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ÉCOLES DU CŒUR AU SIÈCLE DES LUMIÈRES

    Disciples de madame Guyon & Influences

 

 

 

 

Dominique Tronc

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

PRÉSENTATION

 

FILIATIONS DE LA QUIÉTUDE

 

FILIATION FRANÇAISE

FILIATION ÉCOSSAISE

FILIATION HOLLANDAISE

LES FILIATIONS SUISSE ET GERMANIQUE

 

 

INFLUENCES

 

INFLUENCES EN TERRES CATHOLIQUES

INFLUENCES EN TERRES PROTESTANTES

ÉCHOS AU XIXe SIÈCLE

RECONNAISSANCE AU XXe SIÈCLE

 

 

SYNTHÈSE

 

 

 


 

TABLE


 

 

ÉCOLES DU CŒUR AU SIÈCLE DES LUMIÈRES  3

Disciples de madame Guyon & Influences 3

TABLE.. 7

LES ORIGINES. 11

LES FILIATIONS DE LA QUIÉTUDE.. 15

Des Filiations européennes 17

LA FILIATION EN FRANCE.. 21

Familles des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. 21

Isaac Dupuy. 27

Homme de confiance. 28

Deux précieux manuscrits. 31

Relation du différent entre Bossuet et Fénelon. 32

Le marquis de Fénelon (1688-1745). 43

Lettres de direction à un jeune mousquetaire (extraits) 46

La « petite duchesse » de Mortemart  (1665-1740) 59

Une esquisse biographique. 59

L’opinion de Fénelon et d’un proche. 64

Choix de citations extrait des lettres écrites par Fénelon. 65

Trois filiations de « trans » en terres protestantes. 75

La circulation des pèlerins. 75

LA FILIATION ÉCOSSAISE.. 77

Une tradition mystique, une histoire mouvementée. 77

Henry Scougal (1650-1678) 81

Le groupe guyonien. 85

Le Dr. James Keith (-1726) 87

Le Dr. Georges Cheynes. 91

James Garden (1645-1726) et son frère Georges (1649-1733). 93

Le « chevalier » Ramsay (1686-1743) 97

La grande famille des Lords Forbes. 101

James Ogilvie, Lord Deskford (1690-1764). 103

LA FILIATION HOLLANDAISE.. 105

Pierre Poiret (1646-1719) 107

Wolf von Metternich (-1731). 113

Gerhard Tersteegen (1697-1769) 117

LES FILIATIONS SUISSE ET GERMANIQUE.. 119

Une brève visite de madame Guyon à Lausanne. 121

Pétronille d’Echweiler (1682-1740) 123

Jean-François Monod (1674-1752) 125

Frédéric de Fleischbein (1700-1774) 127

[Ajout Chavannes à revoir] 127

Klinckowström (apr.1700?-1774), gentilhomme danois. 165

Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-1793) 169

Lettres spirituelles. 176

De l’origine, des usages, des abus, des quantités et des mélanges de la raison et de la foi. (Extraits). 178

Inventaire et verbal de la saisie des livres et écrits de monsieur Dutoit. 179

Daniel Pétillet (1758-1841). 183

Charles de Langalerie (1751-1835) et la fin d’une lignée. 185

Le témoignage de Benjamin Constant (1767-1830). 187

LES  INFLUENCES. 193

INFLUENCES EN TERRES CATHOLIQUES. 195

François-Claude Milley (1668-1720), messager de la voie d’abandon. 197

Jean-Pierre de Caussade (1675-1751), et son très guyonien Abandon à la providence divine. 201

Manière courte et facile pour faire oraison en foi 205

INFLUENCES EN TERRES PROTESTANTES. 215

Piétistes. 217

Quakers. Robert Barclay1648-1690). 219

William Law (1686-1761). 225

John Wesley (1703-1792). 227

Karl Philipp Moritz (1756-1793). 233

ÉCHOS AU XIXe SIÈCLE.. 235

Pierre de Clorivière (1735-1820). 237

Maine de Biran (1766-1824). 239

Kierkegaard (1813-1855). 241

Arthur Schopenhauer (-1860). 241

Dora Greenwell (1821-1882). 241

RECONNAISSANCE AU XXe SIÈCLE.. 243

Vital Lehodey (1857-1948). 243

Henri Bremond (1865-1933). 243

Henri Bergson (1895-1941). 244

Jean Baruzi. 245

Louis Cognet 251

Madame Gondal 251

En conclusion de l’école du cœur. 253

Index. 256

 

 


 

LES ORIGINES

Contrairement à l’appellation d’inventeurs malicieux de la fin du XVIIe siècle qui traitaient de ‘nouveaux mystiques’ les membres quiétistes de l’École du Cœur, leur filiation prend racine au sein d’une tradition franciscaine vénérable [1].

Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô de son Tiers Ordre Régulier anime un courant mystique qui prend place au sein de l’Ermitage fondé par son dirigé monsieur de Bernières au début du siècle en Normandie à Caen[2]. Il s’étendra en Nouvelle-France à Québec[3]. Une autre dirigée d’origine lorraine, Mectilde-Catherine de Bar fonde et anime les bénédictines du Saint-Sacrement qui s’étendront jusqu’en Pologne. Un troisième courant prend place au cœur du Royaume dans puis autour du couvent de Montmartre pour s’élargir en cercles mystiques animés par madame Guyon et Fénelon.

Il s’agit d’un courant intérieur fort et abondant qui donne naissance à un “delta mystique”. Nous le représentons page suivante par un schéma de Réseaux des Amis des Ermitages et filiation spirituelles.  Il conduit à un Cercle de la Quiétude animé par Madame Guyon à Blois sur lequel nous avons des informations écrites et par Fénelon devenu archevêque de Cambrai resté très discret.

Ces Réseaux précèdent les Filiations européennes dont nous allons tenter de restituer la vie intérieure en les regroupant pour la première fois, à partir d’études publiées mettant en valeur certaines figures spirituelles (figures écossaises, Poiret, Dutoit…) et de manuscrits (lettres de Fleischbein à Klinkowström…).

 La page de droite résume pour le Grand Siècle une histoire de liberté qui relie religieux et laïcs dans une tradition commune et propre aux Tiers ordres franciscains. Elle se prolongera en terres catholiques et protestantes au siècle des Lumières.


 

 

Le schéma récapitule ce qui précéda le « Cercle de la Quiétude » animé par Madame Guyon et Fénelon. Il est le pendant de filiations européennes (tableau de la figure suivante). Les réseaux des Amis de deux Ermitages - l’un situé à Caen, l’autre à Québec – ainsi que d’un Cercle de la Quiétude et de bénédictines, présentent des figures fondatrices autour desquelles s’assemblèrent de nombreux spirituels en « Écoles du Cœur ».

Trois branches d’un « delta spirituel » se formèrent à partir de l’Ermitage animé par Jean de Bernières sous la direction de « notre bon père Chrysostome ». En Nouvelle France, animée par Mgr de Laval ; dans le Cercle de la Quiétude créé par Monsieur Bertot pour être repris par Madame Guyon et par Fénelon ; chez les Bénédictines du Saint-Sacrement, ordre contemplatif fondé par Mère Mectilde toujours vivant de nos jours.


 


 

LES FILIATIONS DE LA QUIÉTUDE

Elles couvriront plusieurs pays d’Europe à partir du cercle créé à Paris par monsieur Bertot puis animé par madame Guyon. La “Dame Directrice” reprend l’esprit et des membres du cercle spirituel constitué autour du monastère des bénédictines de Montmartre par leur confesseur et poursuit sa tâche: elle s’inscrit au milieu d’une filiation qui s’étend sur au moins deux siècles.

À la fin du Grand siècle, on connaît bien les événements publics de la ‘querelle’ [4] et l’on possède des témoignages d’épreuves surmontées par l’animatrice du cercle quiétiste [5]

Au Siècle des Lumières, son rayonnement se poursuit à Blois auprès de disciples ‘cis’ - français - et ‘trans’ -  étrangers [6].  Car après sa libération en 1703, et pendant quatorze années qui lui restent à vivre, madame Guyon prépare une renaissance spirituelle.

Ses disciples peupleront l’Europe du XVIIIe siècle après la disparition de Fénelon en 1715 et la sienne en 1717. Le courant mystique semble se tarir dans la première moitié du XIXe siècle, mais son influence demeure dans des milieux culturels variés.

La diversité des filiations de la Quiétude s’explique par le contexte culturel qui voit un affaiblissement des dépendances religieuses. Lorsque la culture religieuse cède place à la culture laïque, se produit un éclatement ou étoilement des expressions de l’expérience mystique. Le vécu mystique, dispersé dans ses expressions, sera alors facilement circonscrit à l’humain, réduction facilitée par l’approfondissement de nos approches psychologiques.

Mais l’essentiel repose sur des mystiques qui assurent de génération en génération le renouveau d’un même élan intérieur.

La page de droite résume pour le Siècle des Lumières l’extension de multiples cercles qui prennent la suite de ceux de madame Guyon à Blois et de Fénelon à  Cambrai.


 

Des Filiations européennes

      Madame Guyon & Fénelon

      1647-1717                  1651-1715

    |                    |                      |                      |

« Cis »                 « Trans »            « Trans »            « Trans »

France                  Écosse                Hollande             Suisse Allemagne

            |                     |                     |                     |

Chevreuse/s        J & G Garden    Poiret               Pé.d’Echweiler

-1712 & -1732      -1699 & -1733   1646-1719       1682-1740

Beauvillier/s        Ramsay             Metternich      Fleischbein

-1714 & -1733      1686-1743          -1731              1700-1774

Dupuy                Forbes 16th        Tersteegen      Klinckow.

- >1737               1689-1761          1697-1769      -1774

Marquis de F.      Deskford                              Dutoit

1688-1746            1690-1764                            1721-1793

Mortemart                                                      Fabr. de Zelle

1665-1750                                                      -1793

                                                                    Pétillet       

                                                                    Langalerie

                                                                      Constant                                                                              -1837

Les disciples « cis » et « trans » sont distribués verticalement suivant leur chronologie, horizontalement selon quatre zones. Les relations croisées sont omises. Pour des couples ou des frères, les dates de décès sont séparées par ‘&’.



 

Le tableau précédent Des Filiations européennes résume un pan rare de l’histoire des spirituels et mystiques en Occident. Leur influence croît avec la distance géographique qui les sépare de leur source historique, le centre du royaume de France.

Elle est en effet réprimée politiquement et religieusement en France et donc n’exerce qu’une influence cachée sur Milley ou sur Caussade ou sur Grou, trois mystiques proches par leur Abandon à la Providence divine. 

Mais les disciples catholiques « cis » se mêlèrent aux visiteurs protestants étrangers, ou influencèrent ceux qui ne pouvaient prendre le risque de venir en France, tel le pasteur Poiret, ainsi que plus tard des rénovateurs religieux anglais, tel Wesley.

Nous commençons par les « cis » qui furent des proches de madame Guyon et de Fénelon en appartenant au cercle quiétiste parisien. Les familles des deux ducs sont présentes au premier tiers du siècle des Lumières par leurs femmes. La « petite duchesse » de Mortemart, confidente aimée de madame Guyon, lui succéda très probablement spirituellement. Dupuy est l’homme de confiance qui instruira le marquis de Fénelon sur l’histoire de la ‘querelle’. Ce dernier, jeune neveu de l’archevêque blessé à la guerre en 1711, fut le « cher boiteux » aimé de madame Guyon.

Ensuite nous aborderons l’Écosse par les frères Garden, héritiers de la mystique épiscopalienne devenus disciples puis par le Chevalier Ramsay qui servit un temps de secrétaire à la « dame directrice ». Plusieurs membres de grandes familles écossaises et disciples étaient présents en juin 1717 à son agonie. Ils poursuivirent une vie intérieure profonde tout en assumant pleinement fonctions et responsabilités.

L’éditeur de l’œuvre guyonienne Pierre Poiret et son groupe exercèrent une influence déterminante sur Metternich et sur le futur théologien Tersteegen. Enfin une cohorte que nous n’avons pas pu ni voulu dissocier, l’une vaudoise de langue française, l’autre germanique, mais pratiquant l’une et l’autre langue, nous acheminera jusqu’au premier tiers du XIXe siècle.

 Nous privilégions le florilège mystique à l’aide d’extraits choisis. Ils seront parfois longs : une lettre entière pourra ainsi témoigner de la forme comme du fond d’une correspondance peut-être encore manuscrite. Nous renvoyons précisément à des études par figure, afin de ne pas alourdir le flux de lecture par une multiplicité d’événements divers appartenant à l’histoire du passé.


 

LA FILIATION EN FRANCE

Familles des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers

Les ducs de Beauvilliers (1648-1714) et de Chevreuse (1656-1712) avaient épousé deux filles de Colbert et étaient intimement unis malgré des tempéraments différents. Ils assumèrent des responsabilités importantes au sein du gouvernement de Louis XIV.

La Cour se trouve « dans un extrême étonnement » lorsqu’elle apprend que le jeune duc de Beauvilliers est nommé chef du conseil royal des finances en 1685 avec l’appui de Madame de Maintenon. Gouverneur du duc de Bourgogne puis du duc d’Anjou et du duc de Berry, il aura toujours le soutien de Louis XIV malgré la tempête provoquée par la condamnation du quiétisme et le retournement de Madame de Maintenon. Toujours président en 1697 de ce conseil des finances, il fait partie du Conseil d’en haut. Son influence est considérable :

Pour la plus grande et la plus importante délibération qui, de tout ce long règne, eût été mise sur le tapis. Le Roi, Monseigneur, le Chancelier, le duc de Beauvillier, et Torcy, et il n’y avait lors point d’autre ministres d’État que ces trois derniers, furent les seuls qui délibérèrent sur cette grande affaire [de la succession d’Espagne, en 1700] [7].

Charles-Honoré duc de Chevreuse fut élève des Petites Écoles de Port-Royal (les « Trois discours sur la condition des grands » de Pascal aurait été adressé au jeune duc). Il épouse Jeanne-Marie Colbert. Conseiller particulier de Louis XIV, il terminera après 1704 en « ministre d’État sans en avoir l’apparence ». « Les ministres des Affaires étrangères, de la Guerre, de la Marine et des Finances avaient ordre de ne lui rien cacher[8] ».

On trouve une description très vivante des ducs, amis de Saint-Simon, même si ce dernier ne partageait guère leur attachement à leur inspiratrice. L’amitié se poursuivra jusqu’à leur mort. On appréciera le témoignage porté par un auteur ni dévot ni mystique (encore que son amitié pour M. de la Trappe ne nous paraisse pas étrangère à sa vive perception de la fugacité de toute condition humaine, qui fait la profondeur de son œuvre). Nous trouvons chez lui un témoignage unique sur la qualité intime des disciples du « petit troupeau » sous la houlette de Madame Guyon puis sur l’épreuve subie par les perdants de la « querelle » :

Il [Beauvilliers] n’avait jamais souhaité aucune place [...] Il n’y avait d’attachement que pour le bien qu’il y pouvait faire [...] Il n’avait qu’à attendre la volonté de Dieu, en paix et avec soumission [...] Il m’embrassa avec tendresse, et je m’en allai si pénétré de ces sentiments si chrétiens, si élevés et si rares, que je n’en ai jamais oublié les paroles, tant elles me frappèrent... 2.8 (124).

La foudre s’abat :

On sut que l’abbé de Beaumont, sous-précepteur ; l’abbé de Langeron, lecteur ; Dupuis et l’Échelle, gentilshommes de la manche de Mgr le duc de Bourgogne, étaient chassés sans aucune conservation pécuniaire, et Fénelon, exempt des gardes du corps, cassé, sans autre faute que le malheur d’être frère de M. de Cambrai. [...] (129) En même temps que ces amis de M. de Cambrai furent chassés[9], madame Guyon fut transférée de Vincennes, où était le P. La Combe, à la Bastille, et sur ce qu’on lui mit auprès d’elle deux femmes pour la servir, peut-être pour l’espionner, on crut qu’elle était là pour sa vie. Cet éclat ne laissa pas de porter fortement sur les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et sur leurs épouses. ...

Mesdames de Chevreuse et de Beauvilliers, accoutumées à voir l’élite des dames se rassembler autour d’elles partout, se trouvèrent tout ce voyage-là [à Marly] et quelques autres ensuite, fort esseulées. Personne ne les approcha dans celui-ci, et si le hasard ou quelque soin, en amenait auprès d’elles, c’était (130) sur des épines, et elles ne cherchaient qu’à se dissiper, ce qui arrivait bientôt après. Cela parut bien nouveau et assez amer aux deux sœurs ; mais semblables à leurs maris en vertus et en bienséances, elles ne coururent après personne, se tinrent tranquilles, virent sans dédain ce flux de la cour [...]Tout cela eut un temps, et peu à peu, on se rapprocha d’eux et d’elles, parce qu’on vit le roi les traiter avec la même distinction...

Pendant ces dégoûts, La Reynie interrogea plusieurs fois madame Guyon et le P.  La Combe. Il se répandit que ce barnabite disait beaucoup, mais que madame Guyon se défendait avec beaucoup d’esprit et de réserve.

Sur les figures de proue au sein du « petit troupeau », l’indifférence très remarquable vis-à-vis des conflits entre familles - Colbert a détruit Fouquet -, la passion à défendre le cercle et ses effets comiques :

...(133) La duchesse de Béthune était la grande âme du petit troupeau, l’amie de tous les temps de madame Guyon, et celle devant qui M. de Cambrai était en respect et en admiration, et tous ses amis en vénération profonde. Le petit troupeau avait donc réuni dans une liaison intime la fille de M. Fouquet et les filles de M. Colbert.

 [le duc de Charost] était intimement de mes amis [...]il me lâcha avec un air de mépris pour M. de la Trappe que c’était mon patriarche devant qui tout autre n’était rien. Ce mot enfin combla la mesure. « Il est vrai (135) répondis-je d’un air animé, que ce l’est, mais vous et moi avons chacun le nôtre, et la différence qu’il y a entre les deux, c’est que le mien n’a jamais été repris de justice. » Il y avait déjà longtemps que M. de Cambrai avait été condamné à Rome. À ce mot voilà Charost qui chancelle (nous étions debout), qui veut répondre, et qui balbutie ; la gorge s’enfle, les yeux lui sortent de la tête, et la langue de la bouche. Mme de Nogaret s’écrie, Mme du Châtelet saute à sa cravate qu’elle lui défait et le col de sa chemise, Mme de Saint-Simon court à un pot d’eau, lui en jette et tâche de l’asseoir et de lui en faire avaler. [...]Quand il fut sorti, les dames me grondèrent, et se mirent toutes trois sur moi ; je ne fis qu’en rire. ...

Il est délicat de maintenir l’amitié au perdant et une position à la Cour :

2.17 Le pape prononça la condamnation. [...](265) Le roi revenant de la messe trouva M. de Beauvilliers dans son cabinet pour le conseil qui allait se tenir. Dès qu’il l’aperçut il fut à lui et lui dit : “Eh bien, Monsieur de Beauvilliers, qu’en direz-vous présentement? Voilà M. de Cambrai condamné dans toutes les formes - Sire, répondit le duc d’un ton respectueux, mais néanmoins élevé, j’ai été ami particulier de M. de Cambrai, et je le serai toujours, mais s’il ne se soumet pas au pape, je n’aurai jamais de commerce avec lui. » Le roi demeura muet, et les spectateurs en admiration d’une générosité si ferme d’une part et d’une déclaration si nette de l’autre, mais dont la soumission ne portait que sur l’Église.

Le portrait de Chevreuse correspond bien à ce que nous pouvons induire de sa large correspondance comme « agent de liaison » avec Madame Guyon. On ne trouve nulle trace de férocité chez Saint-Simon dans le « tombeau » qu’il lui élève et qui éclaire les résultats concrets d’une vie mystique parfois difficile à concilier avec le monde et ses luttes :

M.de Chevreuse, qui était assez grand, bien fait, et d’une (269) figure noble et agréable, n’avait guère de bien. Il en eut d’immenses de la fille aînée et bien-aimée de M. Colbert, qu’il épousa en 1667. [...]Madame de Chevreuse était une brune, très aimable femme, grande et très bien faite, que le roi fit incontinent dame du palais de la reine; elle sut plaire à l’un et à l’autre, être très bien avec les maîtresses, mieux encore avec Madame de Maintenon, souvent, malgré elle, de tous les particuliers du roi, qui s’y trouvait mal à son aise sans elle, et tout cela sans beaucoup d’esprit, avec une franchise et une droiture singulière, et une vertu admirable qui ne se démentit en aucun temps. J’ai parlé ailleurs de l’union de ce mariage... de leur abandon à la fameuse Guyon et à l’archevêque de Cambrai, dont rien ne les put déprendre ; du ministère effectif, mais secret du duc de Chevreuse jusqu’à sa mort [...]surtout sur Mgr le duc de Bourgogne, M. le duc d’Orléans, et M. le prince de Conti [...]de sa dangereuse manière de raisonner, de la droiture de son cœur, et avec quelle effective candeur il se persuadait quelquefois des choses absurdes et les voulait persuader aux autres (270) [...], mais toujours avec cette douceur et cette politesse insinuante qui ne l’abandonna jamais, et qui était si sincèrement éloignée de tout ce qui pouvait sentir domination ni même supériorité en aucun genre. Les raisonnements détournés, l’abondance de vues, une rapide, mais naturelle escalade d’inductions dont il ne reconnaissait pas l’erreur, étaient tout à fait de son génie et de son usage. Il les mettait si nettement en jour et en force avec tant d’adresse, qu’on était perdu si on ne l’arrêtait dès le commencement... C’est ce même goût de raisonnements peu naturels qui le livra avec un abandon qui dura autant que sa vie aux prestiges de la Guyon et aux fleurs de M. de Cambrai : c’est encore ce qui perdit ses affaires et sa santé... […]

Sa déférence pour son père le ruina, par l’établissement de toutes ses sœurs du second lit dont il répondit, et les avantages quoique légers auxquels il consentit pour ses frères aussi du second lit, et qui ne pouvaient rien prétendre sans cette bonté. Il essuya des banqueroutes des marchands de ses bois [...](271) il était presque sans ressource lorsque le gouvernement de Guyenne lui tomba de Dieu [...]Sa santé, il la conduisit de même.

Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là. (272) [...] Le désordre de ses affaires, la disgrâce de l’orage du quiétisme qui fut au moment de le renverser, la perte de ses enfants, celle de ce parfait dauphin, nul événement ne put l’émouvoir ni le tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offrait tout à Dieu, qu’il ne perdait jamais de vue ; et dans cette même vue, il dirigeait sa vie et toute la suite de ses actions. Jusqu’avec ses valets, il était doux, modeste, poli ; en liberté dans un intérieur d’amis et de famille intime, il était gai et d’excellente compagnie, sans rien de contraint pour lui ni pour les autres, dont il aimait l’amusement et le plaisir; mais si particulier par le mépris intime du monde [...] Il ne connaissait pour son usage particulier ni les heures ni les temps, et il lui arrivait souvent là-dessus des aventures qui faisaient notre divertissement [...] (273) Sur les dix heures du matin, on lui annonça un M. Sconin, qui avait été son intendant, qui s’était mis à choses à lui plus utiles, où M.de Chevreuse le protégeait. Il lui fit dire de faire un tour de jardin, et de revenir dans une demi-heure. Il continua ce qu’il faisait et oublia parfaitement son homme. Sur les sept heures du soir, on le lui annonce encore: “Dans un moment,” répondit-il sans s’émouvoir. Un quart d’heure après, il l’appelle et le fait entrer. “Ah! Mon pauvre Sconin, lui dit-il, je vous fais bien des excuses de vous avoir fait perdre votre journée - Point du tout, monseigneur, répond Sconin ; comme j’ai l’honneur de vous connaître, il y a bien des années, j’ai compris ce matin que la demi-heure pourrait être longue, j’ai été à Paris, j’y ai fait, avant et après dîner , quelques affaires que j’avais, et j’en arrive.”[...]

(274) M. de Chevreuse écrivait aisément, agréablement et admirablement bien et laconiquement [...]Il était, non pas aimé, mais adoré dans sa famille et dans son domestique... (275) Il souffrit d’extrêmes douleurs avec une patience et une résignation incroyable [...] et mourut paisible et tranquille dans ses douleurs, et à soi comme en pleine santé, au milieu de sa famille.

Si M.de Chevreuse avait [...] essayé d’alléger ses chaînes [...]d’allonger ses séjours de Dampierre aux dépens des voyages de Marly, pour y vivre à Dieu et à lui-même [...] il avait fallu que le roi lui eût enfin parlé en ami qui le voulait sous sa main, à la suite de ses affaires... Madame de Chevreuse n’était pas plus éblouie des distinctions et des particuliers où le roi la voulait toujours. … (276) La mort du roi rompit ses chaînes ; elle se donna pour morte ; elle s’affranchit de tout devoir du monde [...] Elle dormait extrêmement peu, passait une longue matinée en prières et en bonnes œuvres, rassemblait sa famille aux repas, qui étaient toujours exquis sans être fort grand, toujours surpris des devoirs que le monde ne cessa jamais de lui rendre (277) [...] Jamais femme ne fut si justement adorée des siens, ni si respectée du monde jusqu’à la fin de sa vie...[10].

 

Isaac Dupuy

Isaac du Puy, Dupuy ou Dupuis[11] commença à connaître Madame Guyon dès les années 1687-1688[12].

« Il avait été nommé le 1er septembre 1689 gentilhomme de la manche du duc de Bourgogne, qu’il devait accompagner partout. Il avait été auparavant porte manteau, puis gentilhomme ordinaire du Roi et, selon les Nouvelles ecclésiastiques, il appartenait à une « sainte société de gentilshommes qui demeurent près des carmes déchaussés de Paris et en était un des plus fervents. » [13]

Saint Simon confirme qu’il « était initié de tout temps parmi les plus dévots de la cour, ce qui l’avait fait particulièrement connaître à M. de Beauvillier ; mais, ce qui est rare à un dévot de la Cour, c’est qu’il était fort honnête, fort droit, fort sûr, et, avec peu d’esprit, sensé et à l’esprit juste, fidèle à ses amis, sans intérêt, ayant fort lu et vu, et beaucoup d’usage du monde. » [14]

Homme de confiance

Le bon « Put » est à la fois l’homme de confiance, le gestionnaire de biens lorsque madame Guyon est emprisonnée, le lien et porteur de nouvelles entre Cambrai et Blois, celui qui tient les cahiers de lettres de l’archevêque après les destitutions dont la sienne accompagnant l’exil de ce dernier, la mémoire du groupe des disciples, l’informateur du marquis neveu et premier éditeur des œuvres de Fénelon. Citons des témoignages.

Le premier est une lettre de madame Guyon de 1695, datant d’avant ses longs emprisonnements. Il a l’intérêt au-delà de la présence de Dupuy de nous exposer les soucis d’une vie de fugitive[15] :

Je quitte absolument le lieu où je suis, je trouve un petit lieu à la campagne au bon air, mais il faut l’acheter : on me demande 2000 livres comptants, et j’ai un contrat à une fille qui me sert sur l’Hôtel de Ville au denier quatorze que j’espère qu’on me fera vendre pour faire cette somme ; sinon le bon put, sur mon billet, me les prêtera. Il n’y a que ce moyen de me les faire tenir, car il faut payer d’abord. Ainsi, nul ne saura que je serai dans ce lieu, je n’y verrai âme vivante et il sera ignoré de tous les Enfants. Mais il me faudrait la bonne femme et je ne vois pas que nous la puissions avoir. Si n[otre] cher p[etit] M[aitre] le veut bien, Il nous facilitera le moyen de placer le fils. Je vous envoie le contrat de la petite Marc 1 avec un billet de 600 livres pour put [Dupuy]. Je vous prie qu’il me fasse toucher, le plus tôt qu’il se pourra, 2000 livres pour acheter ce petit lieu qu’on ne veut pas louer. Je vous serai sensiblement obligée. Je croyais vous envoyer le contrat de la petite Marc, mais je me souviens de l’avoir envoyé à M. Dupuy  [Dupuy] dans une cassette avec d’autres papiers, par la voie de la petite duchesse. Si M. Dupuis le cher                                                                                                                                                                             che, il le trouvera, ou bien il faut savoir de la bonne p[etite] d[uchesse] si elle a gardé le coffre. Ce fut M. l’abbé de Charost qui le fit prendre chez M. Thévenier ; ayez la charité de savoir tout cela à Fontainebleau [la Cour], je vous en prie, et qu’on m’envoie au plus tôt un billet pour recevoir les 2000 livres. Voilà un billet de deux mille livres pour M. Dupuis ; s’il a le contrat et qu’il me le mande, il brûlera le billet de deux mille livres et je lui enverrai un de six cents livres.

La « chasse » prendra fin par l’arrestation du 27 décembre 1695[16].

Le second témoignage date de la progression vers l’enfer. Madame Guyon est mise au secret en 1697 dans un « couvent-prison » constitué à cette fin: 

« Le petit « couvent » est un lieu de bonne garde […] Voilà mon espèce de testament ; il faut l’ajouter au codicille que je fis à Meaux. P. [= Put = Dupuy] a tout - c’est un bon enfant -, le t[uteur = Chevreuse] et vous, pouvez ouvrir celui-ci et le recacheter. Je crois être obligée de mettre toutes ces choses pour l’avenir, afin que la vérité soit connue. Il fut écrit à Vin[cennes] ». ( Lettre à la petite duchesse de Mortemart).                                                                                                                                                                                   

Le troisième et dernier témoignage retenu est postérieur aux prisons, après que madame Guyon soit sortie de la Bastille lavée de tous soupçons (on n’a pu tirer un aveu forcé). Il s’agit du dialogue avec Fénelon de 1710, précieux vestige de leur correspondance[17] où les courriers entre Cambrai et Blois étant assurés par le marquis neveu de Fénelon, Ramsay, Dupuy:

[Colonne gauche, Fénelon, question no. 2 : ] Vous avez paru avoir quelque pensée que vous ne vivrez pas longtemps. Cette pensée subsiste-t-elle encore ? En quel état est votre santé ? […]

[Colonne droite, Mme Guyon, réponse : ] Il est vrai que la pensée que je mourrai bientôt m’a restée quelque temps dans l’esprit, mais cela m’a été enlevé tout à coup. Tout est dans l’équilibre pour vivre ou mourir. Je vous ai écrit une lettre qu’il y a du temps que Put [Dupuy] m’a mandé vous avoir envoyée par gens sûrs : vous ne m’en dites rien. C’était l’état de mon âme que je vous exposais, elle commençait benedic me pater3.

[Colonne gauche, Fénelon, question no. 3 : ] La p[etite] D[uchesse] [de Mortemart] ne m’écrit presque plus […] Elle est piquée à l’égard du P. abbé [de Langeron] et de Dupuy qui ont secoué son joug.

[Colonne droite, Mme Guyon, réponse :] […] C’est une crise. J’espère que cela passera … il est plus sûr d’obéir que de commander.

[Colonne gauche, Fénelon, question no. 5 : ] L’abbé de Chanterac, homme savant … d’un très bon conseil … à soixante-douze ans, il voudrait fort nous quitter pour chercher dans notre pays de Gascogne un climat plus doux…

[Colonne droite, Mme Guyon, réponse : ] Peut-il mieux faire que de consacrer le reste de sa vie pour l’Église … Je voudrais qu’il sentît une petite partie de ce que je sens pour l’Église : je ne prie que pour elle et je m’oublie absolument de tout le reste  ; je vois ici un mal horrible[18]. Vous avez pu apprendre de p[ut] [Dupuy] tout ce qui s’y passe : je le lui ai mandé afin que vous en fussiez instruit. S’il veut absolument s’en aller, que faire autre chose que s’abandonner ? Mais arrêtez-le si vous pouvez.

Au-delà de ce rôle de services, Dupuy sait « secouer le joug » et être un consolateur :

29 septembre 1714, Lettre 324 : Nous avons perdu le Bon Duc [de Beauvillier]. J’ai écrit plusieurs lettres de consolation à notre cher père [Fénelon], qui devait s’attendre depuis longtemps à cette perte. Il ne laisse pas d’être fort affligé, vous connaissez son cœur. Je mande au bon Put [Dupuy] de l’aller trouver en cas que ses affaires le puissent permettre parce que je sais que ce serait une grande consolation pour lui.

Mme Guyon « l’aime bien »[19]. Signe de profonde confiance, elle lui a confié l’un des deux exemplaires de son testament.[20]

Deux précieux manuscrits

Un livre de lettres de Madame Guyon couvre la période parisienne grâce auquel nous suivons le combat de la ‘Dame directrice’ lors de  la ‘Querelle’ du quiétisme[21]. En outre Dupuy colligea le livre des lettres de La Pialière. Cet ensemble a permis de reconstituer la moitié de la correspondance guyonienne[22].

Surtout le marquis de Fénelon, le premier éditeur testamentaire des œuvres de son oncle, eut recours à la bonne mémoire de Dupuy pour établir une préface[23]. Dupuy constitua alors une Relation demeurée manuscrite[24].

Nous ne découvrons qu’aujourd’hui son très grand intérêt. Il n’est pas trop tard pour présenter ce texte bien rédigé, préférable à la Préface du marquis qui se devait d’être pleinement irénique. Elle nous éclaire sur certaines causes cachées qui ont envenimé la ‘Querelle’. En voici une transcription (pour l’instant partielle) :

Relation du différent entre Bossuet et Fénelon

Sixième carton. Huit. Relation du différend entre Bossuet et Fénelon par Monsieur Dupuy. / Manuscrit 2046. /Relation du différend entre Monsieur l’Archevêque de Cambray et Monsieur l’Évêque de Meaux qui donna lieu à la disgrâce de Monsieur de Cambray.

(1) Vous me demandez, Monsieur, un récit fidèle de ce qui s’est passé dans le grand démêlé de Monsieur l’Archevêque de Cambrai avec Monsieur l’Archevêque de Paris et Messieurs les évêques de Meaux et de Chartres. […]

Tout le monde sait la liaison qui était entre Monsieur de mots et Monsieur l’abbé de Fénelon avant que ce dernier vînt à la Cour et fût fait précepteur de Monsieur le Duc de Bourgogne, les louanges que Monsieur de Meaux donna au choix que le roi en venait de faire et combien il parut s’intéresser à l’élévation d’un homme que l’on regardait également (2) comme son ami et son disciple ; mais les distinctions que l’on accorda à Monsieur l’Abbé de Fénelon auprès du prince à cause de sa naissance ; sa réputation qui devint grande tout d’un coup et la faveur de Madame de Maintenon resserrèrent le cœur de Monsieur de Meaux à son égard, et il ne put voir sans un peu de peine un homme qu’il regardait comme son disciple, traité d’une manière si différente de celle dont il l’avait été. En effet il n’avait jamais eu ni la table de Monsieur le Dauphin ni son carrosse dans tout le temps qu’il avait été son précepteur, et l’on accorda l’un et l’autre à Monsieur de Fénelon dès les premiers jours qu’il eut l’honneur d’être auprès de Monsieur le duc de Bourgogne : il arrivait souvent que les manières douces et insinuantes avec lesquels on disait dans le public qu’il gagnait l’esprit du prince et lui rendait l’étude aisée et la lui faisait regarder plutôt comme un jeu que comme un assujettissement fâcheux, il arrivait dis-je souvent que ce discours porté aux oreilles de Monsieur de Meaux comme au meilleur ami de Monsieur de Fénelon, le blessait dans un endroit bien sensible, car l’on savait que sa conduite à l’égard de Monseigneur avait été toute contraire, et l’événement avait justifié qu’il ne s’y était pas bien pris, par le dégoût qu’il lui avait inspiré de toute sorte (3) d’étude.

Ces choses qui paraissent petites ne laissèrent pas de faire une impression assez grande dans l’esprit de Monsieur de Meaux, et quoiqu’au-dehors cela ne parut pas d’une manière bien marquée, leurs amis communs s’en aperçurent. Monsieur l’abbé de Fénelon cependant vivait avec lui à son ordinaire ; le voyait comme auparavant, et souvent l’invitait à se trouver à l’étude du Prince. Cinq ou six ans se passèrent de la sorte et ce qui restait du temps destiné pour l’éducation de Monsieur le Duc de Bourgogne aurait fini de même, sans les affaires de Madame Guyon fit entrer Monsieur de Meaux qui de son côté ne fut point fâché de reprendre avec Monsieur de Fénelon les airs de supériorité qu’il avait eus autrefois avec lui, car comme il s’agissait de doctrine, son caractère, son âge et sa réputation lui en donnaient une pour laquelle il savait que Monsieur l’Abbé de Fénelon était plein de respect et de déférence.

Madame Guyon sous prétexte de quiétisme, mais pour des intérêts particuliers avait été mise aux filles de Sainte-Marie par ordre du roi au commencement de l’année 1688. Madame de Maintenon qui la crût persécutée injustement, se fit une affaire auprès du roi de l’en tirer, elle la faisait entrer quelquefois dans Saint-Cyr, et trouvant (4) dans sa conversation et dans sa sorte de piété de quoi s’édifier, non seulement elle, mais quelques filles de cette maison qui souhaitèrent de la voir, elle leur permit de prendre confiance en elle et crût par le changement de quelques-unes dont elle n’était pas contente auparavant, n’avoir pas lieu de s’en repentir, elle en parla à Monsieur l’abbé de Fénelon qui l’avait connue peu de temps après sa sortie de Sainte-Marie, il ne s’opposa point à l’estime qu’elle paraissait avoir pour elle et lui en parla même en plusieurs occasions d’une femme pleine de piété et de vertu dont il pouvait rendre témoignage plus que personne ; parce qu’il s’était trouvé à portée de lui faire expliquer ses expériences, et de connaître à fond ses sentiments. […]

(6)… Quelques jeunes dames de la Cour qui avait pris le père Alleaume jésuite pour directeur, le conservèrent au grand scandale de ceux qui n’aimaient pas les jésuites, et les jansénistes qui avaient beaucoup recherché Madame Guyon autrefois, eurent le déplaisir de croire que Monsieur le Duc de Chevreuse qu’ils avaient élevé dans Port-Royal et qu’ils regardaient comme un homme attaché au parti, les abandonnaient pour demeurer de ses amis. Il connaissait Madame Guyon depuis deux ou trois ans seulement, il avait été fort prévenu contre elle, et ayant intérêt de la connaître pour (7) des raisons très essentielles qui regardaient sa famille, il ne s’en voulut rapporter qu’à lui-même ; il le fit avec toute la précaution imaginable, et cet examen lui donna autant d’estime pour elle qu’il avait eue auparavant de prévention contre.

Monsieur le duc du Beauvilliers ne donnait pas moins d’inquiétude à l’un et à l’autre de ces deux parties ; l’éducation des princes dont il était chargé, la confiance de Madame de Maintenon qu’il partageait avec Monsieur l’Abbé de Fénelon et ses emplois considérables qui l’attachaient auprès du Roi, le faisait regarder comme un homme qui pouvait beaucoup nuire ou servir. L’on savait l’estime qu’il avait pour Madame Guyon qu’il connaissait aussi depuis deux ou trois ans, et que la plupart de ses amis et ceux qui l’approchaient le plus la regardaient comme une personne d’une très grande vertu et en qui ils avaient beaucoup de confiance.

Son éloignement ne calma donc point les esprits échauffés de Saint-Cyr et de la Cour. L’on supposa qu’elle répandrait son poison de loin comme de près, et l’on crut que pour rendre sa doctrine plus suspecte, il fallait décrier ses mœurs. L’on mit tout en œuvre pour en venir à bout et ceux qui s’en mêlèrent y réussirent si bien qu’ayant persuadé Monsieur l’évêque de Chartres, il ne songea plus qu’à persuader aussi de son côté Madame de Maintenon et ceux de la Cour qu’il croyait des amis de Madame Guyon (8) ou entêtés de ses sentiments.

Madame de Maintenon tint bon quelque temps : ce qu’elle avait connu de Madame Guyon, ses lettres, ses écrits qu’elle avait goûtés, le témoignage que lui en rendaient d’ailleurs ceux de ses amis en qui elle avait alors le plus de confiance, lui faisait suspendre son jugement. Elle se rendit enfin aux instances de Monsieur l’évêque de Chartres et de quelques personnes qui y entrèrent avec des vues trop humaines ou avec des intérêts particuliers.

Un de ceux qui firent le plus de bruit contre Madame Guyon fut Monsieur Boileau. Il avait passé plusieurs années de sa vie à l’hôtel de Luynes où sa piété et son désintéressement lui avaient acquis l’estime de tous ceux qui faisaient profession d’en avoir ; il avait vu cette dame plusieurs fois, lui avait fait ses difficultés sur le petit livre intitulé le Moyen court, et avait paru satisfait de sa docilité.

Une femme extraordinaire qui se mit sous sa conduite en arrivant à Paris lui fit changer de sentiment ; elle l’assura que Madame Guyon était mauvaise et qu’elle causerait de grands maux à l’Église. Monsieur Boileau persuadé par cette femme, de la sainteté de laquelle il se croyait sûr, se joignit à ceux qui (9) persécutaient Madame Guyon. Sa prévention lui fit croire le mal qu’il en entendait dire, et bientôt il fut un de ses plus zélés persécuteurs. Il n’est pas aisé de pénétrer pourquoi Mademoiselle De la Croix, car c’est ainsi que s’appelait cette femme qui depuis a fait beaucoup de bruit dans Paris sous le nom de sœur Rose, parlait ainsi de Madame Guyon. […] (10, 11)  ... Il était de l’ordre de ne rien négliger de ce qui pouvait contribuer à mettre et les esprits et les consciences en repos. Elle proposa elle-même Monsieur de Meaux qu’elle n’avait jamais vu, comme le plus propre à cet examen à cause de son savoir et de sa grande connaissance de la tradition. Monsieur le duc de Chevreuse se chargea de lui en parler ; il y témoigna d’abord quelque répugnance à cause de Monsieur l’Archevêque de Paris avec lequel il craignait de se compromettre, mais comme il ne s’agissait que de juger des expériences d’une personne qui cherchait la vérité et qui ne demandait qu’à être redressé supposé qu’elle se trompât, on lui fit entendre qu’il n’y avait rien en cela dont Monsieur de Paris put être blessé puisqu’il ne s’agissait point d’un jugement dogmatique qui dut paraître, mais seulement de son sentiment qu’elle regarderait comme la règle de sa conduite. Monsieur de Meaux ayant accepté cette proposition et l’ayant vue une fois ou deux, elle le pria de lire et d’examiner ses écrits qu’elle lui fit remettre entre les mains, non seulement les (12) imprimés, mais tous les commentaires sur l’Écriture sainte ; c’était un grand travail et il demanda quatre ou cinq mois pour se donner le loisir de le tout voir [...] ... Elle lui fit remettre sa Vie entre les mains.

L’obéissance la lui avait fait écrire ; et ses dispositions les plus secrètes étaient marquées avec beaucoup de simplicité aussi ce fut sous le secret de la confession que ces défis lui fut remise et il promit un secret inviolable. Il lut tout avec attention, en fit de grands extraits et se [13] mit en état au bout du temps qu’il avait demandé, de lui proposer ses difficultés et d’écouter les explications qu’elle y donnerait. Ce fut au commencement de l’année 1694. Le jour de cette conférence Monsieur de Meaux la communia de sa propre main et la vie chez Monsieur Janon un ecclésiastique de ses amis où il lui avait donné rendez-vous. Il y porta tous ses extraits et un mémoire contenant plus de 20 articles à quoi se réduisaient ses difficultés. Il parut satisfait de ses réponses sur tout ce qui pouvait avoir rapport à la pureté de la doctrine, mais il y eut un article ou deux sur quoi elle ne put le satisfaire. Il s’agissait de ses expériences, elle disait simplement ce qu’elle avait éprouvé, et ce qu’elle éprouvait encore, mais il la croyait trompée […] L’on peut croire qu’il fut arrêté par la nouveauté de la matière et par le peu d’usage qu’il avait des voies intérieures dont on ne peut guère bien juger que par l’expérience.

Cette conférence avait duré six ou sept heures, et Madame Guyon qui ne plus satisfaire Monsieur (14) de Meaux sur les articles de parler, se regarda comme une personne trompée et dans l’illusion et voulut que ses amis la regardassent de même. Elle prit la résolution de se retirer beaucoup plus loin […] [15] […]

Il s’était joint un peu de crainte naturelle au premier motif qui l’avait engagé à se retirer ; ce qu’elle avait souffert de la part de Monsieur l’Archevêque de Paris lorsqu’elle fut mise à Sainte-Marie, lui faisait craindre de retomber dans ses mains, il ignorait que Madame de Maintenon eût changée de sentiments pour elle ; mais cela ne pouvait être caché longtemps, et il était à craindre, piqué contre elle au point où il l’avait été, qu’il ne fit donner une nouvelle lettre de cachet (16) lorsqu’il la verrait privée d’une telle protection. Monsieur Fouquet fut le seul à qui elle se confia de sa retraite […](17) ... Son éloignement qu’elle avait approuvé elle-même faisait apparemment tomber toute l’inquiétude que l’on avait prise sur son sujet. C’était en effet ce que l’on en devait présumer, mais on commençait à avoir un autre but. La confiance que Madame de Maintenon avait en Monsieur l’abbé de Fénelon et sa faveur qui se déclarait tous les jours donnait de l’ombrage à bien des gens ; l’occasion était trop belle pour la manquer, on le crut entamé dès que Madame de Maintenon s’était déclaré contre Madame Guyon, et l’on n’oublia rien de tout ce qui pouvait fortifier les soupçons qu’on lui donnait contre lui des qu’on sentit qu’elle y prêtait l’oreille. Ses meilleures amies y entrèrent, mais avec des vues (18) différentes […]

Ce déchaînement qu’elle apprit dans sa retraite lui fit juger qu’on en voulait à d’autres qu’à elle ; elle n’avait pas fait jusque-là un personnage assez considérable pour causer une si grande rumeur ; mais, quel qu’en pût être le motif, elle crut puisqu’il s’agissait de ses mœurs, devoir rompre le silence et chercher à les justifier par une voie qui ne laissât plus rien à désirer. Pour cet effet elle écrivit à Madame de Maintenon (19) qu’elle la suppliait de lui faire donner par le Roi des commissaires pour informer à charge et à décharge sur toutes les choses qu’on lui imputait, qu’on lui fit son procès suivant toute la rigueur des lois […] Monsieur le duc de Beauvilliers voulut bien se charger de cette lettre et la faire tenir à Madame de Maintenon, mais elle ne jugea pas à propos d’entrer dans un expédient qui paraissait si naturel, elle répondit simplement à Monsieur de Beauvilliers qu’elle ne croyait rien des bruits qui couraient sur Madame Guyon, que ce n’était point de ses mœurs dont il (20) s’agissait, qu’elle avait toujours cru très bonnes, mais du fonds de ses sentiments, et qu’il serait à craindre qu’en la justifiant sur les mœurs, l’on ne donnât trop de créances à sa doctrine qui était très mauvaise ; […] Jusque-là le roi n’avait point entendu parler de toutes ces affaires de Madame Guyon, l’on jugea à propos de lui en parler, et Madame de Maintenon le fit avec beaucoup de ménagement. Elle lui fit entendre qu’il y avait de petits livres de Madame Guyon qui commençaient à faire du bruit comme favorisant le quiétisme, que plusieurs jeunes dames de la cour qui la connaissaient et à qui elle avait fait beaucoup de bien en les retirant du monde et les portant à la piété, paraissaient y prendre une si grande confiance qu’il était à craindre qu’elle ne leur inspirât des sentiments dangereux, supposé qu’elle en eût, que cette dame ne demandait pas mieux que d’être redressée si on lui faisait connaître qu’elle se fut écartée le moins du monde du chemin battu et qu’elle (21) demandait avec insistance qu’on la fît examiner par des gens d’un caractère à lui mettre une bonne fois l’esprit en repos aussi bien qu’aux autres, que cet examen naturellement regardait Monsieur l’Archevêque de Paris [ajout marginal d’autre main de Harlay], mais toutes les parties avaient si peu de confiance en lui qu’elle est en ce point qu’il lui en fallait ôter la connaissance pour la donner à des gens d’une piété aussi bien d’un savoir reconnu ; elle lui fit aussi connaître l’intérêt que Monsieur de Beauvilliers et Monsieur de Chevreuse avaient à cet examen, tant à cause de ces jeunes dames et des autres amis de Madame Guyon dont ils étaient environnés, que parce qu’ils la connaissaient eux-mêmes et avait beaucoup d’estime pour elle à cause de sa vertu et de sa piété. Le roi se rendit à ces raisons et pour ne pas faire de peine à Monsieur l’Archevêque, dans le diocèse duquel cela se devait faire, il ne voulut pas paraître y avoir entré ni même savoir qu’il se fit.

Il ne s’agissait plus que de savoir sur qui on jetterait les yeux pour cet examen ; le premier qui se présente à Monsieur de Meaux, il en avait déjà fait un particulier quelques mois auparavant, et Madame de Maintenon qui le savait, le voulut voir pour sonder ses sentiments (22) et savoir jusqu’où elle pouvait compter sur lui dans la condamnation qu’elle voulait faire faire ; car c’était de cela dont il s’agissait et cet examen prétendu n’était que pour la rendre plus authentique et fermer la bouche à ce qu’une conduite trop passionnée aurait blessé ou éloigné du but qu’elle se proposait. Il ne fut pas difficile à Monsieur de Meaux de pénétrer les intentions de Madame de Maintenon non plus que son inquiétude sur ses amis ; la confidence avait quelque chose de flatteur et il promit apparemment tout ce qu’on pouvait espérer de lui. D’un autre côté Madame Guyon et ceux qui s’intéressaient pour elle furent bien aise de l’y voir entrer ; il avait eu déjà connaissance de l’affaire et après un long examen où il n’était entré que par un esprit de charité, non seulement il lui avait administré les sacrements le jour de la conférence, mais même depuis il avait offert à Monsieur le Duc de Chevreuse le certificat dont il a été parlé, et de son aveu les choses sur lesquelles il n’avait pu convenir avec elle n’ayant pas été décidées par l’Église, n’en blessaient pas [point partout pour pas] la foi. Il fut donc choisi de part et d’autre avec le même agrément. Madame Guyon à cause (23) de Madame la Duchesse de Guiche qu’elle avait beaucoup vue, souhaita que Monsieur l’évêque de Chalon y entrât, il avait de la douceur et de la piété, et elle croyait qu’il avait quelque connaissance des voies intérieures dont il s’agissait plus ici que du dogme de l’Église. Monsieur de Beauvilliers et Monsieur l’Abbé de Fénelon souhaitèrent que Monsieur Tronson y entrât aussi : il était supérieur de la maison de Saint-Sulpice et ils avaient tous deux une confiance très particulière en lui depuis un grand nombre d’années. L’on demanda à ses trois messieurs un grand secret sur toute cette affaire ; elle aurait blessé Monsieur l’Archevêque qui l’aurait portée au Roi et s’en serait attribué la connaissance avant que de n’entrer dans aucune discussion, Madame de Maintenon souhaita que Monsieur l’Abbé de Fénelon y entra comme quatrième, et le Roi l’approuva ; il y avait de la répugnance à cause de la liaison qu’il avait eue avec Madame Guyon et les préventions où l’on était qu’il était trop entêté de ses sentiments ; cependant il ne put s’en défendre et il travailla de concert avec ces messieurs.

Dans la première entrevue qu’il eut avec Monsieur de Meaux, ce prélat lui avoua de bonne foi qu’il n’avait aucune connaissance des auteurs (24) mystiques et qu’il n’avait jamais lu Saint-François-de-Sales ni le bienheureux Jean de la Croix ni la plupart de ceux qui traitent des voies intérieures et de ce qu’on appelle la vie spirituelle, comme c’était de la conformité de leurs sentiments avec ceux de Madame Guyon dont il s’agissait, il ajouta qu’il les allait lire avec beaucoup d’attention, qu’il les emporterait à Germigny avec les écrits de Madame Guyon et que dans une affaire de cette conséquence il fallait prendre un grand temps pour tout examiner et ne laissait rien derrière soi.

Monsieur l’abbé de Fénelon qui entra dans sa pensée, lui offrit de faire des extraits d’un grand nombre de ces auteurs qui lui étaient connus ; c’était un grand travail dont il ne soulageait et qui le mettait tout d’un coup à portée de voir l’état de la question ; madame de Maintenon approuva son dessein ; il travailla donc sur Saint Clément, saint Grégoire de Naz[iance], sur Cassien, Saint-François-de-Sales, le bienheureux Jean de la Croix et plusieurs autres. […] (25) ...[Monsieur de Meaux] ne pouvait souffrir qu’on lui fit voir qu’une tradition de l’église constante (26) et suivie sur un point si essentiel à la religion [l’amour désintéressé] lui eut échappé. C’était sur quoi Monsieur de Fénelon insistait toujours, et c’était aussi ce qui indisposait toujours Monsieur de Meaux de plus en plus contre lui ; il n’était pas accoutumé à cette sorte de résistance et la trouvait encore moins supportable dans un homme qu’il regardait comme son disciple. [...] (27) ... Monsieur de Meaux voulait faire un personnage ; il fallait entretenir avec Madame de Maintenon un commerce qui ne roulait que sur cette affaire, et faire sentir à Monsieur de Fénelon une autorité pour laquelle il n’avait pas une déférence assez aveugle ; sans parler de ce fonds de jalousie qu’il ne connaissait pas lui-même, mais qui n’avait pu échapper à leurs amis communs. Monsieur de Meaux qui était l’âme de cette affaire, tant par son caractère que par son âge et la réputation de doctrine où il était, voulut donc que l’Église fut en péril par ces deux petits livres de Madame Guyon dont il a déjà été parlé, car il ne s’agissait pas pas de ses manuscrits que personne ne connaissait et qu’elle offrait de brûler au moindre signal qu’on lui en donnerait ; il avait eu sur la fin de l’année ses 194 une ou deux conférences avec elle où Monsieur de Chalons étaient présent, et elle n’avait servi que pour rendre plus authentique la condamnation qu’il avait (28) promis d’en faire ; il en rendit compte à Madame de Maintenon qui le dit au roi et l’un et l’autre crurent que c’était une affaire finie dont ils n’entendraient plus parler.

En effet peu de jour après Madame Guyon se retira dans le monastère des filles de Sainte-Marie à Meaux de l’agrément de ce prélat qui le souhaita même pour achever, disait-il, de la désabuser de sa prétendue spiritualité […] Monsieur de Meaux n’en voulut pas demeurer là […] (29) ... Il leur montra 30 articles qu’il avait dressés et leur proposa de les signer comme une barrière contre toutes les nouveautés […] (30, 31, 32) […] Monsieur de Meaux croyait avoir réduit Monsieur de Cambrai au point d’une déférence aveugle pour tous ses sentiments, et Monsieur de Cambrai en lui faisant admettre les articles ajoutés aux 30 premiers, se promettait de lui faire admettre par des conséquences nécessaires tout son système sur l’amour désintéressé. L’un et l’autre se trompèrent dans leur jugement comme l’événement le fera voir. […] (33) … Il n’y eut rien que Monsieur de Meaux ne tenta et mit en œuvre pour tirer d’elle l’aveu de ses erreurs prétendues, elle fut inébranlable… (34 à 37) … Cette dame lui fit connaître que le premier était plus entre ses mains qu’elle l’avait fait envoyer à sa famille le jour même que Monsieur de Meaux le lui avait donné, et qu’après les bruits qu’on avait répandus d’elle dans le public, elle ne croyait pas que sa famille se dessaisit d’un acte qui faisait sa Justification, et se contentât du dernier qui bien loin de la faire, était capable de faire croire qu’elle eût donné lieu à tout ce qu’on avait dit contre elle. Monsieur de Meaux n’insista plus et eut le déplaisir de ne contenter personne. Monsieur de Harlay archevêque de Paris étant venu à mourir vers ce temps-là, il semblait que le roi penchât du côté de Monsieur de Meaux pour lui faire remplir cette place importante, mais soit que Madame de Maintenon ne fut pas contente de la manière dont il avait fini avec Madame Guyon ou qu’elle songeât déjà à l’alliance de Monsieur de Noailles, elle la fit donner à Monsieur de Chalons. Sur la fin de la même année, on fit arrêter Madame Guyon par ordre du Roi et elle fut mise à Vincennes. Monsieur de la Reynie eût ordre de l’interroger, mais comme je n’ai parlé d’elle qu’à l’occasion du différend dont vous me demandez le récit, je me renfermerai dans les bornes que je me suis prescrites sur les différents de ces deux (38) prélats et ne parlerait de cette Dame qu’autant qu’elle y a donné lieu.[…] (Fénelon défend Mme Guyon ; duel par écrits entre Fénelon et Bossuet, la condamnation en 1699, (161) fin).

 

 

 

 

 


 


 

Le marquis de Fénelon (1688-1745).

Le petit-fils du frère aîné de Fénelon, était le second d’une famille de quatorze enfants. Mousquetaire en 1704, colonel du régiment de Bigorre en 1709, Gabriel-Jacques de Fénelon[25] reçut une grave blessure le 31 août 1711 au siège de Landrecies, lors de l’enlèvement du camp ennemi à Hordain. Informée, Madame Guyon lui écrit dès septembre :

Je vous assure, monsieur, que personne ne prend plus de part que moi à tout ce qui vous regarde, et que j’ai été affligée avec vous, que je vous aie recommandé de tout mon cœur à Notre Seigneur, que je l’aie prié et le prie encore que, s’Il vous fait participant de la peine et de la douleur de Jésus-Christ, Il vous donne aussi la patience nécessaire. Vous êtes avec Jésus-Christ sur la croix, et Il est avec vous dans la tribulation : Il vous y fait compagnie. / Vous trouverez toujours dans votre cœur ce fidèle Ami lorsque vous L’y chercherez par un retour simple et sincère : un simple coup d’œil Lui suffit pour entendre tout ce que vous voulez Lui dire et que vous ne Lui dites point. Vous ne trouverez de consolation, de soutien et de force qu’en Lui. Vous L’avez toujours au-dedans de vous. […][26].

Mal soigné, il subit une opération au début de février 1713, qui fut suivie de trois mois de maladie et dont il restera toujours infirme. Fénelon qui l’aimait bien lui écrit le 1er avril 1713 :

   Tu souffres, mon très cher petit fanfan, et j’en ressens le contrecoup avec douleur. Mais il faut aimer les coups de la main de D[ieu]. Cette main est plus douce que celle des chirurgiens. Elle n’incise que pour guérir. Tous les maux qu’elle fait se tournent en biens, si nous la laissons faire. Je veux que tu sois patient sans patience et courageux sans courage. Demande à la bonne Duchesse [de Mortemart ou de Chevreuse] ce que veut dire cet apparent galimatias. Un courage qu’on possède, qu’on tient comme propre, dont on jouit, dont on se sait bon gré, dont on se fait honneur, est un poison d’orgueil. Il faut au contraire se sentir faible, prêt à tomber, le voir en paix, être patient à la vue de son impatience, la laisser voir aux autres, n’être soutenu que de la seule main de Dieu d’un moment à l’autre, et vivre d’emprunt[27]. En cet état, on marche sans jambes, on mange sans pain, on est fort sans force. On n’a rien en soi, et tout se trouve dans le bien-aimé. On fait tout, et on n’est rien, parce que le bien-aimé fait lui seul tout en nous. Tout vient de lui, tout retourne à lui. La vertu qu’il nous prête n’est pas plus à nous, que l’air que nous respirons et qui nous fait vivre […][28].

Se rendant aux eaux de Barèges en 1714 avec l’abbé Pantaleon de Beaumont[29], ils s’attardèrent à Paris et peut-être à Blois. Commença alors une correspondance plus suivie avec Madame Guyon. Nous disposons d’une série de 70 lettres[30].

Madame Guyon eut bien du mal avec le jeune mousquetaire arrivé à elle à l’âge de vingt-trois ans après avoir été blessé. Il avait des difficultés à s’unifier dans la vie intérieure. Elle le confia au début à un ami, lord Forbes ou Ramsay[31], puis à « notre cher père … plus proche de vous que quand il était sur terre ». Enfin elle développa une tendresse particulière pour son « cher boiteux ».

Après la mort de sa « très chère et vénérable mère », il devint Inspecteur général de l’infanterie en 1718, brigadier en 1719. Il épousa en décembre 1721 Louise‑Françoise Le Peletier, fille de Louis Le Peletier, premier président du Parlement de Paris. De ce mariage naquirent douze enfants et firent de lui un parent du comte de Morville, secrétaire d’État aux Affaires étrangères : celui-ci le désigna en 1724 pour l’ambassade de Hollande. Il y resta jusqu’en 1728, où il fut nommé plénipotentiaire au Congrès de Soissons, puis retourna en Hollande de 1730 à 1744.

Légataire universel de son grand-oncle et dépositaire de tous ses écrits originaux, qui lui avaient été remis par l’abbé de Beaumont, il les publia[32], en y ajoutant un « Avertissement pour servir d’introduction à la lecture des Œuvres spirituelles recueillies dans cette nouvelle édition » [33]. Cet exposé clair et précis de la Querelle  fut peut-être rédigé avec l’aide de Dupuy et reflète fidèlement la vision du cercle guyonnien de Lausanne représenté dans le Suplément à la Vie[34].

Chevalier des Ordres du Roi en 1739, il servit comme lieutenant général dans l’armée du maréchal de Noailles, puis dans celle de Maurice de Saxe. Il était en passe d’obtenir le bâton de maréchal quand il fut blessé très grièvement à la bataille de Raucoux, près de Liège, et mourut quelques jours après, le 11 octobre 1746.

Le jeune « Fanfan » de Fénelon ou « cher boiteux » de madame Guyon devint capable de servir son pays en assumant son rang dans des emplois contrastés de militaire et de diplomate.

Lettres de direction à un jeune mousquetaire (extraits)

Dans sa jeunesse le mousquetaire avait des difficultés à s’unifier dans la vie intérieure, ce qui nous vaut les conseils de madame Guyon. Ils sont précieux aux débuts d’une vie mystique, portant sur « la simple exposition devant Dieu », sur la fidélité à l’oraison, la lecture préparant le recueillement, « qui porte son effet dans le moment, sans qu’il soit nécessaire qu’il en reste quelque chose », « l’oraison d’affection », la joie à servir « un Dieu dont la bonté est immense, qui ne chicane point avec nous ». Voici un bref florilège cueilli dans presque une centaine de pages de correspondance couvrant principalement cinq années de septembre 1711au mois d’août 1716.

Septembre 1711, Lettre 317.

J’ai reçu votre lettre, monsieur, avec beaucoup de joie[P1] , y remarquant le désir sincère que vous avez d’être à Dieu, et les miséricordes qu’Il vous a faites. Je suis ravie que vous puissiez voir quelquefois M. N.[35] […]

Votre oraison est une simple exposition devant Dieu. Il faut y être fort fidèle, sans vouloir mettre notre main grossière à son ouvrage. Les distractions, lorsqu’elles ne sont pas volontaires, n’empêchent point l’oraison du cœur. Le cœur est constamment à Dieu malgré les diverses agitations de la vie, pourvu qu’on ne se reprenne pas, et qu’on veuille bien ne Le point offenser et ne point reprendre son cœur après le Lui avoir donné. Le sentiment et [P2] la ferveur dans la dévotion n’est pas la perfection de la dévotion, mais des accidents passagers, qui ne l’augmentent ni ne la diminuent : c’est un feu de paille, qui ne saurait être de durée. Mais la solide dévotion ne se perd pas lorsqu’on cesse de la sentir : elle n’est point assujettie aux causes accidentelles. L’amour sacré, la foi, l’abandon à la volonté de Dieu, sont l’âme de la piété, qui ne gît point dans le sentiment. […][36].

26 mars 1714, L. 318.

[…] Puisque vous voulez bien que je vous dise ma pensée, je vous assurerai que de la fidélité [P3] ou de l’infidélité à l’oraison dépend tout le bien et le mal de notre vie. Il est impossible que vous vous souteniez, à votre âge et dans vos emplois, qu’autant que vous prendrez de la force auprès de Dieu dans la prière. C’est comme un magasin d’eau qui se répand insensiblement sur toutes les actions de la journée. Nous sommes si faibles par nous-mêmes que, si nous ne nous tenons attachés à ce premier principe, nous tombons insensiblement dans la langueur. Moins on fait d’oraison, moins on a envie d’en faire : on se refroidit en s’éloignant du feu. Quand on est soigneux d’approcher souvent du feu, on éprouve une certaine chaleur douce qui rétablit le corps. Il en est ainsi de l’âme, lorsqu’elle approche de Dieu. […]

9 juillet 1714, L. 322.

Je vous assure, mon cher enfant, que vous me tenez fort au cœur [P4] et que je ne vous oublie pas auprès du petit Maître. Il me semble que je ne le pourrais quand je le voudrais. Je serai bien fâchée que vous fussiez occupé ni de ma santé ni de quoi que ce soit qui me regarde, car je désire que vous soyez occupé de Dieu seul. Quand un habile homme fait une belle statue, chacun admire la statue, mais nul ne s’imagine de penser de quel instrument il s’est servi pour la faire : ce sont souvent de petits ferrements fort méprisables. Ainsi le petit Maître, pour faire Ses plus beaux ouvrages, Se sert de fort vils instruments. Il ne faut regarder que Sa main et non les sujets qu’Il prend pour achever Son œuvre en nous. Il est néanmoins certain qu’Il Se sert des instruments souples et pliables qui ne lui font aucune résistance : moins ils ont d’éclat en eux-mêmes, plus ils sont propres en Sa main, afin, comme dit saint Paul, que l’œuvre  ne soit point attribuée à l’homme, mais à Dieu1. Soyez donc fidèle et sans scrupule à suivre le chemin qui vous a été marqué : plus vous y serez fidèle, plus vous attirerez les grâces de Dieu sur votre âme.

Ne soyez point ravaudeur, mais étendez votre cœur, comme dit David, pour courir dans la voie des préceptes2. Faites ce que vous faites avec joie, car nous servons un si grand Maître que nous devons en être comblés en Le servant. C’est un Dieu [P5] dont la bonté est immense, qui ne chicane point avec nous et qui ne fait aucun incident à un cœur simple et droit qui veut L’aimer pour Lui-même. Si l’on tombe, il faut se relever et recourir à Lui du fond du cœur, être humilié de notre misère sans en être jamais découragé : retenez bien ceci, car ce doit être la règle de votre vie. Nous sommes si faibles qu’il ne faut pas nous étonner si nous bronchons souvent, mais implorer aussi souvent le secours du petit Maîtref. Sa petite main est d’autant plus forte que nous sommes plus faibles. J’espère de Sa bonté qu’Il S’imprimera Lui-même dans votre cœur. L’amour fait souvent semblant de se cacher afin de réveiller notre paresse et que nous le cherchions avec plus d’ardeur ; mais lorsque nous le croyons plus loin, c’est lorsqu’Il est plus proche de nous.

Les images ne s’impriment point dans le cœur, mais bien dans l’esprit. Il ne faut pas vous étonner de l’inconstance de l’esprit, lorsque le cœur n’y a point de part. Votre cœur sera toujours un refuge assuré pour vous retirer et vous défendre de tout ce qui se passe dans votre esprit. Quand votre esprit est assiégé de différentes pensées, retournez à votre cœur et implorez là le secours de Dieu. Ne vous avisez jamais de vouloir mener le petit Maître, mais laissez-vous conduire par Lui dans les sentiers qu’Il vous a marqués et qu’Il a préparés pour votre âme. Car, quoi qu’Il soit pour tous, voie, vérité et vie3, comme Il est immense, Il a une infinité de sentiers par lesquels Il conduit ceux qui s’abandonnent à Lui sans réserve.

Quoique vous ayez pris un temps fixe pour l’oraison, lorsque vous croyez qu’il est temps de la quitter et que le petit Maître vous rappelle par un certain petit recueillement, restez-y encore quelques moments pour Lui obéir ; mais lorsque c’est le scrupule qui vous retient, ne le suivez pas. N’interrompez point votre attrait à moins que vous n’y soyez engagé par quelque événement dont vous ne pouviez vous défendre, car lorsqu’on est attiré au-dedans c’est une récolte que l’on fait,  et souvent l’on perd de grands biens pour interrompre ce recueillement. Quand vous lisez, lisez simplement pour vous recueillir et non pas pour voir si vous êtes selon ce que vous lisez. Cela ne servirait qu’à vous occuper de vous-même, ce qui est une très mauvaise occupation. Allez donc à Dieu au-dessus de tout ce qui vous regarde. […]

29 septembre 1714, L. 324.

J’étais fort en peine de vos nouvelles, [P6] mon cher enfant, et dans la résolution de vous écrire lorsque j’ai reçu votre lettre. Je vous dirai d’abord de peur de l’oublier que, dès que vous serez arrivé à l’hôtellerie, vous envoyiez quérir R[amsay] à sa maison ou ici parce qu’il vous y introduira, car ma fille est ici et j’ai peur qu’elle ne soit pas partie quand vous viendrez. Que cela ne vous fasse aucune peine, car il vient des étrangers souvent me voir et vous passerez pour un chevalier flamand de la connaissance de M. F[orbes]1 et de R[amsay]. Je vous recevrai comme ma fille reçoit ceux qui la viennent voir, c’est-à-dire dans ma chambre où vous dînerez à part avec moi. Vous porterez le nom du Chevalier Souabe ou de quelque autre gentilhomme frandrin [de Flandres]. Je vous dis tout ceci en cas qu’elle soit ici quand vous passerez, car peut-être sera-t-elle partie. Elle ne compte de rester que jusqu’à la Toussaint, encore ne crois-je pas qu’elle y soit si longtemps. […] 

Votre disposition malgré votre faiblesse ne laisse pas de me faire un grand plaisir. Lorsque je vous ai mandé de lire quelque chose immédiatement devant3 la prière, ce n’a été que pour vous faciliter le recueillement, parce que lorqu’on a été dissipé par divers objets, ces mêmes objets ne s’effacent pas si aisément de l’imagination. Un moment de lecture entre la dissipation et la prière fait un bon effet. Ce n’est pas pour vous occuper de ce que vous aurez là que je vous ai conseillé la lecture, mais seulement pour vous faciliter le recueillement. Lorsque vous vous sentirez attiré à la prière et qu’il semble que Dieu vous y appelle, il ne faut point lire. […]

31 mars 1714 ( ?), L. 327.

Ma très chère et vénérable mère, je ne puis laisser partir [mots illis.] du vénérable P[oiret] sans y joindre ce petit mot pour vous assurer de mes très profonds respects, et pour vous prier de me continuer  votre charité en notre cher petit Maître. J’ai eu de temps en temps des pensées qui me faisaient souhaiter de savoir que notre mère me regardait tout de bon comme un de ses enfants, ou plutôt comme un enfant du petit Maître, puis mes infidélités fréquentes m’en faisaient bien douter, sans pourtant me laisser aller à aucune inquiétude sur cela. Je ne sais pas aussi que cela ait fait beaucoup d’impressions sur mon esprit.

Cependant j’ai eu un songe un dimanche matin, le vingt-et-un mars, qui semble avoir quelque rapport à cela, que je vais dire en toute simplicité. C’est que je me trouvais avec le bon Sevin[37] pour aller ensemble chez notre mère. Je perdais en chemin mon compagnon, puis, en avançant, un domestique m’invitait d’entrer dans la maison où il était. J’y entrais en descendant premièrement, et puis je montais vers un lieu qui ressemblait [à] une grande salle où il y avait beaucoup d’enfants qui jouaient ensemble et avaient devant eux des corbeilles, où étaient de petits fruits rouges de la grandeur des groseilles rouges de Hollande. Le cher M. R[amsay] y était, apportant de ces corbeilles vers notre mère, qui était devant une grande table, causant avec deux ou trois enfants qui étaient debout sur la table. J’allais vers notre mère qui me tendait la main que je baisais. Mais elle, avec un air bien gracieux, se tourna vers moi m’embrassant, me baisant à la bouche, y tenant appliqué la sienne quelque petit espace de temps, pendant lequel je priais le petit Maître en disant : « Donnez-moi, mon Dieu, Votre bon esprit, donnez-moi Votre Esprit saint, etc. » J’y sentais une douceur tranquille, et là-dessus il me semble que je m’éveillai ayant l’esprit rempli d’un grand calme.

Avant la rencontre de notre mère, il me semble aussi que j’étais avec le bon Sevin et [….][38] dans une salle,- je ne sais si c’était la même que l’autre, - qui [26] avait un prospect[39] dans un grand et magnifique jardin, et nous nous divertissions entre nous et avec d’autres enfants.

 Je vous demande pardon, ma très chère mère, que je vous entretienne de mes songes. Je prie Dieu de me disposer et de me rendre capable d’en recevoir la réalité. Quoi qu’il en soit, depuis ce temps-là je ne saurais nullement douter de la charité de notre chère mère pour moi, tout indigne que j’en suis et nonobstant mes infidélités. Priez-le cher petit Maître qu’Il me rende bien petit et enfant. Ô que j’en suis encore éloigné ! [….] Mon frère vous assure aussi de ses profonds respects en se recommandant de même à votre charité, laquelle excusera ma liberté et simplicité enfantine à raconter des rêves. Plaise au petit Maître [de] nous conserver encore longtemps notre chère mère et de vous combler de plus en plus de Soi-même. Nous saluons et embrassons avec respect le cher M. pèlerin[40].

7 décembre 1714, L. 328.

[…]

Votre naturel est tendre et sensible. Il faut, dès le commencement, vous habituer à vivre par une foi simple égale, sans beaucoup vous embarrasser de vos sentiments. Autrement quand le temps de sécheresse viendra, vous aurez de la peine à tenir ferme. Soyez toujours fidèle au milieu de vos infidélités et servez-vous de tout ce que vous remarquez en vous pour vous humilier et vous rendre méprisable à vos propres yeux. De nous compter pour rien et de tendre au néant, c’est le chemin et la fin de toute la perfection. […]

[post-scriptum de la main de Madame Guyon :]

Mon cher enfant, je vous aime tendrementi, soyez bien petit, bien fidèle, mourez à tout, oubliez-vous vous-même, et vous serez dans la vérité. N’oubliez pas la nuit de Noël et si vous êtes auprès du cher père, qu’il dise la messe pour tous les enfants du petit Maître dispersés. Communiez à cette intention.

9 février 1715, L. 334.

[…]

Il ne faut pas être pour soi-même, mais il faut tâcher que ce que nous avons de bon se communique à ceux qui désirent d’en profiter : c’est ce que je vous recommande sur toutes choses, mon cher enfant. Croyezg que vous m’êtes doublement cher présentement, tant à cause de vous que de celui qui s’est éloigné de nous pour retourner dans son principe. Si nous pouvions désirer quelque chose, ce serait de l’y aller joindre. Pour moi il me semble que je n’ai plus rien à faire sur terre.  [.…]

22mars 1715,  L. 340.

[…]

Ne vous découragez point, ne croyez point que les forces vous manquent : c’est plutôt le courage. Quand Dieu nous ôte les forces, Il nous porte Lui-même, mais quand l’amour propre nous les ôte, nous nous laissons engourdir sans avancer. Notre âme au lieu de se relever après ses chutes se laisse abattre par une vue et un esprit propriétaire de nos misères[A7] .

 Ne vous laissez donc point abattre, ranimez-vous, recourez à notre cher père, regardez-le par la foi qui vous tend la main pour vous relever. Il est plus proche de vous que quand il était sur terre : il connaît vos besoins, vos faiblesses, vos misères. Il y compatit. Ses secours seront d’autant plus efficaces qu’ils ne sont plus les objets de vos sens et de votre imagination. Il ne parle plus à vos oreilles, mais étant dans le sein du petit Maître, son action sur votre âme sera beaucoup plus intime, pure, vitale ; il participe même de la force de la Divinité. Regardez-le donc avec un œil  de foi et dites-lui au fond de votre cœur : « Mon cher père, intercédez pour moi, venez, venez à mon secours, jef veux vous suivre, mais je ne peux pas ». Puis taisez-vous, reposez-vous sur son sein, enfoncez-vous-y : il vous introduira un jour dans celui du petit Maître. Ayez la foi seulement, et toutes ces montagnes qui vous accablent, qui vous séparent du petit Maître, qui vous épouvantent, seront transportées et jetées dans la mer. Ô, mon cher enfant, si vous saviez ce que c’est que de supporter vos misères en vous haïssant vous-même, que vous trouveriez de paix au milieu de toutes vos faiblesses ! Je vous conjure donc de ne vous point décourager, vous ne pourriez jamais vous corriger par votre chagrin. L’œuvre  de Dieu ne s’accomplit point par notre colère et nos dépits contre nous-mêmes, mais par une humble persévérance. […]

20 mai 1715, L. 343.

[…] Plus nous sommes fidèles à Dieu, plus Il prend soin de nous. C’est une expérience qui vous sera un jour très douce : elle est possible dans le commencement. Mais si vous vous habituez à l’écouter, vous ne serez point en doute de ce que vous aurez à faire ou ne pas faire, à dire ou à faire. […]

28 juin 1715, L. 345.

[…] Ce qui nous est le plus avantageux, c’est la foi nue et simple. C’est ce qui fait que Dieu ne nous donne pas toujours le sentiment de Sa présence afin que nous marchions en foi, mais il n’en est pas de même dans la journée, où nous avons des occasions de nous distraire. Dieu fait alors sentir Sa présence afin de nous rappeler au-dedans et d’empêcher une trop forte dissipation. L’oraison est comme naturelle à l’âme quand elle s’y est habituée, comme l’œil  voit sans s’apercevoir qu’il voit et sans le sentir : nous ne sentons notre œil  que quand il est malade. La bonté de Dieu est si grande qu’Il Se fait plus sentir  dans le besoin, à moins que nous ne commettions des péchés volontaires qui L’obligent à Se retirer. Encore quand nous en aurions commis, si nous retournons à Lui du fond de notre cœur, Il oublie nos péchés. Il ne laisse pas de nous en punir par le sentiment des mêmes choses dont nous nous sommes servis pour L’offenser. […]

5 août 1715, L. 346.

[…] Je ne voudrais pas que vous lussiez tout de suite, mais interrompez votre lecture sitôt qu’elle vous cause le moindre recueillement et la reprenez pour un temps lorsque le recueillement est passé. Je fais différence entre la lecture entremêlée de recueillement et l’oraison actuelle. Pour l’oraison actuelle, tenez-vous y auprès de Dieu, étant content de le faire comme il Lui plaît, soit qu’elle soit sèche ou fervente, car c’est la même chose pour Dieu, quoiqu’elle soit moins agréable pour vous. Demeurez exposé à Sa lumière et à Sa chaleur, Lui disant de temps en temps ce qu’il vous vient au cœur de Lui dire, n’agissant pas continuellement, mais demeurant de temps en temps dans un silence qui, quoique sec, ne laisse pas de donner lieu à l’opération de Dieu, car si vous agissez toujours, Dieu n’opérera point en vous. Vous me direz : « Mais je ne sens point son opération ». L’opération de Dieu n’est pas toujours sensible, il s’en faut bien. Plus elle est sèche et plus les effets en sont avantageux. Tout ce que vous devez faire de votre part, c’est de laisser tomber les distractions et de ne les pas retenir sous quelque prétexte que ce puisse être. […]

Entre le 20 octobre et le 4 mars 1716, L. 351.

[…) Le cher papa disait hier qu’il n’y avait point de chrétiens. Pour moi qui en crois quelques-uns, je dis qu’ils se distinguent par le signe du Tau[41], c’est-à-dire par la croix, mais croix portée avec agrément, par ne réussir en rien, par être méprisés de tout le monde. Dieu les cache même à leurs propres yeux et à ceux des autres[A8] , Il les cache, comme dit l’Ecriture, dans le secret de Sa face. Tenez-vous donc heureux dans vos disgrâces d’appartenir au petit Maître. Vous devez dans tous les mauvais succès penser que vous êtes entre les mains des ennemis du petit Maître. Nous ne serons jamais traités comme Il l’a été. Il a bu l’amertume du calice et ne nous en laisse que la superficie. Soyons de véritables chrétiens par l’amour et la croix. Je vous embrasse encore une fois.

L. 356.

[…] Il est jaloux, laissez-Le reprendre Son bien [A9] et employez l’équité, que vous devez avoir en la place où vous êtes, à Lui faire la première justice, à vous la faire à vous-même. Laissez-vous ôter ce que vous auriez assurément peine à rendre. Dieu vous fait grâce de tout prendre : je vous déclare que je serai  toujours de Son parti et que mon cœur, sans vous rien dire, vous dérobera bien des choses pour les rendre à qui il appartient. Je suis méchante, je vous aime néanmoins de tout mon cœur[A10] . Plus je vous aimerai, moins vous serez épargné. […]

L. 359.

Au reste, mon cher b[oiteux], pour ce qui vous regarde, soyez à Dieu au-dessus de toute pensée et de toute imagination et laissez tout tomber. Vous ne pouvez empêcher les folies de l’imagination, mais vous pourrez vous renoncer et ne prendre part à rien. Nous sommes du naturel des crapauds : nous nous enflons de tout. Mais de même que l’enflure du crapaud n’est que du venin et qu’il prend son poison sur la terre, il en est de même de notre enflure : c’est un poison mortel pour notre âme, ce poison vient de la terre qui est nous-mêmes et c’est notre amour propre qui nous enfle. Mais si le crapaud est si vilain, il a une admirable propriété qui est qu’étant exposé au soleil, il perd la malignité de son poison et sert à faire un excellent antidote. Si nous nous exposons au soleil de justice et que nous nous élevons de la terre, c’est-à-dire au-dessus de nous-mêmes par un entier renoncement, nous paraîtrons si horribles et si sales aux yeux de Dieu qu’il y aura en nous de quoi faire un véritable antidote contre toute enflure[A11] . Ayez bon courage, mon enfant, ne vous laissez jamais élever pour la prospérité soit spirituelle soit temporelle, ne vous laissez jamais abattre pour l’adversité spirituelle ou temporelle, accoutumez-vous à une certaine fermeté d’âme. Cette fermeté vient de notre souplesse envers Dieu : plus nous sommes souples en la main du petit Maître, plus nous sommes affermis contre tous les événements de la vie. Croyez-moi bien à vous dans le petit Maître.

L. 363.

[…] Comme j’espère vous voir, [A12] je vous répondrai sur tout. Mais quand vous déferez-vous de votre tête ? Il me semblait, une de ces nuits, voir tous les hommes comme des esprits de blé ; je voyais tant de têtes et point de cœurs, je disais : «  Petit Maître, prenez une faux, moissonnez toutes ces têtes, qu’il n’y ait plus que des cœurs ».[…]

L. 372.

[…] Il ne faut [pas] vous étonner si vous êtes plus sec à présent et si vous ne trouvez plus cette douceur et cette consolation que vous trouviez lorsque vous me veniez voir autrefois. Dieu ne donne par Ses instruments que ce qu’Il donne par Lui-même, selon la disposition et l’état qu’Il veut de l’âme[A13] . Lorsque Dieu a voulu vous attirer à Lui, Il l’a fait d’une façon plus douce et plus multipliée, mais à présent que Dieu veut vous faire aller par la foi et vous retirer du sensible, Il vous donne un état plus sec et  plus simple. Tout votre mal, comme je vous l’ai dit, vient de l’occupation de vous-même et que votre tête est toujours pleine. Quand votre tête sera-t-elle coupée ? […]

L. 373.

[…] Il nous a appris que le royaume de Dieu est au-dedans de nous et que c’est [là] où il le faut chercher, mais qu’il n’y a que les violents qui le ravissent, c’est-à-dire qu’il n’y a que ceux qui font violence à la nature et au sentiment qui jouissent de ce royaume intérieur : c’est pourquoi Il nous a si fort recommandé de nous renoncer nous-mêmes, de porter notre croix et de Le suivre. […]

Plût à Dieu qu’ils fussent ou tout froids ou tout chauds ! Mais parce qu’ils sont tièdes, Dieu les vomit [Apoc. 3, 15-16]. S’ils étaient tout froids, leur froideur pourrait leur faire de la peine et ils chercheraient sans doute de quoi se réchauffer auprès de Dieu. S’ils étaient chauds, ils rempliraient leurs devoirs en s’attachant à l’unique objet de leur amour. Ils ne clocheraient pas sans cesse des deux côtés[A14] . [...]

1er juin 1716, L. 377.

[…] Moins nous avons de sensible, plus nous devons marcher avec fidélité et assurance, non appuyés sur nous-mêmes, mais sur la puissance et la bonté de Dieu.

Ne croyez pas que votre voyage vous ait moins servi que les autres parce que vous y avez eu moins de goût sensible : c’est le contraire. Dieu, voulant vous ôter le sensible, a commencé ici.[A15]  Au reste, ne vous découragez pas si vous n’avancez pas autant que vous le voudriez. Si vous voyiez votre avancement, de l’humeur dont vous êtes, vous vous en occuperiez sans cesse au lieu de vous occuper de Dieu. Laissez à Dieu le soin de vous conduire tantôt par des campagnes fertiles, le plus souvent par des campagnes désolées sans route et sans eau, comme David [Ps. 62, 3] l’avait éprouvé.

Je suis bien aise que M. votre père s’adoucisse pour vous quand vous ne deviez pas me voir, car il est de l’ordre de Dieu dans votre état de tâcher de cultiver son amitié : j’espère que Dieu ajustera toutes choses. Je recommande le p. à vos prières et à celles de Pan[ta]. Souvenez-vous de lui au tombeau de notre père [Fénelon]. Gardez cette lettre : elle pourra vous servir plus d’une fois. C’est beaucoup pour moi de l’avoir écrite, étant encore faible. Je vous embrasse, mon cher enfant, des bras du petit Maître.

­6 Août 1716, L. 380.

[…] Puisque vous consultez [...]a le bon Put, il faut que vous ayez un grand [...]a pour la sagesse. Je suis d’avis qu’on l’habille en Minerve, qu’on le mette sur un piédestal et qu’on mette un trépied devant lui.

Plus je vois de gens sages, plus j’ai envie d’être folle. Ainsi mon enfant, il me paraît que la sagesse n’était point de votre ressort. Je vous prie de laisser là tout ce qui regarde les disputes du temps. […]


 


 

La « petite duchesse » de Mortemart  (1665-1740)

Une esquisse biographique

La « petite duchesse », proche [42] aimée de Madame Guyon [43], prit sa relève au sein du cercle des disciples lorsque cette dernière fut emprisonnée puis assignée à résidence à Blois. La cadette du ‘clan’ Colbert avait un fort tempérament [44] ce qui nous semble assez prévisible mais lui fut reproché. Après 1717, date du décès de la ‘dame directrice’, la duchesse corrigée de ses défauts de (relative) jeunesse atteindra quatre-vingt-cinq ans et le demi-siècle des Lumières.

Elle aura selon nous succédé à Madame Guyon. Aussi nous explorons sa biographie brièvement en texte courant tout en l’accompagnant d’amples notes. Celles très précieuses de l’éditeur I. Noye accompagnent et authentifie ce qui s’avère constituer la plus longue série de lettres rapportée en [CF 18] pour une même correspondante. De nature plus éditoriale que biographique elles ne sont pas reprises ici, mais leurs attributions et leurs datations assurent la séquence du regroupement.

 Pour notre chance ! Car l’attribution à la duchesse de Mortemart de lettres nettoyées des renseignements sur leur provenance par les membres du cercle en vue de l’édition de 1718 n’a été établie qu’assez tardivement [45] tandis que l’édition critique de la série « LSP * » est récente [46]  : la filiation mystique fut ainsi trop bien préservée.

Nous donnerons après cette esquisse biographique la série reconstituée complète des lettres dont seuls quelques passages seront omis en texte principal.

Mais qui était cette « petite duchesse » ? Nous alternons ici Orcibal avec le duc de Saint-Simon, sans oublier en notes Boislisle, regroupant ainsi l’admirable écrivain observateur avec les deux plus grands érudits qui précédèrent l’éditeur de lettres Noye :

« La ‘Petite Duchesse’ de Mortemart, fille du ministre Colbert et sœur cadette des dames de  Chevreuse et de Beauvillier, épousa en 1679 Louis de Rochechouart[47].

« Ce dernier, né en 1663, « donnait les plus grandes espérances (en 1686 il avait forcé les pirates de Tripoli à se soumettre), mais sa santé, minée par la phtisie, provoquait dès l'été 1687 de vives inquiétudes. » Il mourut jeune en 1688.  En 1689 et en 1690, on voit souvent le nom de sa veuve dans les listes des invitées du Roi et du Dauphin [48]. »

Cela peut avoir été facilité et facile pour une jeune veuve de vingt-trois ans dont Saint-Simon décrit un charme digne des Mortemart [49]. Le duc de Saint-Simon use ensuite de son piquant propre en rapportant une dévotion peu jusfifiée à ses yeux :

« La duchesse de Mortemart, fort jeune, assez piquante, fort au gré du monde, et qui l'aimait fort aussi, et de tout à la Cour, la quitta subitement de dépit des romancines[50] de ses soeurs, et se jeta à Paris dans une solitude et dans une dévotion plus forte qu'elle, mais où pourtant elle persévéra. Le genre de dévotion de Mme Guyon l'éblouit, M. de Cambrai la charma. Elle trouva dans l'exemple de ses deux sages beaux-frères [les ducs] à se confirmer dans son goût, et dans sa liaison avec tout ce petit troupeau séparé, de saints amusements pour s'occuper…[51]

Nous relevons du même duc de Saint-Simon une note complémentaire du fil principal de ses Mémoires. Elle est bien informée sur l’origine et sur la permanence du « petit troupeau » après la mort de Louis XIV. Elle pose ensuite la duchesse comme « pilier femelle [52] » lorsque Mme Guyon, sortie de la Bastille, est en résidence surveillée à Blois. Nous indiquons les dates des figures car plusieurs établissent le réseau du « petit troupeau » mystique :

« Mme Guyon a trop fait de bruit, et par elle, et par ses trop illustres amis, et par le petit troupeau qu'elle s'est formé à part, qui dure encore, et qui, depuis la mort du Roi [en 1715], a repris vigueur, pour qu’il soit nécessaire de s’y étendre. Il suffira d'en dire un mot d’éclaircissement, qui ne se trouve ni dans sa vie ni dans celle de ses amis et ennemis, ni dans les ouvrages écrits pour et contre elle, où tout le reste se rencontre amplement.

« Elle ne fit que suivre les errements d'un prêtre nommé Bertaut [Jacques Bertot, 1620-1681], qui, bien des années avant elle [Jeanne Guyon, 1648-1717], faisoit des discours à l'abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples […] M. de Beauvillier [1648_1714] fut averti plus d'une fois que ces conventicules obscurs, qui se tenaient pour la plupart chez lui, étoient sus et déplaisaient ; mais sa droiture, qui ne cherchait que le bien pour le bien, et qui croyait le trouver là, ne s'en mit pas en peine. La duchesse de Béthune [1641 ?-1716], celle-là même qui allait à Montmartre avec M. de Noailles, y tenait la seconde place. Pour ce maréchal, il sentait trop d'où venait [415] le vent, et d'ailleurs il avait pris d'autres routes qui l'avaient affranchi de ce qui ne lui était pas utile. La duchesse de Mortemart [‘petite duchesse’], belle-soeur des deux ducs, qui, d'une vie très-répandue à la cour, s'était tout à coup jetée, à Paris, dans la dévotion la plus solitaire, devançait ses soeurs et ses beaux-frères de bien loin dans celle-ci, et y était, pour le moins, suivie de la jeune comtesse de Guiche, depuis maréchale de Gramont [‘la Colombe’, 1672-1748], fille de Noailles. Tels étaient les piliers mâles et femelles de cette école, quand la maîtresse [Guyon] fut éloignée d'eux et de Paris, avec une douleur, de leur part, qui ne fit que redoubler leur fascination pour elle…[53]. »

Par la suite,

« La duchesse vécut ensuite en liaison étroite avec ses beaux-frères, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse. « Plusieurs lettres du P. Lami, bénédictin, nous apprennent que la duchesse faisait de fréquentes retraites au couvent de la Visitation de Saint-Denis, où l’une de ses filles avait fait profession, et qu’elle y occupa même assez longtemps une cellule […] Elle y mourut le 13 février 1750 [54]». 

« La duchesse de Mortemart étoit, après la duchesse de Béthune, la grande Ame du petit troupeau, et avec qui, uniquement pour cela, on avait forcé la duchesse [la comtesse] de Guiche, sa meilleure et plus ancienne amie, de rompre entièrement et tout d'un coup. La duchesse de Mortemart, franche, droite, retirée, ne gardait aucun ménagement sur son attachement pour M. de Cambrai. Elle allait à Cambrai, et y avait passé souvent plusieurs mois de suite. C'était donc une femme que Mme de Maintenon ne haïssoit guère moins que l'archevêque; ou ne le pouvait même ignorer[55]. »

Doit-on la considérer comme successeur dans la lignée mystique ? Déjà dans une lettre de septembre 1697, Madame Guyon lui écrivait :

« …Cependant, lorsqu'elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu'Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s'est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j'ai toujours cru qu'Il l'accordait à l'humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi… »

La petite duchesse pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux.

L’opinion de Fénelon et d’un proche

Nous avons quelques lettres à des tiers où Fénelon exprime son appréciation de la Petite Duchesse :

Au moment où le duc de Montfort leur fils des Chevreuse est grièvement blessé, Dieu « vous met sur la croix avec son Fils; je vous avoue que, malgré toute la tristesse que vous m’avez causée, j’ai senti une espèce de joie lorsque j’ai vu Mme la duchesse de Mortemart partir avec tant d’empressement et de bon naturel pour aller partager avec vous vos peines. » (L.168 à la duchesse du 7 avril 1691).

À la comtesse de Gramont : « Je suis ravi de ce que vous êtes touchée du progrès de Mad. de Mortemart (1); elle est véritablement bonne, et désire l’être de plus en plus. La vertu lui coûte autant qu’à un autre, et en cela elle est très propre à vous encourager. » (L.300 du 22 juin 1695)

À la comtesse de Montberon : « A mon retour, j’espère que nous aurons ici Mad. la d[uchesse] de Mortemart, qui viendra aux eaux. Je serai ravi que vous puissiez faire connaissance. Vous en serez bien contente, et bien édifiée. » (L. entre le 2 et le 6 juillet 1702)

Le duc de Chevreuse écrit à Fénelon : « Je suis plus content que jamais de la B.P.D. [de Mortemart]. J’y trouve le même esprit de conduite qu’elle a reçu de vous, avec une simplicité et une lumière merveilleuse. Rien de ce qui devrait la toucher ou peiner ne semble aller à son fond. » (L.913A du 16 mai 1703).

Nous tentons une mise en ordre chronologique [56]. Un choix en italiques précède la séquence complète des lettres qui nous sont parvenues.

Choix de citations extrait des lettres écrites par Fénelon

Fénelon est directeur de la « petite duchesse ». Née en 1665, elle est de quatorze ans plus jeune :

En 1693 : 

Prenez donc moins l’ouvrage par le dehors, et un peu plus par le dedans. Choisissez les affections les plus vives qui dominent dans votre cœur, et mettez-les sans condition ni bornes dans la main de Dieu, pour les lui laisser amortir et éteindre. Abandonnez-lui votre hauteur naturelle, votre sagesse mondaine, votre goût pour la grandeur de votre maison, votre crainte de déchoir et de manquer de considération dans le monde, votre sévérité âpre contre tout ce qui est irrégulier. Votre humeur est ce que je crains le moins pour vous. Vous la connaissez, vous vous en défiez ; malgré vos résolutions, elle vous entraîne, et en vous entraînant elle vous humilie. Elle servira à vous corriger des autres défauts plus dangereux. … Voudriez-vous que Dieu fût pour vous aussi critique et aussi rigoureux que vous l’êtes souvent pour le prochain ? … Nous ne faisons que languir autour de nous-mêmes, ne nous occupant jamais de Dieu que par rapport à nous. Nous n’avançons point dans la mort, dans le rabaissement de notre esprit et dans la simplicité. D’où vient que le vaisseau ne vogue point ? Est-ce que le vent manque ? Nullement ; le souffle de l’esprit de grâce ne cesse de le pousser : mais le vaisseau est retenu par des ancres qu’on n’a garde de voir ; elles sont au fond de la mer. …  Aimons, et ne vivons plus que d’amour. Laissons faire à l’amour tout ce qu’il voudra contre l’amour-propre. Ne nous contentons pas de faire oraison le matin et le soir, mais vivons d’oraison dans toute la journée. (LSP 126*, juin 1693 ?)

Nul couvent ne vous convient; tous vous gêneraient, et vous mettraient sans cesse en tentation très dangereuse contre votre attrait : la gêne causerait le trouble. Demeurez libre dans la solitude, et occupez-vous en toute simplicité entre Dieu et vous. (LSP 135.*)

La solitude vous est utile jusqu’à un certain point, elle vous convient mieux qu’une règle de communauté, qui gênerait votre attrait de grâce … Vous doutez, et vous ne pouvez porter le doute. Je ne m’en étonne pas : le doute est un supplice. Mais ne raisonnez point et vous ne douterez plus. L’obscurité de la pure foi est bien différente du doute. Les peines de la pure foi portent leur consolation et leur fruit. Après qu’elles ont anéanti l’homme, elles le renouvellent et le laissent en pleine paix. Le doute est le trouble d’une âme livrée à elle-même, qui voudrait voir ce que Dieu veut lui cacher, et qui cherche des sûretés impossibles par amour-propre. Qu’avez-vous sacrifié à Dieu, sinon votre propre jugement et votre intérêt? Voulez-vous perdre de vue ce qui a toujours été votre but dès le premier pas que vous avez fait, savoir, de vous abandonner à Dieu ? … Que puis-je vous répondre ? Vous demandez à être revêtue ; je ne puis vous souhaiter que dépouillement. Vous voulez des sûretés, et Dieu est jaloux de ne vous en souffrir aucune. … (LSP 136*)

La perfection supporte facilement l’imperfection d’autrui ; elle se fait tout à tous. Il faut se familiariser avec les défauts les plus grossiers dans de bonnes âmes, et les laisser tranquillement jusqu’à ce que Dieu donne le signal pour les leur ôter peu à peu … Je vous demande plus que jamais de ne m’épargner point sur mes défauts. Quand vous en croirez voir quelqu’un que je n’aurai peut-être pas, ce ne sera point un grand malheur. (LSP 130*, 1693?)

J’ai toujours eu pour vous un attachement et une confiance très grande; mais mon cœur s’est attendri en sachant qu’on vous a blâmée, et que vous avez reçu avec petitesse cette remontrance. Il est vrai que votre tempérament mélancolique et âpre vous donne une attention trop rigoureuse aux défauts d’autrui; vous êtes trop choquée des imperfections, et vous souffrez un peu impatiemment de ne voir point la correction des personnes imparfaites. Il y a longtemps que je vous ai souhaité l’esprit de condescendance et de support avec lequel N.M. [Notre Mère, Mme Guyon] se proportionne aux faiblesses d’un chacun. Elle attend, compatit, ouvre le cœur, et ne demande rien qu’à mesure que Dieu y dispose. (LSP 131*,1693 ?)

Lettres postérieures :

     Vous ne garderez jamais si bien M... que quand vous serez fidèle à faire oraison. Notre propre esprit, quelque solide qu’il paraisse, gâte tout: c’est celui de Dieu qui conduit insensiblement à leur fin les choses les plus difficiles. (LSP 129*, 1695 ?)

Demeurons tous dans notre unique centre, où nous nous trouvons sans cesse, et où nous ne sommes tous qu’une même chose. (LSP 137*)

Je suis bien fâché de tous les mécomptes que vous trouvez dans les hommes; mais il faut s’accoutumer à y chercher peu (LSP 150*, attribution incertaine)

Ne craignez rien : vous feriez une grande injure à Dieu, si vous vous défiiez de sa bonté ; il sait mieux ce qu’il vous faut, et ce que vous êtes capable de porter, que vous-même ; il ne vous tentera jamais au-dessus de vos forces. … Vous rirez un jour des frayeurs que la grâce vous donne maintenant, et vous remercierez Dieu de tout ce que je vous ai dit sans prudence, pour vous faire renoncer à votre sagesse timide. (LSP 164*)

Ma vie est triste et sèche comme mon corps ; mais je suis dans je ne sais quelle paix languissante. (LSP 165*)

Lettres tardives :

Je suis fort touché de la peinture que vous m’avez faite de votre état. Il est très pénible ; mais il vous sera fort utile, si vous y suivez les desseins de Dieu. L’obscurité sert à exercer la pure foi et à dénuer l’âme. Le dégoût n’est qu’une épreuve, et ce qu’on fait en cet état est d’autant plus pur, qu’on ne le fait ni par inclination ni par plaisir: on va contre le vent à force de rames. … Vous n’avez rien à craindre que de votre esprit, qui pourrait vous donner un art que vous n’apercevriez pas vous-même, pour tendre au but de votre amour-propre : mais comme vous êtes sincèrement en garde contre vous, et comme vous ne cherchez qu’à mourir à vous-même de bonne foi, je compte que tout ira bien. … Votre tempérament est tout ensemble mélancolique et vif[57]: … Plus vous vous livrerez sans mesure pour sortir de vous, et pour en perdre toute possession, plus Dieu en prendra possession à sa mode, qui ne sera jamais la vôtre. Encore une fois, laissez tout tomber, ténèbres, incertitudes, misères, craintes, sensibilité, découragement ; amusez-vous sans vous passionner; recevez tout ce que les amis vous donneront de bon, comme un bien inespéré, qui ne fait que passer au travers d’eux, et que Dieu vous envoie. (LSP 166*, après juin 1708)

Voir nos ténèbres, c’est voir tout ce qu’il faut. (LSP 167*)

Portez en paix vos croix intérieures. Les extérieures sans celles de l’intérieur ne seraient point des croix (LSP 189*)

 Soyez un vrai rien en tout et partout ; mais il ne faut rien ajouter à ce pur rien. C’est sur le rien qu’il n’y a aucune prise. Il ne peut rien perdre. Le vrai rien ne résiste jamais, et il n’a point un moi dont il s’occupe. … Je vous aime et vous respecte de plus en plus sous la main qui vous brise pour vous purifier. O que cet état est précieux ! Plus vous vous y trouverez vide et privée de tout, plus vous m’y paraîtrez pleine de Dieu et l’objet de ses complaisances. …     Vous n’avez qu’à souffrir et à vous laisser consumer peu à peu dans le creuset de l’amour. (LSP 190*)

Tout contribue à vous éprouver; mais Dieu, qui vous aime, ne permettra pas que vous soyez tentée au-dessus de vos forces. Il se servira de la tentation pour vous faire avancer. Mais il ne faut chercher curieusement à voir en soi ni l’avancement, ni les forces, ni la main de Dieu, qui n’en est pas moins secourable quand elle se rend invisible. C’est en se cachant qu’elle fait sa principale opération : car nous ne mourrions jamais à nous-mêmes, s’il montrait sensiblement cette main toujours appliquée à nous secourir. En ce cas, Dieu nous sanctifierait en lumière, en vie et en revêtissement de tous les ornements spirituels ; mais il ne nous sanctifierait point sur la croix, en ténèbres, en privation, en nudité, en mort. … Que ne puis-je être auprès de vous ! mais Dieu ne le permet pas. Que dis-je ? Dieu le fait invisiblement, et il nous unit cent fois plus intimement à lui, centre de tous les siens, que si nous étions sans cesse dans le même lieu. Je suis en esprit tout auprès de vous (LSP 192*, attribution incertaine)

Ce que je vous souhaite au-dessus de tout, c’est que vous n’altériez point votre grâce en la cherchant. Voulez-vous que la mort vous fasse vivre, et vous posséder en vous abandonnant ? … Qu’avez-vous donc cherché dans la voie que Dieu vous a ouverte? Si vous vouliez vivre, vous n’aviez qu’à vous nourrir de tout. Mais combien y a-t-il d’années que vous vous êtes dévouée à l’obscurité de la foi, à la mort et à l’abandon? … J’avoue qu’il faut suivre ce que Dieu met au cœur ; mais il faut observer deux choses : l’une est que l’attrait de Dieu, qui incline le cœur, ne se trouve point par les réflexions délicates et inquiètes de l’amour-propre ; l’autre, qu’il ne se trouve point aussi par des mouvements si marqués, qu’ils portent avec eux la certitude qu’ils sont divins. … Le mouvement n’est que la grâce ou l’attrait intérieur du Saint-Esprit qui est commun à tous les justes ; mais plus délicat, plus profond, moins aperçu et plus intime dans les âmes déjà dénuées, et de la désappropriation desquelles Dieu est jaloux. Ce mouvement porte avec soi une certaine conscience très simple, très directe, très rapide, qui suffit pour agir avec droiture, et pour reprocher à l’âme son infidélité dans le moment où elle y résiste. Mais c’est la trace d’un poisson dans l’eau ; elle s’efface aussitôt qu’elle se forme, et il n’en reste rien : si vous voulez la voir, elle disparaît pour confondre votre curiosité. Comment prétendez-vous que Dieu vous laisse posséder ce don, puisqu’il ne vous l’accorde qu’afin que vous ne vous possédiez en rien vous-même ? … Vous êtes notre ancienne, mais c’est votre ancienneté qui fait que vous devez à Dieu plus que toutes les autres. Vous êtes notre sœur aînée ; ce serait à vous à être le modèle de toutes les autres pour les affermir dans les sentiers des ténèbres et de la mort. (LSP 193*) Pb : née en 1665 !

Pour vous, plus vous chercherez d’appui, moins vous en trouverez. Ce qui ne pèse rien n’a pas besoin d’être appuyé ; mais ce qui pèse rompt ses appuis. Un roseau sur lequel vous voulez vous soutenir, vous percera la main ; mais si vous n’êtes rien, faute de poids, vous ne tomberez plus. On ne parle que d’abandon, et on ne cherche que des cautions bourgeoises. (LSP 198*, attribution incertaine)

Mon état ne se peut expliquer, car je le comprends moins que personne. Dès que je veux dire quelque chose de moi en bien ou en mal, en épreuve ou en consolation, je le trouve faux en le disant, parce que je n’ai aucune consistance en aucun sens. Je vois seulement que la croix me répugne toujours, et qu’elle m’est nécessaire. Je souhaite fort que vous soyez simple, droite, ferme, sans vous écouter, sans chercher aucun tour dans les choses que vous voudriez mener à votre mode, et que vous laissiez faire Dieu pour achever son œuvre en vous. / Ce que je souhaite pour vous comme pour moi, est que nous n’apercevions jamais en nous aucun reste de vie, sans le laisser éteindre. (LSP 203, 1711 ?)

Comment pouvez-vous douter, ma chère fille, du zèle avec lequel je suis inviolablement attaché à tout ce qui vous regarde ? Je croirais manquer à Dieu, si je vous manquais. Je vous proteste que je n’ai rien à me reprocher là-dessus; mon union avec vous ne fut jamais si grande qu’elle l’est. (LSP 490*, attribution incertaine)

Je crois vous devoir dire en secret ce qui m’est revenu par une voie digne d’attention. On prétend que Leschelle entre dans la direction de sa nièce et de quelques autres personnes, indépendamment de son frère l’abbé, qui était d’abord leur directeur; qu’il leur donne des lectures trop avancées et au-dessus de leur portée; qu’il leur fait lire entr’autres les écrits de N., que ces personnes ne sont nullement capables d’entendre ni de lire avec fruit. Je vous dirai là-dessus que, pour me défier de ma sagesse, je crois devoir me borner à vous proposer d’écrire à l’auteur, afin qu’il examine l’usage qu’on doit faire des écrits qu’il a laissés. … excellentes pour la plupart des âmes qui ont quelque intérieur; mais il y en a beaucoup, qui étant les meilleures de toutes pour les personnes d’un certain attrait et d’un certain degré, sont capables de causer de l’illusion ou du scandale en beaucoup d’autres, qui en feront une lecture prématurée. Je voudrais que la personne en question vous écrivît deux mots de ses intentions là-dessus, afin qu’ensuite nous pussions, sans la citer, faire suivre la règle qu’elle aura marquée. (L.1121, 9 janvier 1707)

Le Grand Abbé [de Beaumont] vous dira de nos nouvelles, ma bonne Duchesse. Mais il ne saurait vous dire à quel point mon cœur est uni au vôtre. Je souhaite fort que vous ayez la paix au-dedans. Vous savez qu’elle ne se peut trouver que dans la petitesse, et que la petitesse n’est réelle qu’autant que nous nous laissons rapetisser sous la main de D[ieu] en chaque occasion. Les occasions dont D[ieu] se sert consistent d’ordinaire dans la contradiction d’autrui qui nous désapprouve, et dans la faiblesse intérieure que nous éprouvons. … Regardez la seule main de Dieu, qui s’est servie de la rudesse de la mienne pour vous porter un coup douloureux. La douleur prouve que j’ai touché à l’endroit malade. Cédez à D[ieu]; acquiescez pleinement. C’est ce qui vous mettra en repos, et d’accord avec tout vous-même. Voilà ce que vous savez si bien dire aux autres[58]. L’occasion est capitale. C’est un temps de crise. O Quelle grâce ne coulera point sur vous, si vous portez comme un petit enfant tout ce que D[ieu] fait pour vous rabaisser, et pour vous désapproprier, tant de votre sens, que de votre volonté! Je le prie de vous faire si petite, qu’on ne vous trouve plus. (L.1231, 22 août 1708)

Je vous avoue, ma bonne D[uchesse], que je suis ravi de vous voir accablée par vos défauts et par l’impuissance de les vaincre. Ce désespoir de la nature qui est réduite à n’attendre plus rien de soi, et à n’espérer que de D[ieu], est précisément ce que D[ieu] veut. Il nous corrigera quand nous n’espérerons plus de nous corriger nous-mêmes. … Il s’agit d’être petite au-dedans, ne pouvant pas être douce au-dehors. Il s’agit de laisser tomber votre hauteur naturelle, dès que la lumière vous en vient. … En un mot le grand point est de vous mettre de plain-pied avec tous les petits les plus imparfaits. Il faut leur donner une certaine liberté avec vous, qui leur facilite l’ouverture de cœur. (L.1215, 8 juin 1708)

Jamais lettre, ma bonne et chère Duchesse ne m’a fait un plus sensible plaisir que la dernière que vous m’avez écrite.  Je remercie D[ieu] qui vous l’a fait écrire. Je suis également persuadé et de votre sincérité pour vouloir dire tout, et de votre impuissance de le faire. Pendant que nous ne sommes point encore entièrement parfaits, nous ne pouvons nous connaître qu’imparfaitement. … Les personnes qui conduisent ne doivent nous développer nos défauts, que quand D[ieu] commence à nous y préparer. Il faut voir un défaut avec patience. et n’en rien dire au dehors jusqu’à ce que D[ieu] commence à le reprocher au dedans. Il faut même faire comme D[ieu] qui adoucit ce reproche en sorte que la personne croit que c’est moins Dieu qu’elle-même qui s’accuse et qui sent ce qui blesse l’amour. … D[ieu] est dans notre âme, comme notre âme dans notre corps. C’est quelque chose que nous ne distinguons plus de nous, mais quelque chose qui nous mène, qui nous retient et qui rompt toutes nos activités. Le silence que nous lui devons pour l’écouter n’est qu’une simple fidélité à n’agir que par dépendance, et à cesser dès qu’il nous fait sentir que cette dépendance commence à s’altérer. … Je vois par votre lettre, ma bonne Duchesse, que vous êtes encore persuadée que nos amis ont beaucoup manqué à votre égard. … Pour votre insensibilité dans un état de sécheresse, de faiblesse, d’obscurité, et de misère intérieure, je n’en suis point en peine, pourvu que vous demeuriez dans ce recueillement passif dont je viens de parler, avec une petitesse et une docilité sans réserve. Quand je parle de docilité, je ne vous la propose que pour N…[Mme Guyon], et je sais combien votre cœur a toujours été ouvert de ce côté-là. Nous ne sommes en sûreté qu’autant que nous ne croyons pas y être, et que nous donnons par petitesse aux plus petits même la liberté de nous reprendre. (L.1408)

Je ne puis vous exprimer, ma bonne et très chère Duchesse, combien votre dernière lettre m’a consolé. J’y ai trouvé toute la simplicité et toute l’ouverture de cœur que D[ieu] donne à ses enfants entre eux. … Je ne sais point en détail les fautes qu’ils ont faites vers vous. Il est naturel qu’ils en aient fait sans le vouloir. Mais ces fautes se tournent heureusement à profit, puisque vous prenez tout sur vous, et que vous ne voulez voir de l’imperfection que chez vous. C’est le vrai moyen de céder à D[ieu] et de faire la place nette au petit M[aître]. (L.1442, 1er février 1711)

Il y a bien longtemps, ma bonne et chère Duchesse, que je ne vous ai point écrit. Mais je n’aime point à vous écrire par la poste, et je n’ai point trouvé d’autre voie depuis longtemps. … Il suffit d’être dans un véritable acquiescement pour tout ce que Dieu nous montre par rapport à la correction de nos défauts. Il faut aussi que nous soyons toujours prêts à écouter avec petitesse et sans justification tout ce que les autres nous disent de nous-mêmes, avec la disposition sincère de le suivre autant que D[ieu] nous en donnera la lumière. L’état de vide de bien et de mal, dont vous me parlez, ne peut vous nuire. Rien ne pourrait vous arrêter que quelque plénitude secrète. … Pour moi je passe ma vie à me fâcher mal à propos, à parler indiscrètement, à m’impatienter sur les importunités qui me dérangent. Je hais le monde, je le méprise, et il me flatte néanmoins un peu. Je sens la vieillesse qui avance insensiblement, et je m’accoutume à elle, sans me détacher de la vie. Je ne trouve en moi rien de réel ni pour l’intérieur ni pour l’extérieur. Quand je m’examine, je crois rêver: je me vois comme une image dans un songe. … Mon union avec vous est très sincère. Je ressens vos peines. Je voudrais vous voir, et contribuer à votre soulagement. (L.1479, 27 juillet 1711)



 

Trois filiations de « trans » en terres protestantes

En Europe centrale et du nord, les confessions calvinistes ou même luthériennes s’opposent à une mystique dont le souvenir est associé aux moines et moniales qui furent combattus par les réformes. Par contre les cercles piétistes suisses, allemands, hollandais ainsi que les épiscopaliens écossais y sont sensibles. Il en est de même dans des mouvements qui proposent un vécu chrétien renouvelé, chez des quakers adeptes de la « lumière intérieure », parmi des Méthodistes fondés par Wesley, puis des artisans du réveil suisse ou de revival américain.

Dans cette période de transition entre l’ancien monde religieux et celui naissant des lumières traduisant une perception « scientifique » voire matérialiste du monde, on a affaire à un monde complexe où théosophes, maçons, spirituels, écrivains se croisent, souvent par simple accident ou curiosité. Ceci rend difficile toute approche.

L’influence de l’humble cercle de Blois, où la vieille « dame directrice » pour les sceptiques, « notre mère » pour les disciples, habite et reçoit, est européenne. Elle s’exerce par les écrits de Fénelon et de son inspiratrice, largement acceptés en milieu protestant [59].

La circulation des pèlerins

Au niveau direct des personnes, la circulation des disciples emprunte  deux routes (et par des « chemins de traverse » lorsque les suisses se rendent en Angleterre : ainsi Wesley choisit pour successeur un pasteur suisse ami de Dutoit [60]) :

La route terrestre et maritime du nord conduit de Blois à Cambrai (Fénelon et son cercle) puis Rijnsburg près d’Amsterdam (Poiret, son cercle et ses amis dont Metternich, plus tard Tersteegen, des Hongrois…) puis soit Londres (cercle de Keith), soit Édimbourg (cette dernière ville pouvant être rapidement et directement atteinte par mer), enfin, encore plus au nord, Aberdeen (le cercle constitué autour de l’église Old Machar existait déjà avant d’être influencé par les écrits de l’éditeur Poiret). De plus un groupe aurait été actif en Suède jusqu’au milieu du XXe siècle et même en Russie (traductions attestées au début du XIXe siècle). On dispose des belles études d’Henderson.

Le chemin de l’est conduit de Blois à Lausanne (cercle de Morges plus tard dirigé par Dutoit…) relié à l’Allemagne (cercle de Fleischbein en son château de Pyrmont).

Des cercles d’inspiration guyonienne se constituèrent ainsi au début du XVIIIe siècle (nous étudierons dans une section parallèle les influences en terres catholiques). Nous distinguons trois branches puis des influences. Nous tenterons ensuite de présenter les filiations dans les branches par les séquences de leurs principales figures spirituelles. Comme les réseaux mettent en jeu de nombreux relais une brève présentation de ces bras d’un delta spirituel clarifie le jeu des influences :


 

LA FILIATION ÉCOSSAISE

Dans le nord de l’Écosse, à  Aberdeen,  un cercle relié directement à madame Guyon fusionna avec la belle tradition spirituelle épiscopalienne illustrée par Henry Scougal[61] et James Garden[62]. Les liaisons sont très directes, car plusieurs disciples écossais étaient présents à Blois lorsque la vieille dame s’éteignit paisiblement en juin 1717, dont un Garden. Nous allons présenter leurs profils, aidés par les séries de directions spirituelles des disciples écossais[63] et les évocations remarquables de ces disciples de l’extrême nord de l’Europe par Henderson[64].

Une tradition mystique, une histoire mouvementée.

L’Écosse a eu un rayonnement bien supérieur à ce que l’on pouvait attendre d’un pays pauvre à la population clairsemée, situé aux confins de l’Europe (de même on retrouvera un siècle plus tard un rayonnement comparable dans son caractère inattendu venant de la Suède) : les noms de David Hume (1711-1776) et d’Adam Smith (1723-1790) illustrent le dynamisme d’un pays qui ne comptait qu’un peu plus d’un million d’habitants vers 1750.

Sa situation excentrée permit une évolution moins radicale qu’en Angleterre et peut-être facilita le maintien d’une tradition mystique liée au maintien d’une vie monacale médiévale. Une filiation de spirituels traverse le XVIIe siècle à Aberdeen, dont se détachent quelques figures épiscopaliennes remarquables. « Les épiscopaliens écossais semblent, au XVIIe siècle, avoir compté dans leurs rangs les premiers clergymen qui se soient tournés vers la France. Le fait s’explique en partie par la grande alliance qui avait multiplié les échanges de toute sorte et, même dans les Highlands, rendu la connaissance du français courante dans la classe cultivée. On doit attribuer plus d’importance encore à la curieuse personnalité de Robert Leighton, ministre presbytérien devenu, sans conversion proprement dite, archevêque de Glasgow. » Il passa de longues années sur le continent, alliant amitiés jansénistes et « son idée de la religion qu’il faisait consister dans l’amour de Dieu, la paix et la joie qui l’accompagnent. … Le rayonnement de sa personnalité valut à Leighton une influence qui dura près d’un siècle. Elle s’exerça d’ailleurs souvent par l’inter­médiaire de son disciple Henry Scougal. » [65]

Elle rencontrera, au début du siècle suivant, la tradition reprise par Madame Guyon, chance due aux liens politiques avec la France de Louis XIV assurés par ses exilés à Saint-Germain, et aussi à des relations spirituelles maintenues par l’intermédiaire de Keith à Londres et de Poiret sur la route maritime puis terrestre passant par la Hollande.

Les disciples écossais de madame Guyon constituaient un groupe d’amis dont Henderson restitue l’atmosphère attachante, la droiture et le courage de ses membres pris par les remous politiques. Car l’Écosse a une histoire faite de luttes inégales. Celle entreprise contre Cromwell sera suivie de révoltes contre la domination par l’Angleterre. Ainsi l’Union de 1707 fut suivie d’un soulèvement inefficace en 1715 en faveur du prétendant catholique James VIII (the Old Pretender), qui s’enfuira finalement à Rome. Il n’y eut pas alors de lourdes sanctions - mais ce sera le cas lors du second soulèvement de 1745 en faveur de son fils (the Young Pretender). Certains disciples prendront part aux deux soulèvements. L’histoire est compliquée par les luttes religieuses entre royauté catholique, protestants épiscopaliens (ayant récupéré la structure catholique lors de la première vague luthérienne qui avait vu Henry VIII fonder l’Église anglicane, jacobites le plus souvent, par attache aux structures traditionnelles et royale), presbytériens (protestants de la seconde vague calviniste, d’assise sociale populaire et puritaine), sans compter la présence de quelques minorités spirituellement fécondes, telle celle des quakers.


 


 

Henry Scougal (1650-1678)

The Life of God in the Soul of Man, est l’œuvre toujours vivante d’un admirateur de Renty et d’un disciple des platoniciens de Cambridge, mort trop tôt, qui eut cependant le temps d’être Professor of Divinity at King’s College, Aberdeen - comme ce fut le cas de John Forbes auteur de The Spiritual Exercises (1624-1647) et de James Garden, auteur de Comparative Theology (1699), apprécié par Poiret : Forbes, Scougal et Garden se succèdent ainsi dans une tradition spirituelle propre à Aberdeen, autour de la “cathédrale” d’Old Machar, belle église entourée de tombes, au centre du vieil Aberdeen, lieu de promenade paisible et presque champêtre, à côté de la vivante capitale du pétrole.

Le livre fut publié en 1677 et exerça son influence au siècle suivant sur J. Wesley (1703-1791), le fondateur du méthodisme, et sur G. Whitefield (1714-1770), évangéliste célèbre des deux côtés de l’Atlantique. Il reste apprécié[66], car le texte limpide est remarquable par sa fraîcheur, par l’absence de tout caractère morbide (trop souvent présent dans le catholicisme français de l’époque), enfin par son refus de tout sectarisme comme de tout “enthousiasme” fanatique.

Il comporte trois parties : I. Présentation de la vie naturelle et divine, dont Jésus-Christ est le prototype, II. Sur l’amour divin, III. Sur les difficultés concrètes rencontrées  dans une vie chrétienne. Le début de la première partie situe clairement la position du christianisme intérieur vécu en liberté ou vraie religion dans les formes religieuses ou sectes du temps :

Je ne peux parler de la religion, mais dois regretter que dans le nombre de ceux qui y prétendent, si peu comprennent ce qu’elle signifie : quelques-uns la réduisent à la compréhension, aux notions orthodoxes et aux opinions ; le témoignage qu’ils peuvent en donner tient en ce qu’ils ont tel ou tel avis, qu’ils se sont attachés à l’une ou l’autre des nombreuses sectes entre lesquelles le christianisme est bien malheureusement divisé. D’autres placent la religion à l’extérieur de l’homme, dans une course perpétuelle pour accomplir des devoirs selon un modèle performant. S’ils vivent en paix avec leurs voisins, observent la tempérance, le calendrier des obligations en fréquentant l’église et si parfois ils font l’aumône, ils pensent s’être acquittés de leurs devoirs. D’autres placent toute la religion dans les sentiments, dans les cœurs exaltés et la dévotion extatique ; tout leur but est de prier passionnément, de penser au ciel et d’être sensibles à ces expressions tendres par lesquelles ils font la cour à leur Seigneur, jusqu’à ce qu’ils se persuadent qu’ils sont amoureux de Lui : ils affichent alors une grande confiance dans leur salut, qu’ils estiment être la principale grâce chrétienne [...]Mais la religion est très certainement toute autre chose ; ceux qui en ont la pratique ont des pensées bien différentes et dédaignent toutes ces ombres et fausses imitations.  Ils savent par expérience que la vraie religion est l’union de l’âme avec Dieu, une participation réelle à la nature divine, la véritable image de Dieu dessinée en l’âme, ou, selon l’Apôtre, « le Christ formé en notre intérieur. » - Je ne vois pas comment la nature de la religion peut être mieux et pleinement exprimée de manière brève, qu’en la nommant une Vie Divine : et je vais en parler sous ces termes, montrant d’abord, comment elle est nommée une vie ; et ensuite, comment elle est appelée divine. / J’ai choisi premièrement de l’exprimer sous le nom de vie à cause de sa permanence et de sa stabilité. La religion n’est pas un départ soudain, ou une passion de l’esprit ; on ne doit pas penser qu’elle doive s’élever à la hauteur d’un rapt et sembler porter l’homme à des performances extraordinaires. [...]/ La religion peut encore être désignée du nom de vie, parce qu’elle est intérieure, libre, principe auto-moteur : ceux qui ont progressé ne sont pas seulement conduits par des motifs extérieurs, par des craintes, ni achetés par des promesses, ni limités par des lois ; mais ils sont puissamment inclinés vers ce qui est bon, et trouvent leur joie dans cet accomplissement. L’amour qu’un homme pieux porte à Dieu et à la bonté, n’est pas tant le fait d’un commandement lui enjoignant d’agir ainsi, que d’une nouvelle nature l’instruisant et le poussant.[67]

La seconde partie est un hymne à l’amour non sans référence à l’expérience de l’amour humain :

Love is the greatest and most excellent thing we are masters of and therefore it is folly and baseness to bestow it unworthily. It is indeed the only thing we can call our own: other things may be taken from us by violence, but none can ravish our love. ...

First, I say, love must needs be miserable, and full of trouble and disquietude, when there is not worth and excellency enough in the object to answer the vastness of its capacity. ...

Again, Love is accompanied with trouble, when it misseth a suitable return of affection. Love is the most valuable thing we can bestow, and by giving it, we do, in effect, give all that we have; and therefore it must needs be atfflicting to find so great a gift despised, that the present which one hath made of his whole heart, cannot prevail to obtain any return. Perfect love is a kind of self-dereliction, a wandering out of ourselves; it is a kind of voluntary death, wherein the lover dies to himself, and all his own interests, nor thinking of them, nor caring for them any more, and minding nothing but how he may please and gratify the party whom he loves. Thus he is quite undone, unless he meets with reciprocal affection ...

In fine, A lover is miserable, if the person whom be loveth be so. They who have made an exchange of hearts by love, get thereby an interest in one another’s happiness and misery ; and this makes love a troublesome passion, when placed on earth. ...

The severities of a holy life, and that constant watch which we are obliged to keep over our hearts and ways, are very troublesome to those who are only ruled and acted by an external law, and have no law in their minds inclining them to the performance of their duty: but where divine love possesseth the soul, it stands as sentinel to keep out every thing that may offend the beloved, and doth disdainfully repulse those temptations which assault it: it complieth cheerfully, not only with explicit commands, but with the most secret notices of the beloved’s pleasure, and is ingenious in discovering what will be most grateful and acceptable unto him: it makes mortification and self-denial change their harsh and dreadful names, and become easy, sweet, and delightful things.[68]

La dernière partie, la plus longue, tente avec moins de bonheur de trouver un chemin :

He may sit down in sadness, and bemoan himself, and say, in the anguish and bitterness of his spirit, “They are happy indeed whose souls are awakened unto the divine life, who are thus renewed in the spirit of their minds; but, alas! I am quite of another constitution, and am not able to effect so mighty a change. If outward observances could have done the business, I might have hoped to acquit myself by diligence and care; but since nothing but a new nature can serve the turn, what am I able to do? I could bestow all my goods In oblations to God, or alms to the poor, but cannot command that love and charity, without which this expense would profit me nothing. ...

All the art and industry of man cannot form the smallest herb, or make a stalk of corn to grow in the field; it is the energy of nature, and the influences of Heaven, which produce this effect. It is God " who causeth the grass to grow, and herb for the service of man;" and yet nobody will say, that the labours of the husbandman are useless or unnecessary. ...

Especially, if we hereunto add the consideration of God’s favour and good-will towards us; nothing is more powerful to engage our affection, than to find that we are beloved. Expressions of kindness are always pleasing and acceptable unto us, though the person should be otherwise mean and contemptible; but to have the love of one who is altogether lovely, to know that the glorious Majesty of heaven hath any regard unto us, how must it astonish and delight us, how must it overcome our spirits, and melt our hearts, and put our whole soul into a flame![69]

Le groupe guyonien

 

Le groupe qui deviendra guyonien était catholique ou de tendance épiscopalienne parce que se succédèrent des religieux remarquables, enseignant in Divinity à l’université d’Aberdeen, l’une des trois meilleures universités britanniques, avec Oxford et Cambridge : John Forbes, qui tint un journal intérieur de 1624 à 1647 ; puis Henry Scougall que nous venons de citer, et enfin James Garden auteur de la non moins remarquable Comparative theology (1699), qui devint disciple ainsi que son jeune frère George.

Ils étaient jacobites de manière avouée ou cachée : ses membres voyageaient ou se réfugiaient sur le continent. Ils passaient par la Hollande, qui n’était qu’à trois (voire deux) jours de bateau des ports de la côte est, situés entre Édimbourg et Aberdeen. De nombreuses communautés d’Écossais s’établirent sur le continent, tout comme les Hollandais furent présents à Culross, beau port et village « hollandais » visité de nos jours près d’Édimbourg.

Le dégoût des affrontements et des controverses au nom de l’Écriture souvent interprétée trop littéralement tourna leur attention vers « l’intérieur » mystique. Tout un réseau d’Écossais reçut ainsi les ouvrages mystiques de Poiret par l’intermédiaire du Dr. Keith de Londres. Ce dernier importa par exemple cent exemplaires d’un de ses titres pour en redistribuer quarante-deux en Écosse[70]. Ils furent un temps les adeptes d’Antoinette Bourignon[71], sous l’influence de Poiret.

Mais en 1708 Keith et George Garden interrompirent la traduction de son œuvre[72] : Poiret leur avait fait connaître Madame Guyon et ils avaient atteint le terme de leur quête. Par la suite plusieurs membres du groupe vinrent à Blois. De ce groupe on identifie :

 

Le Dr. James Keith (-1726)

C’est la figure clé assurant depuis Londres les relations entre madame Guyon et les « mystiques du Nord-Est » écossais.

Le Dr. James Keith, fils du Révérend John Keith, qui avait succédé à George Garden à St Machar Cathedral d’Aberdeen, étudiant en Arts devenu médecin en 1704, chercha fortune en exerçant dans le Londres de Swift, Defoe, sir Isaac Newton… Il fut l’agent qui distribuait les livres édités par Poiret. Ils arrivaient de chez Wettstein, l’éditeur d’Amsterdam, et Keith pouvait disposer d’une centaine d’exemplaires dont une quarantaine était vendue en Écosse[73], certains par l’intermédiaire du libraire d’Édimbourg Munro. Circulaient aussi, d’ami à ami, les lettres de madame Guyon adressées aux Écossais, en évitant toute  publicité.

Cultivé, possédant de nombreux ouvrages mystiques rédigés en plusieurs langues, il avait accès à plusieurs cercles de relations : Ockley enseignait l’arabe à Cambridge, le Dr. Francis Lee[74] dirigeait les théosophes philadelphiens… « À Londres, J. Keith vivait dans un cercle de non-jureurs, c’est- à-dire d’anglicans de la Haute Église qui, après avoir combattu le catholicisme sous Jacques II, préférèrent, lors de la révolution de 1688, leurs principes à leurs bénéfices.[75] »  Ses deux fils aînés moururent de la variole en 1717 et il perdit sa femme en 1721.

Sa correspondance met en valeur l’homme intérieur :

Notre propre expérience vous convainc que notre vie est en tous respects une guerre continuelle, que partout et dans tous les états nous devons être fournis et éprouvés à la fois du dehors et du dedans. C’est le lot d’un vrai disciple, et je suis sûr qu’il est heureux quand il est amélioré selon l’intention de notre Seigneur. Alors rien n’arrive qui doive nous troubler ou nous inquiéter. Il accomplira son travail propre, si seulement nous le servons et nous soumettons à lui humblement.  Qu’il lui plaise d’accroître notre foi et de renforcer notre dépendance en lui, que nous soyons introduits sous le voile et puissions goûter et posséder la substance ! [76].

Que vous ne soyez pas troublé par un quelconque mouvement de Peur, Anxiété, Mélancolie, etc. Tournez –vous à l’intérieur et entrez doucement dans le Cœur du Petit Maître et il disparaîtra rapidement [77].

Ne nous arrêtons jamais aux nombreuses contrariétés jetées sur notre chemin ou même à y réfléchir, mais prenant aussi peu notice que possible enfoncez-vous dans le Rien, là où seulement notre sécurité demeure… Laisser passer et outrepasser sont Règles à ne jamais oublier [78].

[L’union est :] telle que les distances entre places signifient peu aux esprits unis dans le Centre commun [79].

Be not discouraged at any difficulties … these will often happen in the commerce of the world, but by meekly turning inward and sinking down in the Divine Presence they will quickly be dropt and forgotten ; Patience,  Patience, Resignation and Silence. God is all and we nothing [80].

May it please our divine L.M. [Loved Mother] to continue his peculiar care and protection over you all, and to preserve you and all of us in a humble and faithfull dependence upon Him from day to day and moment to moment. … the varieties of crosses and the multiplicity of affairs … all those things must be suffered to go as they came, without any forecast on our part or after-reflexion. … Besides we must have great patience with our selves as well as others, and be willing to bear our frailties, defects and infirmities, as we see little chidren are, without even desiring to get rid of them before the time. And as the natural growth is utterly unobserved and insensible as to the moments of it, so likewise is the Spiritual. But in Him is Life and strength and perfection. He is all, we are nothing. The work is his and He will do it. Let us only be little and passive and silent before him [81].

Madame Guyon lui remet son manuscrit de la Vie[82]. Il transmet les nouvelles de Blois où madame Guyon est souvent malade : trois ans avant sa mort, on ne la voit guère survivre plus de quelques jours[83] ; elle est atteinte d’un asthme accompagné de suffocation[84] ; le récit de sa dernière maladie provient de deux témoins[85] avec les noms des quatre écossais présents à son chevet[86].

Il assure des échanges entre disciples[87], informe sur des tiraillements à l’occasion de l’édition de la Vie [88], nous tient au courant de l’édition en 1717 des Œuvres spirituelles de Fénelon[89].


 

Le Dr. Georges Cheynes.

Un ami proche de James Keith, le Dr. Georges Cheynes, également londonien originaire d’Aberdeen, mentionne dans une lettre les figures mystiques suivantes : Tauler, John of the Cross, Bernier [Bernières], Bertot, Marsay, Madame Guyon[90] : elles attestent notre lignée française. Cheynes était ami de Pope, de Richardson, du chirurgien Charles Maitland qui introduisit l’inoculation contre la variole en Angleterre... Le « Falstaff d’Aberdeen » partageait les tendances du groupe Garden. William Law, à qui il révéla frère Laurent et Jakob Böhme, respectait son autorité en matière de mystique. Cela ne l’empêchait pas d’être un médecin de Bath à la mode. On le rencontrait dans les cafés littéraires « où il était tellement pénétré du vocabulaire guyonnien qu’il ne parlait que de ‘ foi nue et d’amour pur ’ »[91].

À la fin de sa vie, il adhéra aux idées de Saint-Georges de Marsay, « réfugié huguenot qui avait rendu les idées d’Antoinette Bourignon plus dignes de l’âge des lumières en remplaçant l’Enfer par une purification graduelle dans les astres. Cheyne était en relations épistolaires avec un jacobite de Manchester, John Byrom, poète qui mit en vers anglais le cantique de madame Guyon « Charmante solitude, Cachot, aimable tour ? »[92]. En inventant la sténographie, il s’était ouvert les portes des salons aristocratiques et littéraires et y discourait sur les auteurs pour lesquels il éprouvait des passions successives ou simultanées… »[93].


 


 

James Garden (1645-1726) et son frère Georges (1649-1733).

Les deux frères sont enterrés dans le beau et paisible cimetière champêtre d’Old Machar cathedral au nord de l’actuelle cité moderne du pétrole du nord Aberdeen.

« L’oraison funèbre de Scougal fut prononcée par George Garden, qui, avec son frère James, défendit jusqu’en 1730 la religion intérieure qui caractérise les ouvrages de Leighton et The Life of God. Cela n’empêcha pas les Garden, épiscopaliens et jacobites d’Aberdeen (les deux termes étaient en Écosse à peu près synonymes), d’accorder beaucoup d’importance à la liturgie et d’employer le Prayer-Book de Laud. Mais rien ne les choquait plus que la dogmatique scolastique des presbytériens domi­nants. James Garden l’attaqua en 1699 dans un discours universitaire qui provoqua un bruyant scandale : Theologia Comparativa, « sur le vrai et solide fondement de la théologie pure et pacifique ». Or, il fut bientôt répandu dans toute l’Europe grâce aux soins de Pierre Poiret, qui, par son immense activité d’éditeur, a fait plus que per­sonne pour la diffusion de la mystique hétérodoxe ou catholique. George Garden plaçait aussi très haut saint Bernard, François de Sales, Renty et Pascal, mais, comme Pierre Poiret, il se réclamait encore davantage d’Antoinette Bourguignon (1616-1680), qui, du catholicisme, était passé à une espèce de quakérisme : le ministre d’Aberdeen consacra entre 1697 et 1708 son temps et sa fortune à traduire et à distribuer la plupart de ses œuvres. Dans une Apology en sa faveur qui suscita de violentes polémiques, il louait son sens du divin et son insistance sur l’amour de Dieu, hors duquel il n’est pas de vertu. II n’approuvait pourtant pas toutes ses bizarreries et, à partir de 1710, son admiration, comme celle de Poiret lui-même, s’adressa surtout à madame Guyon. »[94].

Leur théologie commune à tous deux distingue l’amour visant à une présence immédiate de Dieu, bien au-delà de tous les moyens et ministères[95].

L’essence de la religion … consiste seulement dans l’amour de Dieu … parce que Dieu se suffit à lui-même… (11).

Il existe toute sorte de moyens pour rétablir la charité, mais quelques-uns sont nécessaires, sûrs et infaillibles, d’autres sont nécessaires, mais ni sûrs ni infaillibles… Au premier rang sont la foi en Jésus-Christ le médiateur … finalement le sevrage du cœur de tout amour impur… Au second rang sont les Écritures… Au troisième … les pasteurs, les sociétés religieuses, les églises, les sacrements… (53)

Georges Garden, âme mystique, ami d’Henry Scougall, fut attaché à l’église cathédrale d’Old Machar. Refusant de se cacher, il fut emprisonné lorsque les presbytériens déposèrent des ministres épiscopaliens,  puis s’échappa en Hollande et fit des études médicales à Leyde. Poiret réussit alors à l’intéresser à madame Guyon dont l’influence atteignit ainsi la lointaine Écosse[96] !

Georges se trouvera à Blois à son lit de mort. Il ne retourna en Écosse qu’en 1720. Resté célibataire, il traduira John Forbes, auteur d’un journal spirituel. Wettstein, l’éditeur hollandais ami de Poiret, déclare qu’il n’a jamais connu quelqu’un de plus doux, modeste, ayant plus de bonté fraternelle[97]. Dans un échange de lettres provoqué par l’arrivée en Écosse des prophètes français camisards, la pensée profonde de Georges apparaît dans plusieurs conseils adressés à un correspondant un peu trop enthousiaste de ces derniers[98] :

6. Pour ceux qui s’adonnent à la prière du silence, il est [pré]supposé que leurs sens, appétits et passions sont en grande part mortifiés et soumis … sinon ils peuvent être conduits à une fausse quiétude qui ne purifie pas le cœur, mais l’expose à l’illusion.

7. La prière de silence étant détournement de l’âme de la compréhension de toutes les créatures et de toutes leurs images, et se fixer par pure Foi sur Dieu, suprême Vérité et Bien, comme il est en Lui-même infiniment au-delà des conceptions de toute créature, par un amour ardent de la suprême et sans limite et incompréhensible beauté [lovelyness], la grande Fin de tout ceci doit être enracinée dans l’espoir et l’amour divin … Celui qui prie de cette façon n’attend aucun discours, ni mouvements, ni lumières extraordinaires, ni autres miracles. Et ne désire aucune autre chose sinon de toujours croire en Dieu profondément et fermement, d’espérer en lui et de l’aimer dans le temps et durant l’éternité sans changement.

8. Mais si de telles âmes ont à quelque moment des lumières et conditions extraordinaires sur des choses particulières, ils ne sont pas mariés avec elles, parce qu’ils savent que ce qui est connu, possédé et senti ici bas  n’est pas Dieu…

9. L’état ordinaire d’une âme qui est sur le point d’acquérir la prière silencieuse est un état de foi pure et obscure. Il ne connaît pas Dieu, il ne le sent pas. Nuages et obscurité l’entourent. Il est placé comme dans une terre sèche et assoiffée où il n’y a pas d’eau : et cependant il est encore plus assoiffé et affamé de Dieu et de la prière et ses dégoûts des choses temporelles s’accroissent, tandis qu’il lui semble n’avoir ni vertu et ne pas aimer Dieu. Et ceci est sa vraie purification, pas simplement des images et de l’amour des choses corporelles, mais de soi, de l’amour-propre, de la complaisance en soi-même, de la recherche de soi-même…


 


 

Le « chevalier » Ramsay (1686-1743)

La personnalité de ce personnage est appréciée diversement par ses biographes[99]. L’énergie qu’il mit en œuvre dans la diversité de ses entreprises est certainement remarquable. Dans la transcription de la correspondance de Madame Guyon, dont il fut un temps secrétaire, on trouvera ses interventions au ton quelque peu protecteur. Cette dernière garde à son égard une certaine distance contrairement à la tendresse qu’elle marque au jeune marquis de Fénelon. Il joua un rôle discuté lors de la querelle qui suivit la mort de « notre mère », en s’opposant à l’édition de la Vie et au vieux Poiret.  Mais il fut aussi l’ami de Lord Deskford et du marquis de Fénelon.

Né en 1686 en Écosse, fils d’un boulanger, il se distingua par sa curiosité d’esprit qui le conduisit à des études de théologie à Glasgow et Édimbourg. Le goût de l’aventure (Chérel), ou la recherche spirituelle (Henderson) le conduisirent à rendre visite à Poiret en Hollande. Il séjourna chez Fénelon à Cambrai, puis devint entre 1714 et 1716 le secrétaire de Madame Guyon à Blois. Il rendit ainsi service par son bilinguisme, facilitant les relations avec les disciples trans. Sept ans précepteur du fils du comte de Sassenage grâce au duc de Chevreuse, il se voua au culte de Fénelon et polémiqua avec un éditeur en « gardien vigilant » de sa mémoire (Chérel). Le Régent l’estimait et lui attribua une pension. Parti pour Rome en 1724 comme précepteur du fils aîné du Old Pretender au trône d’Écosse, il rentra la même année à Paris. Protégé de Fleury, hôte du duc de Sully, qui était marié à la fille de Madame Guyon, il écrivit à l’imitation du Télémaque un roman qui remporta un grand succès : Les Voyages de Cyrus[100]. Il fit partie du Club de l’Entresol à partir de 1726 :  « Tous les dogmes chrétiens, affirmait-il, se retrouvent dans les religions païennes[101] ». Il y rencontra Montesquieu, qui toutefois le jugea un « homme fade[102] ».

Il jeta à Londres les fondements d’une « maçonnerie nouvelle » et accumula diverses distinctions. De retour en France, il se présenta à l’Académie française (sans succès), entra à quarante-quatre ans en qualité de précepteur dans la puissante famille des Bouillon et prononça en 1736 dans la loge Saint-Thomas un discours resté fameux[103]. Bon orateur, peut-être chancelier de l’ordre des francs-maçons, il manœuvra auprès du cardinal de Fleury pour faire admettre cette institution.

« Ramsay était un homme estimable, mais il prêtait beaucoup à la plaisanterie, par ses airs empesés, par son affectation à faire parade de science et d’esprit, selon un témoignage d’époque[104]. Dans son Histoire de Fénelon, Ramsay avoue avoir voulu détruire les fausses idées que certaines personnes ont formées de Madame Guyon, en lisant une histoire de sa vie, imprimée depuis peu dans les pays étrangers [par Poiret], sans son aveu, et contre ses dernières volontés [...]Madame Guyon apparaissait comme l’inspiratrice, tandis que Fénelon n’était qu’un disciple. Voilà contre quoi Ramsay tint à protester et à réagir[105] ».

Henderson nous le présente plus favorablement, comme un exemple d’une adaptation sociale nécessaire en ces temps difficiles pour qui n’était pas d’origine noble (ce sera le cas de Rousseau). Son grand œuvre ne manque pas totalement d’intérêt, présentant les objections des croyants de son époque[106]. Il était tolérant et charitable, il se fit de nombreux amis et sa jeune femme lui resta profondément attachée[107]. Son intervention contre la publication de la Vie s’expliquerait par l’influence de la fille de Madame Guyon, d’un caractère aussi énergique que celui de sa mère[108]. Tout ceci nous trace le portrait d’un personnage actif dans le bouillonnement des esprits, sensible à l’esprit du temps, théosophe plutôt que mystique.


 


 

La grande famille des Lords Forbes.

Nous rencontrons trois membres de la grande famille des Forbes qui comporte en outre une branche suédoise[109]. De nombreux aspects biographiques sont couverts par The House of Forbes[110] :

(1) Alexander, 4th Lord Forbes of Pitsligo (1678-1762). La mort de son père lorsqu’il avait treize ans fut suivie de son éducation sur le continent où il aurait rencontré Fénelon avant de retourner en Écosse en 1700[111]. Il était ami personnel du baron Metternich. Walter Scott déclarait « que nul homme ne pouvait entrer en contact intime, sans l’aimer, l’honorer et l’estimer » ayant enduré pendant de nombreuses années après [la révolte de]1745 une vie très extraordinaire d’aventures romantiques en s’échappant  par miracle[112].

Il protesta contre l’Union de 1705, fut présent à la bataille de Sheriffmuir en 1715, se cacha en Écosse puis à Londres, en Hollande, à Vienne, à Rome ; mais il ne s’entendit guère avec le roi en exil, et revint vivre en Écosse, avant de prendre de nouveau part au soulèvement de 1745 à un âge avancé et sans illusion. Il finit sa vie à nouveau caché en Écosse[113]. Sa personnalité est décrite ainsi  par Henderson : 

Rien ne suggère le dangereux quiétiste : mais son contrôle sur lui-même, son désintéressement, sa bonté, son acceptation de la fortune favorable ou contraire, et sa possession de la paix intérieure au-delà de toute explication demeurent et le montrent comme le disciple de madame Guyon et de plus grands mystiques [Henderson n’est pas un inconditionnel guyonien, ce qui ajoute valeur à ce témoignage]. Sa position spirituelle peut se résumer par ses propres termes : « une soumission absolue à la volonté divine en nous et chez les autres est la seule chose à demander par la prière, car c’est  la seule vraie religion essentielle[114].

(2) William, 14th Lord Forbes (1687-1730) « …fut très estimé de ses amis. Le Dr. James Keith en parle avec une affection particulière. Il semble avoir vécu pendant une grande partie de sa vie hors de son pays … appréciait l’hospitalité de madame Guyon à Blois … des informations très intéressantes sur les dernières années de la vie de celle-ci nous sont parvenues … dont une Notice sur madame Guyon [115] rappelant ce que William Forbes, qui vécut à Aix-la-Chapelle entre 1720 et 1730, raconta à Pétronelle d’Eschweiler, qui devint l’épouse de Fleischbein. » Il demeura fréquemment avec madame Guyon (le jour où elle mourut, il était à son grand regret absent, visitant ses disciples dans un couvent voisin), « se proposa de devenir un [catholique] Romain … mais elle l’en dissuada et l’avisa de se marier. Il le fit et un de ses enfants fut nommé de son nom à son baptême en 1717, Petronille d’Esweiller représentant la défunte « Mère ». Quand il parlait de madame Guyon « il était hors de lui-même, il avait une telle vénération pour elle »[116].

(3) James, 16th Lord Forbes (1689-1761), frère de William, fut marié deux fois, en 1715 à une sœur de Lord Forbes of Pistligo. Il connut personnellement Madame Guyon et fut présent à Blois à son agonie. Il fut très respecté comme l’indique la notice annonçant son décès[117].


James Ogilvie, Lord Deskford (1690-1764).

Lord Deskford dont le nom est souvent corrompu en Exford [118], fut de santé fragile, étudia l’histoire et le français, vécut à Cullen House. Ardent partisan de la cause Jacobite, il fut arrêté en août 1715 et confiné un moment au château d’Édimbourg : le cercle de Blois craignait alors pour sa vie. Elle fut longue et utile, ayant une participation au gouvernement local de Cullen, introduisant des manufactures de tissus, devenant vice-amiral d’Écosse. Sa première femme appartenait à la famille des Dupplin. Il se remaria en 1723.

 


 


 

LA FILIATION HOLLANDAISE

À Rijnsburg, village proche d’Amsterdam où Spinoza s’était retiré une génération plus tôt, le cercle formé autour de Pierre Poiret (1646-1719) sera influent sur le grand mystique théologien Tersteegen (1697-1759) qui « découvrira les écrits de nombreux mystiques, notamment ceux de madame Guyon … dont il traduira une partie. » [119]. Ce dernier est apprécié de Soren Kierkegaard. Nous disposons des belles études de M. Chevallier[120].


 


 

Pierre Poiret (1646-1719)

Pierre Poiret est l’éditeur grâce auquel furent sauvées les œuvres de Bertot et en grande partie celles de Madame Guyon dont l’ensemble forme quarante-trois volumes. Sans son labeur, le témoignage de J.-M. Guyon serait réduit au Moyen court, aux Torrents et Commentaire du Cantique. Il venait ainsi couronner d’autres entreprises éditoriales, l’ensemble représentant une véritable bibliothèque mystique de près d’une centaine de volumes [121].  Issu de manuscrits souvent imparfaits, ce travail considérable a été possible par la contribution d’une équipe : le cercle spirituel qui entourait Poiret dans la plus grande discrétion.

Ce protestant marginal est l’exact contemporain de Jeanne Guyon, la précédant de deux ans, mourant deux ans après elle. Originaire de Metz, orphelin de père aidé par la communauté réformée locale qui avait mis sur pied des écoles, remarqué par un pasteur, embauché comme précepteur, il poursuit ses études avec acharnement. Étudiant en théologie à Bâle et Heidelberg, il est pasteur à vingt-trois ans et marié l’année suivante. Après sa découverte de Descartes, il lit les mystiques rhénans. Gravement malade à vingt-huit ans, il connaît le déferlement de la guerre dans le Palatinat. Il achève son  travail sur la philosophie cartésienne et vit une crise spirituelle. Conquis par la lecture d’ouvrages d’ Antoinette Bourignon, une mystique assez excentrique, il part pour Amsterdam âgé de trente ans.  Fidèle disciple d’ « A.B. » pendant quatre ans, jusqu’à sa mort, il travaille pendant six ans à l’édition de ses œuvres (soit dix-neuf volumes, dont il rédige lui-même une partie), puis à leur introduction. « Homme d’une grande culture et formé par un sérieux ministère pastoral » [122], il édite d’autres mystiques ainsi que des œuvres personnelles qui le rendront estimable aux yeux d’un Leibnitz et lui laisseront une place parmi les cartésiens du siècle. À quarante-deux ans, il s’installe à Rijnsburg, village  près de Leyde, où Spinoza vécut, et où les Collégiants, protestants marginaux, se réunissaient. Il y vivra plus de trente ans jusqu’à sa mort à 73 ans. « Poiret eut auprès de lui, au moins pour les quinze dernières années de sa vie, une modeste équipe de quelques fidèles amis [...]ils tentent de vivre dans les voies intérieures [...]On reçoit des nouvelles d’autres groupes pieux, par exemple des amis qui entourent madame Guyon, d’elle-même, de ses disciples écossais ou suisses. Ces échanges sont à la fois édifiants et affectueux. » [123].

Là il vécut tranquille, s’occupant de recevoir l’illumination passive et d’écrire des livres, détestant toute charge officielle. Là il entretint un groupe de familiers [...]Cependant jamais il ne constitua une secte ni des assemblées religieuses ; bien plus il ne sortait même pas de la maison pour se rendre au culte divin public ou à l’office sacré. Il supportait facilement que ses familiers suivissent la religion qu’ils pensaient devoir suivre et qu’ils agissent selon leur volonté.[124].

Dans son agonie, aux prises avec  [...]les plus pénibles angoisses de l’étouffement [...]Il répétait continuellement que Christ était « tout en tous ».[125].

Sa pensée reste toujours pondérée dans ses rapports avec des hétérodoxes ou des illuminés :

Il y a entre  eux (les prophètes cévenols) de très bonnes gens... croyant bonnement être inspirés de Dieu; et c’est en cela qu’ils se trompent, de même que lorsqu’ils se jettent sur les prédictions [...]sur l’extérieur et l’extraordinaire [...]Il faut bien d’autres préparations et changemens d’état intérieur pour qu’on soit propre à être envoyé de Dieu... [126].

Changements vécus apparemment en contradiction avec son activité intellectuelle :

Livres, idées, études, sont idoles et objets de jalousie plus grands devant Dieu que femmes, viandes, richesses ; plaisirs d’étude plus dangereux que ceux des sens… [127].

Il édite cependant jusqu’à sa mort - parmi d’autres mystiques - la vie de Renty et de Mère Élisabeth sa disciple, Bernières, Malaval, Frère Laurent de la Résurrection, La Combe... Il est réaliste sur les possibilités d’union des chrétiens :

...pour ce qui est du désir de voir quelques assemblées des enfants de Dieu, c’est au Seigneur seul à en disposer [...]il est  à croire qu’il veut premièrement travailler les âmes chacune en sa dispersion avant que de les réunir ensemble.[128].

Poiret affirme « que la raison est malade pour s’être détournée de Dieu et s’être enflée d’orgueil. Il s’agit donc d’arrêter l’activité de cette raison corrompue, de la tenir humble et passive devant Dieu qui seul pourra la guérir et l’illuminer » [129]. Il commença sa carrière en philosophe cartésien, « puis il opta pour la mystique, mais ne se jugeait pas digne d’être appelé mystique lui-même. Il est cependant, dans sa pensée et dans sa vie entière, l’homme d’une étrange synthèse entre [...] rigueur intellectuelle et l’effort d’abandon à une vérité qui se révèle et qu’il faut aimer » [130].

Les associés de Poiret sont tout d’abord le cercle intime soit quatre amis et une “bonne amie” épouse de l’un d’eux, qui figurent avant sa famille dans son testament : l’avocat van Ewijk et sa femme, les deux frères Homfeld, Jean-Luc Wettstein qui a voyagé à Blois auprès de Jeanne Guyon, n’étant pas pasteur, mais l’imprimeur de l’équipe.

Son évolution le conduira finalement à devenir sur la fin de sa vie un disciple aimé de Madame Guyon.

[Madame Guyon] s’écria : “Voilà l’homme qui publiera tous mes ouvrages”, et en effet c’est lui qui en a procuré l’édition complète en Hollande sous le nom de Cologne. Elle n’en avait jamais ouï parler auparavant. Dès lors ils firent connaissance. [...]On sait qu’elle en faisait un cas tout particulier. Il avait formé en Hollande une maison patriarcale [à Rijnsburg près de Leyde], et était fort avancé. Il passait après Fénelon pour une des premières âmes intérieures [131].

Il eut, par son activité inlassable, une influence considérable, non seulement par ses éditions [132] reprises en particulier par Wesley (1703-1792), le fondateur du méthodisme, mais encore par son disciple piétiste Tersteegen (1697-1769), connu lui-même de Kierkegaard.

Otto Homfeld (et son frère Jodocus) appartenaient au cercle de Rijnsburg. Originaires de l’Allemagne du Nord, ils étaient déjà liés à Poiret en 1692, quand ils signèrent de leurs initiales des poèmes latins d’éloge, en tête de son De Eruditione [133]. Otto fut en relation avec le Dr. Keith, anglais, et annonça l’expédition des livres de la maison d’édition d’Amsterdam[134]. Le témoignage suivant de Tersteegen éclaire d’une douce lumière la fin du cercle (la bibliothèque de Poiret sera dispersée en 1748) :

Ils vivent contents, ils travaillent eux-mêmes le jardin [...]Le frère Homfeld, qui est de Brême, est âgé de 77 ans, et le fr. Wetstein qui est natif de Bâle âgé à peu près de même, il est frère du Wetstein Marchand Libraire à Amsterdam tant renommé [...]Le troisième frère est Israël Norraüs, il est Suédois de naissance [...]Le frère Homfeld est devenu par la vieillesse, mais plus encore par la grâce de Jésus, un petit enfant simple et doux [...]Il a été un savant homme [traducteur en latin de l’Oeconomie Divine de Poiret]. À qui le questionne, il répond « je ne suis rien » [135].


 


 

Wolf von Metternich (-1731).

Nous évoquons la figure de Wolf von Metternich parce qu’elle illustre l’esprit du début du siècle des Lumières où se mélangent tendances mystiques, attraits anciens et curiosités nouvelles : diplomate, écrivain et ami de Poiret, après avoir probablement fait des études de droit, ce deuxième fils de Johann Reinhard devint le conseiller privé pour le Brandebourg et la Bavière, et le plénipotentiaire du Reichstag à Regensburg (Ratisbonne). En 1726 il passa au service du prince de Scharzburg-Rudolfstadt, devint son conseiller privé et finalement son chancelier. À côté de son activité d’écrivain calviniste et de traducteur, voilée sous des pseudonymes (le plus souvent : Hilarius Theomilus), il se consacra principalement à l’alchimie, et acquit une certaine célébrité ; le dix-neuf juillet 1716, selon les affirmations sous serments de quatre gentilshommes, il aurait transformé du cuivre en argent dans une maison de Vienne. Il mourut en 1731, toujours célibataire, ce qui éteignit la lignée des Chursdorf-Metternich[136].

Poiret édita les écrits de son ami. L’original allemand Die stete Freunde des Geistes (1706) est caractérisé par Poiret dans sa Bibliotheca Mysticorum (1708) pp. 295f., 307, sous le nom d’auteur Hilarius Theomilus[137]. Le Baron avait été un Philadelphien et avait traduit en allemand la Theologia Mystica de Pordage. On lui attribue un livre de Ratione Fidei, le Fides et Ratio collatae édité par Poiret en 1707.[138].

Nous trouvons l’écho d’une curiosité intelligente dans les longues lettres qu’il adresse à Madame Guyon : « C’est un homme en recherche dont les sympathies furent nombreuses. Intéressé par les écrits des fondateurs de la Société de Philadelphie, John Pordage et Jane Leade, le baron les avait traduits en allemand. Il avait voyagé avec l’Écossais Lord Forbes of Pitsligo[139] [...]Ses activités de diplomate chargé des intérêts du Roi de Prusse le conduisaient dans toute l’Europe [140] » où il fut en relation avec de nombreux spirituels.  Lié avec Wolf von Metternich, Zinzendorf lui-même avait fortement subi l’influence de madame Guyon.[141].

Il vaut la peine de se pencher sur ce passage de la tête au cœur, qui caractérise l’évolution de Metternich. Ce qui nous est parvenu de leur correspondance couvre trois années, durant lesquelles on peut suivre l’approfondissement du baron, au point que madame Guyon lui écrit de longues et importantes lettres, véritables résumés de la mystique guyonienne. On peut y suivre aussi avec quelle patience et quelle délicatesse elle le détache peu à peu des scrupules et des analyses sans fin où se débattait cet homme trop identifié à son intellect et qu’elle voulait voir se centrer dans le cœur.

Sans relâche, elle l’appelle à se simplifier :  « Une vie simple et réglée, l’amour et l’abandon : c’est tout ce qu’il vous faut. » Il lui faut abandonner ses « lumières », ses appuis comme la lecture pendant l’oraison, les soucis personnels, même concernant son mariage. Encore et encore, elle l’exhorte à la confiance : « Laissez-vous donc conduire par ces ténèbres, et ne marquez jamais aucune défiance à Dieu. »  (Lettre 402). Lui qui cherche les appuis doit  maintenant suivre les inspirations « délicates » de Dieu, les mouvements de l’Esprit-Saint : elle lui indique comment les reconnaître.

Elle l’exhorte à trouver l’état d’enfance, à se laisser conduire par Dieu comme un enfant par sa nourrice. Chaque moment est alors ressenti comme divin :

Désaltérez-vous à cette fontaine du moment divin, et si vous êtes assez heureux pour passer en Dieu et vous y perdre dès cette vie, vous verrez que ce même moment, qui vous doit être à présent volonté de Dieu, vous sera Dieu. (L. 425).

Elle le porte comme un enfant dans sa prière, et on en voit le résultat dans la belle lettre où Metternich lui décrit son état : « Il est vrai que Dieu me fait des grâces infinies. [...]C’est comme si mon cœur était diaphane et qu’une sérénité indistincte le pénétrât de tout côté sans obstacle ». (L. 430). Il lui décrit sa répugnance à devenir catholique. Cette savoureuse comparaison entre catholiques et protestants se poursuit dans la lettre 431 où il décrit sa paix joyeuse et sa liberté intérieure, se sentant comme « une petite abeille qui voltige librement sur toutes sortes de fleurs. » Il lui dit toute sa reconnaissance et laisse passer son émerveillement :  « Si Dieu daigne faire quelque chose de cette masse corrompue, c’est à vos prières et à vos avis que j’en suis redevable. (L. 430). »

Restons toutefois sur l’opinion de Chavannes[142] :

« j’estime que le baron de Metternich à qui madame Guyon a écrit tant de lettres ne s’est arrêté que pour avoir traduit ces livres [d’Albert le Grand [l’alchimiste], de Paracelse, Portadge…] et être entré lui-même dans de telles recherches curieuses. Jacob Boehme était certainement un saint homme…


 


 

Gerhard Tersteegen (1697-1769)

Gerhard Tersteegen (1697-1769), influencé lui aussi par Madame Guyon par l’intermédiaire de Pierre Poiret dont il fut un disciple sans toutefois avoir pu le connaître, fut introduit dans cette « ligne de pensée religieuse » par Wilhelm Hoffmann (1685-1746) rencontré dès 1710. Après un voyage en Hollande et un pèlerinage à Rijnsburg où vécut Poiret et sa fraternité, il constitua également une petite communauté fraternelle. Il resta en relation fraternelle, traduisit des ouvrages édités par Poiret dont une série de poèmes de madame Guyon commentant des Emblèmes. On a pu le nommer un « Poiret allemand » [143].

Mais son importance provient de ses propres écrits. Il devient un véritable maître spirituel : « Son Dieu est calme, et il crée la paix dans l’âme de ses amis. Mais il est aussi dynamique » et façonne son serviteur qui s’abandonne totalement à lui [144]. À partir de son illumination de 1724, travaillant en communauté avec H. Sommer comme tisserand rubanier, ce qui rendait possible une vie quasi monacale, « de  6 h. à 11 h., ils travaillaient ; ils consacraient ensuite une heure à la prière privée. Le travail reprenait de 13 h. à 18 h., suivi d’une autre heure de prière. Tersteegen occupait la soirée à la lecture ou à la traduction de textes spirituels [145]. » Il fonda une maison communautaire, fut en contact avec les frères de Herrnut, de Zizendorf, avec des mennonites. Il rédigea des strophes exaltant le cœur de l’homme habité par Dieu [146], traduisit Le Chrétien intérieur de Bernières, le Soliloquium de G. Peters, Madame Guyon. Il apprécia aussi la spiritualité carmélitaine, ce qui est original pour un protestant. On complétera ces brèves indications par la présentation donnée en tête de la traduction toute récente de trois Traités spirituels [147]. Ils incitent à se mettre en route sur le chemin de la « réalisation de la vérité », celle-ci comprise comme une vie en union à Dieu.

Nous devons seulement aimer, nous devons seulement être reconvertis dans l’amour ; et , tout en étant par nous-mêmes des sarments secs, nous laisser pénétrer par la pure et divine sève et par la force du suave amour du Christ. … [par l’amour ] il accomplit mille bonnes œuvres, sans qu’on se demande si l’on doit en accomplir, et il ne se soucie nullement du mérite [148].

Tersteegen influencera post-mortem S. Kierkegaard (1813-1855).

 


 

LES FILIATIONS SUISSE ET GERMANIQUE

En Allemagne l’influence du cercle de Blois s’exerce sur le comte Friedrich von Fleischbein par l’intermédiaire de sa première femme Pétronille d’Eischweiller. Le comte va-t-il l’associer à un piétisme rigoriste ? [149] Lui-même conseillera avec sagesse un bouillant Jean-Philippe Dutoit-Mambrini qui le vénère. Dutoit est un notable écrivain suisse vaudois Pasteur à Lausanne dans la seconde moitié du siècle et deuxième éditeur de l’œuvre guyonienne après Poiret.

La ville d’eau de Lausanne était un point de rendez-vous au sein d’une Suisse par ailleurs pauvre. Elle n’était pas inconnue par Madame Guyon qui y fit un bref voyage mouvementé en traversant le lac de Genève depuis Thonon[150]. Elle gardera des contacts épistolaires avec M. Monod, qui deviendra peut-être le premier conseiller en date du pasteur Dutoit, ainsi qu’avec d’autres correspondants, dont M. de Watteville, autre ami d’un pasteur très actif socialement et décidément largement entouré. Outre sa découverte personnelle d’un écrit de madame Guyon chez un libraire, Dutoit se relie à Blois par trois canaux au moins.

Il faut souligner l’importance d’une saisie qui sera ordonnée par la sévère police bernoise chez ce prêcheur apprécié, probablement jalousé, dont on redoute un détournement des impôts au profit des pauvres : le procès-verbal se limite à quatre auteurs (outre la Bible et l’Imitation)[151]. Il s’agit de Bernières, Bertot, Guyon, Poiret, ce qui démontre la conscience nette que l’on avait en 1769 d’une lignée établie pendant plus d’un siècle.

À son tour Dutoit conseille le comte danois de Klinckowström puis le jeune libraire Pétillet qui l’éditera. Le groupe de Morges-Lausanne rencontrera un écho lors du « réveil » suisse animé par Vinet au début du XIXe siècle ; puis la lignée s’éteint avec la disparition de Lisette de Constant en 1837 ; L’illustre Benjamin Constant traduit l’influence venant de la famille dans son roman semi-autobiographique Cécile. Une branche spirituelle discrète continua peut-être d’exister sans que nous ayons relevé de traces directes, mais on note l’intérêt persistant d’érudits natifs de Lausanne : Masson rétablit l’authenticité de la correspondance entre Guyon et Fénelon en 1907 et Favre rédige en 1911 une thèse qui vient en complément de Chavannes.

Après une évocation de la brève visite de madame Guyon à Lausanne, nous présentons successivement en les liant entre eux les figures de Monod (1674-1752), de Fleichbein (1700-1774), de Dutoit (1721-1793) sur lequel nous nous étendons pour présenter l’esprit et des membres du cercle de Morges-Lausanne, de Klinckowström (-1774), pour aboutir à la fin de la lignée peu après Pétillet (-apr.1819). Outre les traces de la correspondance entretenue par madame Guyon avec le cercle de disciples suisses[152], nous avons la chance de disposer de l’évocation vivante et très bien informée, contemporaine et favorable, de J. Chavannes[153].

 Une brève visite de madame Guyon à Lausanne.

 Le récit de cette « excursion » à Lausanne est donné dans la Vie par elle-même [154] :

Avant de sortir des Ursulines, le bon ermite dont j’ai parlé[155] m’écrivit qu’il me priait avec instance d’aller à Lausanne qui n’était qu’à six lieues de Thonon, sur le lac, parce qu’il espérait toujours retirer sa sœur qui y demeurait, et qu’il la convertirait. L’on ne peut aller là parler de religion sans risquer sa vie. Sitôt que je fus en état de marcher, quoi qu’encore fort faible, je me résolus, aux instances de ce bon ermite, d’y aller. Nous prîmes un bateau et je priai le Père La Combe de nous y accompagner. Nous fûmes là assez aisément, mais comme le lac était encore éloigné de la ville de plus d’un quart de lieue, il me fallut malgré ma faiblesse, trouver des forces pour faire ce chemin à pied. Nous ne pûmes jamais trouver de voiture, les mariniers me soutenaient autant qu’ils pouvaient, mais cela n’était pas suffisant pour l’état où j’étais. […] Je parlai à cette femme avec le Père La Combe, mais elle venait de se marier, de sorte qu’il n’y eut rien à faire qu’à risquer notre vie, car cette femme nous assura que, si ce n’avait été la considération de son frère duquel nous lui portâmes des lettres, elle nous aurait dénoncés comme venant débaucher les religionnaires. Sitôt que nous fûmes dehors, elle nous écrivit que si nous y revenions il n’y allait pas moins que de notre vie, qu’elle avait même été fort blâmée de n’avoir pas averti que nous étions là, car c’est une règle parmi eux dans ce lieu-là que qui leur parle de controverse est puni de mort. Nous pensâmes encore périr sur le lac dans un lieu dangereux, où il vint une tempête qui nous allait engloutir si Dieu ne nous eût protégés à son ordinaire. À quelques jours de là, il périt au même endroit une barque et trente-trois personnes.

Madame Guyon resta en correspondance avec plusieurs vaudois dont monsieur Monod et « l’abbé » de Wattenville[156].


 

Pétronille d’Echweiler (1682-1740)

Une filiation est attestée entre la Dame directrice de Blois et Fleisschbein, le principal spirituel des filiations suisse et allemande. Elle passe par son épouse Pétronille, originaire d’Aix-la-Chapelle : 

On voit par ces traits et nombre d’autres pareils qu’elle [Mme Guyon] ne rejetait point les protestants, n’exigeait point d’eux de changer de religion, mais d’entrer dans les voies intérieures[157]. On sait qu’elle n’approuva pas le changement de Ramsay[158], et que Milord Forbes ayant eu des tentations de se faire catholique et d’entrer dans un cloître, elle l’en empêcha, et lui prédit qu’il se marierait. Ce qui arriva en effet, car il épousa une demoiselle de Londres, fort riche. On raconte que le premier enfant qu’il en eut, fut porté sur les fonts de baptême par une demoiselle d’Eschweiler au nom de Madame Guyon, qui, quoique morte, fut envisagée comme présente au baptême. Cette demoiselle d’Eschweiler fut ensuite l’épouse de M. de Fleischbein, grand intérieur, enfant chéri et distingué de Mme Guyon, et un des plus grands saints qu’il y ait eu dans ce siècle[159].

Le mariage entre les deux spirituels eut lieu en 1737 -- Pétronille avait 55 ans, Fleischbein  40 ans -- ce qui fait penser à une alliance pour convenance.


 

Jean-François Monod (1674-1752)

« Baptisé en 1674, il fut d’abord chirurgien des armées fran­çaises, puis à son retour à Morges, maître de postes et chirurgien réputé. Chef de la branche cadette restée suisse de la famille Monod, il fut reçu bourgeois de Morges en 1742 et mourut le 3 avril 1752. Il avait épousé en 1706 Judith-Françoise d’Uchat, dont il eut qua­torze enfants, dont douze moururent en bas âge ou sans alliance. Il est le grand-père d’Henri Monod, le célèbre homme d’État vaudois, et l’arrière-grand-oncle d’Adolphe Monod[160]. » Illustre famille.

Favre suggère l’influence de Monod sur le jeune Fleichbein ainsi qu’un lien avec Dutoit. Il note la différence entre piétistes et « familles intérieures » sous influence guyonienne :

Monod est en quelque sorte un trait d’union entre le piétisme de Magny et le mysticisme de Dutoit qui dut le connaître et l’apprécier, puisque, dans une de ses lettres, Fleischbein, le directeur de Dutoit parle de Monod comme d’une « fidèle âme intérieure ». Dans cette même lettre, Fleischbein raconte un séjour fait à Lausanne, en 1719 ; il avait été reçu par plusieurs « familles intérieures » dont la vie l’avait édifié. Mais, si les mystiques à tendance quiétiste du Pays de Vaud se rapprochaient des piétistes par des besoins communs de vie intérieure, ils s’écar­taient d’eux par les raffinements de leurs doctrines du « pur amour » et de « la foi obscure » dont les bons piétistes romands paraissent s’être assez peu souciés. C’est cette diffé­rence doctrinale qui a causé les jugements hautains de cer­tains « intérieurs » à l’égard de piétistes qu’ils jugeaient peu avan­cés dans la vie spirituelle, encore à leurs débuts dans les voies intérieures, ou même totalement ignorants de celles-ci[161].

Une assez longue lettre de Mme Guyon nous est parvenue, adressée à monsieur Monod, chirurgien et maître des postes à Morges (près de Lausanne) [162] :

[…] Nous voulons toujours voler en haut, et Dieu nous repousse en bas par le poids de notre propre misère, parce que rien ne déplaît tant à Dieu que l’orgueil, et qu’Il aime mieux un ver qui rampe dans la terre de son humiliation, qu’un vol superbe et audacieux. En voilà assez sur cet article. […] Il faut s’accoutumer dans tous les emplois et dans toutes les occupations à rentrer souvent en soi-même, en se tournant de tout le cœur vers Dieu, et cherchant dans le cœur, où Il veut être trouvé. […]

Quant à ce que vous demandez sur les Inspirés5 de vos quartiers, je n’ai garde de les blâmer ni d’en juger. Le conseil qu’ils vous ont donné, contraire à ce que d’autres voulaient exiger de vous, est fort bon. Mais le sûr remède pour ne tomber en aucune illusion, est d’outrepasser tout ce qui est extraordinaire, sans s’y arrêter, pour ne s’attacher qu’à Dieu, et aller à Lui par une foi