mystique[727]. L’appel reste à vivre aujourd’hui sous des
formes qui ont évolué. Il témoigne d’un Invariant qui transcende époques et
croyances.
Marie des Vallées
(1590-1656) est née de parents pauvres dans un village de basse Normandie.
Orpheline de père à douze ans, elle devint servante. Demandée en mariage, elle
refusa et fut la victime d’un sort jeté sur elle par une sorcière. Son
entourage et l’évêque lui-même finirent par se convaincre qu’elle était
possédée du démon. On la conduisit à Rouen auprès de l’archevêque pour des
exorcismes solennels :
… on
lui fit faire fort souvent des choses fort pénibles, comme lorsqu’on lui
ordonna d’apporter un réchaud plein de feu dans lequel on lui faisait mettre
quantité de soufre mêlé avec de la rüe hachée menue, et qu’on lui commanda
de tenir sa bouche ouverte sur le réchaud pour recevoir la fumée qui en sortait
et lors qu’on lui faisait boire des douze verres d’eau bénite tout de suite.
[…]
La rüe, plante
médicinale d’un goût âcre et amer, à l’odeur très persistante, était utilisée
contre les ensorcellements.
Ensuite
de quoi elle fut rasée partout. Ce qui se fit le matin, et l’après-midi, il
vint six ou sept des messieurs du Parlement avec des médecins et des
chirurgiens en la présence desquels elle fut dépouillée pour la seconde
fois ; et ce fut alors qu’elle fut piquée par tout le corps avec des
aiguilles et des alènes[728].
L’absence de douleur est un signe suspect. Telle est la pratique des procès en sorcellerie. Rouen héritait d’une inquisition rodée, et cela avant même le célèbre procès de Jeanne en 1431.
Après six mois de prison vécus dans des conditions atroces, Marie est déclarée vertueuse (mais toujours sous l’emprise des diables[729]). Elle habite à l’évêché de Coutances, puis devient servante du curé Le Rouge et de l’abbé Potier ; elle est alors dirigée par M. Le Pileur, vicaire général.
Elle se croit toujours possédée, car « à son époque, dans le contexte de la polémique avec les protestants, mettre en doute la réalité d’une possession pouvait être interprété comme un manque de foi[730] ». On devine l’effet pervers qui peut s’ensuivre.
À vingt-cinq ans, le 8 décembre 1615, elle accepte un « échange de volonté » suivant en cela la seule porte de sortie possible :
… si
ma propre volonté est anéantie et que celle de Dieu me soit donnée en la place,
je ne l’offenserai plus, car il n’y a que ma propre volonté qui puisse faire le
péché. C’est pourquoi je renonce de tout mon cœur à ma propre volonté et me
donne à la très adorable volonté de mon Dieu, afin qu’elle me possède si
parfaitement que je ne l’offense jamais. (Vie
1.9)
Probablement trop
volontaire, elle vit le désespoir des damnés, objets de « l’Ire de
Dieu », et connut deux épisodes terribles qu’elle nomma
« l’Enfer » (1615-1618) et « le Mal de douze ans »
(1621-1633)[731] :
Elle
dit qu’une des plus grandes peine des damnés, c’est l’ennui qui est si grand
que les heures leur semblaient des siècles. (Vie 2.4)
Alors,
elle se résolut de se tuer. Pour cet effet elle prend un couteau […] Dieu lui
ouvrant l’esprit : […] Où suis-je ? […] Je suis encore au monde,
voici une table, un coffre, un lit. Je suis en une chambre, je suis encore en
la terre et par conséquent je puis me sauver. (Vie 2.5)
Elle sort lentement de
cette nuit et vivra encore vingt-deux années. Sur ordre de l’évêque, le père
Jean Eudes l’exorcise « en grec » en 1641. Elle deviendra progressivement
la conseillère d’un grand nombre de visiteurs :
L’an 1653,
au mois de juin, quelques personnes de piété étant venues voir la sœur Marie
pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’ils avaient touchant la voie par
laquelle Dieu les faisait marcher, qui était une voie de contemplation, ils
demeurèrent quinze jours à Coutances, la voyant tous les jours et conférant
avec elle sur ce sujet, deux, trois, quatre, et quelquefois cinq heures par
jour. Il est à remarquer qu’elle n’est pas maintenant dans cette voie, étant
dans une autre incomparablement au-dessus de celle-là par laquelle elle a passé
autrefois, mais il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. (Vie 9.6.2)
D’une grande sagesse,
elle évoque alors la diversité des chemins spirituels :
Ce
n’est pas à nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de
nous-mêmes et par notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous
y faire entrer. On n’en doit parler à personne pour la leur enseigner, car si
on y fait entrer des personnes qui n’y soient point attirées de Dieu, on les
met en danger et grand péril de s’égarer et de se perdre […] Il ne faut point
s’imaginer qu’il n’y a que ce chemin qui conduise à l’anéantissement de
nous-mêmes et à la perfection. Les uns y vont par la contemplation, les autres
par l’action, les autres par les croix, les autres par d’autres chemins. Chaque
âme a sa voie particulière. Il ne faut point penser que la voie de la
contemplation soit la plus excellente…
Comme
ils voulaient continuer à lui parler, elle leur dit : « La porte est
fermée, je n’entends plus rien à ce que vous me dites. » (Vie 9.6.2)
Faisant ainsi écho à
Ruusbroec qui renvoyait parfois ses visiteurs lorsqu’il sentait la grâce
d’inspiration absente.
Sa biographie comporte
trois périodes de durées comparables : jeunesse et possession avec des
épreuves extérieures associées (maltraitances de jeunesse, prison et procès à
Rouen) jusqu’à vingt-cinq ans, période d’épreuves intérieures jusqu’à
quarante-quatre ans (enfer, mal de douze ans, 1615-1634), normalisation
progressive et apostolat jusqu’à la mort arrivée à l’âge assez avancé de
soixante-six ans (1634-1656).
Le côté excessif des
possessions et du désespoir a-t-il été exagéré dans les comptes rendus de
témoins en contact avec une malade sans médecins ? C’est une hypothèse
basée sur un grand écart que nous ressentons entre la qualité des « dits » attribuables à sœur Marie
avec certitude et certains des développements qui leur sont associés.
Les dits utilisent des images vives, voire
luxuriantes, et traduisent une culture visuelle typique de qui n’est pas un
intellectuel, utilisant la représentation médiévale du monde. Ces images
demeurent bien organisées et sont associées pour assurer avec succès la
fonction enseignante de véritables paraboles mystiques. Hors image, le dit demeure sobre, « flèche de
feu » comme chez Catherine de Gênes, sûr indice de la vraie mystique
opposée à la visionnaire (qu’elle ne veut pas être : si elle rapporte un
rêve c’est pour l’interpréter allégoriquement de suite à fin d’enseignement
spirituel). D’autre part ses interactions sociales, ses réactions vis-à-vis de
clercs, etc., révèlent un solide bon sens et même un sens critique : ne
travaille-t-elle pas pour deux types de sorciers, ceux d’Église comme les
autres ? Les apports du biographe soulignent souvent l’extrême : car
il s’agit de vanter l’héroïcité face aux défis infernaux.
Les rêves ou
« songes » de Marie des Vallées sont d’une étonnante intensité. Au
commencement ils expriment son angoisse liée aux suspicions de sorcellerie, en
évoquant un monde infernal. Par la suite, ils traduiront l’ouverture vers le
monde divin. Commençons par son antipode :
Elle
se trouva en esprit enfermée un espace de temps dans une salle où il n’y avait
aucune ouverture, par conséquent ni portes ni fenêtres, et au milieu était
l’embouchure de l’enfer, c’est-à-dire un gouffre et un abîme au fond duquel
elle voyait le feu de l’enfer… Chaque jour le lieu où elle était fondait peu à
peu sous ses pieds, et le puits de l’abîme s’augmentait jusqu’à tant qu’il
n’était qu’un petit rebord qui était à la muraille et une petite pièce de bois
percée à jour et détachée de la paroi, à laquelle elle passait son bras pour
s’empêcher de tomber dans l’abîme. Elle criait à Notre Dame : Est-ce là le chef d’œuvre de votre
puissance ? Quelle cruauté ! Ah ! Je ne puis plus demeurer en
cet état. Enfin quand tout fut fondu sous ses pieds, elle se trouva
délivrée. (Vie 1.8)
De même :
Imaginez-vous,
dit-elle, un puits extrêmement large et profond, dans lequel il y a de l’eau et
du feu. L’eau est au milieu en figure ronde, et qui s’élève en haut […] sans
être appuyée ni soutenue tout autour d’aucune chose, demeurant ferme et solide
comme une colonne sans qu’il en tombe une seule goutte, et cette eau est
horriblement vilaine, puante et froide extrêmement et plus que toutes les
glaces imaginables. Le feu est tout autour de l’eau comme si c’était une
muraille qui l’environnât. Si bien que représentez-vous une muraille de feu
tout autour de cette eau, dans laquelle il y a depuis le bas jusques au haut,
quantité de sièges ou de places disposées comme sont les trous d’un colombier.
C’est dans ces sièges de feu qu’elle appelle des chaises que sont les damnés,
et les mêmes sièges sont plus ou moins ardents pour chacun d’eux, qu’ils ont
plus ou moins commis de péchés. Et après qu’ils ont été quelque temps dans le
feu, les démons les prennent et les jettent dans l’eau, et peu après ils les
rejettent de l’eau dans le feu, les faisant ainsi passer d’une extrême chaleur
à une extrême froideur… (Vie 2.6)
Au-delà de cette veine
imaginative, ses dits sont sobres et
montrent un esprit très clair : « au premier degré, la volonté
cherche à devenir conforme à celle de Dieu (Vie 4.2) » ; puis la volonté « ne fait plus
d’élection ; elle ne produit plus aucun acte, comme étant déjà fort malade
d’amour, mais elle laisse agir Dieu pour elle ainsi qu’il lui plaît (Vie 4.2) » ; au troisième
degré, la volonté est morte, anéantie : elle n’a plus de vie ni de
sentiment ; c’est Dieu qui agit ; ailleurs elle parle à ce sujet de
« vivre hors de son être, d’une vie inconnue à celui qui la possède (Vie 9.4) ».
Elle évoque brièvement
la sécheresse mystique…
Notre
Seigneur lui dit qu’elle était comme un vaisseau de terre qui est plein d’une
précieuse liqueur, mais il ne la sent ni ne la goûte point. (Vie 3.8)
… distincte de la
dépression selon ce qu’elle en laisse paraître :
Et
il ne faut point penser que cela vienne de quelque humeur mélancolique fâcheuse
dont elle soit pétrie, car au contraire elle est sanguine de son tempérament et
par conséquent elle est joviale, douce, facile, condescendante et obligeante
tout ce qui se peut. (Vie 3.9)
Elle souligne
l’utilité de l’épreuve par une formule paradoxale et abrupte :
Le
plus grand don que Notre Seigneur lui a fait est de lui avoir donné le
désespoir qui lui a ôté la foi et l’espérance. (Vie 3.8).
Car elle n’est rien en
elle-même – mais habitée par Dieu :
Qu’êtes-vous
donc ? Dit-Il.
Alors
venant à se regarder, elle ne trouve rien.
Notre
Seigneur lui dit : […] C’est moi qui
suis vivant en vous… (Vie 4.8.1)
Le péché disparaît
avec toute propriété, ce qu’elle exprime par un dialogue :
Elle
dit souvent à Notre Seigneur : En
vous cherchant je me suis perdue, et Notre Seigneur lui répond
quelquefois : Eh bien avez-vous
perdu au change ? Je me suis mis en votre place. Et quand elle
s’examine pour trouver en elle quelque péché, Il lui dit : Me croyez-vous capable de pécher ? S’il
y a du péché en vous, c’est moi qui l’ai commis. (Vie 6.13.1)
Elle insiste sur la
seule possibilité qui lui reste de laisser Dieu opérer, bien au-delà des moyens
humains disponibles dans une abbaye d’ici-bas, utilisant un jeu de paradoxes
qui souligne notre incapacité naturelle :
Notre
Seigneur lui proposa une forme d’abbaye dont l’abbesse était la divine Volonté.
La maîtresse des novices était Notre Dame. Les âmes qui y sont venues sont
exercées durant leur noviciat à la connaissance d’elles-mêmes […] ne font
profession que quand elles sont entièrement dépouillées d’elles-mêmes.
Lorsqu’elles font profession, elles sont au pied de la montagne de perfection
sur laquelle s’acheminant, elles commencent de se déifier peu à peu, et en cet
état elles ont à pratiquer les excès de l’Amour divin qui contient sept
articles : Le premier est d’allumer le feu dans l’eau. Le second de
marcher sur les eaux à pied sec. Le troisième d’habiter parmi les couleuvres,
serpents et autres bêtes venimeux sans en être endommagé. Le quatrième de vivre
dans la mort. Le cinquième de faire la guerre à Dieu et Le vaincre. Le sixième
d’être chargé de chaînes et de liens pour aller plus vite. Le septième de
s’abstenir de toute nourriture pour être plus fort et plus gras.
Voici
l’explication que Notre Seigneur lui a donnée de ces choses : Allumer
le feu dans les eaux, c’est conserver l’amour divin dans les souffrances…
Marcher sur les eaux à pied sec, c’est mépriser et fouler aux pieds les
plaisirs licites et illicites sans y toucher […] Faire la guerre à Dieu et Le
vaincre c’est s’opposer à Dieu fortement quand Il veut châtier les pécheurs et
Le fléchir à miséricorde. Être enchaîné pour mieux courir, c’est porter la
peine du péché d’autrui pour aller promptement à Dieu. […] Toutes ces choses
surpassent la nature, dit la sœur Marie. Il n’y a que Dieu seul qui les puisse
opérer dans l’âme […] il n’y a qu’une chose à faire c’est d’avoir toujours les
yeux fixés sur la divine volonté et ne regarder ni le ciel ni la terre. (Vie 4.10-11)
Il faut passer par la
nuit de la purification pour atteindre un Dieu pourtant proche, comme le décrit
ce dialogue construit autour d’une image forte et qui reprend probablement
le déroulement d’un rêve mystique :
Notre
Seigneur lui dit : Que
cherchez-vous ?
–
C’est vous que je cherche, il y a si longtemps et je ne vous trouve point […]
–
Venez, venez ici, Je vous veux donner quelque chose.
Alors
elle vit dans le Saint Sacrement une main extrêmement noire et épouvantable qui
lui donna une grande frayeur. Cette main était serrée et elle tenait en soi
quelque chose qui était dans une enveloppe beaucoup plus noire et épouvantable
que la main. Notre Seigneur ayant levé un coin de cette enveloppe, elle aperçut
une pierre précieuse cachée là-dedans, grosse comme un petit œuf qui jetait des
rayons de lumière extrêmement brillants. Cette pierre précieuse était entourée
de bandelettes qui pourtant ne la couvraient pas toute, et elle vit que cette
pierre précieuse voulait sortir et comme s’échapper pour aller ailleurs. Mais
cette main la retenait dedans soi.
–
Qu’est-ce que tout cela, dit la sœur Marie. Qui est cette main qui est si
noire ? […]
– C’est mon divin amour, répondit Notre
Seigneur […]
– Quel est ce gant ?
–
C’est l’Ire de Dieu […] cette pierre précieuse c’est Moi-même, car Je suis en
vous, Je vous soutiens. (Vie 4.9.19)
Un autre beau dialogue
joue sur le paradoxe de la lumière et de l’aveuglement :
Un
jour Notre Seigneur dit à la sœur Marie : Les aveugles se sont assemblés
pour faire le procès au soleil. Ils disent pour leur raison qu’il a perdu sa
lumière et qu’il faut le chasser du ciel parce qu’il occupe inutilement la
place qu’il y a.
– Je
vous prie, ayez pitié d’eux, car ils ne savent ce qu’ils disent, et leur donnez
un arrêt favorable.
–
Oui, dit Notre Seigneur. Je m’en vais terminer ce procès et lui donnerait arrêt
dans l’excès de mon amour. Et en même temps Il prononça l’arrêt en cette
sorte : Je condamne le soleil de donner des yeux aux aveugles pour le
connaître et pour voir sa lumière. Au même temps que Notre Seigneur parla
du procès des aveugles, la grâce divine descendit… (Vie 5.2.4)
Elle exprime ainsi la
maternité spirituelle :
Vous
êtes suspendue entre le ciel et la terre, car vous n’avez consolation ni du
ciel ni de la terre et vous êtes en travail d’enfant […] vous enfanterez la
joie. (Vie 5.6.6)
La divine volonté
revient très souvent :
Elle
dit qu’elle regarde la divine volonté comme sa reine et qu’elle se comporte
avec elle avec grande soumission et respect et qu’elle ne prend aucune
familiarité avec elle, et que son occupation ordinaire et continuelle est de
chercher les moyens de faire en toutes choses ce qu’elle veut avec promptitude
et fidélité. (Vie 6.2.5)
La grandeur divine se
manifeste par un amour rigoureux :
Mais
l’amour divin est sévère, rigoureux et terrible. Il rit toujours, mais il
frappe bien rudement. Je tremble quand je le vois. Quand on se plaint à lui, il
ne fait qu’en rire ; on ne sait où il va ni où il mène ; il se fait
suivre à l’aveugle. (Vie 6.4)
Les étapes de la voie
sont détaillées dans un songe mystique qui a pour cadre une forêt. Il
décrit de façon imagée le travail de purification, le cheminement sur la voie
mystique de la foi nue sous la forme d’une montée suivie d’un envol spirituel,
enfin la nuit inattendue :
« Frappe sur ces branches ! »
Elle frappe, il en sort du sang. […] Elle coupa ses branches tout autour,
c’est-à-dire celles du bas. […] Et elles arrivèrent à un bel arbre tout émondé
auquel il ne restait qu’une petite branche en haut pour soutenir une colombe.
Elle y monta jusqu’au haut par le moyen des estocs qui y étaient restés après
avoir été émondés, et ne trouvant rien pour s’appuyer, elle fut saisie de
frayeur, mais elle fut changée en colombe et devint aveugle et bien effrayée,
ayant peine à s’appuyer et ne sachant où voler ailleurs, à cause qu’elle était
aveugle (Vie 7.1.4),
car on rencontre Dieu
en faisant l’expérience du néant :
C’est
une chose très certaine que mon esprit s’en est allé au néant et qu’il a épousé
la divine volonté. Ce n’est point une rêverie ni une imagination. C’est une
vérité véritable, de laquelle il m’est impossible de douter. […]
Aujourd’hui,
Il me disait : Si votre esprit revenait, [ne] le voudriez-vous
point ?
--
Non […] j’aimerais mieux aller au néant que de lui donner la moindre étincelle
de l’amour que je dois à Dieu seul. […] C’est un amour déiforme qui
n’appartient qu’à Dieu seul. Il n’y a que Dieu seul qui le puisse donner et par
une très pure bonté : car cet amour ne se peut mériter par aucune bonne
œuvre ni souffrance quelle qu’elle soit[732].
Dans les Conseils, elle souligne que demeurer
dans la « maison du néant » assure la passiveté qui permet à Dieu de
« faire son ouvrage » :
Ce
ne sont pas les goûts, mais l’opération de Dieu que l’on cherche. (§11)
Dieu
dès le premier degré prend l’âme par la main et la conduit ; elle n’a qu’à
demeurer passive et Dieu fait son ouvrage. (§12)
La
sœur Marie [...] très souvent n’aperçoit point même Dieu dans son fond, il se
cache, et elle le laisse cacher, sans vouloir qu’il se manifeste plus
clairement ; car elle ne peut choisir : toute sa capacité est de
laisser faire Dieu. (§20)
Il
est aisé de remarquer quand une âme y est arrivée : elle est contente de
son néant, il lui est toutes choses. (§22)
La
vraie demeure de l’âme, c’est la maison du néant, où il n’y a rien. (§4)
Ce néant, c’est
elle-même qui doit s’effacer devant Dieu, partout présent, si proche qu’Il ne
peut être vu :
« Depuis
qu’Il lui fit voir qu’elle n’était rien et qu’Il était tout en elle, Il est
toujours demeuré dans son cœur. C’est là qu’elle Le trouve et qu’elle Le voit
d’une manière qui est sans nulle forme ni figure. » (Vie 9.6.2)
Quand elle donne
conseil à ses amis, elle souligne combien il est illusoire d’attribuer quelque
importance à ce que l’on réalise par volonté propre, par une comparaison entre
nos enfantillages et la puissance divine (c’est ici
Dieu qui parle) :
Voulez-vous
que je vous fasse voir de quelle façon vous augmentez Ma gloire ?
Dites-moi une chose : voilà un petit enfant qui prend de l’eau dans le creux
de sa main ou au bout de son doigt et qui la jette dans la mer, accroît-il de
beaucoup l’eau de la mer ? […] Il y en a d’autres qui retiennent toute
l’eau dans leur main au lieu de la jeter dans la mer et ce sont ceux qui font
quelques bonnes actions, mais qui Me les dérobent par vanité.
« En
une autre occasion, Il lui dit encore : Voulez-vous savoir ce que vous
faites et de quoi vous servez à Mon œuvre ? Vous y servez autant qu’un
petit enfant de deux ou trois ans qui voyant charger un tonneau dans une
charrette, va pousser au bout avec une petite bûchette, puis il dit qu’il a mis
le tonneau dans la charrette et cependant il a bien plus apporté d’obstacle
qu’il n’a servi, incommodant et retardant ceux qui chargeaient le tonneau,
parce qu’ils avaient crainte de le blesser. (Vie 10.4)
Un dense résumé d’une
vie mystique :
J’ai
donné cette médecine à mes apôtres et à mes meilleurs amis. Elle est composée
de trois ingrédients, donner, recevoir et demander. Donner à Dieu sa vie
humaine et recevoir Sa vie divine laquelle on reçoit à mesure qu’on lui donne
la sienne […] Et quand il est tout à fait mort à soi-même et à la vie humaine,
il ne vit plus que de Dieu et il n’y a plus rien en lui que de divin, il se
présente à Dieu ayant en soi Ma vie et tous Mes mérites, et lui demande
hardiment le salut du prochain et tout ce qui est nécessaire pour le procurer.
Voilà le plus court chemin de la perfection. (Vie, 10.3.1)
… est suivi d’un encouragement sous la forme d’une certitude d’un achèvement sans distinction de qualités propres :
Il y
a cette différence entre ceux qui tendent à la perfection et les gentilshommes
qu’entre ceux-ci il y a des comtes et des barons, des marquis, des ducs et très
peu de rois, car il est impossible que tous soient rois. Mais tous ceux qui
tendent à la perfection peuvent devenir rois, car à mesure qu’ils perdent leur
vie, ils vivent de la vie de Dieu, et quand ils sont tout à fait morts à
eux-mêmes, ils ne vivent plus que de la vie de Dieu et pour lors ils sont rois.
(Vie 10.9.1)
En résumé, son
orientation spirituelle consiste en une soumission totale, aimante, absolument
désintéressée, à la volonté de Dieu, sans avoir aucun égard ni au mérite ni à
la récompense, ce qui n’exclut pas un dialogue d’égal à égal avec les
médiateurs Jésus-Christ et sa Mère. Elle porte les peines d’autrui dans un
désir profond de leur salut, « pour enfanter la joie ».
Elle apprend à lire et
goûte Benoît de Canfield, apprécie Thomas Deschamps[733] (comme l’apprécia également Jean de
Saint-Samson), mais fait une réserve pour Thérèse (comme le fit madame Acarie à
son premier contact par lecture seule), qui lui paraît placer trop haut un
sensible qui précède la nuit. Cette discrimination qui témoigne de son
expérience mystique est attestée ainsi :
Auparavant
qu’elle vint à Coutances, elle ne savait pas lire, mais lorsqu’elle y fut, on
lui apprit à lire. En ce temps-là, Notre Seigneur lui fit avoir un livre qui
s’appelle : la Règle de la
Perfection qui est divisé en trois parties. La troisième partie traite de
la plus haute contemplation et les deux premiers enseignent les moyens dont on
peut se servir pour y arriver.
Lorsqu’elle
eut ce livre, elle ne savait que lire très imparfaitement, en épelant et en
hésitant. Néanmoins lorsqu’elle vint à l’ouvrir, elle lisait tout courant et
sans broncher dans la troisième partie, et qui plus est, elle l’entendait fort
bien. Mais elle ne pouvait lire dans les deux autres, d’autant qu’elle n’en
avait que faire, Dieu ne l’ayant point fait passer par ce chemin là pour la
conduire à la perfection où elle était arrivée et qui était décrite dans cette
troisième partie.
Notre
Seigneur lui donna encore un autre livre composé par un prêtre nommé Thomas
Deschamps, intitulé les Fleurs de l’Amour
Divin ou le Jardin des Contemplatifs,
là où l’on voyait plusieurs choses de très haute perfection […] quand elle
lisait ce que sainte Thérèse a écrit dans ses livres touchant la plus sublime
contemplation, elle s’étonnait de ce que cette sainte en faisait tant d’états,
parce qu’elle croyait que cela était commun à tout le monde. (Vie 9.6)
Elle se sent très
proche de Catherine de Gênes :
La
sœur Marie assure qu’elle a expérimenté en soi beaucoup de conformité avec ce
qui est écrit de sainte Catherine de Gênes en sa Vie, excepté qu’il y avait en cette sainte beaucoup d’amour
sensible… Sainte Thérèse va doucement et
s’avance peu à peu, mais je suis trop précipitée, dit la sœur Marie, je marche à la désespérade, (c’est son
mot) : témoins ces grands désirs que
j’ai eus de l’enfer […] sainte
Catherine de Gênes ne veut rien que ce que Dieu veut […] C’est pourquoi
elle dit que sainte Catherine de Gênes est sa bonne sœur. (Vie 7.5)
Elle exerce une
profonde influence sur saint Jean Eudes, qui défend son souvenir avec constance,
comme un bien majeur qu’il ne peut trahir. Il notera : « J’eus le
bonheur de commencer à connaître la sœur Marie des Vallées, par laquelle sa
divine Majesté m’a fait un très grand nombre de grâces très signalées[734]. » Car seule une intime certitude de la
circulation de grâce, associée aux rapports visibles, permet d’être fidèle à
des personnes dont on ne partage pas forcément les caractères
particuliers ; il en sera de même entre Madame Guyon et Fénelon.
Une autre influence
dont on possède la trace écrite concerne le baron de Renty Renty qui vient
la voir en 1642:
Nous
vous avons bien recommandée à cette bonne âme [sœur Marie], quoi qu’elle ne
vous ait pas oubliée depuis la première fois, elle vous est fort liée.
Elle lui donne
« la clef qui ouvre le chemin que j’ai marché en cette
vie » :
Dans
ce chemin l’amour divin consomme l’âme en lui-même, et la transforme en
Dieu ; il l’anéantit et la déifie, et n’y demeure que Dieu seul vivant et
régnant. Voilà la dignité…[735]
Contribution à
« Marie des Vallées, la « sainte de Coutances », Actes du Colloque du 1er juin
2013 réunis pa le P. Daniel Doré, cjm, Vie
Eudiste, hors série, 39-48.
L’influence de
Marie des Vallées (1590-1656) [M des V] s’exerça directement par les conseils
qu’elle donna à ses visiteurs dont saint Jean Eudes, Jean de Bernières et
d’autres spirituels de l’Ermitage de
Caen fondé par ce dernier.
La postérité
d’une telle influence fut assurée à la génération suivante puis plus récemment
grâce aux « dits » rapportés. Ils sont livrés dans La Vie admirable rédigée par saint Jean
Eudes et dans les Conseils édités en
collaboration avec Joseph Racapé[736].
§
Regrettons que l’état
de santé du Père Racapé ne lui ait pas
permis d’assurer un aller-retour entre Paris et Coutances. M’intéressant à
madame Guyon et à sa lignée spirituelle dont monsieur de Bernières[737], je
suis venu aux Archives eudistes consulter les dossiers assemblés par le P. Du
Chesnay en vue d’une grande thèse inachevée sur le fondateur de l’Ermitage. Leur conservateur m’a fait
découvrir le manuscrit dit de Québec et devint un ami. Il a repris avec grand
soin ma transcription et éclaire la lecture d’un texte imprégné par la pratique
religieuse traditionnelle. Il a ajouté l’Abrégé.
Le volume s’achève par un texte méconnu, les Conseils d’une grande servante de Dieu attachés au Directeur mystique publié en milieu
protestant à Amsterdam en 1726. Nous touchons ici à des influences qui
s’exercèrent au sein de milieux les plus divers.
§
Les membres de
l’Ermitage de Caen faisaient annuellement un séjour auprès de « sœur
Marie ». Nous en trouvons des traces écrites dans La Vie ou les Conseils (leurs références figurent en notes dans notre
contribution rédigée). Voici un passage assez long mais révélateur :
L’an 1653,
au mois de juin, quelques personnes de piété étant venues voir la sœur Marie
pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’elles
avaient touchant la voie par laquelle Dieu les faisait marcher, qui était une
voie de contemplation, elles demeurèrent quinze
jours à Coutances, la voyant tous les jours et conférant avec elle sur ce
sujet, deux, trois, quatre, et quelquefois cinq heures par jour.
Il est à
remarquer qu’elle n’est pas maintenant dans cette voie, étant dans une autre
incomparablement au-dessus de celle-là par laquelle elle a passé autrefois,
mais il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. C’est pourquoi, lorsqu’elles lui parlaient de cela, au commencement elle leur
disait que ce n’était pas là sa voie et qu’elle n’y entendait rien. Mais peu
après Dieu lui donna une grande lumière pour répondre à toutes leurs questions,
pour éclaircir leurs doutes, pour lever leurs difficultés, pour parler
pertinemment sur l’oraison passive, pour en découvrir l’origine, les qualités
et les effets, pour faire voir les périls qui s’y rencontrent, pour donner les
moyens de les éviter et pour discerner la vraie dévotion d’avec la fausse.
« Cette
voie est fort bonne en soi, leur dit-elle, et c’est la voie que Dieu vous a
donnée pour aller à lui, mais elle est rare : il y a peu de personnes qui
y passent, c’est pourquoi il est facile de s’y égarer.
« Ce
n’est pas à nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de
nous-mêmes et par notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous
y faire entrer. On n’en doit parler à personne pour la leur enseigner, car si
on y fait rentrer des personnes qui n’y soient pas attirées de Dieu, on les met
en danger et grand péril de s’égarer et de se perdre. Si quelques-uns en
parlent, il faut les écouter. Si on reconnaît à leur langage qu’ils marchent en
ce chemin, alors on peut s’en entretenir avec eux. Cette voie est pleine de
périls, il y faut craindre la vanité, l’amour-propre, la propre excellence,
l’oisiveté et perte de temps.
« Il ne
faut pas s’imaginer qu’il n’y ait que ce chemin qui conduise à l’anéantissement
de nous-mêmes et à la perfection. Tous chemins vont en ville. Il y a une
infinité de voies qui vont à la perfection : les uns y vont par la
contemplation, les autres par l’action, les autres par les croix, les autres
par d’autres chemins. Chaque âme a sa voie particulière. Il ne faut pas penser
que la voie de la contemplation soit la plus excellente… [738]
Les conférences
mystiques n’excluaient pas de bons moments. Mais ils restent contrôlés :
Dans un voyage
que M. de Bernières fit à Coutances, pendant qu’il y fut il alla souvent
prendre son repas chez M. Potier où était la sœur Marie. Or l’un et
l’autre firent dessein d’envoyer quérir du sucre et quelque autre petite
délicatesse, afin de le mieux traiter, mais lorsqu’il était présent, ils ne
s’en souvenaient point du tout ; et quand il était parti, ils étaient
fâchés d’y avoir manqué, mais pourtant ils oublièrent encore par après, excepté
un soir qu’ils l’attendaient et qu’ils se souvinrent bien, mais cette fois il
ne vint point. Ensuite de cela, comme la sœur Marie se plaignait de leur peu de
mémoire, Notre Seigneur lui dit : « C’est ma divine volonté qui en a
ainsi disposé. Elle veut que vous lui aidiez à marcher dans le chemin de la
perfection. Toutes ces choses ne sont que des retardements, excepté quand on en
use par infirmité ou par quelque autre bonne raison. »][739]
Le grand respect de
tous les pèlerins mystiques envers celle qu’ils nommaient notre « sœur
Marie » demeura gravé dans le bronze ce dont témoigne la cloche du
séminaire de Coutances : « +1655 iai este nommee Marie par Marie des Vallers et par Mre
Jean de Berniere ». Et sœur Marie fut inhumée dans la chapelle du
séminaire de Coutances, le 4 novembre 1656[740].
Elle était donc bien
« considérée comme une sainte femme, et une conseillère
spirituelle avisée, par beaucoup de personnes notables. On peut citer entre
autres : Gaston de Renty (1611-1649) ; Jean de Bernières
(1602-1659) ; la mère Mechtilde du Saint-Sacrement (Catherine de Bar)
(1614-1698), fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement ; Catherine de
Saint-Augustin ; Simone de Longprey (1632-1668 à Québec), moniale
hospitalière de la Miséricorde, béatifiée le 23 avril 1989 ; Mgr François
de Montmorency-Laval (1623-1708), premier évêque de Québec, béatifié le 22 juin
1980 ; Mgr Pierre Lambert de la Motte (1624-1679), vicaire apostolique de
Cochinchine, etc. » [741].
Jean Eudes prit courageusement sa défense dans
son Abrégé que nous publions à la
suite de la Vie : il ne pouvait
abandonner sa dirigée et en même temps inspiratrice ; il précède ainsi
l’archevêque de Cambrai Fénelon prenant la défense de madame Guyon.
Comprenons bien la source
toute intérieure, clef du respect de tous ces proches, livrée dans les Conseils. Que se passait-il autour
d’elle ? On perçoit trois niveaux :
1.Elle répond aux
questions et ses réponses seront notées probablement le jour même par ses
interlocuteurs dont saint Jean Eudes,
2.Elle raconte ce qui
lui arrivait dont ses « songes » ou rêves, pour instruire,
3.Une communication de
cœur à cœur en silence se produit dans une prière commune mystique.En témoigne
probablement Bernières dans les Conseils d’une
grande servante de Dieu rapportés dans le Directeur mystique :
27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu […] J’ai bien connu que c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire[742].
33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.
34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et qu’elle priât pour nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout autre que par le passé.[743]
Puis l’influence
devenue moins directe se poursuit cependant sur la génération suivante
par la diffusion de ses paroles :
-Soit perçue
négativement par des jansénistes (nous ne traitons pas les épisodes compliqués
de la collision entre mystiques et anti-mystiques),
-Soit perçue
positivement - cela nous intéresse - par d’autres spirituels. D’abord par
l’intermédiaire de Mgr de Laval qui emporta en Nouvelle-France notre
manuscrit. C’est un indice de vénération profonde car on ne transportait pas de
bibliothèques dans les traversées aventureuses de l’époque ! Le manuscrit
« de Québec » traversa d’ailleurs deux fois l’océan…
L’influence atteindra
à la fin du siècle madame Guyon – elle se rattache au même réseau mystique par
monsieur Bertot passeur de Caen à Montmartre–
réseau qui s’étendit ainsi à Paris et pénétra la Cour peu après le
milieu du siècle. Madame Guyon écrit en 1693 au duc de Chevreuse :
... pour Sœur
Marie des Vallées, les miracles qu’elle a faits depuis sa mort et qu’elle fait
encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est
une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des
gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre, mais
bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait rien à la chose[744].
L’influence se
prolonge encore au XVIIIe siècle par les Conseils édités près d’Amsterdam en 1726 par le groupe du pasteur
Poiret, influent éditeur de trésors mystiques[745].
Puis la personnalité
de M des V parvint à émouvoir des chercheurs spirituels au XXe
siècle :
Emile Dermenghem,
reconnu par la suite pour ses belles études sur le soufisme, la fait
heureusement revivre même s’il insiste sur les possessions et autres étrangetés
[746].
Julien Green
témoignera dans son Journal :
La Vie de
Marie des Vallées est vraiment un livre extraordinaire […] : « Je vous crucifierais, dit-elle
au Seigneur, je frapperais à grands coups de marteau sur les clous, je vous
mettrais même en Enfer, si la Divine Volonté me l’ordonnait ». Voilà qui
est parler, et que nous sommes loin des timides façons du christianisme ordinaire !
[…] Que cette sainte me plaît. Elle parle à Dieu presque d’égal à égal,
et elle a l’air d’avoir perdu la tête au moment où son bon sens de paysanne est
le plus fort. [747] .[748].
§
Quel intérêt nous pousse à lire M des V aujourd’hui ?
Selon deux champs distincts :
Le témoiognage éclaire
les conditions difficiles auxquelles eurent à faire face des mystiques au début
du XVIIe siècle. Leurs vies présentent des phases semblables :
épreuves, déréliction, parfois troubles proches de la folie, résurrection
intérieure. Même Benoît de Canfield ou François de Sales en sa jeunesse se
croient un moment au moins perdus !
La comparaison de deux
grandes figures qui sortirent de leur enfer héroïquement par le haut reste à
faire : je pense au proche cadet Jean-Joseph Surin (1600-1665) [Marie des
Vallées : 1590-1656].
Comme lui,
l’« innocente » servante, obsédée par la crainte voire la conviction
d’être possédée, à une période où l’on brûle les sorcières par milliers, s’est
jetée sans réserve à Dieu. Elle s’est aussi dangereusement « livrée en
sacrifice » pour le rachat de ses persécuteurs. Ce don a renforcé des
épreuves. On apprécie mieux aujourd’hui le risque d’une telle offrande à porter
le mal d’autrui. Jean-Joseph Surin arrive à Loudun en 1634, l’année où Marie
émerge du « mal de douze ans » et il va entreprendre à son tour un
étrange voyage intérieur.
Dans ses précieuses
notices à l’édition de la correspondance de Surin[749],
Michel de Certeau décrit comment le jésuite tente une approche humaine au
milieu du théâtre fou de Loudun – et ce qui s’ensuivit[750].
Il s’agit de quitter
ce qui attire notre curiosité et de tenter une approche plus intérieure.
M des V montre comment
l’on peut surmonter ses handicaps naturels par le haut, comme le fera Surin (et
d’autres). Ces handicaps furent probablement renforcés par ce que nous pensons
avoir été des épreuves troubles vécues dans sa jeunesse -peut-être même peut-on
supposer quelque viol dont on imagine les effets sur bien des années.
De tels témoignages
mis à jour et situés dans leur contexte soulignent comment peut s’opérer une
progressive emprise de Dieu. Cette emprise permet de passer au-delà du plan
psychologique et d’atteindre le plan spirituel, ce dont témoigne une grande
paix et sagesse durant les dix dernières années. Selon une voie certes étrange
et dépendante de l’époque. En témoignent des rêves et des « dits » de
toute beauté.
Il faut ici souligner
ce qui constitue à nos yeux le bon « mode d’emploi » de La Vie : commencer la lecture au Livre
quatrième sinon même par les Conseils
à la fin du volume! Ce que j’ai vérifié la semaine dernière lors d’une relecture de l’ensemble du volume : à une
rupture de la copie par introduction de feuillets vierges et par un changement
de main du copiste (indiqué note 121, page 151) correspond un changement très
profond d’atmosphère où les beaux et profonds passages prennent place en
remplaçant bien des diableries. S’agirait-il de deux rédactions
distinctes d’époques différentes?
§
Je vous convie à
achever cette matinée sur quelques extraits d’un volume de 693 pages :
Le deuxième
jour de décembre [1644], Notre Seigneur lui proposa une forme d’abbaye dont
l’abbesse était la divine Volonté. […]
Les âmes qui
sont en ce noviciat ne font profession que quand elles sont entièrement
dépouillées d’elles-mêmes. Lorsqu’elles font profession, elles sont au pied de
la montagne de perfection sur laquelle s’acheminant, elles commencent de se
déifier peu à peu, et en cet état elles ont à pratiquer les excès de l’amour
divin qui contient sept articles :
Le premier est
d’allumer le feu dans l’eau.
Le second de
marcher sur les eaux à pied sec. […]
Le cinquième
de faire la guerre à Dieu et Le vaincre. […]
Voici
l’explication que Notre Seigneur lui a donnée de ces choses : allumer le
feu dans les eaux, c’est conserver l’amour divin dans les souffrances. Plus les
souffrances s’augmentent, plus l’amour divin s’augmente et s’embrase.
Marcher sur
les eaux à pied sec, c’est mépriser et fouler aux pieds les plaisirs licites et
illicites sans y toucher. Les plaisirs sont signifiés par les eaux parce qu’ils
s’écoulent comme l’eau et n’ont point d’arrêt.
[…]
Faire la
guerre à Dieu et le vaincre, c’est s’opposer à Dieu fortement quand Il veut
châtier les pécheurs et le fléchir à miséricorde[…]
Toutes ces
choses surpassent la nature, dit la sœur Marie. Il n’y a que Dieu seul qui les
puisse opérer dans l’âme. [751]
§
Un
jour Notre Seigneur dit à la sœur Marie : « Les aveugles se sont
assemblés pour faire le procès au soleil. Ils disent pour leur raison qu’il a
perdu sa lumière et qu’il faut le chasser du ciel parce qu’il occupe
inutilement la place qu’il y a.
– Je
vous prie, ayez pitié d’eux, car ils ne savent ce qu’ils disent, et leur donnez
un arrêt favorable.
–
Oui, dit Notre Seigneur. Je m’en vais terminer ce procès et lui donnerais arrêt
en l’excès de mon amour. »
Et
en même temps Il prononça l’arrêt en cette sorte : « Je condamne le
soleil de donner des yeux aux aveugles pour le connaître et pour voir sa
lumière. »[752]
[…]
–
Qu’est-ce que ces yeux et qu’est-ce que cette lumière du soleil ?
–
Ces yeux, répliqua Notre Seigneur, c’est Ma divine grâce que Je donnerai à
tous, et la lumière du soleil, c’est la foi.[753]
§
Elle aime Dieu
purement :
L’an 1653,
le 29 juillet, la sœur Marie, étant animée extraordinairement, parla en cette
sorte : « C’est une chose très certaine que mon esprit s’en est allé
au néant et qu’il a épousé la divine Volonté. Ce n’est point une rêverie ni une
imagination.[754]
§
Dans la même
inspiration :
Il lui
dit : « Vous êtes comme un luth qui ne dit mot si on ne le touche, et
qui ne dit que ce qu’on lui fait dire ; c’est la divine volonté qui vous
anime, qui vous fait parler et qui vous fait dire ces choses[755]. »
§
Ses visions sont d’une
grande beauté mais parfois obscures elles demandent attention et interprétation.
Ce sont des analogies mystiques :
Un jour la
Sainte Vierge dit à la sœur Marie : « Allons, ma grande basse
[servante], travailler au bois. » La Sainte Vierge avait une faucille, une
hache et une échelle dont les échelons étaient de corde, et une petite bêche.
Elle la mena à l’entrée du bois où ce n’était qu’épines et broussailles. Elle
lui bailla la faucille et lui commanda d’essarter [débroussailler] toutes ces
épines. Elle le fait et voyant ses mains ensanglantées, elle dit à la Sainte
Vierge : « Ma mère, j’ai mes mains tout ensanglantées. » La
Sainte Vierge répartit : « Mon Fils ne m’a jamais demandé de mitaines. » Elle continue, fait la même plainte plusieurs
fois et entend la même réponse. En essartant, elle arrive à un bel arbre touffu
qui jetait de belles branches de tous côtés. La Sainte Vierge lui dit :
« Frappe, ma grande basse, frappe sur ces branches ». Elle frappe, il
en sort du sang.
Elle en a
frayeur et se veut retirer. La Sainte Vierge lui dit plusieurs fois avec
colère : « Frappe, il occupe la
terre. » Elle coupa ses branches tout autour, c’est-à-dire celles du bas.
Elle lui commanda d’essarter comme devant avec
les mêmes plaintes et les mêmes réponses, et elle disait ce verset :
Sequar quocumque ierit. Et elles arrivèrent à un bel arbre tout émondé auquel
il ne restait qu’une petite branche en haut pour soutenir une colombe. Elle y
monta jusqu’en haut par le moyen des estocs qui y étaient restés après avoir
été émondés, et ne trouvant rien pour s’appuyer, elle fut saisie de frayeur, mais
elle fut changée en colombe et devint aveugle et bien effrayée, ayant peine à
s’appuyer et ne sachant [273v] où voler ailleurs, à cause qu’elle était
aveugle.[756]
§
Son exigence :
Eh bien !
Que demandez-vous ? Voulez-vous que je vous donne la méditation ?
– Nenni,
dit-elle, ce n’est pas cela que je veux.
– Voulez-vous
la contemplation ?
– Non.
– Quoi
donc ?
– Je demande
la connaissance de la vérité ! [757]
§
Son plus profond désir
est de sauver les âmes :
« Mais quand je serais arrivée à la porte
du paradis, après que toutes les âmes y seraient entrées jusqu’à la dernière,
si on me fermait la porte, que dirais-je ? Je dirais à Dieu sans regret,
puisque toutes les âmes sont sauvées : « Je suis en repos, je suis
contente qu’on m’envoie au néant »[758]
§
Sa grande prudence
dans la conduite d’autrui due à une longue expérience :
Ce n’est pas à
nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de nous-mêmes et par
notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous y faire entrer.
On n’en doit parler à personne pour la leur enseigner, car si on y fait rentrer
des personnes qui n’y soient pas attirées de Dieu, on les met en danger et
grand péril de s’égarer et de se perdre. Si quelques-uns en parlent, il faut
les écouter. Si on reconnaît à leur langage qu’ils marchent en ce chemin, alors
on peut s’en entretenir avec eux. Cette voie est pleine de périls, il y faut
craindre la vanité, l’amour-propre, la propre excellence, l’oisiveté et perte
de temps.
Il ne faut pas
s’imaginer qu’il n’y ait que ce chemin qui conduise à l’anéantissement de
nous-mêmes et à la perfection. Tous chemins vont en ville. Il y a une infinité
de voies qui vont à la perfection : les uns y vont par la contemplation,
les autres par l’action, les autres par les croix, les autres par d’autres
chemins. Chaque âme a sa voie particulière. Il ne faut pas penser que la voie
de la contemplation soit la plus excellente.[759]
§
Sa manière ordinaire de connaître la vérité des
choses qui lui sont proposées par diverses personnes n’est pas par intelligence
ni par lumière, mais par un goût expérimental qui lui ouvre le fond du cœur
dans lequel elle entre…[760]
§
Sa modestie empreinte
de réalisme :
En une autre
occasion, Il lui dit encore : « Voulez-vous savoir ce que vous faites
et de quoi vous servez à Mon œuvre ? Vous y servez autant qu’un petit
enfant de deux ou trois ans qui voyant charger un tonneau dans une charrette,
va pousser au bout avec une petite buchette, puis il dit qu’il a mis le tonneau
dans la charrette et cependant il a bien plus apporté d’obstacle qu’il n’a
servi, incommodant et retardant ceux qui chargeaient le tonneau, parce qu’ils
avaient crainte de le blesser. [761]
§
Terminons par ce beau
passage qui fait songer à Ruusbroec :
L’an 1647,
la sœur Marie entendit une voix qui criait en elle : « Audience,
audience, ô grande mer d’amour. C’est une petite goutte de rosée qui demande
d’être absorbée dans vos ondes, afin de s’y perdre et de ne se retrouver
jamais. » Cette voix cria ainsi presque trois jours durant continuellement.
La sœur Marie
demanda : « Qu’elle est cette voix ?
– C’est la
voix, dit Notre Seigneur, d’une âme qui est arrivée à la perfection, laquelle
est dépouillée d’elle-même et de tout ce qui n’est point Dieu, et qui est
revêtue et embrasée d’amour et de charité, et qui crie par les grands désirs
qu’elle a d’être tout à fait transformée et déifiée [762].
Mais je la laisse dans ce divin feu afin de la purifier encore davantage.
Les Amitiés mystiques
de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc
avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, Hors
Commerce (développement en cours), 457p.
« Le
langage des mystiques est fort malaisé à entendre pour ceux qui ne le sont pas.
« C’est une théologie qui consiste toute en
expérience, puisque ce sont des opérations de Dieu dans les âmes par des
impressions de grâces et par des infusions de lumières ; par conséquent
l’esprit humain n’y saurait voir goutte pour les comprendre par lui-même.
« Ce « Rien » dont notre Mère
[Mectilde] parle avec tant d’admiration se trouve de cette nature. C’est, sans
doute, un dépouillement de l’âme effectué par la grâce, qui la met en nudité et
en vide, pour être revêtue de Jésus-Christ, et pour faire place à son Esprit
qui veut venir y habiter.
« Mais nous pouvons dire encore que la
nature par elle-même ne peut arriver à cet état. Il n’appartient qu’à Celui qui
a su, du rien faire quelque chose, la réduire de quelque chose comme à Rien,
non pas par son anéantissement naturel, mais par un très grand épurement de
tout le terrestre, où il la peut mettre. » [763].
Il n’est nul besoin de revenir sur la vie extérieure de Mère Mectilde
(voyages, épreuves, fondation de l’Institut, etc.) puisqu’elle a été fort bien
décrite dans tous ses détails. Notre point de vue sera tout autre, car nous
allons nous centrer sur le vécu intérieur de Mectilde. Sa vie se nourrit en
effet d’une expérience spirituelle profonde et les fondations ne sont que le
jaillissement créateur qui en est issu : sans la grâce, l’action dans le
monde n’aurait ni sens ni fondement. C’est cette intériorité qui attire encore
à l’heure actuelle les femmes qui aspirent à rentrer dans la communauté :
l’appel mystique vécu par la mère fondatrice s’est transmis de génération en
génération, toujours vivant.
Autour de cet axe central, il
nous a paru utile de rassembler des textes qui sont toujours d’actualité pour
le chercheur spirituel, car ils émanent d’une personne qui a demandé la grâce
et qui l’a reçue. Ce choix comprend essentiellement des lettres de Mère
Mectilde : elle fut en effet en relation avec de nombreux correspondants
qui partageaient la même recherche mystique. De nombreuses lettres possèdent
une force intérieure toujours actuelle qui peut aider des chercheurs de vérité.
C’est tout un milieu que nous allons découvrir : c’est pourquoi
nous avons donné à ce volume le titre d’Amitiés mystiques [764]. Dès sa jeunesse et pendant
une vie exceptionnellement longue pour l’époque puisqu’elle couvre
quatre-vingt-trois années, Mectilde a connu un milieu très favorable à
l’expérience intérieure. Nous verrons ainsi se succéder des
correspondant(e)s que nous avons classé(e)s en trois groupes selon un
ordre chronologique : des « aînés » dans la voie spirituelle
l’ont aidée dans sa recherche intérieure ; puis elle a noué des amitiés
avec des compagnes de la même génération ; enfin en tant que Mère
Mectilde du Saint-Sacrement, elle a transmis son expérience à ses dirigées ou aux
visiteurs.
Chaque figure aura son entrée et un choix de textes. L’ordre
chronologique sera respecté : il s’ouvre sur les initiateurs et s’achève
sur des figures sous influence tandis que la première ANNEXE donne une liste de
figures omises au fil du texte principal.
Nous verrons ainsi le franciscain du Tiers Ordre régulier Chrysostome de
Saint-Lô, puis Jean de Bernières s’imposer comme ses directeurs principaux,
tandis que Marie des Vallées et Charlotte Le Sergent ont exercé des influences
profondes, mais plus discrètes (QUATRE « AÎNÉS DIRECTEURS »).
Mectilde ayant alors atteint la maturité peut fonder et animer
mystiquement son Institut des bénédictines du Saint-Sacrement. Elle nous fait partager un “véritable esprit” qui l’anime par des
extraits de Conférences et d’Entretiens.
Revenant au fil des amitiés mystiques nous nous attacherons à des
COMPAGNES ET COMPAGNONS : l’amie Marie de Châteauvieux, la Mère
Benoîte de la Passion (Élisabeth de Brême), Dorothée (Heurelle) deviennent des
bénédictines rattachées à l’Institut. Le lorrain Épiphane Louys, confesseur
mystique et abbé d’Estival, est en relation étroite avec la Mère Benoîte et
aidera Mectilde. Monsieur Bertot, ami de Jean de Bernières et confesseur des
ursulines de Caen puis des bénédictines de Montmartre, assurera des contacts.
Puis nous nous intéresserons à la génération suivante une AMIE & DES
MONIALES. Elles se livraient en toute vérité et Mère Mectilde répondait
sans complaisance avec toute la rigueur nécessaire au grand but poursuivi, mais
guidée par l’amour immense dans lequel elle baignait.
Enfin, n’oublions pas des RELATIONS & INFLUENCES plus larges et
parfois tardives. La Tradition bénédictine fut forte, les relations avec le
jésuite Guilloré ou avec l’archiprêtre Boudon furent cordiales. À la fin de sa
vie, la Mère du Saint-Sacrement rencontra madame Guyon et Fénelon, figures éminentes du courant de
la quiétude issu d’une même source, l’Ermitage fondé par monsieur de Bernières.
§
Ce parcours chronologique ne livre qu’une petite partie de ce qui nous
est parvenu, car les moniales nous ont préservé près de trois mille lettres et
pièces diverses en les recopiant durant trois siècles [765]. Ces lettres et
d’autres pièces manuscrites [766] sont répertoriées dans
un Fichier
central [767] établi au siècle dernier.
Nous disposons de près de mille d’entre elles, éditées à fin de lecture
spirituelle [768]
et connaissons souvent l’histoire des transmissions [769].
L’intérêt des correspondances l’emporte à l’époque classique sur celui
des textes publiés, car elles traduisent des amitiés initiatrices qui
respectent « l’autre » dans ce qu’il a de personnel et d’unique [770].
Leur usage privé ou limité à des lectures dans un cercle discret permettait
d’échapper aux censures de l’État et de l’Église. Enfin les lettres résistaient
assez bien aux travaux éditoriaux de réécriture [771] courants à l’époque.
Ce Florilège a été établi par « distillations successives »
opérées par lecture de l’ensemble des imprimés disponibles. Les extraits
proposés ont été vérifiés et corrigés par sœur Marie-Hélène Rozec [s. M.-H.] en
recourant à des manuscrits considérés comme fiables par les auteures du Fichier Central. Nous y avons adjoint des extraits de manuscrits, tels que ceux concernant Madame de Béthune,
ainsi que des extraits d’écrits hors correspondances (Conférences et Entretiens). Dans tous les cas l’orthographe a été revue ainsi que la
ponctuation.
Rares sont les ensembles de correspondances qui conservent une pleine
utilité pour le lecteur d’aujourd’hui : pour le Grand Siècle, on peut
citer celles de François de Sales, Jean-Joseph Surin, Marie de l’Incarnation
(du Canada), Jeanne-Marie Guyon, François de Fénelon. Les lettres de Mère
Mectilde sont de la même profondeur.
Afin de situer Mectilde au centre de relations multiples, nous
commencerons par un bref rappel des durées qu’elle vécut en des lieux très
divers : il témoigne d’une longue vie semée d’épreuves. On complétera
cette présentation par les études disponibles citées en notes et annexes.
Le premier chapitre s’achève sur une « Chronologie et durée des
états de vie ». Chaque personnalité incarnant la grâce de façon
différente, des extraits tenteront de cerner l’esprit mystique qu’elle
transmettait à des compagnes lorsque la formation spirituelle explicitée au
second chapitre fut achevée. Le chapitre suivant situé presque au centre de
gravité de l’ouvrage opère un choix dans des pièces sans destinataires (datées
on non). Les trois derniers chapitres distribuent par
correspondant(e)s celles dont les destinataires sont connues; ils couvrent
la plus grande partie du volume.
§
Pour aller au-delà de notre choix orienté mystiquement, on dispose d’un
large éventail. Il fut édité par les sœurs de l’Institut à la suite de
l’achèvement d’un Fichier Central listant les
sources des pièces d’origine mectildienne distribuées dans l’Institut. Pour
faciliter l’usage de cette vaste entreprise éditoriale, nous reconstituons sa
trame en fin de l’annexe « Histoire de transmissions ».
Nous nous effaçons devant les témoignages mystiques livrés ici en
caractères romains. Résultat d’une lente distillation opérée sur l’ensemble
publié ainsi que sur certains manuscrits, puis vérifiés, ils prédominent
largement au fil du texte principal. À lire sans ordre imposé !
La biographie de Mectilde [772] a été souvent et bien
présentée [773].
Précisons seulement ici les durées vécues dont rend compte la « Chronologie et durée des états de
vie » (fin de ce chapitre). En effet seules des durées associées à des lieux de
rencontres possibles entre personnes physiques permettent des influences
profondes des aînés aux cadets sur la voie mystique.
La vie de Mectilde comporte deux périodes de durées comparables :
jeunesse et années de formation intérieure, puis accomplissement d’« une
mystique de présence continuelle à Dieu grâce à la pauvreté de cœur [774] ».
En première moitié de vie, dix-sept années précèdent l’entrée dans un
ordre religieux suivies de dix-neuf années qui connaissent voyages d’est en
ouest et inversement. Ces déplacements forcés s’accompagnent de nombreuses
épreuves. Elles sont intérieures et extérieures. Un incendie et deux
guerres sont vécus sur les marches du Royaume sans parler de la Fronde et de sa
misère parisienne. Mectilde vit des changements d’état consacrés, d’annonciade
en bénédictine « simple » puis prieure et fondatrice.
Cette période est souvent
dramatique, extérieurement très active, parfois presque chaotique, partageant
le lourd souci de la responsabilité de communautés : elle voudra s’y
soustraire [775].
Les événements ne renverseront pas l’équilibre de notre solide Lorraine, mais
ne lui épargneront ni doutes, ni angoisses, ni maladies.
En durées, cette première moitié
de la vie couvre près de huit années comme annonciade [776], puis quatre années
comme bénédictine, ces dernières réparties presque également entre
Rambervillers, Saint-Mihiel, Montmartre [777], la région caennaise.
Et ce n’est pas fini : succèdent quatre années à Saint-Maur près de Paris,
trois années au Bon Secours de Caen, enfin un semestre à Rambervillers [778].
Une moitié lorraine vécue à l’est, hors ou aux marches du royaume, est
ainsi « équilibrée » si l’on peut dire par une autre moitié vécue à
l’ouest ou au centre du royaume entre région parisienne et région de Caen. Les
multiplicités de lieux et de déplacements sont souvent accompagnées de
pauvreté, voire de misère. Au total deux « séjours » à Rambervillers,
deux « séjours » caennais, six déplacements avec changements de
vie [779].
Les quarante-sept années parisiennes de la deuxième période de maturité
et de vieillesse comportent encore des déplacements liés aux fondations :
ainsi quatre visites sont attestées pour celle de Rouen [780].
Ce presque demi-siècle couvre trois années d’implantation parisienne, puis cinq
années vécues au monastère de la rue Férou, enfin trente-neuf années plus
paisibles (après une crise intérieure culminant en 1659, l’année de la mort de
son guide Jean de Bernières). Elles sont vécues au monastère de la rue
Cassette [781].
Après cet aperçu biographique, illustrons l’esprit communiqué autour
d’elle. Mectilde laissera comme testament les deux seuls mots « adhérer-adorer » ; « adorer Dieu dans le temple de notre âme,
dans notre prochain, dans tout événement, et adhérer à cette “volonté de Dieu
qui est Dieu même” ». Elle se situe mystiquement dans la ligne du
franciscain capucin Benoît de Canfield ce qui s’explique assez naturellement
par sa première appartenance franciscaine comme Annonciade, un ordre proche des
capucins, et parce qu’elle a passé un an à Montmartre auprès de la supérieure Marie de Beauvilliers
aidée au début du siècle par Benoît lors de la célèbre et difficile réforme du
monastère.
D’autres influences indirectes s’exercent, dont témoignera un beau texte
glosant Jean de la Croix si important pour elle [782], cité infra dans la section consacrée à
Marie de Châteauvieux. Il livre en même temps un aperçu sur la direction
exercée par la fondatrice, bien adaptée à des intellectuels, direction ferme
mais aussi toute chargée d’une dynamique positive. Au-delà de Jean de la Croix,
qui à l’époque n’est pas encore pleinement reconnu par tous, Mectilde a lu
d’autres auteurs mystiques contemporains [783].
Mais nous donnons la priorité aux rapports directs entre personnes bien
vivantes. De nombreux textes donnent le parfum des « conférences »
adressées par la « sainte mère » à ses religieuses :
Pour moi, je ne veux que la sainteté, je veux tout donner pour
l’acquérir. Vous me direz peut-être qu’elle est trop rigoureuse et trop
difficile à contenter. Hélas, qu’est-ce donc que ces sacrifices qu’elle exige
de nous ? Que nous lui donnions de l’humain pour le divin, y a-t-il à
balancer ? […]
Laissez à cette divine sainteté la liberté d’opérer en vous, et elle
vous divinisera, et je vous puis dire comme saint Paul que vous verrez et
éprouverez ce que la langue ne peut expliquer, ce que l’esprit ne peut
concevoir, ce que la volonté et le cœur ne peuvent espérer ni oser désirer.
Mais personne ne veut des opérations de cette adorable sainteté. Presque toutes
les âmes s’y opposent. Dès qu’elles se trouvent dans quelque état de sécheresse
ou de ténèbres, elles crient, elles se plaignent, elles s’imaginent que Dieu
les oublie ou les abandonne.
Ah ! Quelque désir que vous ayez de votre perfection, Dieu en a un
désir infiniment plus grand, plus vif et plus ardent. Sa divine volonté ne peut
souffrir vos imperfections. Sacrifiez-les donc toutes à toute heure et à tout
moment, et vous deviendrez toute lumineuse. Mais l’on veut se donner la liberté
d’aller partout ; [91] de tout dire, tout voir, tout entendre, tout
censurer, juger celle-ci, contrarier celle-là : ainsi l’on s’attire bien
des sujets de distraction et de dissipation dont on ne se défait point si
facilement. On sort de son intérieur, on ne veut point de captivité, point de
recueillement. […] Transportez-vous dans le Paradis, mes sœurs, je vous le
permets…
Il n’y a pas de plus ou de moins en Dieu, cela n’est que selon notre
manière de voir les choses, mais pour parler notre langage, on peut dire que
la sainteté de Dieu est la plus abstraite de ses adorables perfections. Elle
est toute retirée en elle-même. Si nous n’avons pas de grandes lumières, des
pénétrations extraordinaires et que nous ne soyons même pas capables de ces
grâces éminentes, aimons notre petitesse et demeurons au moins dans
l’anéantissement, sans retour sur nous-mêmes pour le temps et pour l’éternité.
Ce n’est pas moi qui vous parle, je ne le fais pas en mon nom, je ne suis rien,
et je suis moins que personne, mais je le fais de la part de mon Maître qui m’a
mise dans la place où je suis. Finissons ; je ne sais pas ce que je vous
dis. Priez Notre-Seigneur pour moi [784].
Une conférence, datée de l’année 1694, livre l’intimité mystique vécue à la fin d’une longue vie éprouvée :
Il n’est pas nécessaire pour adorer toujours de dire : « Mon
Dieu, je vous adore », il suffit que nous ayons une certaine tendance
intérieure à Dieu présent, un respect profond par hommage à sa grandeur, le
croyant en nous comme il y est en vérité […]
C’est donc dans l’intime de votre [98] âme, où ce Dieu de Majesté
réside, que vous devez l’adorer continuellement. Mettez de fois à autre la main
sur votre cœur, vous disant à vous-même : « Dieu est en moi. Il y est
non seulement pour soutenir mon être, comme dans les créatures inanimées,
mais il y est agissant, opérant, et pour m’élever à la plus haute perfection,
si je ne mets point d’obstacle à sa grâce.
Imaginez-vous qu’il vous dit intérieurement : « Je suis
toujours en toi, demeure toujours en moi, pense pour moi et je penserai pour
toi et aurai soin de tout le reste. Sois toute à mon usage comme je suis au
tien, ne vis que pour moi », ainsi qu’il dit dans l’Écriture :
« Celui qui me mange vivra pour moi, il demeurera en moi et moi en
lui » (Jn 6, 57).
Oh ! Heureuses celles qui
entendent ces paroles et qui adorent en esprit et en vérité le Père, le Fils et
le Saint-Esprit et Jésus Enfant dans sa sainte naissance avec les saints Mages,
si vous voulez que nous retournions au Mystère de l’Épiphanie [785].
Cette chronologie [786],
donnée aux deux pages suivantes pour un aperçu d’ensemble face à face, souligne
les avatars et les DIFFICULTÉS surmontées au cours d’une longue vie.
Mectilde vécut de nombreux aller et retour de l’est à l’ouest sous
plusieurs états (d'annonciade, de bénédictine, de fondatrice).
Les durées sont soulignées.
1614 31/12 : Naissance de Mectilde = 17
années avant l’entrée dans un ordre religieux.
1631 /11. Annonciades rouges de Bruyères
(Vosges).
1633. « Soeur Catherine de Saint Jean
l’évangéliste ».
1635. « Mère Ancelle ».
1635 29/05 : INCENDIE du couvent de
Bruyères, exode Saint-Dié-Badonviller-Epinal.
1636 à 1638. Séjour à Commercy où elle tient une
école.
1638 à 1639. Second séjour à Saint-Dié.
= 1631 /11 à 1639 /07 : = 7 ans 8 mois
annonciade (dont 4 ans 1 mois hors couvent de Bruyères).
1639 2/07 : Bénédictines de Rambervillers
(Vosges).
1640 11/07 : « Soeur Mectilde ».
= 1639 /07 à 1640 /09 : = 1 an 2 mois bénédictine à Rambervillers,
Vosges.
1640 /09. GUERRE DE TRENTE ANS, départ vers
Saint-Mihiel.
1640 /09 à 1641 21/08 : Saint-Mihiel.
= 1640 /09 à 1641 21/08 : = 1 an
bénédictine à Saint-Mihiel.
1641
01/08 : Pèlerinage au sanctuaire marial de Benoîte-Vaux.
1641 21/08 : Départ pour Paris.
1641 24/08 : Refuge à Paris (Mlle Le
Gras) = une nuit !
1641 25/08 à 1642 10/08 : chez les
Bénédictines de Montmartre.
= une année au monastère des Bénédictines de
Montmartre, Paris.
1642 /08. En Normandie à Caen, Almenèches,
Vignats, Barbery.
1643 /06. Fin de séjour normand = 10 mois en
Normandie.
1643 23/08 : Saint-Maur [des-Fossés], près
Paris.
= 1643 /06 à 1647 /06 : = 4 ans à
Saint-Maur près Paris.
1644 25/03 : Décès du P. Jean-Chrysostome
1647 21/06 : Priorat des Bénédictines N.-D.
du Bon-Secours de Caen.
= 1647 /06 à 1650 /08 : = 3 ans 2
mois au monastère des Bénédictines N.-D. du Bon-Secours de Caen.
1650 28/08 : prieure à Rambervillers = 7
mois à Rambervillers, Vosges.
1651 24/03 : GUERRE FRANCE-EMPIRE, arrivée
à Paris, rue Saint Dominique, « Le Bon ami ».
1652 14/08 : Premier contrat de fondation.
1653 25/03 : Première exposition du Saint Sacrement
lors de la fête de l’Annonciation, rue du Bac/05 obtention des Lettres
Patentes.
1654 12/03 : Pose de la croix rue Férou
avec la Reine,
1654 22/08 : La Vierge est élue Abbesse perpétuelle.
= 1651 24/03 à 1659 21/03 : = 8 ans à
Paris (dont 5 ans env. rue Férou en location de 1654 à 1659.
1659 21/03 : rue Cassette (installation).
1664 8/12 : Toul (fondation de).
1666 28/04 : Rambervillers (agrégation du
monastère).
1669 8/04 : Nancy, Lorraine.
1684 Paris (Second monastère) (fondation du).
1685 Caen (agrégation du monastère des
bénédictines).
1688 Varsovie & Châtillon-sur-Loing
(fondations de).
1696 Dreux (fondation de).
1698 6/04 : Mère Mectilde décède à l’âge de
83 ans 4 mois six
jours à la veille de l’Annonciation, le dimanche de Quasimodo.
= 39 ans rue Cassette, (1659-1698).
Nous privilégions les influences reçues de figures qui, ayant précédé
Mectilde sur le chemin mystique, lui apportèrent de précieuses directions et
des conseils : ils sont nés entre 1590 et 1604 soit au moins dix ans avant
elle et c’est leur expérience qu’elle va revivre. Cette partie les
regroupe ; elle se situe en « amont » dans l’histoire intime des
amitiés d’une Mectilde encore « progressante ».
Mectilde eut en effet la chance d’être dirigée par quatre mystiques
accomplis, cas qui demeure unique à nos yeux -- et elle sut avec ténacité en
tirer parti. En effet se succèdent : le Père Chrysostome de juin 1643 à
son agonie en mars 1646, la « sœur Marie » des Vallées qui disparaît
en 1656 [787],
la Mère de Saint Jean l’évangéliste
(Charlotte Le Sergent), bénédictine qui demeurera cachée à Montmartre,
enfin Monsieur de Bernières, actif à l’Ermitage de Caen jusqu’à sa mort soudaine en 1659. Seul ce dernier a fait
récemment l’objet d’approches variées et d’éditions de textes.
Des relations intimes illustrent comment fonctionne un réseau d’amis qui
s’entraident sur le chemin mystique. Elles nous sont parvenues grâce à
l’Institut fondé par Mectilde. Ses soeurs bénédictines ont su les préserver
dans leurs monastères, mais le corpus des textes accumulés reste à défricher.
Une telle diversité de relations croisées associée à leur préservation
demeure à nos yeux uniques [788].
Elles n’ont pas fait l’objet d’études aussi nombreuses que celles sur tel
mystique largement reconnu qui demeure isolé, voire placé sur un piédestal.
Cette relative absence, mais plutôt l’utilité toujours actuelle de méditer sur
des relations exemplaires entre pèlerins mystiques justifie notre travail [789].
Nous commençons par l’« aîné » Père Chrysostome de Saint-Lô.
Son disciple Jean de Bernières, qui le suivra dans le tour des amis que nous
menons chronologiquement -- à défaut d’établir une synthèse qui demanderait un
rappel des liens croisés entre les membres de ce réseau spirituel [790] -, écrivait à Mectilde peu après
la disparition de leur « bon père » Chrysostome :
… ce me serait
grande consolation que [...] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire
à notre bon Père [...] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous
faire enfants d’un même Père [...] Savez-vous bien que son seul souvenir remet
mon âme dans la présence de Dieu ? [791].
Cette section consacrée au « Père des mystiques normands »
sera ample dans sa présentation incluant celle de son cadre. Par contre nous ne
situerons que brièvement les autres figures principales, pouvant renvoyer à
leurs sources et à des études.
On connaît mal le passeur mystique Jean-Chrysostome [792],
tandis que Bernières, Marie des Vallées, l’abbé d’Estival Épiphane Louys, et
même certaines des compagnes et des dirigées de Mectilde sont aujourd’hui assez
bien étudiés. Le Père Chrysostome est à la source d’un vaste réseau spirituel.
Le cercle mystique normand donnera naissance à trois branches : (1)
celle ouverte par Mectilde, fondatrice des Bénédictines du
Saint-Sacrement ; (2) celle prenant pied en Nouvelle-France, ensemencée
par Marie de l’Incarnation et par François de Laval ; (3) une « école
de la quiétude » dont le passeur est Monsieur Bertot puis l’animatrice
Madame Guyon auprès de Fénelon et de membres de cercles cis
(français) et trans (européens). Nous
approchons dans le présent volume la branche d’un « delta spirituel »
qui a été moins explorée par suite de la vie en clôture. Outre son intérêt
propre, elle a assuré la conservation de très nombreux témoignages ainsi bien
protégés jusqu’à notre époque et qu’il importe de sauver [793].
Il s’agit d’abord de présenter l’esprit franciscain qui anime aussi bien
la jeune annonciade Mectilde que les membres de l’Ermitage fondé par Bernières
sur la suggestion de Jean-Chrysostome, nombreux amis qu’elle rencontrera dans
un malheur transformé pour elle en source d’approfondissement mystique.
L’esprit est transmis par un Provincial du Tiers Ordre Régulier
franciscain dont la spiritualité encore proche du Moyen Age ensemence le cercle
mystique dont fera partie Mectilde. Un bref rappel historique précède ici les
rapports entre le directeur et sa dirigée pour mieux situer une histoire
-- qui reste ici française et donc somme toute locale -- dans le fil séculaire
de la vénérable tradition mystique franciscaine. La tradition bénédictine est
également importante pour Mectilde, mais nous l’abordons peu, seulement en fin
de volume, car son caractère mystique est moins exprimé.
L’historien Pierre Moracchini explique :
Très tôt, sans doute dès le XIIIe siècle, des membres du
Tiers-Ordre franciscain (hommes et femmes) ont vécu en communauté et se sont
orientés vers la vie religieuse, la vie « régulière ». Ce mouvement a
donné naissance à une infinie variété de sœurs franciscaines, mais également –
et c’est plus étonnant compte tenu de l’existence du premier ordre des frères
mineurs – à un Tiers-Ordre régulier masculin. Celui-ci a connu une histoire
complexe, marquée par diverses réformes dont celle du père Vincent Mussart au
début du XVIIe siècle[794].
La
première communauté du Tiers-Ordre Régulier franciscain aurait été reconnue par
le Pape en 1401 et se propage jusqu’à Gênes où ils ont en charge
l’hôpital [795] ;
Catherine de Gênes (1447-1510) fut tertiaire franciscaine. De l’Italie arrivent
deux membres du Tiers Ordre Régulier, Vincent de Paris et son compagnon
Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements
politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne le récit
des tribulations de nos ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils
voulaient vivre cachés dans la forêt. Jean Marie de Vernon explique
Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une
bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de
Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller,
et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en eut avis secrètement par une
Demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte
entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit
l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune
blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avaient mis en tel
état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément… [796].
Pierre Moracchini résume ensuite l’histoire de la fondation qui prend
forme :
Une fois guéri, Vincent reprend sa vie d’ermite, et il est rejoint par
plusieurs compagnons, dont son propre frère, François Mussart. […] Vincent Mussart et ses compagnons cherchent encore leur voie
sur le plan spirituel. C’est alors que survient l’épisode décisif que nous
relate Jean-Marie de Vernon : « Le Père Vincent taschant plus que jamais de découvrir la
volonté de Dieu, connut par le rapport de Frère Antoine, que la manière de
vivre de la Demoiselle Flamande, qui le faisoit autrefois subsister par ses
aumosnes, consistoit dans la troisième Règle de saint François d’Assize. […]
Ayant visité plusieurs Bibliothèques de Paris, il rencontra dans celle de
M[onsieur] Acarie -- mary de sœur Marie de l’Incarnation, avant qu’elle
entrast dans l’Ordre des Carmélites -- les Commentaires du docteur extatique
Denis Rikel chartreux [797],
sur la troisième Règle de saint François ».
Soulignons le lien de Vincent avec le couple Acarie : il se
poursuivit probablement au sein du cercle qui incluait le chartreux Beaucousin,
vit passer François de Sales. Vincent établit le monastère de Picpus entre le
Faubourg Saint Antoine et le château du bois de Vincennes ; la
congrégation se développa et une bulle de 1603 ordonna qu’un Chapitre
provincial fût tenu tous les deux ou trois ans. Le premier Chapitre eut lieu en
1604. Vincent de Paris étendit peu à peu sa juridiction sur d’anciens couvents
tertiaires en y implantant sa réforme.
Apparaît le père Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), figure centrale à
laquelle se réfèrent les membres du cercle mystique normand qui n’entreprennent
rien sans son avis. Seule l’humble « sœur Marie » des Vallées
(1590-1656), sa contemporaine qui va faire l’objet de la présentation suivante,
jouira d’un prestige comparable et attirera chaque année ses membres à
séjourner auprès d’elle.
Jean-Chrysostome naquit vers 1594 dans le diocèse de Bayeux en basse
Normandie, et étudia au collège des jésuites de Rouen. Âgé de dix-huit ans, il
prit l’habit, contre le gré paternel, le 3 juin 1612 au couvent de Picpus à
Paris. Lecteur en philosophie et théologie à vingt-cinq ans, il fut définiteur
de la province de France en 1622, définiteur général de son ordre et gardien de
Picpus en 1625, puis de nouveau en 1631, provincial de la province de France en
1634, puis premier provincial de la nouvelle province de Saint-Yves (après que
la province de France eut été séparée en deux) en 1640.
Le temps de son second Provincialat étant expiré, on le mit confesseur
des religieuses de Ste Élisabeth de Paris qui fut son dernier emploi à la fin
de sa troisième année [de Provincialat] […] Au confessionnal dès cinq heures du
matin, il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À
peine quelquefois se donnait-il lieu de manger, ne prenant pour son dîner qu’un
peu de pain et de potage, pour [y] retourner aussitôt[798].
Il alla en Espagne sur l’ordre exprès de la Reine, pour aller visiter de
sa part une visionnaire, la Mère Louise de l’Ascension, du monastère de Burgos.
Voyage rude et contraint, car il préférait la solitude :
Libéral pour les pauvres […] il ne voulait pas autre monture qu’un âne
[…] Dans les dernières années de sa vie il ne pouvait plus supporter l’abord
des gens du monde et surtout de ceux qui y ont le plus d’éclat[799].
Aussi, quand il fut enfin libéré de son provincialat, il éprouva une
sainte joie et ne tarda pas à se retirer :
Il ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits et les mettre
dans une besace dont il se chargea les épaules à son ordinaire […] passant à
travers Paris […] sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui
prenaient ses avis…[800].
Il enseignait : Qu’il fallait
laisser les âmes dans une grande liberté, pour suivre les attraits de l’esprit
de Dieu […] commencer par la vue des perfections divines […] ne regarder
le prochain qu’en charité et vérité dans l’union intime avec Dieu[801].
Le cercle spirituel qui se rassembla autour de lui à Caen, comprenait Jean de Bernières et sa sœur Jourdaine, Mectilde du Saint-Sacrement, Jean Aumont (sans doute tertiaire régulier), auxquels les historiens ajoutent Vincent de Paul et J.-J. Olier. Ils ont vécu ensemble « une doctrine d’abnégation, de désoccupation, de passivité divine…[802]» Jean-Chrysostome est la figure discrète, mais centrale à laquelle se référaient ces éminentes figures qui n’auraient rien entrepris sans l’avis de leur père spirituel :
L’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis, marcher
à grands pas, ou, pour mieux dire, courir avec ferveur dans les voies les plus
simples de la haute perfection. […] La première est feu Mr de Bernières, de
Caen. […] Le P. Jean-Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était
le centre de sa grâce, et qu’il n’aurait jamais de parfait repos qu’il n’y fût
comme dans son centre [803].
Ce que nous connaissons provient de sa biographie écrite par Boudon. Les
connaisseurs modernes de l’école des mystiques normands, Souriau[804]
et Heurtevent[805],
n’ajoutent guère à ses éléments : le premier éclaire le contexte
historique ; le second ajoute qu’un de ses frères fut capucin, une de ses
sœurs clarisse à Rouen : tout le milieu était donc d’inspiration
franciscaine ! Boudon ne nous cache pas que son agonie fut
difficile et qu’il traversa un dernier dépouillement intérieur. Il exerça
peut-être un dernier soutien en liaison à des proches :
Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint Maur […] pour
y voir la R. Mère du Saint-Sacrement [Mectilde], maintenant supérieure des
Religieuses bénédictines du Saint Sacrement […] Elle était l’une des filles
spirituelles du bon père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de
son agonie : il passa environ neuf ou dix jours à Saint Maur, proche de la
bonne Mère […] Au retour de Saint Maur […] il entra dans des ténèbres
épouvantables […] il écrivit aux Religieuses :
« Mes Chères Sœurs […] il est bien tard d’attendre à
bien faire la mort et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa
vie. Soyez plus sages que moi […] C’est une chose bien fâcheuse et bien
terrible à une personne qui professait la sainte perfection de mourir avec de
la paille […] »
L’on remarqua que la plupart des religieux du couvent de Nazareth où il
mourut [le 26 mars 1646, âgé de 52 ans], fondaient en larmes et même les deux
ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en
empêcher[806].
Les trois seuls exemplaires connus des ouvrages de Jean-Chrysostome
relèvent de deux sources[807]
: la première est constituée des Divers
traités spirituels et méditatifs. Le Traité premier, Le
Temps, la mort et l’éternité, comporte des « Pensées d’Éternité
d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu » qui nous touchent
par leur rectitude et leur grandeur. Si ce texte évoque les grandes peurs de la
damnation, il possède par contre un côté biographique tout nouveau.
Jean-Chrysostome y résume sobrement les biographies de deux amis [808]
foudroyés par l’amour divin : après le coup de poing initial asséné par la
grâce, la vie mystique est résumée en quelques périodes ponctuées de moments
charnières, dans une dynamique qui couvre toute la durée de la vie. Une
existence est dite en quelques paragraphes, ce qui nous livre une impression
saisissante de force associée à la brièveté de notre condition :
I. Le premier, étant un jeune homme d’un naturel fort doux et d’un
esprit fort pénétrant […] se retira en solitude, après une forte pensée qu’il
eut de l’Éternité, en cette manière. C’est que huit jours durant, à même qu’il
commençait la nuit à dormir dans son lit, (82) il entendit une voix très
éclatante qui prononçait ce mot d’Éternité, et pénétrait non seulement le sens
externe, mais encore le fonds de l’âme, y faisant une admirable impression.
II. Là-dessus, s’étant retiré en solitude, il lui était souvent dit à
l’oraison, Je suis ton Dieu, je te veux aimer éternellement : ce qui lui
faisait une grande impression de cet amour éternel.
III. Ensuite il lui semblait que toutes les créatures lui disaient sans
cesse d’une commune voix « éternité d’amour », et son âme en
demeurait fort élevée.
IV. Il passa à un état de peine, et demeura quelques années dans une vue
du centre de l’enfer […] (84)
VI. Dieu tout bon lui fit voir un jour ce qui se passait dans le
jugement particulier d’une âme qui l’avait bien servi : je voyais,
disait-il, une miséricorde infinie qui comblait cette âme d’un amour éternel.
VII. Une autre fois faisant oraison, il entendit une voix qui dit :
Je t’ai aimé de toute Éternité : ce qui lui imprima une certaine idée de
cet (85) amour divin, qui le séparait du souvenir des créatures. Et au même
temps il fut tellement frappé d’amour, qu’il en demeura comme hors de soi toute
sa vie[809],
laquelle il finit heureusement en des actes d’amour, pour les aller continuer à
toute Éternité. […]
On passe maintenant à l’autre ami de Dieu :
I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection
[86] par les vues pensées de l’Éternité. Il était de maison et façonné aux
armes. Voici que environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec
ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot
d’Éternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose, qu’il tomba
par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit,
sans dire son secret.
II. Le lendemain, ayant l’usage fort libre de ses puissances, environné
néanmoins de la vue d’Éternité, il s’alla confesser à un saint Religieux avec
beaucoup de larmes et lui ayant révélé son secret, il en reçut beaucoup de
consolation, car il était serviteur de Dieu et homme de grande oraison, qui
avait eu révélation de ce qui s’était passé, et qui en se séparant lui
dit : Mon frère aime Dieu un moment, et tu l’aimeras éternellement. Ces
mots portés et partis d’un esprit embrasé, lui furent comme une flèche de feu,
qui navra son pauvre cœur d’un certain amour divin, dont l’impression lui en
demeura toute sa vie.
III. Ensuite il fut tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ
huit ans, dans plusieurs visions […]
IV. Après cet état il demeura trois autres années dans une croyance
comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si
extrême, qu’il s’en évanouissait.
V. Ensuite de cet état, il [89] demeura un an durant fort libre de
toutes peines […]
VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la
brièveté de la vie […] Ce qui lui donna un si extrême mépris des choses du
monde […] [qu’il] ne pouvait comprendre comme les hommes créés pour l’éternité
s’y pouvaient arrêter. [90]
VII. Ensuite […] il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu
l’aimait de toute Éternité ; ce qui l’affligeait, avec des larmes de
tendresse et d’amour, d’autant qu’il l’aimait si peu et avait commencé si tard.
Il eut conjointement des vues fort particulières de la Sainte Passion.
VIII. Dans la dernière maladie il fut tourmenté d’un ardent amour envers
Dieu, et d’une grande impatience d’aller à son Éternité.
Dans son Traité second : La Sainte
Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul, Jean-Chrysostome balaye le chemin sans compromis : il faut
laisser de la place et toute la place au divin qui peut alors animer la
créature : la passiveté
mystique est le terme d’un long cheminement. Jean-Chrysostome donne des
indications concrètes et fournit des exemples plutôt qu’il n’expose une
théorie :
Dieu tout bon a imprimé votre âme de Sa belle image, pour vous divertir de la laideur des créatures et vous attacher à Sa pure beauté. […] Le Bienheureux frère Gilles, Religieux mineur, enseignait que pour aller droit à la sainte perfection, il fallait que le spirituel fut un à un, c’est-à-dire seul avec Dieu seul, occupé de Dieu seul, et désoccupé de tout ce qui n’était point Dieu[810].
À chaque chose principale qu’il commençait dans la journée, il entrait
dans un recueillement intérieur et il faisait résolution de la commencer,
continuer et finir en la vue de Dieu seul […] désoccupation très pure, par
laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu : de
sorte que toutes les créatures semblent lui disparaître, et ne regarde en elle
que Dieu seul, intimement présent et opérant […] L’âme parvient à ce degré […]
par la fervente pratique de l’oraison et des actes du pur amour[811].
Lors […] elle est comme déiformée et comme passive en ses
opérations ; car encore que la volonté concoure à aimer Dieu, néanmoins
Dieu opère tellement en cette âme, qu’il semble que ce soit plutôt Lui qui
produise cet amour […] l’âme demeure souvent comme liée et garrottée, sans rien
penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement par le Saint-Esprit tant
Dieu est jaloux que tout ce qu’elle fait, elle le fasse pour Lui[812].
Le Traité
troisième : les dix journées de la sainte occupation,
ou divers motifs d’aimer Dieu et s’occuper en son amour appartient aux schémas de retraites qui forment une littérature propre
au XVIIe siècle. Leur forme répondait au besoin des directeurs dans
les maisons religieuses (une retraite de dix jours est toujours pratiquée
annuellement par les carmélites). Le thème de l’amour pur et la joie donnée par
la grâce tranchent avec bonheur sur le pessimisme et la culpabilité qui se
répandront dans les retraites de la seconde moitié du siècle. De la seconde
source, Divers exercices…, nous retiendrons
l’extrait d’une lettre peut-être écrite à une dirigée :
Ne vous donnez point la peine de
m’écrire votre état passé : je crois vous connaître beaucoup mieux que
vous ne vous connaissez vous-même : allez droit à Dieu […] ne vous
précipitez pas ; soumettez toujours votre perfection et votre ferveur à la
volonté divine, ne voulant que l’état qu’elle agréera en vous […] Votre paix
[…] consiste en un certain état de l’âme dans lequel elle est tranquille en son
fonds avec son maître, quelque tempête qu’il y ait au dehors ou en la partie
inférieure qui sert de croix à la supérieure où Dieu réside dans la pureté de
son esprit et dans la paix suprême. […]
Tout n’est rien. Tout n’est ni pur ni parfait sinon Dieu seul […] par la
grâce d’oraison, et je tiens que c’est Dieu qui se rend maître de l’âme, qui la
lui donne [la grâce d’oraison], avec goût qu’elle seule savoure et peut dire[813].
L’Exercice
de la Sainte vertu d’Abjection, a été écrit pour répondre aux besoins du groupe de l’Ermitage fondé à Caen par son
disciple Jean de Bernières. Le terme abjection
ne doit pas être pris au sens péjoratif d’avilissement : il désigne
l’humiliation et la prosternation intérieure devant la grandeur divine (second
sens selon Littré), la prise de conscience due à la grâce que l’on n’est rien
devant Dieu. Quelques extraits font comprendre l’extrême austérité du vécu de
ces spirituels :
Premier exercice traitant de la sainte vertu d’abjection/ Premier
traité : de la sainte abjection. / La Société spirituelle de la sainte
abjection ; / Pratiquée en ce temps avec grand fruit de perfection, par
quelques dévots de Jésus humilié et méprisé. / Avis. [814]
Chapitre I. Vues ou lumières surnaturelles de la superbe [orgueil]
d’Adam.
Le spirituel en cet état est pénétré de certaines vues ou lumières
surnaturelles, par lesquelles il entre en la connaissance [14] intime de son
âme et de ses parties intellectuelles, et voit clairement que tout cet être est
rempli de la superbe, de l’ambition, de l’orgueil, et de la vanité d’Adam […]
Chapitre II. Abjection dans le rien de l’être.
Le spirituel en cet état voit par lumière surnaturelle, comme le néant
ou le rien est son principe originel. Sur quoi vous remarquerez : 1. Que
cette vue provient d’une grande faveur de Dieu. 2. Que par icelle l’âme se voit
dans un éloignement infini de son créateur. 3. Qu’elle le voit dans une
sublimité infinie. 4. Qu’elle se réjouit selon la disposition de sa pureté [16]
intérieure de voir que son Dieu soit en l’infinité de l’être et de toute perfection,
et elle comme en une certaine infinité du non-être, c’est-à-dire du néant et du
rien.
La pratique. L’exercitant ainsi disposé : 1. Se réjouira de
l’infinité Divine. 2. Il prendra plaisir de se voir dans l’infinité du rien
respectivement à son Dieu. 3. Il considérera que Dieu l’a tiré de ce rien par
sa toute-puissance, pour l’élever et le faire entrer en la communion
incompréhensible de son être divin et de sa vie divine, par les actes
intellectuels et spirituels de l’entendement et de la volonté, par lesquels il
est si hautement élevé que comme Dieu se connaît et s’aime, ainsi par alliance
ineffable, il le connaît et l’aime […]
Chapitre IV. Abjection d’inutilité.
Cet état appartient particulièrement aux personnes qui sont [19] liées
et attachées par obligation aux communautés, dont nous en voyons plusieurs
extrêmement tourmentées de la vue de leur inutilité, desquelles aucunes le sont
par une certaine bonté naturelle de voir leurs prochains surchargés à leur
occasion, et les autres par un certain orgueil qui les pique et les
aigrit ; le diable se mêle en ces deux dispositions et le spirituel doit
prendre garde de s’en défendre. Pour donc en faire bon usage, 1. Il considérera
que celui qui agrée son abjection dans son inutilité, rend souvent plus de gloire
à Dieu qu’une infinité de certains utiles, suffisants, indévots et superbes […]
4. Il supportera patiemment les inutilités des autres prochains. 5. Il pensera
que la créature [20] n’est autant agréable à Dieu qu’elle est passive à la
conduite divine […]
Chapitre XIX. Tourment d’amour en l’abjection.
La superbe vide l’âme de toute disposition d’amour envers son divin
créateur où au contraire la sainte abjection la purifie et la dispose à la
pureté de cette charité divine dans les manières ineffables […] J’appelle cet
état tourment d’amour, d’autant qu’en icelui les âmes sanctifiées par les
humiliations sont extrêmement [53] tourmentées des saintes ardeurs, vives
flammes et divin amour […]
Méditation XXIII. De la sainte abjection de Jésus dans le reniement
de St Pierre.
[108]
Considérez et pesez ensuite les circonstances de l’abjection que Jésus a
souffertes au reniement de Pierre. 1. C’était le plus considérable des Apôtres.
2. C’était celui qui lui avait plus témoigné de bonne volonté. 3. C’était dans
une grande persécution, et lorsqu’il était délaissé de tous les siens. 4.
C’était enfin en un temps auquel étant accusé d’avoir semé et prêché des
fausses doctrines, il paraissait plus suspect et coupable par un tel reniement
[…]
Méditation XXX. De l’abjection de Jésus dans son crucifiement.
[130] Quand vous verrez certaines
personnes dévotes mourir dans la folie et même avec des circonstances étranges,
extravagantes et superbes, ainsi qu’est mort le saint nommé Tauler [815]
[…] souvenez-vous qu’il peut arriver que Dieu accorde la mort d’abjection à
certains de ses fidèles amants, pour les récompenser de leurs travaux généreux
dans les voies de cette sainte vertu et pour les rendre conformes à Jésus […]
IV. Traité. Méditations d’abjection en la vue de la divinité.
Méditation I. D’abjection en la vue de l’existence divine.
Considérez que comme Dieu est le premier être de soi, qui n’a jamais été
et ne peut jamais être dans le rien, de même l’amour divin n’a jamais été et ne
peut jamais être dans le rien ; pensez que comme [145] Dieu a toujours été
et sera toujours nécessairement, étant l’être de soi nécessaire ; ainsi il
s’est toujours aimé et s’aimera toujours nécessairement. Ajoutez qu’encore que
vous soyez très vil et très abject, il vous a néanmoins toujours aimé et vous
aimera toujours à toute éternité, d’un amour autant adorable qu’inconcevable,
pesez bien surtout combien c’est une chose étrange et incompréhensible qu’un
Dieu s’applique à aimer une créature si abjecte et si petite, qu’elle n’est de
soi qu’un pur rien […] chose inconcevable, qu’un Dieu daigne vous donner de
l’amour pour l’aimer […]
Méditation XI. D’abjection en la vue de l’incompréhensibilité
divine.
Considérez que Dieu […] reste toujours à connaître à l’infini dans son
infinité.
Il semble que nous nous soyons éloignés loin de notre sujet ? Mais
l’écart apparent nous permet d’être bien au fait du caractère rigoureux, mais
attentif à l’autre, d’une initiation qui va façonner Mectilde :
Mectilde, âgée de vingt-huit ans et demi est depuis dix mois réfugiée en
Normandie. Elle a rencontré en juin 1643 Chrysostome par l’intermédiaire
de Jean de Bernières, l’un de ses dirigés qui a déjà pris soin d’elle sur le
plan matériel et que nous rencontrerons plus tard comme directeur mystique [816] :
Monsieur, mon très cher Frère,
Béni soit Celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné
votre connaissance pour, par votre moyen avoir le cher bonheur de conférer de
mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître.
J’ai eu l’honneur de le voir et de lui parler environ une heure. En ce
peu de temps, je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et
de quelqu’affliction que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma
profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et
autant de satisfaction en l’état où Dieu me tient que j’en peux désirer en
terre. O que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets
d’une grâce très intime que Dieu verse en lui ! Je voudrais être auprès de
vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur
les âmes choisies. O que Dieu est admirable en toutes choses ! Mais je
l’admire surtout en ces âmes-là.
Il m’a promis de prendre grand intérêt à ma conduite. Je lui ai fait
voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit
qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes avaient
la grâce de conduite, ce que je remarque par expérience.
Entre autres choses qu’il m’a dites, et qu’il m’a assurée, c’est que
j’étais fort bien dans ma captivité, que je n’eusse point de crainte que Dieu
voulait que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai
sur la croix de maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour
Dieu.
Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour
vous exciter de bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie, à
notre bonne Mère Supérieure [Jourdaine, sœur de Jean de Bernières] et à tous
les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez
quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez [Marie des Vallées], je
vous supplie de m’en dire quelque chose. [...]
On sent que la jeune femme est nature dans sa relation, alternant compte-rendus,
exclamations, incertitude présente quant à sa « carrière ». Cela
changera en passant de la dirigée à la directrice ! Pour l’instant la
jeune Mectilde a besoin d’être assurée en ce début de la voie mystique.
Le Père Chrysostome apportera donc point par point ses réponses aux
questions que se pose la jeune dirigée. Elle lui demande conseil sur son
expérience profonde et ardente. Chrysostome lui répond de façon très détachée
et froide de façon à ne susciter chez cette femme passionnée ni attachement ni
émotion sensible ; afin que son destin extraordinaire soit mené jusqu’au
bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il veut la pousser
vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation faite à son
confesseur est rédigée à la troisième personne ! - du moins dans ce qui
nous est parvenu[817].
Premier texte : Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet
1643.
1re Proposition : Cette personne [Mectilde] eut dès sa
plus tendre jeunesse le plus vif désir d’être religieuse ; plus elle
croissait en âge, plus ce désir prenait de l’accroissement. Bientôt il devint
si violent qu’elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans
oser en découvrir la cause ; ce désir l’occupait tellement qu’elle
épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui
était pas possible de s’en distraire ni de prendre part à aucune sorte
d’amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes
assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y
fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme
les autres, le désir qui dominait son cœur l’emportait bientôt et prenait un
tel ascendant sur ses sens mêmes qu’elle restait insensible et comme immobile
en sorte qu’elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au
mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c’était la résistance
de son père que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son
dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus
n’aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu’elle avait
d’être religieuse sans concevoir encore l’excellence de cet état.
Réponse : En premier lieu, il me semble que la disposition
naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.
2. Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais
aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement
venait de Dieu ; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette
agitation qui suivaient étaient l’œuvre de la nature. Mais, quoi qu’il en soit,
mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette
âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout
cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.
2e Proposition : cette âme, dans l’ardeur de la soif qui
la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion ; elle ne s’arrêta
point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être
religieuse, rien de plus ; aussi tout Ordre lui était indifférent, n’ayant
d’autre crainte que de manquer ce qu’elle désirait : la solitude et le repos
étant tout ce qu’elle souhaitait.
Réponse : 1. Ces opérations proviennent de l’amour qui naissait
dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l’âme était
beaucoup enveloppée de l’esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines
personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu’il semble qu’au
premier rayon de la grâce, elles courent après l’objet surnaturel :
celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait
interruption en ce qu’elle s’éloignait[818] de Dieu.
Le dialogue se poursuit et se terminera sur une 19e
proposition : le père Chrysostome est patient !
[...]
17e Proposition[819] : Elle entrait
dans son obscurité ordinaire et captivité sans pouvoir le plus souvent adorer
son Dieu, ni parler à Sa Majesté. Il lui semblait qu’Il se retirait au fond de
son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son entendement et à son
imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui a perdu son
tout ; elle cherche et ne trouve pas ; la foi lui dit qu’il est entré
dans le centre de son âme, elle s’efforce de lui aller adorer, mais toutes ses
inventions sont vaines, car les portes sont tellement fermées et toutes les
avenues, que ce lieu est inaccessible, du moins il lui semblait ; et
lorsqu’elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et souffrait ses
sensibles privations, néanmoins son cœur s’attristait quelquefois de se voir
toujours privé de sa divine présence, pensant que c’était un effet de sa
réprobation.
D’autre fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu’elle a
mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s’accomplisse
en elle selon qu’il plaira à Sa Majesté.
Réponse : Il n’y a rien que de bon en toutes ses peines, il les
faut supporter patiemment et s’abandonner à la conduite de Dieu. Ajoutez que
ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de
perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien
éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu.
18e Proposition : Son oraison n’était guère qu’une
soumission et abandon, et son désir était d’être toute à Dieu, que Dieu fût
tout pour elle, et en un mot qu’elle fût toute perdue en Lui ; tout ceci
sans sentiment. J’ai déjà dit qu’en considérant elle demeure muette, comme si
on lui garrottait les puissances de l’âme ou qu’on l’abîmât dans un cachot
ténébreux. Elle souffrait des gênes et des peines d’esprit très grandes, ne
pouvant les exprimer ni dire de quel genre elles sont. Elle les souffrait par
abandon à Dieu et par soumission à sa divine justice.
Réponse : J’ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je
prévois qu’elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme,
étant vrai que pour l’ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison
que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu’elle ne
doit pas souhaiter d’en être délivrée, mais plutôt qu’elle doit remercier Dieu
qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la
foi, d’aversion de Dieu, de blasphèmes et d’une agitation furieuse de toutes
sortes de passions, de captivité, d’amour. Sur le premier genre de peine, elle
saura qu’il n’y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir
de purgation intérieure, que c’est le diable, qui avec la permission de Dieu,
la tourmente comme Job. Je dis plus qu’elle doit s’assurer que tant s’en faut
que dans telles tempêtes l’âme soit altérée en sa pureté, qu’au contraire, elle
y avance extrêmement, pourvu qu’avec résignation, patience, humilité et
confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de
Dieu.
Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois
qu’elle pourra être sujette à trois sortes de captivités : à savoir, à
celle de l’imagination et l’intellect et à la composée de l’une et de l’autre.
Sur quoi je remarque qu’encore que la nature contribue beaucoup à celle de
l’imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie
intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission
de Dieu, pour tourmenter l’âme, comme dans le premier genre de peines ; en
quoi elle n’a rien à faire qu’à souffrir patiemment par une pure soumission à
la conduite divine ; ce que faisant elle fera un très grand progrès de
pureté intérieure.
Quant à l’intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie
intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d’opérations,
exemple : l’entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n’est que Dieu
concoure à ses opérations ; d’où arrive que suspendant ce concours, les
facultés intellectuelles demeurent liées et captives, c’est-à-dire, elles ne
peuvent opérer ; en quoi il faut que l’âme se soumette comme dessus[820]
à la conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les
peines de captivité sont ordinairement données à l’âme pour purger la propriété
de ses opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le
troisième genre de peines d’amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon
que Dieu opère en l’âme, et selon que l’âme est active ou passive à l’amour,
sur quoi je crois qu’il suffira présentement que cette bonne âme
sache :
1. Que l’amour intellectuel refluant en l’appétit sensitif cause telles
peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle,
par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.
2. Quand l’amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens
de dire, il est rare qu’il tourmente ; cela se peut néanmoins faire, mais
je tiens qu’il y a apparence que, pour l’ordinaire, tout ce tourment vient du
reflux de l’opération de l’amour de la volonté supérieure à l’inférieure, ou
appétit sensitif.
3. Quelquefois par principe d’amour l’âme est tourmentée de souhaits de
mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur ; sur quoi cette âme saura
que la nature se mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien
réglé pour ne point commettre d’imperfections ; d’où je conseille à cette
âme :
1. d’être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu ;
2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au
fait d’aimer Dieu ;
3. elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et
intellectuel ;
4. si l’opération d’amour divin diminue beaucoup les forces corporelles,
elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures ; que si ne
coopérer en se divertissant, l’amour la suit [la poursuit], il en faut souffrir
patiemment l’opération et s’abandonner à Dieu, d’autant que la résistance en ce
cas est plus préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l’opération même.
Je prévois que ce corps souffrira des maladies, d’autant que l’âme étant
affective, l’opération d’amour divin refluera en l’appétit sensitif, elle
aggravera le cœur et consommera beaucoup d’esprit, dont il faudra avertir les
médecins. J’espère néanmoins qu’enfin l’âme se purifiant, cet amour résidera
davantage en la partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la
nourriture et à son dormir, c’est à elle d’être fort discrète, comme aussi en
toutes les austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou
d’opérations d’amour divin, elle aura besoin de soulager d’ailleurs son corps,
se soumettant en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la
contemplation, je prévois qu’il sera nécessaire qu’elle soit tantôt passive
simple, même laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive ;
c’est-à-dire, quand à son oraison la passivité cessera, il faut qu’elle supplée
par l’action de son entendement.
Ayant considéré l’écrit, je conseille à cette âme :
1. De ne mettre pas tout le fond de sa perfection sur la seule oraison,
mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.
2. De n’aller pas à l’oraison sans objet. À cet effet je suis d’avis
qu’elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme
serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l’infini des millions de
mondes, et même à l’infini plus parfaits ; Jésus a été flagellé de cinq
mille et tant de coups de fouet ignominieusement, ce qu’Il a supporté par amour
pour faire justice de mes péchés.
3. Que si portant son objet et à l’oraison elle est surprise d’une autre
opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis sur son
oraison : qu’elle souffre patiemment ses peines qui proviennent
principalement de quelque captivité de faculté. Qu’elle ne se décourage point
pour ses ténèbres ; quand elle les souffrira patiemment, elles lui
serviront plus que les lumières.
19e Proposition : Il semble qu’elle aurait une joie
sensible si on lui disait qu’elle mourrait bientôt ; la vie présente lui
est insupportable, voyant qu’elle l’emploie mal au service de Dieu et combien
elle est loin de sa sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en
elle assez ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.
Réponse : Voilà des marques de l’amour habituel qui est en cette âme.
Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment en ma
pauvre âme, et d’autant que je sens et prévois qu’elle sera du nombre des
fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en
participation de l’esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je
la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui
ferai part des miennes [T4, p. 641] quoique pauvretés. J’espère qu’après
cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ
Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais.
Dans le
deuxième texte infra on
note la précision et le soin pris de même pour encadrer la jeune
femme (elle n’aura que trente ans à la mort de son directeur). Une
liste (cette fois elle atteint trente points !) livre le parfum
commun à l’école. Bertot proposera plus tard de façon très semblable un
« décalogue » de règles à observer par la jeune madame Guyon (dans
une filiation, on n’invente pas).
Nous livrons
tout le texte malgré sa longueur, car il est unique par sa précision et sa
netteté dans une direction mystique assurée avec fermeté par « le bon
Père Chrysostome » : on est infiniment loin de tout bavardage
spirituel.
Deuxième texte : Autre réponse du même père à la même âme [821].
Cette vocation paraît : 1. Par les instincts que Dieu vous donne en
ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d’une
âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le
monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret dû.
2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande
de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.
3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette
petite retraite qui n’est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la
solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.
4. Je dirai que Dieu par une providence vous a obligée à honorer le
saint Sacrement d’une particulière dévotion, et c’est dans ce Sacrement que
notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée
jusqu’à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous
seront révélés.
5. Bienheureuse est l’âme qui est destinée pour honorer les états de la
vie cachée de Jésus, non seulement par acte d’adoration ou de respect, mais
encore entrant dans les mêmes états. D’Aucuns honorent par leur état sa vie
prêchante et conversante, d’autres sa vie crucifiée ; quelques-uns sa vie
pauvre, beaucoup sa vie abjecte ; il me semble qu’Il vous appelle à
honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec
Lui, entrer dans le secret, aimant l’oubli actif et passif de toute créature,
vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul, pour
n’être révélée qu’au jour de ses lumières.
6. Jamais l’âme dans sa retraite ne communiquera à l’Esprit de Jésus et
n’entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n’entre dans
ses états d’anéantissement et d’abjection, par lesquels l’esprit de superbe est
détruit.
7. L’âme qui se voit appelée à l’amour actif et passif de son Dieu
renonce facilement à l’amour vain et futile des créatures, et contemplant la
beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle
croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite
affection des autres et partant, elle désire d’être oubliée de tout le monde
[T4, p. 653] afin que tout le monde ne s’occupe que de Dieu seul.
8. N’affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus
votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée ; aimez plutôt
d’entendre parler de Dieu que d’en parler vous-même, car l’âme dans les grands
discours se vide assez souvent de l’Esprit de Dieu et accueille une infinité
d’impuretés qui la ternissent et l’embrouillent.
9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ;
s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que
pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour.
Hélas ! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François
voyant l’excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté
suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d’où vient
qu’il s’estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu,
puisqu’une grâce qui eût sanctifié les pécheurs, ne pouvait vaincre sa malice.
10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec
Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme
dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance,
tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt
par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin[822]
objet qui lui paraît éloigné, et à l’amour et jouissance auquel elle aspire
ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c’est être uni à Lui, tantôt par un
pur abandon d’elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l’occupe de
son amour dans les manières [T4, p. 655] qu’il lui plaît. Ah !
Bienheureuse est l’âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans
tous les mouvements de sa pauvre vie ! Et à vrai dire, n’est-ce pas
uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au
ciel, c’est-à-dire pour aimer à jamais ? Tendez donc autant que vous
pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre
perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l’oraison,
comme : la retraite, le silence, l’abjection, la paix intérieure, la
mortification des sens, et souvenez-vous qu’autant que vous serez fidèle à vous
séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se
communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de
son divin amour dans la sainte oraison ; car Jésus n’a aucune part avec
les âmes corporelles qui sont gisantes dans l’infection des sens.
11. L’âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s’ingère
sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du
divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce
cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec
discrétion à ne parler qu’assez peu et autant que la charité le pourra
requérir ; l’expérience nous apprendra l’importance d’être fidèle à cet
avis.
12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout
ses états d’anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie
servile ; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son
père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des
exercices très abjects et en un métier bien pénible ; et pour honorer
cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir
à servir plutôt qu’à être servie, et vous rendez facile aux petits services que
l’on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et
répugnants à la nature et aux sens.
13. Jésus dans tous les moments de sa vie voyagère a été saint, et c’est
en iceux la sanctification des nôtres ; car il a sanctifié les temps,
desquels il nous a mérité l’usage, et généralement toutes sortes d’états et de
créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre
vie jusqu’à l’âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par
correspondance de vos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous
en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré
par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à
cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c’est un état de
grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un
jour avec lui, les autres états [d’anéantissement] de sa vie voyagère n’étant
que des effets de nos péchés.
14. L’âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à
dire vrai, celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit[823]. À mesure que votre
âme se videra de l’affection aux créatures, Dieu tout bon se communiquera à
vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la
pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche [T4,
p. 659] par la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera
un repos et une joie intérieure inconcevables.
15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à
l’indiscrétion et à la sauvagerie : laissez dire les langues mondaines,
faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne
répondront pas pour vous au jour de votre mort ; et faut-il qu’on trouve
tant à redire de vous voir aimer Dieu ?
16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant
conduire et mener par la main, entrant à l’aveugle et en toute soumission dans
tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu’ils soient de lumière ou de
ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d’abjection, d’abandon,
etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu, par cette
indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite, vous acquerriez une
paix suprême qui [vous établira dans la pure oraison[824]] et vous disposera à
la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.
17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s’applique aux membres de son Église
diversement pour les convertir à l’amour de son Père éternel, nous recherchant
avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh ! Que
l’âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit, est
touchée d’admiration, de respect et d’amour à l’endroit de ce Dieu
fidèle !
18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez
uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son
abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme
la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l’âme qui ne veut
goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures !
19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et
à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair
et de sang ; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout
notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre
corps qui n’en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de
tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux
opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ;
car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair
et au sang. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père
éternel par une séparation entière, et une mort très profonde à tout plaisir
sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la
pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la
vie d’Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh ! Bienheureuse est l’âme qui
par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d’Adam, et qui
travaille en toute fidélité à s’en dépouiller par la mortification, car elle se
rendra digne de communiquer à la vie de Jésus !
20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement
éviter le péché. Adam dans l’impureté de sa vie nous salira toujours un
peu ; nous n’en serons exempts qu’au jour de notre mort que Jésus nous
consommera dans sa vie divine pour jamais, nous convertissant si parfaitement
[à son Père éternel] par la lumière de sa gloire que jamais plus nous ne
sentions l’infection de la vie d’Adam ni d’opposition à la pureté de l’amour.
21. La sentence que Notre Seigneur Jésus-Christ prononcera sur notre vie
au jour de notre mort est adorable et aimable, quand bien par icelle il nous
condamnerait, car elle est juste et divine, et partant mérite adoration et
amour : adorez-le donc quelquefois, car peut-être alors vous ne serez pas
en état de le pouvoir faire ; donnez-vous à Jésus pour être jugée par lui,
et le choisissez pour juge, quand bien même il serait en votre puissance d’en
prendre un autre. Hugo, saint personnage, priait Notre Seigneur Jésus-Christ de
tenir plutôt le parti de son Père éternel que non pas le sien : ce
sentiment marquait une haute pureté de l’âme, et une grande séparation de tout
ce qui n’était point purement Dieu et ses intérêts.
22. Notre bon Seigneur Jésus-Christ dit en son Évangile :
bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Oh ! En effet, bienheureuse est l’âme qui n’a point ici d’autre désir que
d’aimer et de vivre de la vie du pur amour, car Dieu lui-même sera sa
nourriture, et en la plénitude de son divin amour assouvira sa faim. Prenez
courage, la faim que vous sentez est une grâce de ferveur qui n’est donnée qu’à
peu. Travaillez à évacuer les mauvaises humeurs de la nature corrompue, et
cette faim ira toujours croissant, et vous fera savourer avec un plaisir
ineffable les douceurs des vertus divines.
23. Tendez à acquérir la paix de l’âme autant que vous pourrez par la
mortification de toutes les passions, par le renoncement à toutes vos volontés,
par la désoccupation de toutes les créatures, par le mépris de tout ce que
pourront dire les esprits vains et mondains, par l’amour à la sainte abjection,
par un désir d’entrer courageusement dans les états d’anéantissement de
Jésus-Christ quand la Providence le voudra, par ne vouloir uniquement que Dieu
et sa très sainte volonté, par une indifférence suprême à tous
événements ; et votre âme ainsi dégagée de tout ce qui la peut troubler,
se reposera agréablement dans le sein de Dieu, qui vous possédant uniquement,
établira en vous le règne de son très pur amour.
24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent
il fait bon l’écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous
préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s’appelle
passivité.
25. Le spirituel dans les voies de sa perfection est sujet à une
infinité de peines et de combats : tantôt il se voit dans les abandons,
éloignements, sécheresses, captivités, suspensions ; tantôt dans des vues
vives de réprobation et de désespoir ; tantôt dans les aversions
effroyables des choses de Dieu ; tantôt dans un soulèvement général de
toutes ses passions, tantôt dans d’autres tentations très horribles et
violentes, Dieu permettant toutes ces choses pour évacuer de l’âme l’impureté
de la vie d’Adam, et sa propre excellence. Disposez-vous à toutes ces
souffrances et combats, et souvenez-vous que la possession du pur amour vaut
bien que nous endurions quelque chose, et partant soyez à Jésus pour tout ce
qu’il lui plaira vous faire souffrir.
26. Derechef, je vous répète que vous soyez bien dévote à la sainte
Vierge : honorez-la dans tous les rapports qu’elle a au Père éternel, au
Fils et au Saint-Esprit, à la sainte humanité de Jésus. Honorez-la en la part
qu’elle a à l’œuvre de notre rédemption, en tous les états et mystères de sa
vie, notamment en son état éternel, glorieux et consommé dans lequel elle est
entrée par son Assomption ; honorez-la en tout ce qu’elle est en tous les
saints, et en tout ce que les saints sont par elle : suivez en ceci les
diverses motions de la grâce, et vous appliquez à ces petites vues et pratiques
selon les différents attraits. Étudiez les différents états de sa vie, et vous
y rendez savante pour vous y appliquer de fois à autre ; car il y a
bénédiction très grande d’honorer la sainte Vierge. Je dis le même de saint
Joseph : c’est le protecteur de ceux qui mènent une vie cachée, comme il
l’a été de celle de Jésus-Christ.
27. La perfection ne consiste pas dans les lumières, mais néanmoins les
lumières servent beaucoup pour nous y acheminer, et partant rendez-vous passive
à celles que Dieu tout bon vous donnera, et en outre tachez autant que vous pourrez
à vous instruire des choses de la sainte perfection par lectures, conférences,
sermons, etc., et souvenez-vous que si vous ne nourrissez votre grâce, elle
demeurera fort faible et peut-être même pourrait-elle bien se ralentir.
28. L’âme de Jésus-Christ est le paradis des amants en ce monde et en
l’autre ; si vous pouvez entrer en ce ciel intérieur, vous y verrez des
merveilles d’amour, tant à l’endroit de son Père que des prédestinés. Prenez
souvent les occupations et la vie de ce tout bon Seigneur pour vos objets
d’oraison.
29. Tendez à l’oraison autant que vous pourrez : c’est, ce me
semble, uniquement pour cela que nous sommes créés : je dis pour
contempler et [pour] aimer ; c’est faire sur la terre ce que font les
bienheureux au ciel. Aimez tout ce qui favorisera en vous l’oraison, et
craignez tout ce qui lui sera opposé. Tendez à l’oraison pas vive, en laquelle
l’âme sans violence entre doucement dans les lumières qui lui sont présentées,
et se donne en proie à l’amour, pour être dévorée par ses très pures flammes
suivant les attraits et divines motions de la grâce. Ne vous tourmentez point
beaucoup dans l’oraison, souvent contentez-vous d’être en la présence de Dieu,
sans autre opération que cette simple tendance et désir que vous sentez de L’aimer
et de Lui être agréable ; car vouloir aimer est aimer, et aimer est faire
oraison.
30. Prenez ordinairement des sujets pour vous occuper durant votre
oraison ; mais néanmoins ne vous y attachez pas, car si la grâce vous
appelle à d’autres matières, allez-y ; je dis ordinairement, car il
arrivera que Dieu vous remplissant de sa présence, vous n’aurez que faire
d’aller chercher dedans les livres ce que vous aurez dans vous-même ;
outre qu’il y a de certaines vérités divines dans lesquelles vous êtes assez imprimée,
que vous devez souvent prendre pour objets d’oraison. En tout ceci, suivez les
instincts et attraits de la grâce. Travaillez à vous désoccuper et
désaffectionner de toutes les créatures, et peu à peu votre oraison se formera,
et il y a apparence, si vous êtes fidèle, que vous êtes pour goûter les fruits
d’une très belle perfection, et que vous entrerez dans les états d’une très
pure et agréable oraison : c’est pourquoi prenez bon courage ; Dieu
tout bon vous aidera à surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la
vie de son saint Amour. Soyez fidèle, soyez à Dieu sans réserve ; aimez
l’oraison, l’abjection, la croix, l’anéantissement, le silence, la retraite,
l’obéissance, la vie servile, la vie cachée, la mortification. Soyez douce,
mais retenue ; soyez jalouse de votre paix intérieure. Enfin, tendez
doucement à convertir votre chère âme à Dieu, son Créateur, par la pratique des
bonnes et solides vertus. Que Lui seul et son unique amour vous soient
uniquement toutes choses. Priez pour ma misère et demandez quelquefois pour moi
ce que vous souhaitez pour vous [825].
Cette influence est moins directe - les deux femmes, la simple servante
dans le Cotentin et la supérieure à Caen ou à Rouen ne se sont très
probablement jamais rencontrées. Les demandes de Mectilde se font donc par
intermédiaires masculins, principalement par Bernières. Nous disposons de
relations dont se détache celle rédigée par saint Jean Eudes et renvoyons
aux récentes éditions des « dits » admirables de la simple
servante [826].
On notera le souvenir très vivant de Marie des Vallées invoquée par la Mère du
Saint Sacrement dans les dernières citations de cette section [827].
Les membres de l’Ermitage de Caen faisaient annuellement un séjour
auprès de celle qu’ils appelaient « sœur Marie » même si elle ne
demeura que simple servante. Nous en trouvons des traces écrites dans La
Vie ou dans les Conseils. Voici un passage révélateur d’un séjour qui fut
sûrement rapporté à Mectilde :
L’an 1653, au mois de juin, quelques personnes de piété étant
venues voir la sœur Marie pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’elles
avaient touchant la voie par laquelle Dieu les faisait marcher, qui était une
voie de contemplation, elles demeurèrent quinze jours à Coutances, la voyant
tous les jours et conférant avec elle sur ce sujet, deux, trois, quatre, et
quelquefois cinq heures par jour.
Il est à remarquer qu’elle n’est pas maintenant dans cette voie, étant
dans une autre incomparablement au-dessus de celle-là par laquelle elle a passé
autrefois, mais il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. C’est
pourquoi, lorsqu’elles lui parlaient de cela, au commencement elle leur disait
que ce n’était pas là sa voie et qu’elle n’y entendait rien. Mais peu après
Dieu lui donna une grande lumière pour répondre à toutes leurs questions, pour
éclaircir leurs doutes, pour lever leurs difficultés, pour parler pertinemment
sur l’oraison passive, pour en découvrir l’origine, les qualités et les effets,
pour faire voir les périls qui s’y rencontrent, pour donner les moyens de les
éviter et pour discerner la vraie dévotion d’avec la fausse.
« Cette voie est fort bonne en soi, leur dit-elle, et c’est la voie
que Dieu vous a donnée pour aller à lui, mais elle est rare : il y a peu
de personnes qui y passent, c’est pourquoi il est facile de s’y égarer.
« Ce n’est pas à nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y
entrer de nous-mêmes et par notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour
nous et nous y faire entrer. On n’en doit parler à personne pour la leur
enseigner, car si on y fait rentrer des personnes qui n’y soient pas attirées
de Dieu, on les met en danger et grand péril de s’égarer et de se perdre. Si
quelques-uns en parlent, il faut les écouter. Si on reconnaît à leur langage
qu’ils marchent en ce chemin, alors on peut s’en entretenir avec eux. Cette
voie est pleine de périls, il y faut craindre la vanité, l’amour-propre, la
propre excellence, l’oisiveté et perte de temps.
« Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a que ce chemin qui conduise
à l’anéantissement de nous-mêmes et à la perfection. Tous chemins vont en
ville. Il y a une infinité de voies qui vont à la perfection : les uns y
vont par la contemplation, les autres par l’action, les autres par les croix,
les autres par d’autres chemins. Chaque âme a sa voie particulière. Il ne faut
pas penser que la voie de la contemplation soit la plus excellente.
Sa manière ordinaire de connaître la vérité des choses qui lui sont
proposées par diverses personnes n’est pas par intelligence ni par lumière,
mais par un goût expérimental qui lui ouvre le fond du cœur dans lequel elle
entre.[828].
Que se passait-il autour d’elle lors d’une telle visite ? Une
communication de cœur à cœur en silence se produit dans une prière commune
mystique. Ce dont témoigne ses Conseils donnés probablement à
Bernières :
27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que
je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur,
et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais
à demeurer auprès d’elle en Dieu […] J’ai bien connu que c’était
imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur
moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec
elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas
elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire [829].
33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut
pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin
d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans
le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs
lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de
recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous
étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle
de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme
expérimente par un instinct secret.
34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou
lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître
le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le
désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et
qu’elle priât pour nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions
notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de
moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où
l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout
autre que par le passé [830].
Voici
maintenant un exemple des dits rapportés dans la Vie admirable en grand nombre… mais à partir du
chapitre IV [831] :
Le deuxième jour de décembre [1644], Notre Seigneur lui proposa une
forme d’abbaye dont l’abbesse était la divine Volonté. […]
Les âmes qui sont en ce noviciat ne font profession que quand elles sont
entièrement dépouillées d’elles-mêmes. Lorsqu’elles font profession, elles sont
au pied de la montagne de perfection sur laquelle s’acheminant, elles
commencent de se déifier peu à peu, et en cet état elles ont à pratiquer les
excès de l’amour divin qui contient sept articles :
Le premier est d’allumer le feu dans l’eau.
Le second de marcher sur les eaux à pied sec. […]
Le cinquième de faire la guerre à Dieu et Le vaincre. […]
Voici l’explication que Notre Seigneur lui a donnée de ces choses :
allumer le feu dans les eaux, c’est conserver l’amour divin dans les souffrances.
Plus les souffrances s’augmentent, plus l’amour divin s’augmente et s’embrase.
Marcher sur les eaux à pied sec, c’est mépriser et fouler aux pieds les
plaisirs licites et illicites sans y toucher. Les plaisirs sont signifiés par
les eaux parce qu’ils s’écoulent comme l’eau et n’ont point d’arrêt. […]
Faire la guerre à Dieu et le vaincre, c’est s’opposer à Dieu fortement
quand Il veut châtier les pécheurs et le fléchir à miséricorde […]
Toutes ces choses surpassent la nature, dit la sœur Marie. Il n’y a que
Dieu seul qui les puisse opérer dans l’âme. [832].
Un jour Notre Seigneur dit à la sœur Marie : « Les aveugles se
sont assemblés pour faire le procès au soleil. Ils disent pour leur raison
qu’il a perdu sa lumière et qu’il faut le chasser du ciel parce qu’il occupe
inutilement la place qu’il y a.
– Je vous prie, ayez pitié d’eux, car ils ne savent ce qu’ils disent, et
leur donnez un arrêt favorable.
– Oui, dit Notre Seigneur. Je m’en vais terminer ce procès et lui
donnerais arrêt en l’excès de mon amour. »
Et en même temps Il prononça l’arrêt en cette sorte : « Je
condamne le soleil de donner des yeux aux aveugles pour le connaître et pour
voir sa lumière. »[833].
Ses visions sont d’une grande beauté, mais parfois obscures, elles
demandent attention et interprétation. Ce sont des analogies ou paraboles
mystiques :
Un jour la Sainte Vierge dit à la sœur Marie : « Allons, ma
grande basse [servante], travailler au bois. » La Sainte Vierge avait une
faucille, une hache et une échelle dont les échelons étaient de corde, et une
petite bêche. Elle la mena à l’entrée du bois où ce n’était qu’épines et
broussailles. Elle lui bailla [donna] la faucille et lui commanda d’essarter
[débroussailler] toutes ces épines. Elle le fait et voyant ses mains ensanglantées,
elle dit à la Sainte Vierge : « Ma mère, j’ai mes mains tout
ensanglantées. » La Sainte Vierge répartit : « Mon Fils ne m’a
jamais demandé de mitaines. »
Elle [la sœur Marie] continue, fait la même plainte plusieurs fois et
entend la même réponse. En essartant, elle arrive à un bel arbre touffu qui
jetait de belles branches de tous côtés. La Sainte Vierge lui dit :
« Frappe, ma grande basse, frappe sur ces branches ». Elle frappe, il
en sort du sang.
Elle en a frayeur et se veut retirer. La Sainte Vierge lui dit plusieurs
fois avec colère : « Frappe, il occupe la terre. » Elle coupa
ses branches tout autour, c’est-à-dire celles du bas. Elle [la S. Vierge] lui
commanda d’essarter comme devant avec les mêmes plaintes et les mêmes réponses,
et elle disait ce verset : Sequor
quocumque ierit [834].
Et elles arrivèrent à un bel arbre tout émondé auquel il ne restait
qu’une petite branche en haut pour soutenir une colombe. Elle y monta jusqu’en
haut par le moyen des estocs qui y étaient restés après avoir été émondés, et
ne trouvant rien pour s’appuyer, elle fut saisie de frayeur, mais elle fut
changée en colombe et devint aveugle et bien effrayée, ayant peine à s’appuyer
et ne sachant où voler ailleurs, à cause qu’elle était aveugle [835].
Son exigence [de soeur Marie] est forte :
Eh bien ! Que demandez-vous ? Voulez-vous que je vous donne la
méditation ?
– Nenni, dit-elle, ce n’est pas cela que je veux.
– Voulez-vous la contemplation ?
– Non.
– Quoi donc ?
– Je demande la connaissance de la vérité !
Marie des Vallées était considérée comme une sainte femme
conseillère spirituelle avisée par beaucoup de personnes notables : Gaston
de Renty ; Jean de Bernières ; Catherine de Saint-Augustin ;
Simone de Longprey (1632-1668 à Québec), moniale hospitalière de la
Miséricorde ; Mgr François de Montmorency-Laval (1623-1708), premier
évêque de Québec ; Mgr Pierre Lambert de la Motte (1624-1679), vicaire
apostolique de Cochinchine, etc. Nous relevons des demandes transmises
par Mectilde en 1652 et en 1654, sa confiance exprimée en 1677 puis 1683 en une
« bonne âme », la « sœur Marie » qui l’accompagne
intérieurement :
Mectilde écrit à Boudon :
[…] Travaillez pour la
consolation de l’Église. Je suis outrée au dernier point lorsque je vois
qu’elle souffre. Je me souviens d’une chose que vous avez vue dans les écrits
de la bonne âme. Notre Seigneur a dit qu’il lui donnera une purgation, etc.,
car Notre Seigneur dit qu’il lui donnera aussi une saignée ; cela comprend
beaucoup. Bienheureux ceux qui sont vrais enfants de l’Église, et bien unis à
Jésus Christ [836].
Je vous supplie, mon très cher frère, de nous écrire autant souvent que
vous le pouvez sans vous incommoder. Vous savez ce que vous m’êtes en Jésus
Christ et comme il veut que vous soyez ma force et sa vertu. Recommandez-moi
bien à M. Burel et lui racontez un peu, si Notre Seigneur vous en donne la
pensée, l’occasion qui se présente de faire un établissement pour adorer
perpétuellement le Saint Sacrement. Dites-lui aussi que M. Tardif vint avant-hier
me livrer une nouvelle persécution sur ce sujet, parce qu’étant à Saint-Denis,
il vit un mémoire que j’avais écrit pour obtenir de Rome un bref pour me mettre
en état de contracter avec les Dames qui fournissent pour établir cette piété.
Elles se sont toutes recueillies et fournissent une somme assez suffisante dans
le commencement, mais la tempête s’est levée si haut que je ne sais si elle ne
renversera point l’œuvre. Car on me blâme d’une étrange manière, disant que mes
prétentions sont d’être supérieure et que je me procure cette qualité jusque
dans Rome. Il m’en dit beaucoup et de qui j’avais pris conseil sur une affaire
de telle importance ; après tout cela, les messieurs du Port-Royal se
joignent et redoublent d’importance, et je savais que cela fera de grand éclat
et que je passe pour la plus ambitieuse de charges qui ne fut jamais, et pour
bien d’autres choses qui exerceraient une personne moins stupide que moi ;
mais je suis si bête que je ne me trouble point, laissant le tout à la
disposition divine.
Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu’à
Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout
cela. M. Tardif veut que j’en confère avec la bonne âme de Coutances
[Marie des Vallées qui y résidait]. Il faudrait que vous et M. de Bernières
vissiez cela avec le bon Frère Luc [de Bray], pénitent, qui demeure à
Saint-Lô [837].
J’aimerais mieux mourir que d’entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s’il
n’est tout à la gloire de Dieu.
Vous savez mes intentions et mes dispositions ; je vous en ai parlé
avec sincérité et franchise. Vous pouvez parler à ces bonnes personnes
librement. M. de Bernières a une charité si grande pour mon âme qu’il sera bien
aise de me donner ses avis pour la gloire de Notre Seigneur. Nous ne cherchons
tous que cela.
De vous dire que j’ai ardeur pour cette œuvre, je vous confesse
ingénument que je ne l’ai point du tout et qu’il me faut pousser pour m’y faire
travailler : les serviteurs de Dieu m’en font scrupule. J’ai donc consenti
que l’on agisse, mais il y a si peu de choses fait, qu’on le peut facilement
renverser si l’on connaît que ce n’est point de Dieu. Mais ce bon
M. Tardif ne peut en aucune manière l’approuver, disant que j’ai une
ambition effroyable de vouloir être supérieure, que c’est contre mon trait
intérieur et contre les desseins de Dieu sur moi, qu’il a souvent manifestés,
même par la bonne âme, et que, si elle consent à cela, qu’il soumettra son
esprit et n’y répugnera plus.
Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien
qu’il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne Sœur Marie de
l’approuver. Néanmoins, je m’en remets à la conduite de la Providence, vous
assurant que j’y ai moins d’attache que jamais. L’accomplissement ou la rupture
de cette affaire m’est, à mon égard, une même chose, et, si j’osais, je dirais
que le dernier me serait plus agréable, tant j’ai de crainte de m’embarquer
dans une affaire qui ne soit point dans l’absolu vouloir de Dieu. Je vous
supplie et conjure de beaucoup prier et d’en aller au plus tôt conférer avec
notre bon M. de Bernières avant que l’affaire soit poussée plus avant, et que
je la puisse rompre en cas qu’il ne l’approuve pas. […] [838].
Mectilde sollicite la protection de « notre très chère sœur »
par l’intermédiaire de Bernières :
À monsieur de Bernières, 1654. Je vous supplie me faire la faveur de
faire savoir à notre très chère Sœur que nous prendrons la croix[839]
le 10e de février, jour que nous faisons la fête de notre grande
sainte Scholastique. Je la supplie, autant instamment que je puis, de vouloir
derechef présenter cette œuvre à Notre Seigneur, et le prier très humblement y
vouloir donner sa sainte bénédiction et que le tout soit uniquement pour sa
gloire.
Je remets tous mes intérêts, si j’en ai en cette œuvre, pour être
sacrifiée, par elle, à Jésus dans la sainte hostie. Je renonce de tout mon cœur
à ce qu’il peut y avoir d’humain et proteste que je n’y veux que Dieu seul et
l’honneur de sa sainte Mère, laquelle nous avons constituée notre très digne et
très adorable supérieure. C’est elle, mon bon frère (362) qui est la vraie Mère
et la très digne Mère du Saint Sacrement[840]. C’est elle qui est
notre Prieure. C’est pour elle cette œuvre et non pour moi. Je la remets en ses
saintes mains et n’en retiens pour moi que la peine et l’abjection. Je n’y veux
rien, je n’y désire rien, je n’y prétends rien pour moi, au moins est-ce mon
désir, et je supplie notre chère Sœur de prier Notre Seigneur et sa très sainte
Mère d’y être parfaitement tout ce qu’ils y doivent être, et que nous ayons la
grâce, par leur très grande miséricorde, d’être les vraies victimes du très
Saint Sacrement.
Cette Maison s’établit à sa seule gloire pour, comme je vous ai déjà
dit, réparer autant que l’on peut sa gloire, profanée dans ce très Saint
Sacrement par les sacrilèges et (par les) impies ; et surtout par tous les
sorciers et magiciens qui en abusent si malheureusement et horriblement.
Priez notre bonne Sœur [Marie des Vallées] qu’elle présente nos
intentions à Notre Seigneur et lui demande, pour nous toutes et pour toutes
celles que sa Providence conduira en cette Maison, la grâce de vivre de la vie
cachée de Jésus dans ce divin Sacrement, savoir : d’une vie cachée et
toute anéantie, que nous ne soyons plus rien dans les créatures et que nous
commencions à vivre à Jésus, de Jésus et pour Jésus dans l’hostie.
Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur opérer ce jour ma vraie
conversion, qu’il me fasse sortir entièrement de ma vanité et des créatures.
Tâchez de voir cette chère Sœur ; je vous en supplie, faites y
votre possible, et lui remettez de ma part ce saint œuvre entre ses mains pour
être présenté à Notre Seigneur. J’ai une grande passion qu’elle soit toute à
Dieu et pour Dieu. Je lui demande un quart d’heure de son temps, si Dieu lui
permet, pour s’appliquer à lui pour nous, et qu’elle continue à lui demander
pour moi une très profonde humilité et la grâce de ne rien prendre en cette
œuvre. J’ai un grand désir d’y vivre toute anéantie, mais je suis si impure que
ma vie me fait horreur. Priez Notre Seigneur qu’il me change par sa
toute-puissance, et que je sois, avant que de mourir, parfaitement à lui et
pour lui, et, en son esprit, votre très fidèle et affectionnée...
Possible aurons-nous la croix dimanche prochain. Néanmoins toutes choses
n’y sont pas encore disposées. Ce qui me satisfait le plus, c’est que j’ai mis
cette œuvre entre les mains de mes supérieurs, pour en être fait comme Dieu les
inspirera. C’est eux, contre leur ordinaire, qui me pressent d’achever et
de prendre vitement la croix[841].
Deux ans plus tard une autre référence à « sœur Marie »
permet en outre d’introduire d’autres spirituels que nous n’aborderons pas ou
peu : saint Jean Eudes et Mgr de Laval, le discret monsieur
Bertot et d’autres familiers, tous de « bons ermites ». Le réseau
formé autour de Bernières sous la houlette du P. Chrysostome est ainsi en
relation avec Mectilde lorsqu’elle prend solidement pied à Paris (1654 est
l’année de la pose de croix pour le nouveau couvent rue Férou) :
À monsieur de Bernières. Ce 21 Août 1654. Je ne vous fais que ce mot
étant encore bien faible d’une petite fièvre que j’ai eue et de laquelle le
Révérend Père Eudes vous dira des nouvelles. Nous avons eu l’honneur de le voir
et recevoir beaucoup de sa charité dont toute notre petite communauté en reste
touchée. Je crois que sa conférence opérera de grands effets, je vous supplie
de l’en remercier[842].
Il vous dira de nos nouvelles et comme il m’a mandé de manger de la viande, ce
que j’ai fait sans difficulté puisqu’il l’a voulu et que je sais qu’il est
désintéressé. J’espérais qu’il ferait la bénédiction de l’image de Notre Dame,
mais la sainte Providence nous en a voulu mortifier, c’est seulement demain que
la cérémonie s’en fera, jour de l’octave de l’Assomption. Il m’a promis qu’il
sera notre avocat vers la bonne sœur Marie [des Vallées]. J’ai admiré la
conduite de Notre Seigneur : quand je l’ai désiré, il ne me l’a pas donné
et quand tous désirs et volontés ont été anéantis en moi, il l’a voulu et lui a
donné charité pour moi. Je ne doute point que ce ne soit un coup de la sainte
et aimable Providence qui se plaît à faire des coups pareils. Je l’adore en
tout et prends plaisir de la laisser régner partout sans me mettre en peine
d’aucune chose. Ô mon très cher Frère, qu’il fait bon se perdre.
J’ai reçu trois ou quatre de vos chères lettres, mais si petites qu’il
n’y avait quasi que deux mots. Nous avons vu Monsieur de [Bernay] et demain il
nous fera conférence et je lui rendrai tous les petits services que je pourrai.
Monsieur Bertaut [Bertot][843]
dit hier la sainte Messe céans [ici], mais comme nous chantâmes aussitôt après
la grand’Messe, je ne pus le voir, il me fit dire qu’il reviendrait.
Cette bonne dame que vous m’aviez mandé de bien recevoir et qui est
intime de Timothée [Marie des Vallées] n’est point venue, je la régalerai le
mieux que je pourrai.
Le Révérend Père Lejeune [844] nous vient voir
souvent et a grand soin de ma santé, je vous prie l’en remercier quand vous lui
écrirez, il a grande bonté pour nous.
Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec
Monsieur Bertaut. Notre Seigneur vous donnait cette pensée pour le bien et la
perfection de ce nouveau monastère où toutes les âmes qui y sont ont une grande
tendance à la solitude et à l’anéantissement. Un peu de vos conférences les
ferait avancer, l’excuse que vous prenez pour couvrir votre prétexte de ne nous
point écrire, de la sainte oraison, n’est point recevable; si c’était un autre
que vous, je dirais qu’il fait des compliments spirituels. Je vous supplie de
croire que je n’ai d’autre expérience que mon néant que je chéris et que
j’aime, mais pour le reste, je suis tout à fait ignorante, donc, très cher
Frère, par charité et pour l’amour de Dieu, écrivez-moi quand vous en aurez la
pensée.
J’ai bien cru que M. de Montigny [François de Laval-Montigny [845]]
vous consolerait et édifierait par sa ferveur, je suis très aise de le savoir
là : qu’il y puise bien le pur esprit de Jésus et qu’il s’y laisse bien
anéantir afin qu’il soit rendu digne des desseins que Dieu a sur lui. Je salue
humblement tous les bons ermites et les supplie de prier pour cette petite
Maison qui tend bien à la vie solitaire. J’espère que Notre Seigneur nous
donnera la joie et la chère consolation de vous y voir un jour, il me semble
que ce sera sa pure gloire. Quoique j’y rencontrerai ma satisfaction, nous ne
laisserons pas d’être tous anéantis en Jésus. Je suis en lui toute vôtre[846].
Beaucoup plus tard, Mectilde se souvient par deux fois au moins de celle
qu’elle n’a jamais rencontrée autrement qu’en prières qui furent jugées
efficaces. Lors du premier chapitre tenu à Rouen le 12 novembre 1677, elle
renouvelle le lendemain sa demande de protection [847] :
[…] Le jour des saints de l’Ordre, treizième de novembre, elle nous dit,
au sortir de son action de grâce de la sainte communion, qu’elle avait eu toute
la matinée, devant Notre Seigneur, une distraction sur le sujet de la
« bonne âme », qui était qu’elle l’avait regardée comme la Sunamite
[I Rg. 1,1-4], qui réchauffait en quelque manière Notre Seigneur des froideurs
que les pécheurs lui donnaient sujet d’avoir contre eux, en s’étant offerte
pour satisfaire pour eux et ayant porté les peines que leurs péchés méritaient.
Cette bonne âme est une grande servante de Dieu de la ville de Coutances, dont
la plupart du monde ignore la sainteté, la tenant pour une magicienne [848],
parce que Dieu la conduit par une voie fort extraordinaire que les personnes
les plus spirituelles ont censurée et n’approuvent pas.
Mais comme notre digne Mère connaît sa vertu et son mérite, tant par la
communication qu’elle a eue avec elle par lettres, plus que par le rapport que
les serviteurs de Dieu qui la fréquentaient lui en ont fait et plus aussi par
les lumières que Notre Seigneur lui en a données et par les assistances qu’elle
en a reçues depuis sa mort, si bien qu’elle a recours à elle et la prie souvent
dans ses besoins et reçoit par son moyen des grâces très grandes, témoin celles
qu’elle lui a faites ici, mais qu’elle n’a pas voulu déclarer. Elle eut donc le
mouvement en commençant cette Maison de la mettre sous sa protection et de la
prier qu’elle en prît soin, ce qu’elle lui promit. Nous avons cru que ç’avait
été elle qui nous avait procuré toutes les traverses que nous avons eues, car
l’on dit que toutes les âmes qui l’invoquent, elle ne leur obtient de Dieu que
des croix et des humiliations, en connaissant le prix et l’excellence, et que
ce sont les plus grandes faveurs qu’il puisse faire aux âmes en ce monde,
elle-même en ayant été bien comblée, ayant souffert ce qui ne se peut
concevoir. Notre digne Mère nous dit qu’elle obtiendrait aux religieuses de
cette Maison la grâce du néant, de connaître Dieu en foi et d’être très pauvre
intérieurement. Elle ajouta : « Cela
n’est guère agréable pour l’amour-propre, qui veut toujours voir et sentir et
ne peut souffrir sa destruction ».
Mectilde témoigne encore de sa confiance en écrivant en 1683 à une
religieuse de Toul [849] :
Je suis toujours en transe [en appréhension] de faire aussi continuer
les prières. Voilà un grand mal pour une personne aussi usée que votre bonne et
digne prieure. Je l’ai, ma très chère fille, toujours à l’esprit et, comme la
bienheureuse Marie des Vallées fait quantité de miracles, je la prie, et vous
aussi d’y avoir recours. Ne cessez point que vous n’obteniez sa santé.
Cependant, embrassez cette chère Mère pour moi, et lui dite de la part de Dieu
que je lui défends de mourir.
Enfin dans une Conférence tardive :
Vous craignez, dites-vous, la vanité lors même que vous reportez à Dieu
les grâces que vous en recevez, et que vous en avez même de n’en avoir point
pris[850] !
Ce sont des pensées qu’il faut mépriser et les laisser tomber sans y réfléchir.
Tout le bien donc que vous voyez en vous reportez-le à Dieu, de peur qu’en vous
y arrêtant trop vous ne profaniez en vous les dons de Dieu.
La bonne Marie des Vallées ayant
une fois demandé à Dieu, pour faire partage avec lui, qu’il lui fasse connaître
ce qui appartenait à Dieu en elle-même, afin que dans la suite elle puisse lui
rendre ce qui lui appartenait, et qu’elle eût aussi sa part, qu’il était de
justice de rendre à chacun ce qui lui convenait, il lui fut répondu fort
distinctement : « Ce qui t’appartient est le néant d’être et le double
néant de péché, l’ire de Dieu et sa justice ; l’enfer est ton partage,
voilà tout ce qui t’appartient, tout le reste est à moi. » [851].
Mectilde s’inscrit dans un cercle vénérant la « sœur
Marie » : Mgr de Laval emporta en Nouvelle-France une
copie de la Vie
admirable, alors que l’on ne transportait
pas de bibliothèques lors des traversées maritimes aventureuses de l’époque.
L’influence de sœur Marie atteindra à la fin du siècle madame Guyon qui se
rattache au même réseau mystique de l’Ermitage par monsieur Bertot
« passeur mystique » de Caen à Montmartre. Madame Guyon écrit en
1693 :
... pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a faits depuis sa
mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la
justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice
pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais
crue dans le désordre, mais bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait
rien à la chose [852].
L’influence se prolonge au XVIIIe siècle par les Conseils édités près d’Amsterdam en 1726 par le groupe du pasteur Poiret,
l’éditeur de trésors spirituels [853]. Le grand respect de
tous les pèlerins mystiques que nous venons de citer envers celle qu’ils
nommaient « sœur Marie » demeure gravé dans le bronze de la cloche du
séminaire de Coutances : « † 1655 iai este nommee Marie par Marie des
Vallers et par Mre Jean de Berniere [854] ». Sœur Marie fut
inhumée le 4 novembre 1656 dans la chapelle du séminaire de Coutances [855]
Présentons cette
figure cachée, puis sa direction de Bernières qui deviendra lui-même directeur
de Mectilde. Nous abordons ensuite la relation de Charlotte avec
Mectilde : « Vous n’avez rien à craindre… ».
§
Charlotte Le Sergent,
bénédictine, maîtresse des novices et prieure connue sous le nom de Mère de
Saint Jean l’évangéliste à l’abbaye de Montmartre, exerça un grand rayonnement
sur le cercle normand :
On la consultait de tous côtés […] Monsieur de Bernières […] la sœur
Antoinette de Jésus […] la Révérende Mère du Saint-Sacrement [Mectilde] et
plusieurs autres [856].
Elle fut attirée par le
Carmel et après « quinze ou seize ans » d’instruction « d’une
infinité de merveilles [857]
», connut une nuit dont elle
fut délivrée ainsi :
Voulant obéir, elle essayait de multiplier les actes et Dieu de son côté
lui faisait voir la beauté d’une âme qui ne veut être autre chose qu’une pure
capacité de sa divine opération [...] Après six mois d’exercices interrompus
par la vivacité de son esprit naturel accoutumé à vouloir connaître toutes
choses, elle résolut enfin d’anéantir tout ce qu’il y avait de contraire à
l’attrait de Sa grâce. Quand j’en devrais mourir, dit-elle, je le ferai pour
Dieu. Cette résolution prise, il lui sembla ressentir au plus intime de son âme
une approche de Dieu très secrète et très certaine et elle entendit cette
parole intérieure [...] « J’agirai à ma mode : vous irez par un
chemin que vous ne connaissez pas » [...] Cette âme demeura lors dans un
profond respect devant une si grande Majesté et toute confuse du passé elle
répandit quantité de larmes. Cette occupation intérieure dura cinq heures ou
environ, pendant laquelle il lui parut que Dieu fit un vide dans son âme, comme
quand on prend un balai, et que l’on pousse les ordures hors d’une
chambre : en effet, elle se trouva si déchargée, qu’elle respirait à son
aise et sans nulle peine : elle allait à l’oraison comme au festin de
noces, et l’espace d’un an elle ne manqua guère d’y employer quatre ou cinq
heures chaque jour, ne portant avec elle que la nudité d’esprit et la cessation
de tout acte. Elle voyait Dieu présent par une foi simple [858].
Dix-huit ans avant sa mort, elle cessa d’écrire ses dispositions,
« parce que Dieu produisait en son âme des abîmes si impénétrables qu’elle les adorait sans les pouvoir ni vouloir comprendre ». Madame de Beauvilliers lui donna « un pouvoir absolu pour la direction de la Communauté ; elle a été trente-deux ans prieure en différentes nominations [859] »
Quand on lui demande
son avis sur une religieuse « extraordinaire », elle répond avec
humour en évoquant son vécu « ordinaire » de « bête en la
Maison du Seigneur » :
Que
pouvez-vous espérer d’une créature qui est dans un abîme de ténèbres et qui
marche à l’aveugle dans sa petite voie ? […] L’entende qui pourra, c’est
une vérité que l’âme est comme perdue sans savoir où elle est, ni ce qui se
passe en elle. Elle n’ose pas même remuer, il faut qu’elle demeure ainsi
anéantie sans nulle réflexion.
Mais pour
vous dire ma pensée sur la personne dont vous me parlez […] elle réfléchit un
peu trop sur ce qui se passe en elle […] Mais enfin Dieu ne conduit pas toutes
les âmes par un même sentier : elles ne sont pas toutes appelées pour être
des bêtes en la Maison du Seigneur. Il y a des personnes auxquelles on ne peut
donner de lois ; il les faut abandonner aux règles de l’amour, et le
laisser prendre tel empire qu’il lui plaît sur elles. Il faut seulement les
tenir fort petites et humiliées et ne jamais leur faire valoir leurs
opérations…[860].
Elle dirigea
Bernières dont elle discerna l’excès d’activité et une compréhension
imparfaite de « notre tout aimable abjection » [861].
Il m’a semblé que votre âme se rabaissait par trop en réfléchissant sur
elle-même et sur les opérations divines en son intérieur : elle doit, à
mon avis être plus simple, et s’attacher uniquement à l’Auteur de cet ouvrage
et non pas à ses effets […] Vous me parlez, mon cher Frère, d’un état de
déréliction et d’abandon aux égarements d’esprit. Je crois vous avoir déjà dit
qu’il faut s’élever en Dieu par la partie suprême de l’âme, et s’y tenir fixe,
négligeant beaucoup ce qui se passe dans la partie inférieure […] C’est
alors qu’il faut faire usage d’une foi nue et élevée au-dessus des sens, cette
vertu ayant le pouvoir d’arrêter l’âme en Dieu, pendant le tintamarre qui se
fait en bas, et que la Sagesse divine permet afin que chacun connaisse quelle
serait sa faiblesse s’il était abandonné à lui-même […]
On croit quelquefois que tout est perdu, parce que l’on ne sait pas quel
est le prix de la nudité d’esprit […] si l’âme veut agir par elle-même, elle
oppose son opération basse et ravalée, à celle de Dieu. Cette inclination
d’agir est un reste des activités passées qu’il faut anéantir et écouler en
Dieu, pour lui laisser l’âme abandonnée…[862].
Elle lui adressa une
longue lettre le dissuadant de pratiquer la pauvreté matérielle
extérieure : Bernières était en effet écartelé entre son désir d’être
délivré du souci des biens et le recours que l’on faisait à ses capacités de
gestionnaire. Il ne fut donc pas question pour lui d’accompagner Marie de
l’Incarnation au Canada ! Charlotte l’incita à pratiquer une pauvreté tout
intérieure :
Votre esprit naturel est agissant et actif, Dieu le veut faire mourir
[…] Ne faites aucune élection pour l’intérieur ni pour l’extérieur : tout
exercice vous doit sembler bon : consolation, désolation, tentation […]
C’est en ce point que consiste la pauvreté d’esprit dans ce vide et dans ce
dénuement de toute propre élection, dans le détachement des goûts, des consolations
et du repos intérieur [...] Pour l’extérieur, tout emploi vous doit être aussi
très indifférent, et votre nouvel état d’oraison, de repos et de silence le
demande, puis que son fondement est plus dans la mort de l’esprit et de ses
propres opérations, que dans une retraite extérieure. Je sais que celle-ci est
bonne quand elle vient de Dieu ; mais il la faut posséder sans attache.
L’âme ne doit être liée qu’au seul bon plaisir de l’amour ; qu’il nous
mette en l’état qu’il lui plaira, il n’importe. Celui du sacré silence convient
fort à l’oraison, il est vrai, mais la soumission aux attraits de l’amour vaut
beaucoup mieux [...] tout est aimable quand il vient de ce noble principe [863].
Déjà, avant de rencontrer « notre bon P. Chrysostome », Mectilde s’inspirait d’une belle
devise de Charlotte Le Sergent :
J’aime beaucoup cette béatitude :
« Bienheureux qui se voit réduit
à porter dans son impuissance
la Puissance qui le détruit. »
Désirez qu’elle s’accomplisse en moi [864].
La direction du P. Chrysostome ayant été déterminante, mais brève,
Charlotte, dont nous venons d’apprécier la vie mystique, prit le relais à
partir de juin 1643. Véronique Andral cite une source manuscrite [865]:
« Ne
pouvant pas ensuite, tout éclairée qu’elle était, se conduire autrement que par
l’obéissance, elle [Mectilde] se mit sous la direction de la Mère de Saint Jean
l’évangéliste, religieuse de Montmartre d’un très grand mérite, qui était
Supérieure d’une petite Communauté au Faubourg de la Ville-l’Evêque. Cette
nouvelle directrice lui interdit absolument toutes les pénitences que le Père
Chrysostome lui avait ordonnées. » Elle quitte sa ceinture de fer (L’abbé
Berrant, p. 56, situe le fait en juin 1646) [866].
« Que si elle n’était si crucifiée de corps sous la Mère de Saint Jean,
elle le fut beaucoup plus du côté de l’esprit, car ce fut alors qu’elle entra
par ses avis dans le creuset purifiant où il faut se tenir pour arriver à
l’indépendance de toutes les créatures et au Pur Amour de l’Être incréé, et
pour mettre sa félicité dans un parfait dénuement de tout soi-même. Sur quoi
elle disait souvent qu’elle sentait à toute heure la main du divin Amour qui se
faisait justice en elle et qui y détruisait, par la voie d’un crucifiement
douloureux, jusqu’au moindre reste de son amour-propre. »
La Mère de Saint Jean l’évangéliste [ci-dessus] désigne Charlotte Le
Sergent. Bremond en fait ainsi l’éloge :
De toutes les élèves de Charlotte Le Sergent,
c’est Catherine de Bar qui lui fut la plus chère et qu’elle a le mieux façonnée
à sa propre image. Elle avait connu d’avance la vocation particulière de cette
future « victime » dont nous admirerons plus tard le génie et
l’apostolat.
Étant en oraison ce matin, lui écrivait-elle, je
vous ai vue entre les bras de Jésus-Christ, comme une hostie qu’il offrait à
son Père pour lui-même et d’une manière où votre âme n’agissait point, mais
elle souffrait en simplicité ce que l’on opérait en elle... » [867].
Charlotte encourage Mectilde :
Vous n’avez rien à craindre, le je ne sais quoi qui vous va séparant de
toute douceur est ce que j’estime le plus simple et le plus sûr en votre voie.
Vous n’avez qu’à vous abandonner totalement, élevez-vous à la suprême vérité
qui est Dieu, laissez tout le reste pour ce qu’il est […] Je vous dis ce que
l’on me met en l’esprit sans le comprendre, étant dans un état où je n’ai rien,
rien, rien, sinon une certaine volonté qui veut ce que Dieu veut et qui est
disposée à tout.
J’ai vu tout votre être absorbé
dans une lumière, devant laquelle la vôtre est disparue, et je voyais en cette
région lumineuse, un jour sans ténèbres où la créature n’était plus rien, Dieu
étant tout. L’âme demeure entre les bras de son Seigneur sans le connaître et
sans même s’en apercevoir [868].
Le 7 septembre 1648, Mectilde écrit à Bernières :
Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue
avec la chère Mère de Saint Jean.
Ce « rien » est bien sûr celui de Jean de la Croix que
Bernières connut et apprécia tôt [869] ; en effet la
Mère de Saint Jean lui écrivait :
Je me doutais bien, lorsque vous me dites que vous tiriez des lumières
du Père Jean de la Croix, que vous seriez bientôt conduit dans le sentier
secret des peines et des doutes où j’aime mieux votre âme que dans les clartés
où elle semblait être auparavant.[870].
Monsieur de Bernières va à son tour prendre la relève.
Jean de Bernières a édifié la maison de l’Ermitage, lieu de retraite à
l’origine de l’école du Cœur où alterneront consacrés et laïcs au sein d’une
filiation de directeurs spirituels. Son courant mystique né dans le milieu
franciscain médiéval atteindra les rives du XIXe siècle selon les
trois branches d’un « delta spirituel ».