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L’ ECOLE DU CŒUR Origine et essor

 

 

…ce n’est pas la religion extérieure, mais la religion du cœur, la vie de Dieu dans l’âme de l’homme, la marche avec Dieu…[1]. 

Dans cette dernière partie nous allons nous approcher de très près des figures abordées, dont certaines sont restées cachées jusqu’ici : monsieur Bertot, la mère Bon… Nous aurons ainsi consciemment utilisé trois niveaux de résolution successifs dans notre panorama historique. Une approche très large à faible résolution était adaptée à un panorama couvrant les grandes figures mystiques de l’Antiquité à la Renaissance. Une résolution moyenne vient de couvrir l’histoire du XVIIe siècle, dans les deux parties centrales formant le corps de l’ouvrage, sans omission notable du point de vue où nous nous plaçons, privilégiant la période particulièrement féconde de 1600 à 1660 environ. Enfin une résolution fine va permettre d’éclaircir l’histoire de « l’école du cœur », méconnue par suite de la condamnation du quiétisme comme de son caractère relativement tardif[2]. Ce caractère explique la mixité entre religieux et laïcs et une indépendance qui annonce les siècles suivants. 

Une tradition mystique. 2

Défiance et Crépuscule. 2

Plan de la fin de l’ouvrage. 3

Le quiétisme est-il issu de l’Espagne ? 5

Grégoire Lopez (1542-1596). 5

Joseph de Jésus Maria Quiroga (1562-1628) et l’Apologie mystique. 8

Falconi (1596-1638). 9

Le « quiétisme » historique. 11

Le « quiétisme » mystique. 13

Une filiation sans règles. 16

Un « réseau » couvrant plusieurs générations. 16

Origine italienne par le Tiers Ordre Régulier franciscain. 16

Jean-Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Jean de Bernières. 17

Marie des Vallées (1590-1656), inspiratrice. 17

Jean de Bernières (1602-1659), directeur spirituel. 18

De Caen à Paris : Jacques Bertot (1620-1681). 19

Jacques Bertot, directeur  mystique… 22

…de Jeanne-Marie Guyon. 23

Le réseau spirituel, fondateurs. 24

Les amis. 24

Geneviève Granger (1600-1674). 25

Jean Aumont (1608 -1689), « pauvre villageois ». 28

 

Une tradition mystique.

Le témoignage apporté par Madame Guyon et la recherche des influences qui la formèrent, où se retrouvent des laïcs et des clercs de différents ordres, incite à rassembler les mystiques selon des fraternités spirituelles nées de relations directes de personne à personne, sans porter trop d’attention à leur appartenance religieuse. On évite l’approche trop individualiste, qui met en valeur quelques figures exceptionnelles et géniales, considérées indépendamment les unes des autres. On place au second rang l’approche trop généraliste, qui met  en valeur les formes propres à une même « religion » (un même ordre au sein du catholicisme) effaçant les marques individuelles. La position intermédiaire adoptée respecte les personnes sans les isoler et rend compte des relations vécues.

Cette mise en avant de fraternités et de filiations discrètes mais déterminantes « d’aînés à cadets » fait l’objet de débats  parce qu’elle se substitue en grande partie au lien religieux, et pour l’essentiel : ce qui demeure le plus intime et le plus proche du vécu mystique. Elle affirme l’indépendance possible de l’individu vis-à-vis des structures qui l’encadrent et, selon une vision plus large, sa primauté vis-à-vis des forces économiques et sociales. Elle entre en contradiction avec la tendance dominante chez les nouveaux historiens, qui détermine l’individu à partir de l’extérieur. Cette apparente contradiction est bien naturelle puisque nous partons de son intérieur, du « cœur ».

La découverte de l’accord profond qui replace Madame Guyon dans le courant central à la mystique de son siècle, justifie la place importante que nous lui attribuons dans cette dernière partie. Certes elle n’innove guère sur ses prédécesseurs parce qu’elle ne se soucie pas de théorie, mais elle est unique parce qu’elle expose avec finesse, simplicité et sans repentir dans son écriture, tous les stades du vécu mystique, incluant celui, rarement atteint, qu’elle nomme « état apostolique. » De plus la majorité de ses écrits a été préservée dans des dossiers de procès et par l’intervention du pasteur et éditeur Pierre Poiret, aidé par des disciples.

Cette place centrale lui fut refusée jusqu’ici dans les explorations de notre histoire spirituelle simplement parce qu’elle arriva trop tard dans le siècle. Pour que Bremond puis Cognet puissent la faire reconnaître avant leurs disparitions prématurées - Bremond fut victime d’une attaque cérébrale en 1933, Cognet d’un cancer en 1970 -, il leur eût fallu procéder à rebours dans l’exploration du siècle ! La place prééminente qu’ils se préparaient à lui accorder  semble plus aisée à lui assurer aujourd’hui où les suspicions religieuses vis-à-vis de la « quiétiste » comme le dédain des hommes des lumières vis-à-vis de la « dévote » sont passés de mode, tandis qu’elle apparaît comme le précurseur d’une entente entre catholiques et protestants.

Lisant ceux qui ont formé Madame Guyon, reconstituant au passage l’œuvre éparse de Monsieur Bertot, étudiant l’Ermitage de Caen animé par Monsieur de Bernières, découvrant l’importance du franciscain Chrysostome de Saint-Lô, nous constatons l’accord de Madame Guyon avec la mystique de son siècle. Tout un réseau mystique au sein d’un tissu spirituel se révèle, d’où se détachent les noms de Marie des Vallées, de Renty, de Jean Eudes, de Marie de l’Incarnation (du Canada), de Mectilde de Bar, etc. Parallèlement, l’influence des grands carmes, tels Jean de Saint-Samson par l’intermédiaire du disciple Maur de l’Enfant-Jésus, des capucins Benoit de Canfield et Constantin de Barbanson fut grande sur Jeanne-Marie Guyon et Fénelon. Ce dernier appréciait particulièrement le carme déchaux Laurent de la Résurrection.

Défiance et Crépuscule.

Cette quatrième partie présente les mystiques qui, mettant en avant la conformité à la grâce divine plutôt que l’ascèse et l’oraison contemplative plutôt que la méditation sur les mystères, deviennent suspect d’inaction (au sens moderne) : les « quiétistes ». Car ce qui fut évident pendant des siècles, chez les franciscains de toutes obédiences dont les capucins, chez les disciples de Ruusbroec ou de Jean de la Croix, ne l’est plus et ne le sera plus : on interprète aujourd’hui ce changement d’appréciation où la grâce n’a plus de place, comme la disparition de l’ordre médiéval rendu caduc par l’émergence d’une conscience individuelle moderne.

Les mystiques de l’ « amour pur » sont vus par la majorité des clercs avec une croissante suspicion dès le début de la seconde partie du XVIIe siècle, car ces derniers privilégient dans la vie intérieure l’exercice de la volonté sous le contrôle de la raison, dont l’application se révélait depuis Descartes si fructueuse dans le domaine naturel. Cette suspicion est renforcée par une normalisation politique qui permit de mettre fin aux troubles de la Fronde, au prix du despotisme de Louis XIV, s’exerçant dans tous les domaines. On apprécie la résistance janséniste, expression d’une bourgeoisie mettant en avant les valeurs de l’ascèse et de la liberté de conscience, face à la reprise en main par le pouvoir politique depuis le Formulaire de 1661 jusqu’à la bulle Unigenitus de 1713. On sait les brutalités par lesquelles les protestants minoritaires furent chassés après la révocation de l’édit de Nantes en 1674. On réalise moins l’oppression croissante de religieuses par des confesseurs imposés (malgré la lutte des carmélites et d’autres), comme celle de laïques, lorsqu’elles prennent le risque d’exercer une direction spirituelle sans  appartenir à un ordre religieux. Ce qui était permis au début du siècle à Bernières ou Renty et possible pour quelques figures féminines demeurées discrètes, devint insensé à la fin du siècle en France.

Les spirituels deviennent l’objet d’un certain mépris dont le terme de « mystiquerie » rend compte. Ils sont isolés, en partie par suite de la décadence des ordres religieux traditionnellement contemplatifs : les jésuites prennent le pas sur les capucins, l’approche carmélitaine est mise en cause. Cet isolement conduit à leur persécution lorsque le quiétisme romain, après une brève période de succès, a finalement le dessous : la condamnation de Molinos entraîne celle, post-mortem, d’un grand nombre de spirituels, dont Bernières en France. Il faut appartenir à la structure ecclésiale pour être relativement à l’abri : Fénelon pourra vivre activement son exil. On assiste à une involution de la vie spirituelle qui devient progressivement réservée aux « spécialistes » du religieux. La seconde moitié du siècle retourne sur ce point à l’ordre ancien, après un demi-siècle de permissivité, lorsque le royaume était à reconstruire. Et malgré sa brisure par la Révolution, ce retour perdure aujourd’hui dans le monde catholique : quels laïcs peuvent assumer le rôle de directeur auprès de religieux ou religieuses, comme le firent monsieur de Bernières ou le baron de Renty ?

L’ombre du « quiétisme » couvre et cache la majorité des mystiques de la fin du siècle : très directement Guyon et Fénelon, mais aussi des suspects comme Frère Laurent et Catherine de Bar, puis plus tard Milley et Caussade… Progressivement le terme « quiétiste » se confond avec « mystique » aux yeux du public : la condamnation de 1687 scelle bien le Crépuscule des mystiques, titre célèbre d’un livre de Cognet qui est en fait essentiellement une biographie restée malheureusement partielle de Madame Guyon.

Plan de la fin de l’ouvrage.

Un premier chapitre va cerner les origines espagnoles du quiétisme, puis exposer l’histoire de la filiation depuis les premiers franciscains italiens qui arrivent en France à la fin du XVIe siècle à Madame Guyon. Etudier ces figures amies mystiques témoignent pour une foule mystique silencieuse :

M. de Meaux prétendait qu’il n’y a que quatre ou cinq personnes dans tout le monde qui aient ces manières d’oraison ... il y en a plus de cent mille dans le monde [3].

Des figures déjà cernées ont des relations directes avec des membres de l’école : Marie de l’Incarnation a été dirigée par le P. Jean Chrysostome de Saint-Lô puis a poursuivie avec Bernières, depuis le Canada, une correspondance malheureusement perdue ; Laurent de la Résurrection est connu de Fénelon et de Madame Guyon qui fréquentait le couvent de Vaugirard :

Le frère Laurent est grossier par nature et délicat par grâce. Ce mélange est aimable et montre Dieu en lui. Je l’ai vu et il y a un endroit du livre où l’auteur, sans me nommer [il s’agit de l’Eloge du frère Laurent par l’abbé de Beaufort], raconte en deux mots une excellente conversation que j’eus avec lui sur la mort, pendant qu’il était fort malade et fort gai.[4].

Trois autres figures sont influentes par leurs écrits : Canfield est le troisième auteur français du siècle cité dans les Justifications [5] ; Constantin de Barbanson n’y apparaît que deux fois mais  longuement [6] ; la vie de Jeanne de Chantal a constituée une lecture de jeunesse de Jeanne-Marie Guyon [7]. La « bonne Armelle » pourrait avoir été influencée par des membres du groupe de l’Ermitage, leur activité ayant pénétré la Bretagne - mais ses relations jésuites sont plus certaines. L’humble servante influe en tous cas sur des guyonniens (et d’autres étrangers) au siècle suivant [8].

Le second chapitre de cette partie poursuit le parcours historique, présentant Madame Guyon et Fénelon, leurs disciples et leur influence plus tardive au XVIIIe siècle.

Là se terminerait notre ouvrage ? Il nous a paru nécessaire de répondre à la question qui peut s’énoncer ainsi : voyant le crépuscule des mystiques, n’observe t-on pas la fin d’une illusion ? Ou du moins la fin de la traduction transcendante, faisant souvent référence au modèle hiérarchique dionysien, d’un vécu qui émane de la seule richesse humaine et non plus d’une source divine supposée exister « en amont », tels les rêves qui ne doivent pas être interprétés comme une clef ouvrant à une prévision de l’avenir, mais méritent cependant un traitement selon une méthodologie scientifique, car ils ouvrent aux forces obscures, « inconscientes » à l’état habituel, qui nous gouvernent, et en ce sens sont réels [9] ?

Dans un Epilogue nous montrerons qu’il s’agit d’une disparition de la langue particulière qui traduisait une théologie mystique commune, mais que la conscience d’une transcendance est toujours présente, exprimée diversement. Les condamnations accentuèrent un découplage entre le religieux et le vécu mystique. Ce dernier fut alors exprimé de manière parfois inattendue, en tout cas sans vocabulaire commun. Une trentaine de témoins illustreront la permanence du travail de la grâce divine.


Le quiétisme est-il issu de l’Espagne ?

Les quatre espagnols que nous regroupons dans cette section ont en commun leur conviction selon laquelle une déviation de la contemplation, « tient dans un accent excessif mis sur l’activité naturelle au préjudice de l’illumination divine » [10]. En fait cette conviction est un thème commun aux mystiques.

Le mexicain Grégoire Lopez (1542-1596) rattache sa vie mystique atypique à l’antique tradition des ermites et des pères du désert. Il est l’une des figures préférées des quiétistes mais aussi de tous ceux qui reconnaissent sa grandeur solitaire à une époque travaillée par le désir d’un retour aux sources primitives : Lopez est traduit et édité à Port-Royal, puis réédité par Poiret.

Joseph de Jésus Maria Quiroga (1562-1628), disciple et premier défenseur de Jean de la Croix, a été inquiété de son vivant. Cité par le mercédaire Falconi (1596-1638), dont la lettre sera éditée avec les œuvres de Madame Guyon et de Lacombe, il a influencé le cardinal Petrucci (1636-1701), un remarquable quiétiste italien.

Le cas du confesseur Miguel de Molinos (1628-1696) est célèbre mais mal connu : cette figure espagnole fut condamnée comme l’inventeur du quiétisme tandis que sa Guià est accusée d’être une œuvre « sans relief ». Il mourut dans la prison de l’Inquisition romaine ; sa mémoire et la Guià sont aujourd’hui réhabilités.  

La mise en évidence de ces origines hispaniques du quiétisme est probablement favorisée par les efforts de l’Inquisition espagnole ; mais son influence s’exerce aussi en Italie, car celle-ci est soumise à l’influence de la puissante monarchie catholique : Molinos, devenu romain d’adoption, ne lui échappera donc pas.

Les figures de la Mère Bon (1636-1680), remarquable ursuline du Dauphiné français, du cardinal Petrucci, de l’aveugle mystique de Marseille Malaval (1627-1719), sont également importantes. Ces figures sont plus tardives : l’Espagne paraît bien être à l’origine de l’école, là comme ailleurs, car le XVIe siècle est le sien, avant que progressivement ne prenne place la domination française.

Grégoire Lopez (1542-1596).

La vie de cet ermite mexicain [11], écrite par son disciple, ami et prêtre François Losa, fut rééditée  avant d’être reprise et mise en valeur en France par Arnauld d’Andilly [12]. Elle est  invoquée par les quiétistes dans les controverses, appréciée par P. Poiret (1717), par le piétiste G. Tersteegen (1733), par le fondateur du méthodisme J. Wesley (1747) [13]. Elle mérite d’être lue pour son charme, mais surtout pour la profondeur de ses dits. 

Sa vie enflamma l’imagination de générations de lecteurs à la recherche d’une figure moderne comparable à celles des pères du désert. Nous citons son biographe, seule source disponible, et rapportons les dits en italiques. Le récit s’articule selon cinq périodes correspondant aux lieux de résidence de l’ermite itinérant [14] :

1542-1562 : Né peut-être au Portugal, Grégoire vécut probablement à la Cour de Philippe II, ce qui explique une culture inhabituelle chez un ermite qui mènera une vie quelque peu sauvage. Agé de vingt ans il s’embarque pour le Mexique, dont la  conquête est toute récente : la chute de Tenochtitlan-Mexico avait eu lieu en 1521. Arrivé à Vera Cruz, « il distribua aux pauvres des  étoffes ... demeura quelques jours à Mexico ». Il se rend à « Zacatecas, ville peuplée près de mines d'or ... [où] s'étant trouvé dans la place de la ville lors que les chariots partaient pour porter de l'argent à Mexico ... [il voit] naître tant de contestations de disputes et de querelles, que deux Espagnols en étant venus jusques à mettre la main à l'épée, ils se tuèrent tous deux ». Il évite le far-west mexicain en allant « à huit lieues de là, dans la vallée d'Amajac habitée par les Chichimèques que leur humeur farouche et cruelle rendait alors redoutable aux espagnols. » [15-17].

1562-1567 : Il se fixe à sept lieues de Zacatecas, accueilli dans la métairie d'un capitaine. Pedro Carillo, le fils de ce dernier, enfant de six à sept ans à qui l'ermite apprit à lire, se souvenait de lui comme d'un jeune homme imberbe, vêtu d'un sac serré avec une corde, sans chaussures, sans chemise ni chapeau ! Pendant les trois ou quatre années qu'il vécut chez Pedro, il n'assistait que rarement à la messe et ne fré­quentait les sacrements que de loin en loin, quand passait quelque prêtre. Il lisait et écrivait une bonne partie du jour. On commençe à médire de lui, « parce qu'on ne voyait ni rosaire, ni image pieuse dans son ermitage ». Il bâtit « de ses mains une petite cellule. Les Indiens l'y aidèrent ». Il répète la prière très courte suivante : « Votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. Amen. Jésus. Ceci dure « trois ans qu'il ne respirait presque point sans les dire mentalement ... ayant demandé s'il était possible que toutes les fois qu'il se réveillait elles lui fussent présentes, il me répondit que oui, et qu'ainsi après être éveillé il ne respirait jamais une seconde fois sans qu'elles lui vinssent en la mémoire. » [31-32]. Après trois années où ses prières se réduidaient ainsi à une même phrase répétée à la manière hésychaste, il fut envahi par un ardent amour qui ne le quittera plus.

1567-1573 : « Il résolut, après avoir demeuré trois ou quatre ans dans sa cellule, d'aller dans un des villages d'Alfonse d'Avalos ... après avoir ainsi passé deux ans, Dieu lui mit dans l'esprit de retourner dans sa cellule, et la nuit avant son départ ... ce grand tremblement de terre arrivé en l'année 1567 commença. » [43]. Il séjourne près de deux ans chez Sébastien Mexia, un converti qui ne porte plus que des habits de bure, comme notre ermite [46]. Il retourne à Mexico où les dominicains seraient heureux de le recevoir dans leur ordre. « Ces bons religieux lui ayant dit que la contrée de Guasteca [Huaxteca] était fort spacieuse et peu habitée, et que la terre en étant fertile en fruits sauvages il pourrait trouver de quoi se nourrir, il résolut de s'y en aller pour vivre dans la solitude. » [51]. « Il se levait tôt et, après avoir lu, durant un quart d'heure, un passage de la Bible, il se recueillait, jusque vers onze heures, en un exercice dont on ne savait s'il était prière, méditation ou contemplation. Il sortait alors de son recueillement et man­geait avec Losa [son futur biographe] ou ses hôtes. … Quand fut interdite la lecture de la Bible en langue castillane, il la lut en latin : pendant quatre ans, il consacra à cette lecture quatre heures chaque jour, arrivant à la savoir presque toute de mémoire. Il reconnaissait avoir lu beaucoup … et il ressentait une très vive consola­tion à lire, décrites par Tauler et Ruysbroeck, les motions spi­rituelles que Dieu lui communiquait » [15]. On note au passage que ces auteurs avaient donc traversé l’océan.  Le curé Losa avait fait sa connaissance, ayant appris « qu'il y avait à Guasteca un homme que l'on soupçonnait d'être luthérien par ce qu'il n'avait point de chapelet... » [61].

 1573-1580 : Malade il est recueilli par Jean de Mesa. Il passe quatre ans à Guasteca puis va « à Atrico par un mouvement du Saint Esprit ... qui le portait à faire de semblable changements. » [63]. Jean Perez Romero lui donne une chambre ; il y demeure deux ans mais des religieux se scandalisent « d’une vertu et d'une science si admirables dans un homme qui n'avait point étudié et ne portait point l'habit d'aucune religion. » [65]. Il s'installe à Testuco (aujourd’hui Huastepec, État de Oaxaca) pour deux ans, où il écrit un livre de médecine, ce qui montre qu’il prit soin des malades. Il connut bien la médecine, l'anatomie, et fut un excellent herboriste. Un cercle laïque se forme. Une enquête d'un jésuite, faite pour le compte de l'archevêque de Mexico, lui est favorable.

1580-1589 : En compagnie de Losa il part à l'hôpital de Guastepec en 1580, y demeure et assiste ceux qui l'entourent.

Un seigneur se renseigne sur l’hôpital auquel on dit que Lopez passe son temps à prier dans sa chambre : « je lui ferai de bon cœur donner deux cent coups de fouet » … [Lopez répond - avec humour:] Il a raison. Car un fainéant mérite bien deux cent coups de fouet ; et ces Seigneurs qui sont si occupés des choses extérieures ne comprennent pas ce que c’est qu’un exercice intérieur [237].

Affirmant aussi bien :

Je ne suis rien : je ne suis bon à rien. [240].

Sa spiritualité fait fi des méthodes. Il refusait de donner des règles pour faire oraison, renvoyant au Pater :

Pour ne vous pas donner sujet de vous plaindre que je vous refuse,  je vous dirai que vous n’aurez pour cela qu’à dire ce peu de paroles dont le sens est d’une si grande étendue : «  Seigneur mon Dieu éclairez mon âme afin que je vous connaisse et que je vous aime  de tout mon cœur. » Ce bon frère communiqua cette prière aux autres frères de cet hôpital. [205]. 

Il est l’objet d’une nouvelle enquête, cette fois par un dominicain [84] :

…Il répondit sincèrement que toute son occupation était d’aimer Dieu et le prochain. A quoi [Dominique de Salazar] lui ayant réparti : Vous me dites la même chose à Amajac il y a vingt-cinq ans, et ne vous êtes-vous donc occupé qu’à cela seul ? Non, repartit Lopez, j’ai toujours fait la même chose quoy que mes actions ayent été différentes. [192]

1589-1596 : Malade, il s'installe finalement dans un bourg nommé Sainte-Foy [Santa-Fe] en compagnie de Losa, et « choisit une petite maison séparée du bourg », car :

Seigneur je viens ici seul pour vous servir et m’oublier moi-même. 

«  Il entra dans cette solitude le 22 mai 1589 et y passa le reste de sa vie. » [93]. Losa le rejoint à Noël : « Je demeurai avec lui jusqu'à sa mort. » [97].

Il lui donna pour exercice d’oraison ces paroles : votre volonté soit faite en la terre comme au ciel, amen Jésus. …doctrine la plus sublime et la plus difficile … [qui est] la conformité de notre volonté. … Il ne priait plus alors avec contention d’esprit, mais d’une manière moins sensible et par conséquent plus parfaite. … Il m’a dit que l’homme intérieur agissait en lui sans en donner part à l’homme extérieur. [254 sv.].

Lui disant une fois : vous ne prenez aucun repos : … Il est vrai que je ne saurais prendre de repos tandis que mes frères se trouveront engagés dans tant de travaux et tant de périls, parce qu’il n’est pas juste que je pense à me reposer pendant qu’ils y seront exposés. Dieu me garde de faire une telle lâcheté. Il suffit que l’un d’eux soit en danger pour faire que je continue toujours de prier pour lui. [246].

Je lui dis de chercher quelque péché … il me répondit que par la miséricorde de Dieu sa conscience ne lui reprochait aucun péché. [ 267]

« Cet ermite de nature silencieuse et stoïque, profon­dément contemplatif, bien qu'il ne fût pas prêtre, dirigea des prêtres et, des laïcs et donna des normes pour la bonne marche de l'Église au Mexique »[16], disant :

La charité est la source, l’origine et la mère de toutes les autres vertus.

Grégoire Lopez étant toujours dans cet acte continuel du pur amour de Dieu et du prochain, Dieu lui communiquait sans cesse toutes ces vertus afin qu’il les communiquât aux autres et enrichit leur pauvreté par son abondance. Comme cet acte d’amour était continuel je lui demandai s’il avait quelques heures réglées [il répondit que] nulles choses créées n’était capable de le divertir ni de le ralentir dans ce continuel acte d’amour de Dieu et du prochain qui lui était devenu comme naturel et que tant s’en faut qu’il reculât dans cette union que Dieu lui communiquait, il y avançait toujours, référant à Dieu par cet acte d’un pur amour toutes les grâces que sa Majesté lui faisait sans s’en rien appliquer, et que cette union était la source et l’origine de tout ce qu’il savait ; qu’ainsi c’était Dieu qui lui avait servi lui-même de maître et non pas les livres, quoique ce lui fut une grande satisfaction de lire ce que Taulere et Rusbroch ont écrit des choses purement intérieures qu’il plaît à Dieu de communiquer. Il me dit aussi : …quelle était cette union, par l’exemple de celle qui se rencontre entre la lumière et l’air, … deux choses distinctes tellement unies que Dieu seul est capable de les distinguer. [258].

Sa vie est dès lors partagée entre recueillement et visites de toutes sortes de personnes, puissant vice-roi ou simple indienne.

Il ne leur parlait jamais de Dieu ni de choses spirituelles et morales s’ils ne lui en parlaient en premier … [il donnait ses réponses] dans des termes très simples parce qu’il en retranchait tout ce qui aurait été superflu … Ses lettres avaient cinq ou six lignes ou moins … Il vaut mieux parler à Dieu que parler de Dieu. [230-233].

Il assure un rôle apostolique par la prière :

 « …l’âme en cet état est comme passive … ne fait que recevoir de Dieu … n’agit pas tant comme recherchant son bonheur que comme le possédant, puisqu’elle ne désire pas tant qu’elle possède et jouit. … Mais quinze ans avant sa mort s’étant vu en cet état et le connaissant fort bien, il crut qu’il lui était meilleur d’agir et de travailler jour et nuit de tout son pouvoir à témoigner son amour pour Dieu et le prochain. A quoi il ajoutait qu’il croyait que Dieu lui avait donné cet exercice comme étant le meilleur... [267].

 [quand on le prie de se souvenir d’un personne :] …comme un homme qui se trouve chargé d’un grand poids : oui je le fais et porte ce poids sur mes épaules. [272].

Considéré comme un saint, il meurt le 20 juillet 1596, non sans montrer une grande attention aux humbles. Une indienne dont il ne connaît pas la langue vient le voir trois ou quatre jours avant sa mort :

Ecoutez-la … Car peut-être me veut-elle donner quelque bon avis : ce qui montre quelle était son humilité… A l’heure de sa mort lors que lui demandant s’il voulait que je lui donnasse un cierge pour voir plus clair, il me répondit : Tout est clair. Il n’y a plus rien de caché : c’est un plein midi pour moi. [ 203].

Joseph de Jésus Maria Quiroga (1562-1628) et l’Apologie mystique. 

Neveu d’un cardinal de Tolède, Joseph de Jésus Maria Quiroga reçoit une formation littéraire et juridique soignée et commence une carrière ecclésiastique. Mais il entre chez les carmes déchaux de Madrid à l’âge de trente-trois ans. Deux ans plus tard il reçoit la fonction d’historien de l’ordre qu’il conservera longtemps, de 1597 à 1625. L’historien se mue en apologiste déterminé de Jean de la Croix, jusqu’à sa propre disgrâce. Les œuvres de Jean de la Croix inquiètent en effet : elles ne seront éditées qu’à partir de 1618, probablement après un « traitement douteux ». Quiroga se déplace d’un couvent à l’autre pour ses recherches, écrit une Histoire de la Vie et des Vertus de Jean de la Croix, parue sans la permission de l’ordre, ainsi qu’une Apologie mystique [17], « traité fulgurant … qu’il faut placer  au soir de sa vie » (P. de Longchamp), et bien d’autres ouvrages restés en grande partie manuscrits. Il meurt, « puni durement », assigné à résidence au couvent de Cuenca, le 13 décembre 1628. Il faudra attendre 1912 pour le réhabiliter.

Ce disciple de Jean de la Croix commence par retirer tout appui mental qui « doublerait » la grâce divine :

Cette manière de représenter Dieu sur un mode connu, quelque universel qu’en soit le concept, on la concède aux nouveaux contemplatifs pour commencer à les sevrer des similitudes matérielles  … Nous avons à nous unir de façon ineffable et inconnue aux réalités ineffables et inconnues de nous … par la lumière de la foi au-dessus de la raison et de la connaissance naturelle … Tout cela fait défaut en cette contemplation formée où l’entendement ne contemple pas Dieu au-dessus de toutes les choses ; mais où il est appuyé sur elles, prenant en elles ce concept connu. … la vue directe vise son objet en lui-même, alors que la vue réflexe le vise dans son propre acte formé grâce à quelque ressemblance de chose créée et connue. [18].

Il défend la pratique d’une attention simple et amoureuse à Dieu ou quiétude, contre la méditation discursive à la recherche de grâces en vue de l’acquisition des vertus chrétiennes, telle que le proposent les Exercices d’Ignace de Loyola dans leur interprétation la plus courante : l’opposant auquel répond l’Apologie… aurait été un « bon père » jésuite.

 Dieu est une vertu infinie, présente partout de façon invisible et non connue de nous, sinon par la foi, et présente nulle part de façon visible et connue ; aussi n’avons-nous pas à nous comporter dans l’oraison comme qui l’attirerait à soi, puisque l’âme le possède en elle-même, mais comme qui se livre à Lui comme à son principe. (Chap. 15, §5).

Il s’oppose également à tout travail spéculatif qui se référerait à l’obscurité de Denys tout en laissant vivre l’entendement. Car concrètement c’est la « démangeaison » d’un exercice, permettant subtilement de conserver un appui, qu’il faut réduire.

La contemplation est parfaite, elle s'exerce non seulement au-dessus de la raison, mais aussi sans appui sur elle, lorsque l'entendement connaît par la lumière divine les choses que n'atteint aucune raison humaine ... Beaucoup de contemplatifs pratiquent le premier point, c'est-à-dire abandonner tous les actes de la raison, se dépouiller de toutes les similitudes de la connaissance naturelle, et entrer sans tout cela en l'obscurité de la foi comme Moïse dans la nuée qui recouvrait le sommet de la montagne ; mais se reposer là comme lui en totale quiétude d'esprit, bien rares sont ceux qui s'y adonnent : au contraire, en cette obscurité, l'intention de leur esprit est appliquée à la connaissance, leur entendement cherchant à toujours reconnaître son propre acte, quand même serait-ce en cette obscurité de foi. Et cette démangeaison et ce mouvement qui consiste à vouloir reconnaître toujours son propre acte en y inclinant l'intention de l'esprit, s'opposent à ce que nous avons vu par ailleurs de la doctrine de saint Denys : non seulement l'entendement doit abandonner toutes les choses créées et leurs similitudes, mais il doit aussi s'abandonner lui-même en se mettant en quiétude quant à toute son opération active, aussi élevée soit-elle, afin d'être mû par Dieu sans attache ni résistance de sa part.[19].

Il s’agit de rétablir la disposition contemplative, science d’amour sans connaissance dans la ligne du chartreux Hugues de Balma et des franciscains, contemplation affective, provoquée par l’irruption de la grâce, agréée par la volonté, non sensible, différente de toute contemplation intellectuelle ; il est en effet impossible de s’élever vers Dieu par un discours, qu’il soit affirmatif (« la théologie scolastique ») ou négatif (« la théologie négative »).

Saint Thomas disait que celui qui considère actuellement quelque chose, parle à lui-même ... Et aussi longtemps qu’il s’y arrête et ne se tourne pas vers un autre, il ne parle pas à cet autre ... il ne prie pas encore. En revanche, lorsqu’il veut présenter à Dieu ce désir accompagné de la connaissance de sa nécessité  ... il soumet alors son désir et son concept à Dieu.[20]

 Toute activité dans la méditation est ainsi inutile, ce qui certes n’exclut pas l’exercice actif de la bonté et d’autres qualités dans la vie active, mais elles ne sont pas des conditions nécessaires à la vie mystique car il n’y a pas de mérite ! Ceci pourrait paraitre scandaleux si l’irruption de la grâce  ne provoquait par la suite un intense travail pâti et ne faisait devenir progressivement « naturels » l’exercice de ces qualités dans la vie active. 

Evitons d’opposer ce qui ne se présente concrètement jamais comme un choix mais reflète des chemins différents: « Quiroga a fait mieux que de démarquer la mystique de Saint Jean de la Croix … Il n’est pas exagéré de penser que si l’Apologie avait vu le jour autour des années 1618-1620, la polémique déclenchée à propos du quiétisme entre Bossuet et Fénelon eût été vidée heureusement de son contenu ».  [21].

Quiroga reste de grand intérêt : il termine une époque, car bientôt la contemplation mystique cesse « d’être la connaissance simple que la foi surnaturelle communique à l’intelligence pure, dans le silence intérieur des puissances spirituelles  … Dans les premières décades du XVIIe siècle, on verra les Carmes de la Réforme eux-mêmes lui substituer une contemplation dite acquise, variété de spéculation négative…[22] », ce qui provoquera de beaux combats inutiles entre adeptes de la théologie mystique. Ils se prolongeront jusque dans les années 1920.

La Subida del alma a Dios de Quiroga fut dénoncée à l’Inquisition espagnole par le jésuite Casani et condamnée …en 1750 ; enfin en 1771 – quatre ans après l’expulsion des jésuites d’Espagne – la condamnation fut levée… [23].

Falconi (1596-1638).

Né en 1596 dans la province d'Almeria d’un fonctionnaire royal, Falconi entre dès 1611 au couvent madrilène de l’ordre de la Merci, à Madrid. Il suit les cours de théologie de l'université de Salamanque pendant quatre ans, reçoit le sacerdoce à Ségovie en 1619 (ou 1620), lieu où prend place sa « seconde conversion ». Il quitte l'enseignement en 1625 et s'attache au couvent de Madrid en se consacrant entièrement à la direction de conscience auprès des laïcs de la ville, de la Cour et dans les monastères. Il meurt, usé, en 1638 [24].

Ses œuvres parurent presque toutes après sa mort. Falconi est traduit en français [25].  Son premier ouvrage est le Traité des miséricordes de Dieu, datant de sa « seconde conversion » : « Par grâce, vous me donnez la grâce, car je ne puis faire des œuvres qui la méritent. » La vie de Dieu incompréhensible et divine est suivie de Notre pain de chaque jour destiné à un large public et qui conseille la communion quotidienne. Ses Œuvres spirituelles comportent le Livret pour savoir lire en Christ, Livre de vie éternelle, où Falconi propose l’oraison et se défend du reproche d’y attirer jusqu’aux porteurs d’eau, le Livret pour lire en Christ librement, le Chemin droit pour le ciel..., enfin huit Lettres,  dont la première eut un grand retentissement : elle est  partiellement reprise dans le Guide de Molinos et figure à la suite du Moyen court de Madame Guyon [26].

Cette Lettre du serviteur de Dieucomporte un enseignement fort classique, de foi en la présence divine, d’abandon et d’humilité :

§ 2. Établissez-vous bien en la présence de Dieu et comme c'est une vérité de la foi, que sa Majesté divine remplit tout de son essence, de sa présence, et de sa puissance, faites un acte intérieur de cette foi, et persuadez vous fortement de cet importante vérité. Remettez-vous tout entière en ses paternelles mains ; abandonnez votre âme, votre vie, votre intérieur et votre extérieur à Sa très sainte volonté, afin qu'Il dispose de vous-même selon Son bon plaisir et Son service, dans le temps et dans l'éternité. Cela fait, demeurer en paix, en repos, et en silence ; comme une personne qui ne dispose plus de quoi que ce soit…

Il devient plus personnel lorsqu’il recommande l’abandon de tout exercice intérieur ou mouvement propre empêchant l’action du Peintre divin lors de la contemplation qui prend la place de la méditation :

…Ne pensez volontairement à aucune chose, quelque bonne et quelque sublime qu'elle puisse être.

§ 3. Gardez-vous bien de croire que cet état soit un état d'oisiveté. ... ce qui s'exerce le plus hautement en cet état, c'est l'humilité ; puisque pendant qu'une personne n'a aucun sentiment de ce qu'elle fait, qu'au contraire il lui semble de qu'elle ne fait rien, ne pouvant voir ce qu'elle fait, elle s'humilie à plein fond. Elle confesse qu'elle n'est propre à quoi que ce soit, et que ce qu'elle a de bon vient de Dieu, sans qu'elle ait jamais mérité de le recevoir.

§ 4. C'est celle que le divin Maître nous enseigna dans le jardin, ou pendant trois heures qu'il pria, toute son oraison ne fut, que d'abandon à la volonté de son père.

§ 6. Il ne faut se mettre en oraison qu'afin que Dieu fasse de nous ce qui lui plaît ... Tout autre exercice intérieur ne servirait qu'à troubler cette opération divine ; comme un peintre ne réussirait pas à faire le portrait d'une personne qui se remuerait sans cesse.

Il calme l’inquiétude qui naît lorsque la mémoire même est suspendue, citant l’autorité du maître de Thérèse et d’autres :

§ 7. Le bienheureux Pierre d'Alcantara ... : La parfaite oraison, est celle ou celui qui prie ne se souvient pas qu'il est actuellement en prière.

§ 10. Ainsi quand une fois vous vous êtes absolument mise entre les mains de notre Seigneur par un amoureux abandon, vous n'avez qu'à demeurer là : gardez-vous de l'inquiétude et des efforts qui tendent à faire de nouveaux actes, et ne vous amusez pas tant à redoubler vos affections sensibles : elles ne font qu'interrompre la pure simplicité de l'acte spirituel, que produit votre volonté. Ce qui est le plus important, c'est de n'ôter pas à Dieu ce que vous lui avez donné, en faisant quelque chose notable contre son divin bon plaisir.

Cet enseignement suppose que l’on ne s’efforce pas de faire artificiellement le vide en soi, se substituant alors avec quelque perversité à une grâce divine qui ne se manifeste pas. Il peut donc y avoir une mauvaise compréhension de : « vous n’avez qu’à demeurer là ». Aussi Falconi revient sur l’oubli de soi tout orienté vers Dieu :

§ 13. Oubliez-vous de vous-même. Videz-vous de tout ce qui est vôtre, afin que Dieu vous remplisse de lui ; puisque, comme disaient les pères du temps de Cassien : Où vous n'êtes pas, c'est là justement que Dieu se trouve.

L’Alphabet se rattache au genre des abécédarios d’Osuna. Falconi répond aux problèmes de sécheresse de ses dirigés :

Ne vous affligez point de ne pouvoir arrêter votre imagination en Dieu... Réjouissez-vous dans la créance que vous avez d'être en la présence de Dieu, et dites-lui : « Seigneur, ayez, s'il vous plaît, la bonté d'opérer en moi ce que je ne puis faire... » (146)

…qu'il lui semble qu'elle est oubliée et délaissée de Dieu même, alors elle éprouve quelque chose de la désolation et abandon que ressentit Jésus-Christ en la Croix (234) 

Aussi rapporte-t-on de ce grand orateur Grégoire Lopez, que son oraison consistait à dire, Votre volonté soit faite en la terre comme au ciel, Amen Jésus. (268) … Mettez en Lui tous vos soins et soucis ... Il n'a pas dit, abandonnez-lui telle ou telle diligence, mais tous vos soins généralement, de sorte qu'il ne vous reste plus aucun empressement ni inquiétude (280)

quand vous remarquerez que vous ne pouvez pas vous conformer, il faut vous résigner pour ce  défaut de conformité et souffrir avec patience de vous voir sans la pratique de cette vertu ...[disant] Seigneur, c'est un effet de votre grande miséricorde que je me résigne tout entre vos mains... (303/4)

La Vie divine et incompréhensible de Dieu, Sa perfection infinie, et les occupations de sa Toute-puissance, vues à la lumière du jugement humain guidé par l'Ecriture sainte et par les Saints Pères serait « un des meilleurs ouvrages de lecture spirituelle sur Dieu écrit en espagnol [27] » :

Dieu est comme une mer immense, en laquelle et au-dedans de laquelle le Ciel, la Terre, l'Enfer, et tout le Monde, vivent et se conservent comme les poissons dedans la mer (331). Il est très intime et présent en toutes choses ; et cependant il n'y a point de chose laquelle nous nous arrêtions moins à considérer que Lui. ... que Dieu est plus imbibé dans le monde, que le monde n'est en soi-même. … que c'est comme une éponge qui, jetée dans la mer et abreuvée d'eau au-dedans, et par dehors et de tous les côtés. (342)  si Dieu n'avait pas produit quelque chose qui fut Dieu comme lui, son appétit serait toujours affamé. C'est pourquoi étant nécessaire que la production de Dieu le satisfasse pleinement, elle se doit terminer à une autre personne, qui soit comme de son espèce, et Dieu de même que Lui ... nous l'appelons Fils…(410)

Sa Méthode de perfection comporte trois étapes :

(1) l'anéantissement, parfaite humilité de cœur (476)...

(2) l'abnégation renoncement aux biens, dons naturels, dons de grâce et de vertu ... comme choses qui ne sont point le souverain bien de notre âme, ... que Dieu retirât Sa main de nous ... renoncer à tout propre intérêt de sainteté et se donner en proie à Dieu pour disposer de nous à Sa plus grande gloire. (480) l'abnégation ... envers le don souverain de la gloire et félicité éternelle ... car il n'y a que Dieu qui doive s'attacher immédiatement  et inviolablement à Soi nos cœurs ; tout le reste doit être rapporté à Lui avec une intention si pure et si droite, que nous en devons rien aimer en nous…

(3) la conformité ... il faut bien se garder de penser y atteindre par notre soin et industrie ... ainsi cet amour intéressé ... renaîtrait  de sa propre ruine ... il faudra donc aspirer à ce don de grâce avec une grande soumission et tranquillité d'esprit, ne désirant être parfait qu'autant qu'il plaira à Dieu. (484)

Nous achevons avec Falconi la présentation des figures espagnoles pré-quiétistes qui vécurent sans ennui majeur. La personnalité controversée de Molinos, qui vécut beaucoup plus tardivement, sera approchée en suivant l’ordre chronologique. Nous abordons maintenant l’histoire du quiétisme proprement dit. 

Le « quiétisme » historique.

Au delà de l’exposé, décevant et complexe, des rivalités humaines de surface qui se révèlent dans des affaires inquisitoriales, on soulignera l'incompatibilité qui existe entre l'expérience mystique individuelle et certaines pratiques de la vie religieuse collective. L’expérience intime est mal vécue à une époque où l’on doit en rendre compte dans un cadre ecclésiastique, en premier lieu au confesseur. Elle n'est acceptée qu'au prix d'un mode de vie réglé au sein de l’Eglise, où la sphère de liberté privée est réduite et contrôlée. Ainsi Madame Guyon ne gardera qu’un temps sa liberté, la jeune veuve refusant de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques à Gex. Le « quiétisme » est le nom que prend au dix-septième siècle la résistance de nombreux mystiques dans le monde catholique. Il est symétrique du « piétisme » dans le mode protestant (laissant de côté un troisième monde, d’une extrême diversité, celle des anabaptistes, quakers, etc.). Ces deux tendances relativisent le rôle des structures médiatrices humaine et on leur reproche sans pardon.

Jésus-Christ demeure le seul Médiateur vers lequel se tournent les chrétiens intérieurs. Les sacrements ne sont pas rejetés : ils Le manifestent. l’éditeur de Fénelon nous explique :

« Ils pratiquaient une oraison de « repos » ou de « quiétude », dans laquelle l'âme était plongée en Dieu, transformée en lui et restait passive pour ne pas s'opposer à son action. … l'Église établie a rencontré à toute époque des mouvements caractérisés par le refus des institutions ecclésiales et par la valorisation de l'expérience individuelle, mystique ou pro­phétique … ces tendances antihiérarchiques ont entrainé une forte réaction. Les premiers jésuites aussi bien que les mystiques du Carmel espagnol réformé, sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, et le confesseur de sainte Thérèse, Balthazar Alvarez, s'étaient heurtés au XVIe siècle à de vives résistances.[28] »

L'intolérance s’accroît en effet depuis la fracture entre protestants et catholiques. Elle est soutenue par le pouvoir civil et par une opinion qui veut éviter tout risque de retour aux terribles luttes  d’origine religieuse, encore proches : décennies 1560 en France et 1630 en Allemagne. Il s'agit d’un phénomène de recherche de cohésion sociale plutôt que de véritables divergences dogmatiques, d’ailleurs difficiles à justifier : « Les catalogues d’erreurs dessinent pour la postérité les contours d’une doctrine et de pratiques hérétiques  difficiles à découvrir dans les actes et dans les textes des mystiques eux-mêmes [29] ».

Nous ne résumons pas ici le déroulement de l’affrontement particulier entre les quiétistes et les « inquiets ». Bremond prévoyait un dernier volume de son grand œuvre consacré à l’histoire de la querelle du Quiétisme [30]. Elle a depuis été bien étudiée par J. Le Brun et E. Pacho [31], Tellechea Idigoras [32].

La première trace du « quiétisme » italien est ainsi décrite :

« Au début de 1671, l'inquisiteur de Casale Monferato communique au Saint-Office la dénonciation concernant un médecin français Antoine Girardi (ou Grignon) ; il enseigne ... « une nouvelle manière de faire oraison, qu'il appelle oraison de silence et de quiétude » ... selon la manière que prône la religieuse ursuline Marie Bon du diocèse de Vienne en Dauphiné ... le foyer ne disparut pas ... il s'étendit ... sur la Riviera à l'ouest de Gênes (1675). » Ensuite, « de nouvelles dénonciations arrivèrent à Rome, qui se référaient à des pratiques quiétistes à Spigno (diocèse de Savone), Monferrato y Corcega ». On sait que Mme Guyon passera en 1684 par le port de Savone pour séjourner en Piémont.[33].

Lorsque le quiétisme devient une cause controversée, après le succès retentissant de la Guia espiritual de Molinos dont huit éditions italiennes voient le jour de 1675 à 1685, un équilibre paraît encore possible, évitant un « crépuscule » des mystiques en terre catholique. Le pape Innocent XI cherche d’ailleurs un accord  entre « méditatifs » et « contemplatifs » [34]. Dans toute cette affaire, il s’agirait d’un jugement de situation car à l’occasion des premières passes d’armes, en 1682, le Cal Albizzi, concluait ainsi son Informe, lue au Saint-Office : « Cette Sacrée Congrégation du Saint Office, n'a pas condamné la contemplation mystique, mais a désapprouvé le mode introduit ... à cause des désordres qui en proviennent. » 

La situation favorable à Molinos se détériore assez brusquement, tout comme avait été rapide son ascension : il est emprisonné le 18 juillet 1685 tandis que sa Guia sera condamnée par l’Inquisition espagnole le 24 novembre de la même année [35]. Il faut en effet tenir compte de la pression de l’Espagne, la grande protectrice des affaires catholiques. S’y joint l’influence montante française ; Telechea Idigoras questionne : « Est-il vrai que que l'attaque de Molinos a à voir avec la cour francaise et que l'un de ses acteurs principaux fut le Cal d'Estrées ... en pleine tension entre Innocent XI et Louis XIV ? Le parlementaire O. Talon n'utilisa-t-il pas l'accusation d'être protecteur du quiétisme pour déprécier le Pape ? ». Il pense, à la suite d’Orcibal, que le diplomate français D'Estrées et le frère Juan de Santa Maria sont les figures clef et antagonistes du « nuage politique du quiétisme » [36].

Miguel de Molinos se livrait dans la société romaine à un actif apostolat spirituel avant de publier sa Guia espiritual, rapidement traduite en italien, en latin, en français… Ce livre n'était pas original (nous verrons combien il emprunte à Falconi au point de le plagier), mais il « représentait l'aboutissement de toute la tradition mystique du siècle en prêchant la contemplation, l'abandon à Dieu et l'anéantissement du moi, la soumission au directeur spirituel. Pour des raisons complexes, rivalité de direction spirituelle, oppositions poli­tiques, résurgences de l'antimysticisme, le livre et la personne de Molinos furent vivement attaqués et ni les efforts des amis de Molinos, ni la sympathie du pape Innocent XI ne purent les sauver, d'autant plus que la surenchère française dénonçait dans le pape un défenseur de mystiques suspects. En 1687, soixante­-huit propositions de la Guia espiritual furent condamnées par la constitution Coelestis Pastor : on retrouve dans ce catalogue d'erreurs des propositions maintes fois dénoncées depuis le Moyen Age (amour pur sans considération de la récompense, abandon total, contemplation continue, dévalorisation des institutions et des oeuvres), mais cette nouvelle constitution allait fournir aux adversaires des mystiques dans les années suivantes un répertoire quasi canonique d’hérésies [37] ».

La seconde phase du développement quiétiste concerne la France :

En 1657 déjà, attaquant Surin, Chéron « dénonçait les mystiques comme ... donnant aux affections, passions, délectations et goûts spirituels ce qu'ils ôtaient à la raison et à la doctrine : vieille accusation d'irrationalisme ... jadis lancée contre les alumbrados [38]. » Puis avaient eu lieu les affaires de Philibert Robert, curé de Seurre, de Claude Quillot et des « quiétistes » de Bourgogne, de Rouxel, prêtre de Besançon, et de femmes dévotes de Lyon… On retrouvera des contacts de Madame Guyon avec ces quiétistes, dont un séjour de quinze jours en 1691 à Seurre [39].

Le quiétisme piémontais, première trace italienne dénoncée, était connu de Madame Guyon. Elle contribuera à sa diffusion en France. Passant par Marseille elle rencontra le mystique aveugle Malaval. Elle décrit dans sa Vie comment la Mère Bon lui apparut en songe, avant son départ pour Gex. Plus tard elle séjourna près d’un an au Piémont, à Turin et dans le diocèse de Verceil, où, en compagnie du P. Lacombe, auprès de l’évêque Ripa, ils entreprirent un apostolat commun, avant le retour à Grenoble suivi de la « montée » à Paris [40].

C’est dans ce contexte « international » troublé qu’en 1686 Madame Guyon arrive à Paris. En 1687, Molinos emprisonné depuis deux ans, est officiellement condamné à Rome par la bulle Cœlestis Pastor. En même temps est condamné post-mortem Jean de Bernières, dont on n’ignorait pas à l’époque l’influence déterminante sur le cercle de Montmartre animé par le confesseur Jacques Bertot, repris par sa fille spirituelle Madame Guyon. Ainsi s’inscrit tout naturellement, en 1688, une première période brève d’enfermement : les ennemis jaloux de l’autorité spirituelle d’une femme, ainsi que du talent d’orateur de son confesseur, trouvaient dans la condamnation papale et l’inquiétude des pouvoirs, un solide argument conforté par quelques manœuvres. La fin de l’histoire fera l’objet d’un développement dans la section consacrée à la « Dame Directrice ». Pour conclure,  « l’apparent triomphe des institutions marquait leur échec à prendre en compte ce qu’il y avait de non-institutionnel dans les religions, ce qui était au-delà ou en-deçà des concepts théologiques, des formules de foi, des pratiques et des rites autorisés, bientôt ce qui sera défini comme sensibilité ou affectivité par opposition à ce qui apparaît comme rationnel [41]. »

Le « quiétisme » mystique.

Tout ce combat pour quelles « idées » ? Que recouvre l’étiquette de « quiétiste » ? « Une des références de l'antiquiétisme en France est le texte de la bulle Coelestis Pastor, imprimé en latin et en français dès l'automne 1687 ... la thèse essentielle des quiétistes serait, d'après la bulle, une définition de la « voie intérieure », « voie unique », par l'annihilation des puissances ... ni connaissance, ni souvenir de Dieu, ni de soi, ni rien de propre, ni images ... la négation ne porte pas sur l'objet (récompense, châtiment, mort, éternité, salut, etc.) mais sur la démarche du sujet, démarche d'ordre psychologique, devant l'objet de la foi : il ne doit pas « penser » à ces objets, ne doit pas en avoir souci ou espérance ... [ce qui exprimerait] un retour du sujet sur soi-même, une volonté propre, un amour-propre » [42].

Les protagonistes de la querelle ont comme perspectives la question de la cessation des actes, et celle de l'absence de pensées. C’est alors que l’inaction prend son sens moderne de perte de temps, alors qu'il s'agit d'action intérieure, in-action [43]. Les uns, s’attachent à une représentation intellectuelle, les autres, dans la tradition  transmise par Benoît de Canfeld, font intervenir la volonté, la fine pointe de l’âme chère à François de Sales, ou « cœur », siège de la volonté :  « Mme Guyon met l'oraison du cœur au-dessus de l'oraison de seule pensée  car la pensée est discontinue, l'esprit ne pouvant penser à une chose qu'en cessant de penser à une autre, tandis que l'oraison du cœur n'est point interrompue ... tandis que Bossuet s'oppose, comme Nicole, à une foi nue et à un amour qui ne reposerait pas sur une connaissance, tout en refusant à la fois un retour sur soi et un retour sur une simple présence de Dieu. Les « actes intérieurs » sont produits par l'attention, et, selon Bossuet, disposent à l'attention » [44]. Ils concoivent l’abandon comme un acte.

L’opposition naît de la diversité des expériences intérieures. Pour justifier cette diversité et selon une analyse introspective où l’on fait appel après coup à la mémoire, ce qui limite beaucoup la profondeur revécue, l’on distingue des couches successives de conscience atteintes par des « plongées » plus ou moins profondes – mais le risque demeure de se limiter à l’humain descriptible au niveau conscient, ou même limité, lorsque l’on tient compte des effets provenant du niveau « inconscient » (rêves, comportements anormaux du langage). La perspective plus large d’expériences qui se succèdent comme des signes liés à une dynamique intérieure mû par la grâce, courbe ascendante dont l’origine se situe au-delà de l’humain, se prête moins à réduction, même si l’attracteur divin reste caché. « La recherche d’un point central, du cœur de toutes les dévotions, apparaissait : ce centre pouvait être l’amour pur, la pratique de l’oraison la plus épurée … le quiétisme apparaît comme le point d’aboutissement de ce courant de la spiritualité simplifiée, au-delà des rites et des différences confessionnelles : l’écho qu’eurent ces tendances mystiques dans les milieux luthériens et même, en certains cas, auprès de calvinistes, laisse penser que l’espoir d’une confluence mystique n’était pas  purement illusoire [45]. » Elle demeure toujours devant nous.

Au niveau sémantique, quiétisme renvoie à « l’oraison de quiétude » qui se distingue de « l’oraison discursive » : nous avons vu comment Quiroga, le disciple mystique de Jean de la Croix, éclaire ces points :

…se reposer là comme lui en totale quiétude d'esprit, bien rares sont ceux qui s'y adonnent … leur entendement cherchant à toujours reconnaître son propre acte, quand même serait-ce en cette obscurité de foi. Et cette démangeaison et ce mouvement qui consiste à vouloir reconnaître toujours son propre acte en y inclinant l'intention de l'esprit, s'opposent à … la doctrine de saint Denys… [46].

« Quiétistes et antiquiétistes interprétaient différemment la contemplation acquise : simplement ascétique et normale pour les uns, déjà extraordinaire pour les autres. D’où le problème : si elle est d’ordre mystique, cette contemplation était-elle néanmoins de façon normale à la portée de la plupart des chrétiens ? si oui, ne risquait-on pas le danger de voir … s’installer une exaltation inconsidérée des phénomènes extraordinaires… Les auteurs quiétistes ont repris à leur compte … le recogimiento, l’intériorisation, la « vie contemplative », orientation conçue comme le moyen rapide et sûr de progresser vers la perfection. C’est dans cette ligne que s’était développée la grande mystique de la réforme carmélitaine. Conséquence de la crise quiétiste : vers le dernier quart du 17e siècle, cette voie spirituelle devient l’objet de suspicion voire de discrédit. [47]. »

Mais ne nous arrêtons pas trop sur ces distinctions entre types d’oraison. Il s'agit d'y associer toute la vie, aussi bien extérieure qu’intérieure. Un grand calme déborde ainsi peu à peu des temps d’oraison, signe de l'imprégnation par la grâce, émanation de l’amour divin, par in-action. Alors l’attention au chemin, aux étapes, aux ruptures, laisse place à l’état de grand large, le vaisseau ayant atteint l’océan sans rivage. Madame Guyon décrit ainsi « l’état apostolique » :

Cet état néanmoins n’est point une sortie de la créature au dehors pour parler, agir et produire les effets de la vie apostolique. L’âme n’y a point de part : elle est morte et très anéantie à toute opération. Mais Dieu, qui est en elle essentiellement en Unité très parfaite où toute la Trinité en distinction personnelle Se trouve réunie, sort Lui-même au-dehors par Ses opérations : sans cesser d’être tout au-dedans  et sans quitter l’unité du Centre, Il se répand sur les puissances, faisant par elles et avec elles…[48].


Une filiation sans règles.

Un « réseau » couvrant plusieurs générations.

Lorsque Madame Guyon revient à Paris en 1686, âgée de trente-huit ans, elle affirme et exerce une autorité spirituelle. Celle-ci lui attache des disciples dont le plus illustre est Fénelon, ce qui lui attire rapidement de redoutables épreuves : elle les surmontera mais demeurera suspecte. Les circonstances décrites dans sa Vie et dans sa Correspondance active et passive [49] doivent être éclairées par une approche historique. Respecter ce dont elle témoigne d’intime dans ses écrits conduit à préciser les influences reçues qui ne sont pas seulement d’origine scripturaire, mais transmises directement de personne à personne. La lecture des sources découvre alors la grandeur, souvent abrupte, d’une filiation mystique reconnue mais peu étudiée [50]. 

Celle-ci commence avec le franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), s’illustre par la figure laïque de Jean de Bernières (1602-1659), s’étend au cercle de l’Ermitage dont fait partie le discret mais important confesseur Jacques Bertot (1620-1681). Le rôle de ce dernier déborde les clôtures religieuses et s’avère déterminant auprès de la jeune Jeanne-Marie Guyon (1648-1717). Elle assumera à son tour la fonction de ses prédécesseurs dans des circonstances devenues difficiles et donc d’une façon cachée.

Les quelques noms qui viennent d’être cités n’épuisent pas les richesses d’un réseau dont les figures couvrent le siècle et au-delà. Nous proposons ici un bref aperçu d’une école mystique qui se situe au centre de la vie spirituelle du siècle en adoptant comme fil conducteur quatre figures liées par filiation, dont les mieux connues sont Bernières et Guyon, et en les situant brièvement au sein d’un « réseau » d’amis. Les figures principales ont été ou seront étudiées individuellement ; nous présentons maintenant ce qui les relie entre elles.

Origine italienne par le Tiers Ordre Régulier franciscain.

La première communauté du Tiers Ordre Régulier franciscain aurait été reconnue par le Pape en 1401 et se propage jusqu’à Gênes où ils ont en charge l’hôpital[51] ;  Catherine de Gênes (1447-1510), dont l’influence sera très grande chez Jacques Bertot et Madame Guyon, a été une tertiaire franciscaine. De l’Italie arrivent deux membres du Tiers Ordre Régulier, Vincent de Paris et son compagnon Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne ce récit des tribulations de nos deux ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils voulaient vivre cachés dans la forêt :

Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller, et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en  eut avis secrètement par une Demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avait mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément… [52]

Vincent établit le monastère de Picpus entre le Faubourg Saint Antoine et le château du bois de Vincennes ; la congrégation se développe et une bulle de 1603 ordonne qu’un Chapitre provincial soit tenu tous les deux ou trois ans. Le premier Chapitre a lieu en 1604.

Jean-Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Jean de Bernières. 

Apparaît la figure du père Chrysostome de Saint Lô (1594-1646) dont la vocation est suscitée par Antoine le Clerc sieur de la Forest (1563-1628), un laïc parisien cultivé, consulté par de nombreux spirituels. L’inspiration qui animera toute les membres de cette  école  est  posée de façon saisissante dans les Pensées d’éternité… que nous avons déjà citées dans la section qui a été consacrée au P. Chrysostome : des expériences mystiques intenses, qui peuvent faire tomber à terre, sont suivies d’années d’épreuves. L’amour de Dieu pour sa créature est premier. La vie spirituelle est dynamique et couvre la durée d’une vie. Le chemin suivi est classique : initiative divine  brusque et inattendue qui change la vie, très longue purification, victoire définitive de l’Amour. Le P. Chrysostome anime un cercle mystique auquel appartiennent Jean de Bernières et Catherine de Bar, la mère du Saint-Sacrement (1614-1698) :

 ...l’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis ... courir avec ferveur ... La première est feu M. de Bernières de Caen ... le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce ... Ce sentiment d’un directeur ... adressé à un disciple ... en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. ... Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur ... pour y voir la R. Mère du Saint-Sacrement, maintenant supérieure générale des Religieuses bénédictines du Saint-Sacrement. Elle était l’une des filles spirituelles du bon père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie. ... [il] mourut le 26 mars 1646 âgé de 52 ans ... L’on remarqua que la plupart des religieux du couvent de Nazareth où il mourut, fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher[53].

Jean de Bernières témoigne directement de la direction de celui qu’il considère comme son père spirituel :

 ... ce me serait grande consolation que ... nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père ... puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père ... Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu[54] ?

Marie des Vallées (1590-1656), inspiratrice.

Cette humble figure que nous avons vu traverser les épreuves d’une possession, devient la conseillère de Jean de Bernières, de Jean Eudes, et certainement de monsieur Bertot. On retrouve un compte-rendu de ses entretiens (par Eudes probablement, qui parle de son union avec Bernières) dans le Directeur Mystique, où la communication de la grâce divine en silence, de cœur à cœur, est abordée :

Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu et faire ainsi tout ce qu’il fallait que je fasse ... il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même. C’est un pur don que Dieu seul peut faire. Elle m’a dit Qu’il n’y a que la volonté de Dieu qui soit quelque chose, il ne faut donc ni dans l’intérieur, ni dans l’extérieur, que la suivre et n’y pas ajouter un iota. ... La sœur Marie a été si aise de cela qu’elle disait : que ceci me semble beau ! Vous voilà tout à fait uni avec Monsieur de B[ernières] et Madame de N., vous voilà missionnaire ; il faut travailler, selon les ouvertures [des âmes]. ... En l’année 1655 notre voyage pour voir la sœur Marie ... afin d’obtenir, par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme : ... Nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même ... nous lui dîmes que nous ne demandions que ses prières, ce qu’elle approuva, de sorte que notre entretien ordinaire avec elle était de demeurer en silence ... nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière toute autre que par le passé [55]. 

Jean de Bernières (1602-1659), directeur spirituel.

Nous avons évoqué précédemment la vie de charité et le rayonnement de ce laïc de Caen. Sur un plan plus intérieur que nous privilégions ici, il est « le directeur des directeurs de conscience [56] ».  A la porte du monastère de sa sœur Jourdaine, il fait bâtir une maison de prière de 1646 à 1648, « devenue une maison pour retraitants, ouverte à tous, aux laïques ou même aux religieux ...  quoique ce soit un peu bizarre [sic] ... une lettre de M. de Bernières laisserait croire que certains ménages y venaient aussi s’y retirer » [57] :

 ...ce qui est de merveilleux, c’est que l’on ne s’ennuyait jamais ...l’oraison perpétuelle en faisait toute l’occupation. L’on s’y levait de grand matin, et durant toute la journée, c’était une application continuelle à Dieu. Chacun avait sa cellule, mais on prenait les repas en commun; au sortir de table les ermites faisaient encore une heure d’oraison ensemble, puis chacun reprenait sa liberté d’action ... ils allaient voir les malades, faisaient le catéchisme aux enfants abandonnés.[58]. 

Jean parle avec humour de son « hôpital » un peu particulier qui accueille les « pauvres spirituels » :

Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des pauvres spirituels ... Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes [59].

Jean prend soin de privilégier les rapports personnels dans sa direction :

Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison [60].

Madame Guyon se conformera à cette tradition, la maison du Petit Maître étant un nouvel Ermitage dans les lettres qu’elle adressera bien plus tard de Blois à des dirigés :

…vous serez dans la maison du petit Maître tant que vous le voudrez et pourrez. Si les bons Ecossais viennent, vous pourrez découcher et descendre dans le bas, car je fais de vous comme des choux de mon jardin. [61].

Catherine de Bar, la Mère du Saint-Sacrement, témoigne ainsi de leur vie érémitique [62] :

Messieurs de Bernières et Roquelay [son secrétaire] vous saluent. Ils font des merveilles dans leur ermitage; ils sont quelquefois plus de quinze ermites. ... Si notre bonne Mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à M. de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement. Nous avons ici le bon vigneron de Montmorency [63] ... un ange en terre.

Bernières est bien conscient de n’être que l’intendant de Dieu, constatant une communication inexplicable :

Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion ... Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par ordre de Dieu, et notre bon Père [Chrysostome] ne l’a pas fait bâtir par hasard ; la grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait [64].

Cette influence s’étendra à Paris par l’intermédiaire du jeune confesseur Jacques Bertot, son ami et disciple. Quatorze lettres tranchent par leur ton et leur profondeur sur l’ensemble de la correspondance éditée de Bernières [65] ; elles sont adressées à « l’ami intime », que nous identifions à Bertot grâce à quelques indices tels que « Je connais aussi que vous êtes encore utile et nécessaire aux B[énédictines] et à M[ontmartre][66] » :

…Dieu seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu, qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes de Dieu, moins il y a de choses à lui dire…[67].

Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, Il nous continuera les miséricordes pour nous établir dans Sa parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien. [68].

De Caen à Paris : Jacques Bertot (1620-1681).

Bertot naît à Caen le 29 juillet 1622, fils unique d’un marchand drapier de Caen[69]. L’essentiel de sa vie est résumé longtemps après sa mort dans l’Avertissement placé en tête des œuvres rassemblées par Madame Guyon  sous le titre Le Directeur mistique:

Monsieur Bertot ... natif de Coutances[70] ... grand ami de ... Jean de Bernières ... s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses [... et] plusieurs personnes ... engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre ... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris [sic], où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort [...au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. … [Il fut] enterré dans l’Églisede Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes ... ont toujours conservé un si grand respect [...qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.

On peut distinguer deux périodes dans cette vie, autour de deux localisations géographiques successives, à Caen puis à Paris ; on se gardera toutefois d’attribuer une trop grande importance à ces localisations, compte tenu de voyages fréquents.

Pendant vingt ans, de 1655 à 1675, Jacques Bertot, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres ecclésiastiques normands[71], est prêtre séculier et directeur du monastère des ursulines de Caen. Jourdaine de Bernières, sœur du vénéré Jean de Bernières, prestigieuse supérieure du couvent, lui vouait une confiance et une obéissance absolue, comme en témoignent les deux épisodes suivants :

Elle fut élue unanimement pour la dernière fois. Sa surprise la fit sortir du chœur et courir s'enfermer dans sa chambre pour empêcher sa confirmation et en appeler à l'évêque ; mais Monsieur Bertot, supérieur qui présidait à l'élection et M. Postel son assistant, allèrent la trouver et lui faire un commandement exprès de consentir à ce que le chapitre venait de faire. A ces mots, vaincue par son respect pour l’obéissance, elle ouvre la porte et se laisse  conduire à l’église pour y renouveler son sacrifice…[72].

Il fit assembler les religieuses au chœur, et, en leur présence, blâma la conduite de leur supérieure à qui il fit une ferme réprimande avec des termes si humiliants que plusieurs des religieuses qui connaissaient son innocence en furent sensiblement touchées ... le jour même elle fut trouver le supérieur au parloir, non pas pour (se plaindre ou biffé) se justifier, mais pour lui parler des affaires de la maison comme à son ordinaire, dont il fut également surpris et édifié. Toutes choses bien éclaircies, il conçut une plus haute estime de la mère de saint Ursule [Jourdaine de Bernières] qu'il n'avait eu...[73].

Bertot est actif hors de cette charge de supérieur. Il est en relation avec la célèbre Marie des Vallée, influente sur saint Eudes, et l’apprécie :

Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme très unie à sa Divine Majesté, savoir, que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles.[74].

Elle me disait que la Miséricorde [c'est-à-dire l’amour-propre chargé des richesses spirituelles de la Miséricorde] allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargé de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler.[75].

Madame Guyon évoquera « ces grandes rivières qui vont à pas lents et grave... » et qui contrastent avec le torrent impropre aux charges [76].

Bertot est également lié à l’aventure commune de l’apostolat au Canada [77], illustrée par Marie de l’Incarnation. Son rayonnement va donc bien au-delà du monastère de Caen, ce dont témoignent plusieurs lettres [78] de Catherine de Bar (devenue la Mère fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, elle sera appréciée par Madame Guyon au monastère de la rue Cassette) :

- à Jean de Bernières lui-même[79], qui,  dès juillet 1645, atteste du fruit des activités du jeune disciple et nous éclaire sur sa vigoureuse direction (une caractéristique propre à l’école) :

Monsieur. Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l'avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touché, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu'Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu'il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours ... mais je dois vous donner avis qu'il s'est fort fatigué et qu'il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d'un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d'autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer.

Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélitées et combien j'ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l'un et l'autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. ...

- à la Mère Benoite de la Passion prieure de Rambervillers, le  31 août 1659 :

Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps-là, la divine Providence m’y fît faire un voyage afin d’y venir avec vous ... Il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal ... s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le moi confidemment.

- à la Mère Dorothée (Heurelle), sous-prieure, le 8 août 1660 :

A Rambervilliers ce 8 août 1660. M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection ... je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur.

Finalement, Bertot part en 1675 de Caen pour Paris [80]. Dans la dernière partie de sa vie, il est actif comme confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre, proche du pèlerinage à saint Denis [81]. Le rôle de la vénérable abbaye bénédictine, fondée en 1133, était central depuis sa réforme mouvementée qui eut lieu au début du siècle, décrite précédemment. On ne sait pas si Bertot connut la réformatrice, Madame de Beauvilliers, mais il lut certainement attentivement l’opuscule qu’elle composa pour ses religieuses, en suivant de très près Benoît de Canfield. Il est lié à Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise [82], abbesse qui lui succède en des temps moins troublés, de 1644 à 1669, avant de mourir en 1682 :

M[ada]me de Guise dirigea l’abbaye pendant vingt-cinq ans. Douée d’une haute intelligence, elle était en relation avec les beaux esprits et les femmes élégantes du temps : le docteur Valant, le médecin de M[ada]me de Sablé et de toute la société précieuse en même  temps que de l’abbaye, nous a conservé plusieurs billets d’elle fort galamment tournés[83].

On note le choix de Bertot pour régler, vers 1673, une affaire compliquée où Jean Eudes, ami de Jean de Bernières, est attaqué par ses anciens confrères oratoriens qui tentent de le discréditer en ridiculisant son attachement à Marie des Vallées.

On entrevoit tout un réseau de relations transversales entre divers membres du groupe de l’Ermitage

Ce réseau inclut Mgr Pallu, qui demande l’avis de Bertot en 1667 sur un projet de congrégation apostolique, puis de Surate en 1672 sur un auteur spirituel portugais. Mgr Pallu s’était embarqué avec le neveu du père de Mme Guyon,  Philippe de Chamesson-Foissy, dont la rencontre en 1661 avec cette dernière, encore toute jeune, fut importante. [84].

Madame de Guise a dû aider à la constitution du cercle dévôt autour de Bertot, dont nous connaissons seulement quelques figures illustres.

On relève les noms d’Anne de Noailles, de François de Beauvilliers et de St Aignan ; de Paul de Beauvilliers, duc de St Aignan (1648 – 1714), qui épouse en 1671 Henriette-Louise Colbert (+ 1733) ; le couple est en relation étroite avec le duc de Chevreuse qui épousa la sœur d’Henriette-Louise.  Madame Guyon reprendra la direction du cercle à son retour de voyages et nous retrouverons les figures de Chevreuse et de Beauvillier parmis ses fidèles.

L’activité de Bertot est attestée par la publication de deux volumes de ses schémas de Retraites à l’initiative de membres du cercle et probablement avec l’accord de l’abbesse. Ils sont suivis, plus tardivement, d’une très intéressante mise au point du directeur sous le titre Conclusion aux retraites, destinée à Madame de Guise.

Bertot se révèle donc par une œuvre écrite assez abondante, remarquable par sa force et sa netteté en ce qui concerne l’expression du cheminement mystique, mais tombée dans l’oubli à la disparition des cercles guyoniens : l’anonymat (même si l’on évoque l’auteur en préface), l’extrême rareté des exemplaires, due à leur suppression des bibliothèques de communautés religieuses comme à leur dissémination européenne [85], la pauvreté ou l’étrangeté des titres expliquent cet oubli. Il est vrai aussi que le style ne se soucie pas d’élégance, l’auteur visant à préciser l’expérience qu’il partage, pour en souligner tous les aspects.

Le corpus de l’œuvre, tel que nous avons pu le reconstituer, comporte finalement sept volumes publiés en trois fois sur 64 ans, donc  à des dates très différentes : les volumes des Retraites en 1662, leur Conclusion en 1684, Le directeur Mistique en 1726. Un huitième volume qui s’intitulerait De la Contemplation resterait peut-être à découvrir.

De 1662, Diverses retraites…[86] et Continuation des retraites…[87] donnent en deux volumes, sous une pagination unique, sinon cohérente, des schémas de retraites probablement rassemblés par les soins d’auditeurs. De 1684, La conclusion des retraites…[88], troisième et dernier volume  édité  après la mort de Bertot. Il s’agit d’un traité bref mais bien charpenté et très précis, couvrant avec grande autorité toute la voie mystique, dont nous ne connaissons pas d’équivalent contemporain. Les Torrents de Madame Guyon reprennent le fond de cet exposé sous une forme moins sévère, parfois lyrique.

A ces trois volumes s’ajoutent quatre volumes de textes et de lettres qui ont été rassemblés en hommage par sa disciple J.-M. Guyon et édités en 1726, quarante-cinq ans après la mort de Bertot, sous le titre : Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion…[89],  par le cercle de P. Poiret peu après la mort de ce dernier. Il comporte douze traités, dont le style a pu être revu par Madame Guyon (vol. I), suivi de 221 lettres montrant les qualités de précision et l’autorité du directeur (vol. II à IV). Elles sont adressées à des correspondants non cités, dont en premier lieu Madame Guyon. A l’œuvre de Bertot celle-ci ajoute, nommément cités, une relation concernant Marie des Vallées et des lettres de Maur de l’Enfant-Jésus. L’ensemble se termine sur des lettres de Madame Guyon adressées à des disciples et non plus à Bertot, traduisant la reprise du cercle des disciples et la suite donnée à sa direction spirituelle. Cette édition très rare est suivie d’un choix en un volume également rare [90]. Il faut enfin ajouter à ces œuvres publiées les lettres de Bertot reprises dans la correspondance de Madame Guyon ainsi qu’une belle lettre  sous forme manuscrite, recopiée de la main de Dupuy, copiste de lettres de Madame Guyon, et datée du 22 mars 1677. Nous avons édité un choix de textes mystiques tirés de ce corpus.[91]

J. Bertot meurt prématurément à cinquante-neuf ans à Paris le 28 avril 1681[92]. Il n’a exprimé que de très rares confidences sur lui-même :

En vérité il [Notre Seigneur] me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de mettre la main à ma plume. Tout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée; il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un intrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose.[93]

Ce qui rencontre le texte taoïste :

...quand Il les émeut, tous les êtres deviennent pour Lui comme un jeu d’anches. Les monts, les bois, les rochers, les arbres, toutes les aspérités, toutes les anfractuosités, résonnent comme autant de bouches…[94].

L’oubli mystique n’empêche pas une activité intense. Enfin il livre ses affinités par quelques noms d’auteurs spirituels attachés à la voie de foi :

Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres ... Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Taulère, le Chrétien Intérieur [de Bernières] et une infinité d'autres...[95]. Le livre de la Volonté de Dieu [ou Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir.[96].

Jacques Bertot, directeur  mystique

Le rayonnement de Bertot, déborda donc sur le cercle laïc que l’on retrouvera autour de Madame Guyon. Saint-Simon, ami des ducs, mais ennemi de la dame qui les séduit d’une façon incompréhensible pour lui, souligne le 10 janvier 1694 les relations qui avaient lié Bertot et Madame Guyon, et la continuité que cette dernière assure :

Elle ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut [sic], qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école [97].

Le témoignage donné en 1695 par un informateur de Madame de Maintenon confirme le rôle central qui fut celui de Bertot dans les cercles laïcs constitués autour de Montmartre. Il met en lumière son activité auprès des Nouvelles Catholiques, auxquelles Madame Guyon et  Fénelon furent attachées. Le lecteur appréciera les insinuations sur les jeunes dames tôt levées et le parfum d’enquête policière qui se dégage d’un document par ailleurs fort bien documenté [98] :

[f° 2v°] Il y a plus de vingt ans que l'on voit [vit] à la tête de ce parti [le quiétisme], Mr Bertau [Bertot], directeur de feu Madame de Montmartre. ... Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait ; de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller à six heures du matin tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur, quelquefois l'intérieur par écrit courait la campagne. Mr B[ertot] faisait aussi des conférences de spiritualité à Paris dans la maison des Nouvelles Catholiques, et auxquelles plusieurs dames de qualité assistaient et admiraient ce qu'elle n'entendaient pas. ... Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou caché. ...

[f° 39v°] On pourra tirer des lumières de la sœur Garnier et de la sœur  Ansquelin des Nouvelles Catholiques, si on les ménage adroitement, et qu'on ne les commette point. Elles peuvent parler sur Madame Guyon, sur la sœur Malin et sur Monsieur Bertot. Il se faisait chez elles des conférences de spiritualité auxquelles présidait Monsieur Bertot. ... Madame la duchesse d'Aumont et Madame la marquise de Villars pourront dire des nouvelles de la spiritualité du sieur Bertaut avec qui Madame Guyon avait une liaison si étroite qu'il disait que c'était sa fille aînée. ...

En résumé, la vie de Monsieur Bertot, sans événements majeurs, est celle d’un prêtre dévoué à la tâche de direction spirituelle, cheville ouvrière assurant le lien entre le groupe normand formé autour de l’Ermitage de Jean de Bernières et du monastère de Jourdaine et le groupe de Paris constitué autour du monastère de Montmartre.

…de Jeanne-Marie Guyon.

Le cercle de Paris deviendra celui de Madame Guyon lorsqu’elle prendra la succession de son directeur spirituel à son retour de voyages.

Il la rencontra par l’intermédiaire de la mère Geneviève Granger. Plusieurs rencontres sont nécessaires, qui mettent en jeu divers membres du « réseau » mystique associé à Bernières et à Bertot : le « bon père » franciscain Archange Enguerrand introduit la jeune femme à la vie intérieure [99], lui fait rencontrer la mère Granger dont il était le directeur en titre ; nous pensons, vu les âges respectifs, Geneviève Granger étant née en 1600 soit bien avant Bertot, que les rapports étaient plutôt d’échange entre membres du groupe constitué autour de Jean-Chrysostome, Jean de Bernières, Michelle Mangon (religieuse du couvent de Jourdaine) [100], par ailleurs connue de la duchesse de Charost [101]. Geneviève Granger la prend en charge [102] et lui donne Bertot pour directeur. Elle le rencontre le 21 septembre 1671 dans des circonstances qui resteront gravées dans sa mémoire :

 ...je dirai que la petite vérole m'avait si fort gâté un oeil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. B[ertot] que la M[ère] G[ranger] m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la première fois. Il était venu pour la M[ère] G[ranger]. Elle souhaitait fort que je le visse; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j'étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d'y aller. Tout à coup mon mari me dit d'aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m'envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là de sorte que le dommage qu'ils causèrent [attesté et daté dans le journal d’un Montargois] m'empêcha de retourner de trois jours. Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait imp ossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois [103].

Nous ne pouvons ici étudier la dimension mystique de la direction spirituelle reçue par Madame Guyon. Elle est assurée sans compromis par Monsieur Bertot. Cette rigueur existe aussi chez le « bon franciscain » Archange Enguerrand et se retrouvera, mais avec souplesse, gant de fer sous un gant de velours, chez Madame Guyon [104]. C’est une caractéristique de l’école : l’amour du directeur se manifeste dans sa rigueur ; on n’affronte rien qui soit au-dessus de ses forces mais tout est apporté par la grâce [105].  Voici un exemple illustrant l’esprit de cette direction :

Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure; car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir ; mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant ; c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout. Sachez que Dieu est le repos essentiel et l’acte très pur en même temps et en toutes choses ... Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu; si vous y êtes attentive vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une ... N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais.[106].

Il est le premier à parler de l’union spirituelle qu’il éprouve avec ses amis et disciples. Il les porte comme un père dans ses prières et les amène à l’union avec lui dans le même état spirituel :

Si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre ; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul...[107].

Le réseau spirituel, fondateurs.

Les amis.

Parmi les figures que nous avons déjà étudiées, Marie des Vallées (1590-1656), Maur de l’Enfant-Jésus (1614/15 – 1690), Catherine de Bar (1614-1698) et Laurent de la Résurrection (1614-1691) furent les plus influentes sur le cercle quiétiste rassemblé autour de Madame Guyon à la fin du siècle.

 Madame Guyon considère avec respect Marie des Vallées :

Pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a fait depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre mais bien obsédée et même possédée - mais cela ne fait rien à la chose. Je vous prie, Monsieur de suivre Dieu, Il ne vous égarera pas ; et quand Il le ferait, qu’importe ! [108].

Une section du second volume du Directeur Mystique, recueil constitué en hommage de son maître Bertot, lui est consacrée [109].

De même, la fin du quatrième volume du Directeur comporte vingt et une lettres du carme Maur de l’Enfant-Jésus adressées à la jeune Madame Guyon [110]. Elles sont précédées par onze lettres très probablement adressées par Bertot à cette dernière, puis suivies de vingt et une lettres qui forment une conclusion, nommément attribuée à sa dirigée pour souligner sa place de successeur dans la filiation [111]. La place prioritaire que le maître spirituel de la réforme des grands carmes Jean de Saint-Samson occupe dans le choix de textes mystiques qui constitue les Justifications rassemblées en 1695 par Madame Guyon souligne par ailleurs l’influence de son disciple privilégié : Maur vécut dans la région de Bordeaux, mais fit de nombreux voyages malgré un profond désir de solitude. Il s’employa à établir un ermitage à Fontainebleau et sa correspondance contient des indices de sa rencontre avec la jeune femme. Nous avons présenté sa voie rigoureuse dans la section qui lui a été consacré, en particulier à travers des extraits de lettres adressées à Madame Guyon. Nous en retrouvons des échos chez cette dernière qui a probablement lu sa Théologie Chrétienne et mystique.

Catherine de Bar dont nous avons évoqué le lien avec Bernières, devenue la Mère Mectilde du Saint-Sacrement, fonda les bénédictines de l’Adoration perpétuelle du très Saint Sacrement à Paris dont elle fut la supérieure à la fin de sa vie : elle fut connue et appréciée de Madame Guyon qui déclarera [112] : « La Mère du Saint-Sacrement est celle dont je vous ai parlé, qui est l’Ins[ti]tutrice de cet ordre, fut de mes amies et [est] une s[ain]te. » Fénelon écrira à une religieuse à l’occasion de sa mort : « Conservez la simplicité ... que notre chère Mère vous a enseignée. » 

Le frère carme déchaussé Laurent de la Résurrection [113] fut invoqué pendant la querelle et quelque peu suspecté par la suite, ce qui n’eut d’ailleurs aucun effet puisqu’il était tombé dans l’oubli. Fénelon le connaissait bien [114]. On note que Madame Guyon apporte sur le joyau mystique du siècle particulièrement mince qui nous est parvenue du frère Laurent une information inédite :

On a supprimé tous les livres du frère Laurent, et il n’y en a plus que six dans tout Paris, possédés par des particuliers. ... ils en ont fait imprimer un autre en la place, pour surprendre, qui n’a rien de ce qu’avait l’autre… [115].

Enfin ces trois figures sont loin d’épuiser tous ceux qui influèrent sur le cercle de la fin du siècle. Certaines d’entre elles, sont de belles figures mystiques qui méritent une place à part entière.  

Geneviève Granger (1600-1674).

La supérieure du couvent des bénédictines de Montargis fut le soutien « maternel » de la jeune Madame Guyon en prise avec un vieux mari et une belle-mère difficile. Elle guidera et inspirera la jeune mystique à partir de 1668. Un choix des passages qui mettent en jeu leurs relations sous toutes ses formes constitue un récit attachant de la bonne direction, celle qui sait joindre la prudence, l’encouragement très concret, l’incitation au retour intérieur, l’engagement, le dépassement.

A mon retour, je fus trouver la mère Granger, à qui je contai toutes mes misères et mes échappées [infidélités, 1.14.1sv.]. Elle me remit, et m'encouragea à reprendre mon premier train; elle me dit de couvrir entièrement ma gorge avec un mouchoir…[1.14.5.]

Sitôt que je vis la petite vérole au logis, je ne doutai point que je ne la dusse prendre. Je fus consulter la Mère Granger aux Bénédictines qui me dit de m'éloigner si je pouvais. [1.15.1]

Vous me faisiez trouver des providences toutes prêtes pour écrire à la Mère Granger lorsque j'étais le plus pressée de peines, et je sentais de forts instincts de sortir quelquefois jusqu'à la porte, où je trouvais un messager de sa part qui m'apportait une lettre qui n'aurait pu tomber entre mes mains sans cela. [1.17.5]

J'avais une extrême confiance à la Mère Granger. Je ne lui cachais rien, ni de mes péchés, ni de mes peines, je n'aurais pas fait la moindre chose sans la lui dire : je ne faisais d'austérités que celles qu'elle me voulait permettre. ... J’avais une telle amitié pour elle que si je l’avais sentie pareille pour un homme je ne l’aurais jamais vu. Mon confesseur et mon mari me défendirent de nouveau de la voir. Il m'était presque impossible d'obéir. ... comme je l'aimais beaucoup, je ne pouvais m'empêcher de la justifier et d'en dire du bien ; et cela les mettait en telle colère qu'ils veillaient encore de plus près pour m'empêcher de l'aller voir ... Je prenais prétexte d'aller voir mon père et j’y courais, mais sitôt que cela était découvert, c'était des croix que je ne puis exprimer ... Ma belle-mère se mettait sur un certain petit vestibule, personne ne pouvait sortir du logis qu'elle ne les vît et qu'ils ne passassent auprès d'elle. Elle leur demandait où ils allaient, et ce qu'ils portaient : il fallait le lui dire, de sorte que quand elle savait que j'avais écrit à la Mère Granger, c'était un bruit terrible.... Je m'en plaignais quelquefois à la Mère Granger, qui me disait : Comment les contenteriez-vous puisque, depuis plus de vingt ans, je fais ce que je peux pour cela sans en pouvoir venir à bout ? [1.17.6-7]

 

Elle introduisit madame Guyon à monsieur Bertot le 21 septembre 1671. Il devint dès lors un directeur spirituel « paternel » mais exigeant.

Il [Bertot] était venu pour la Mère Granger. Elle souhaitait fort que je le visse ; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir… [1.19.1.]

La mère Granger était en fait rigoureuse, parfois inconsciemment par sa réaction, peut-être par sa prière, efficacité constatée au moment même d’une conversation :

Un jour que pénétrée vivement de cette pensée et de cette peine [l’absence de Dieu] je lui dis que je ne vous aimais plus, unique objet de mon amour, elle me dit en me regardant : « Quoi ! vous n'aimez plus Dieu ? » Ce mot me fut plus pénétrant qu'une flèche ardente. Je sentais une peine si terrible et une interdiction si forte, que je ne pus lui répondre, parce que ce qui s'était caché dans le fond se fit d'autant plus paraître dans ce moment que je le croyais plus perdu. [1.23.3]

Ou bien en engageant sa protégée à préparer puis signer symboliquement un contrat, selon une coutume du siècle ; celle-ci sera délivrée d’une longue nuit intérieure un autre jour anniversaire de la Madeleine, en 1680, six années après la mort de la religieuse.

La veille de la Madeleine de la même année [le 22 juillet 1672], la Mère Granger m'envoya un petit contrat tout dressé, je ne sais par quelle inspiration. Elle me manda de jeûner ce jour-là et de faire quelques aumônes extraordinaires, et le lendemain dès le matin, jour de la Madeleine, d'aller communier une bague dans mon doigt, et lorsque je serais revenue au logis, de monter dans mon cabinet  ... que je lusse à ses pieds mon contrat, le signasse et lui misse ma bague. Le contrat était tel : « Je promets de prendre pour mon époux Notre-Seigneur Enfant, et me donner à lui pour épouse, quoiqu’indigne. » [1.19.10.]

L’aide comprend aussi celle, cachée, que permet la « science des saints », ce dont témoigne les derniers fragments de la séquence :

J'appris avant de m’en retourner que la Mère Granger était morte. J'avoue que ce coup me fut le plus sensible que j'eusse encore eu. ... Il me semblait que si j'avais été à sa mort, j'aurais pu lui parler et m'instruire de quelque chose ... Il est vrai que quelques mois avant sa mort, j'eus une vue que quoique je ne la pusse voir qu’avec une extrême difficulté et sans souffrir, elle m'était encore un soutien. [1.20.4] 

M. Bertot, quoiqu'à cent lieues du lieu où la mère Granger mourut, eut connaissance de sa mort [5 octobre 1674] et de sa béatitude, et aussi un autre religieux. Elle mourut en léthargie, et comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : « Je l'ai toujours aimée en Dieu » et ne parla plus depuis. Je n'eus aucun pressentiment de sa mort. [1.20.7]

A quelques années de là, la Mère Granger m'apparut en songe, et me dit : « Soyez assurée que Notre-Seigneur pour l'amour qu'il vous porte a délivré votre mari du purgatoire le jour de la Madeleine... » [1.22.7]

L’Eloge [116] de Geneviève Granger par la Mère de Blémur, repris par Bremond qui remarqua cette belle figure de religieuse [117], nous donne des précisions que nous préférons citer longuement sans les paraphraser, présentant dans le langage du temps, un médaillon représentatif de nombreuses autres  figures féminines :

(418) Elle avait pris l’habit et fait sa profession religieuse dans la maison de Hautebrières de l’ordre de Fontevrault ... était d’une humeur modérée, mais cependant civile et prévenante ; en sorte que les religieuses de Hautebrières, qui l’ont (419) gouvernée dix-neuf ans, ont protesté qu’elle n’avait jamais dit seulement une parole qui pût déplaire à la moindre de leur communauté. C’est une chose très rare ... elle fut choisie pour mère commune dans cette sainte maison avant l’âge prescrit par la règle : il est vrai que Notre Seigneur qui la destinait ailleurs, ne permit pas que cette élection eût son effet, et que la servante de Dieu eut de la joie de sa rupture, aimant beaucoup mieux obéir que commander ; elle avait déjà le sentiment qu’elle a depuis tant répété à ses filles, qu’il ne fallait pas avoir l’esprit raisonnable pour aimer les charges... (420) Elle eut bien des combats à rendre quand il fallut sortir de la maison de profession, pour venir à Montargis assister Madame sa sœur[118], qui l’avait demandée à Madame de Fontevrault son Abbesse ... la Révérende Mère Supérieure et fondatrice des bénédictines de Montargis, étant allée pour lui faire la révérence, elle [Mme  de Fontevrault] s’écria : « N’approchez pas ma Mère, vous m’avez fait un tort irréparable, enlevant de Hautebrières la Mère de Saint-Benoist. (421) ... il y a pourtant une distinction notable entre les filles de cet Institut et les autres bénédictines, ce qui obligea la mère de l’Assomption de faire faire un noviciat à sa sœur ... Cette année passée, on mit la Mère dans les grandes charges de Sous-prieure et de Maîtresse des novices ... (423) six ans s’étant passé ... (424) A peine eut-elle fermé les yeux de Madame sa sœur, qu’elle vit que tous les suffrages ... étaient réunis pour la nommer prieure ... elle usa de mille artifices pour éloigner les sœurs, ce n’était plus la charitable mère de Saint-Benoist, c’était une mère rebutante ... La communauté fut confirmée ... [par l’] archevêque de Sens...

Ce panégyrique laisse entendre qu’elle eut des épreuves et pratiqua une intense mortification :

(425) [Déplacée] à l’abbaye de Ville Chasson, pour aider à y mettre la réforme, la répugnance fut terrible de son côté ... [elle] eut le plaisir de pratiquer une obéissance aveugle, et le temps qu’elle demeura dans ce monastère, elle ne fit jamais paraître qu’elle fut supérieure, étant soumise à l’Abbesse comme une novice... (432) ...elle lui [son corps] a fait essuyer des choses dont le récit nous fait horreur, comme de baiser des chancres [119] ... Elle avait défendu aux infirmières de rendre certains offices aux malades, qui sont les plus répugnants à des filles propres, parce qu’elle s’était réservé cet exercice ... c’est bientôt dit, mais la pratique en est bien difficile. ... sa pauvreté : ... après sa mort ses amis ayant demandé quelque chose à garder pour l’amour d’elle, on fut contraint de les refuser, son thrésor ne renfermait que deux choses, un pauvre crucifix et un chapelet. ...C’était par ce principe qu’elle se levait la nuit sans chandelle ... faisant toutes choses dans l’obscurité ... (434) aux pauvres gens qui venaient au tour du monastère, elle avait des respects ... prenait plus de plaisir à converser avec eux qu’avec les grands du monde, elle ne pouvait souffrir qu’une religieuse parlât de sa naissance ... elle se regardait comme une cloche qui avertit les autres d’aller à Dieu ... avait en horreur sa propre excellence, disant qu’il n’y avait rien qui éloignât davantage les âmes de la perfection que l’estime secrète ...

Cependant  la vie surnaturelle est mise en avant et lui donne clairvoyance :

(436) Elle voulait que l’on fit des actions ordinaires d’une façon surnaturelle, et qu’on reçut avec soumission toutes les rencontres qui arrivent contre notre inclination ... (437) Elle avait reçu de Dieu une lumière surnaturelle pour connaître l’intérieur de ses filles ... elles n’avaient point là peine de lui déclarer leur état ... en approchant d’elles leurs nuages étaient dissipés ... elle demandait à Dieu de faire son ouvrage lui-même dans les âmes afin ... qu’elle n’y eut point de part. ... ce fut elle qui dressa les Constitutions, qui fit le Cérémonial et plusieurs autres écrits nécessaires pour l’institution des religieuses...

Des paroles rapportées montrent une rigoureuse remise de soi en Dieu selon le Traité de l’abjection de Chrysostome de Saint-Lô :

(439) Elle arriva au point de cette bienheureuse indifférence, où l’âme laisse agir Dieu purement, sans rien voir ni connaître... Elle disait : je souffre comme un voleur qui est pris sur le fait ... je suis incapable d’amour de Dieu, je n’ai rien. (440) Dans sa dernière maladie : je n’ai rien, je ne sais rien, je n’ai pas même la consolation de voir la beauté de la souffrance, mais mon Dieu mettez-moi en l’état qu’il vous plaira.  … Dans cette nudité elle se moquait d’elle-même, disant : avez-vous jamais vu quelque chose de pareil, on ne me permet pas seulement de penser aux saints, sinon en tant qu’ils sont cachés en Dieu. »  (442) Elle avait trouvé le secret de pacifier les âmes les plus travaillées de peines intérieures ... on trouvait le calme en l’approchant et on se sentait recueillie en sa présence.  (443) Elle disait souvent ... qu’en mourant à ses propres lumières et à ses intérêts pour établir l’union, on se perdait soi-même, mais qu’en récompense on trouve Dieu. ...Tant qu’elle a eu de la santé, elle n’a point manqué d’aller (445) tous les matins laver les écuelles et balayer la cuisine, avant que la communauté fut levée ... (450) on a trouvé ce qui suit écrit : je dois tout commettre à Dieu, me reposant sur sa divine providence, sans empressement ni trouble ... si je veux mériter les miséricordes de Dieu, je dois être très simple en sa présence, sans m’appuyer sur la sagesse humaine ni sur les maximes du monde, que j’aie l’âme outrée de voir qu’on met Dieu le dernier ...(451) Je ne m’attacherai personne que pour les unir à Dieu ... je ne m’inquiéterai jamais des fautes des autres, attendant avec confiance leur amendement et le mien. (452) Sans parler du blé que l’on donne à l’hôpital de la ville, elle en faisait distribuer une telle quantité aux autres nécessiteux que si l’on n’eut mis quelques bornes à sa libéralité, elle eut  donné plus que la maison n’avait de revenu : il fallut que ... l’archevêque de Sens lui lia les mains ... Elle décéda le 5 octobre 1674 âgée de soixante-quatorze ans et demi.  … (454) Peut-on mettre sans beaucoup prier et sans un rare exemple, une grande communauté dans l’esprit d’oraison, de silence de simplicité ?

Le couvent de Montargis ne fut pas seulement le refuge de la jeune Madame Guyon. Le duc de Beauvillier y fera élever ses enfants.

Jean Aumont (1608 -1689), « pauvre villageois ».

La figure du « pauvre villageois sans autre science ni étude que celle de Jésus crucifié », paysan vigneron à Montmorency, « depuis retiré à Paris chez Me Prevost, marchande de fromage… » [120], permet d’évoquer un membre appartenant à la foule silencieuse des laïcs mystiques issus du peuple. Cette tribu des chrétiens est peu encouragée en France, qui préfère souvent les lévites, à la différence des pays anglo-saxons où le protestantisme autorise l’expression par tous d’une spiritualité de l’intime. Ainsi se manifestent, aux confins des grands courants religieux majoritaires, les quakers anglais ou des théosophes allemands, tel Boehme, l’illustre savetier de Görlitz, auteur d’un Chemin pour aller à Christ.

Jean Aumont est l’auteur, à la vie inconnue, de L’ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos coeurs avec le total assujetissement de l’âme à son divin empire[121], ouvrage divisé en sept traités suivant le plan du cinquième chapitre de l’Apocalypse. Traité de l’oraison mystique, il fait voir les sept sortes de captivités et enchaînements du péché et du propre amour, cet amour-propre si détestable aux yeux de Madame Guyon. Celle-ci n’avait pas une trop haute opinion de l’auteur et surtout se méfie des représentations [122] :

Le livre L’Agneau occis est un livre où il y a du bon, mais il y a aussi bien des choses que vous ne devez pas approuver. Le bonhomme qui l’a fait est un saint homme, mais comme sa lumière n’était pas étendue, c’est un galimatias ; de plus, il veut qu’on se forme une image de Jésus-Christ avec les armes de la Passion dans le cœur. Ces sortes d’images dans la suite rendent imaginaire et sujet aux visions et représentations, ce qui nuit à l’intérieur. 

Elle fut cependant éclairée par son disciple, le « bon franciscain » Enguerrand, que nous présenterons dans la section suivante. Si la pensée du « pauvre villageois » est en effet quelque peu confuse, malgré sa connaissance de la littérature mystique, son expression ne manque pas d’onction et surtout l’on y trouve l’écho de l’expérience du disciple de Bernières.

On cherche Dieu et on ne le trouve pas :

...parce qu’on le cherche mal le cherchant au dehors et c’est au dedans qu’il se donne. (558).

…parce qu’ils se tiennent la face de l’âme tournée en dehors sur leurs actes, sur les points et motifs des sujets et objets de leur méditation avec la roue du raisonnement, tout ainsi qu’un écureuil enfermé dans une cage en forme de roue qui court sans cesse à l’entour de soi-même … ainsi fait l’homme qui cherche Dieu à la naturelle ne cessant de rôder et tournoyer à l’entour de la roue de ses propres raisonnements. (57).

...en se détournant de ce fond central et de ce sanctuaire divin et de ces rayons surnaturels qui en viennent et de la soumission d’esprit, attention et dénuement qu’il y demande pour se tourner à l’opposite sur l’exercice naturel des puissances et s’en façonner des notions, raisonnements et affections, c’est de propos délibéré se façonner des idoles spirituelles, auxquelles on défère plus qu’à Dieu... (603).

Tout au contraire :

Nous devons laisser écouler en l’intérieur tout notre esprit, notre mémoire, notre entendement ... quand nous parlons d’anéantir le propre Etre ou la propre vie, ce n’est pas aussi la destruction du propre Etre, mais la destruction de l’estime du propre Etre, ni aussi la mort de la propre vie, mais la mort du propre amour et complaisance à (451) la propre vie finie pour entrer en la vie infinie ou l’infinie complaisance de Dieu. ... Il faut que l’âme souffre une destitution totale et que sa substance soit pénétrée et repénétrée des ardeurs du divin amour; et que sa volonté y serve comme de fourneau et d’alambic tout ensemble pour épurer cette Essence toute abandonnée et pacifique...

L’injonction au retour au cœur de soi-même sera repris par son disciple, lorsque Madame Guyon qui n’a pas dix-huit ans, rencontre ce « bon franciscain » :

Je ne laissai pas … de lui dire … mes difficultés sur l'oraison. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez. … Vous me donnâtes en un moment par votre grâce et par votre seule bonté ce que je n'aurais pu me donner moi-même par tous mes efforts. (Vie, 1.8.6).

Archange Enguerrand fait écho à son premier maître :

C’est au fond de votre coeur ... où vous devez vous retirer en silence et humilité, pour y recevoir l’illustration du pur Amour dans le miroir intérieur de votre âme, duquel rayon lumineux et clarifiant, est réimprimé en votre âme la divine ressemblance : laquelle vous ouvrira le droit héréditaire ... établissons notre demeure au plus profond de ce mystérieux désert ... monastère naturel, vivant et portatif. (556).

[l’homme] a son Ciel au fond de son âme ... en descendant et abaissant son esprit avec humilité au fond de son être, là où Dieu habite … (576) ce monde de la grâce étant le cœur et l’intérieur de l’homme, c’est par le cœur et le fond intérieur de l’homme qu’il faut aller à Dieu pour Dieu.

C’est à Lui d’opérer dedans nous toutes nos oeuvres ... en détournant du dehors notre vaisseau, d’où nous le tenions tendu et ouvert aux choses extérieures, de là où vient la bise noire du propre amour, qui nous y gèle ...et le tourner par amour vers le dedans, vers le fond de nous-mêmes, vers ce divin Soleil, lequel y réside par grâce et par amour... (588) Mais notre esprit ... s’est rendu vagabond ... aveuglé de la diversité des objets externes qui lui ont fit oublier leur origine et le tiennent continuellement comme le dos tourné à Dieu, ... courant après ses pensées et l’esprit tout tendu en dehors et échappé ainsi que le corbeau de l’Arche qui sortit et ne revint point. (583).

Alors Dieu viendra à notre rencontre :

Dieu étant l’intime de notre intime, il frappe à la porte de ce fond et plus profond étage de notre âme … il y faut descendre en esprit et par foi pour y écouter en toute humilité ce qu’il plaira à la divine Majesté de nous y ordonner pour son contentement, et ne nous pas contenter d’y envoyer la servante de quelque chétive considération, laquelle ne peut descendre jusqu’au caveau de l’Époux ; mais seulement sans s’abaisser elle demande du faîte de la maison qui est là. … il faut que l’âme descende elle-même par dedans elle-même pour y chercher son Dieu et l’y trouver, et en jouir tout à son aise seule à seul (14) dans la chère solitude de son cœur, dans cette maison de vraie oraison … par cette intérieure recherche, elle y croîtra en sa lumière, et par la lumière en la connaissance d’elle-même, et de la connaissance d’elle-même à la recherche intime de son Souverain bien … il lui sera donné de Dieu de se dégoûter d’elle-même ; et à mesure qu’elle s’en déprendra, elle entrera en la possession de son Dieu … par dessus tout le compréhensible … tout goût.

L’oraison libère par l’Amour qui opère dans l’âme :

L’âme s’étant ... réintégrée en sa liberté spirituelle, ne doit pas s’actuer par elle-même ... elle n’agit que d’un acte très simple, qui consiste en attention ou en adhérence au divin attrait, et cela parce que l’âme s’est laissée dépouiller peu à peu de la multiplicité de ses actes naturels ... (478) notre âme devient infiniment libre, simple, une et divine.

...tout quitter pour l’amour du pur Amour, en nous laissant passivement amortir et impérieusement crucifier et mourir à toutes ces jouissances divines... elle ne peut d’elle-même s’en défaire, mais il faut que le Saint-Amour y intervienne et qu’il y opère... l’âme ...n’a point d’autre moyen que le moyen sans moyen. C’est un langage qui ne peut être entendu que des vrais amoureux, qui savent laisser brûler, embraser et consommer leurs âmes dans le divin fourneau de la volonté; tout ainsi que le bois se laisse brûler et consommer dans le feu sans se mouvoir... (549).

Il faut enfin entrer, et se retirer en esprit, en foi, et en amour dans notre Eglise intérieure … de dedans en dedans jusques dans le sanctuaire divin ; et là l’âme toute ramassée et réunie en elle-même, et toute réduite à son point central, et toute passive, et abandonnée aux impérieux débords du divin (31) amour, qui la pénètrent au dedans et qui la revêtent et investissent de divinité, et ainsi, l’âme croissant en amour croît aussi en lumière … c’est une onction divine … anéantissant le règne du propre amour … Et enfin il est donné à l’âme de se détacher du plaisir de la possession de Dieu dans elle-même et de la participation finie de l’Infinité divine, et de tous les dons de Dieu, et des plus hautes faveurs pour le pur amour de Lui-même.

L’âme tombe en Dieu qui se délecte dans ce microcosme :

Elle se voit devenir dans Dieu plus elle et plus parfaitement elle, qu’elle ne l’était dans elle-même, lorsqu’elle était à elle-même ... Si bien que s’étant ainsi désistée d’être dans elle ... elle devient unie à Dieu ... on connaît que Dieu prend Sa complaisance dans l’âme non seulement de l’âme, mais de toutes les choses créées qu’elle Lui a rapportées au sein de son Immensité, l’homme étant un abrégé de l’univers dans sa composition, et dans lequel Dieu veut perfectionner toutes les choses créées pour s’en délecter dans l’âme de l’homme. (565).

Il faut encore que l’âme sorte ... Dieu veut ouvrir Son immensité ... pour y jouir de Sa franchise et de Sa pleine liberté ; et ainsi n’y trouvant plus rien qui la limite, elle se laisse enlever et abîmer, par l’ouverture intérieure de son fond central, dans l’Immensité divine. ...Vous verrez cet Aigle généreuse ... à perte de vue dans cette divine Immensité et s’y résoudre et engloutir ainsi qu’une goutte de rosée tombée dans l’Océan, laquelle en s’y perdant, n’y perd que sa petitesse ... (582) Et tout cela en retirant ainsi notre esprit de l’extérieur à l’intérieur ... de la circonférence au centre et de notre centre à l’Etre divin, y réintroduire notre âme par voie d’amour comme elle en était sortie par voie de création et l’introniser dans le cœur de Son immensité pour y régner éternellement.

Le second ciel de notre temple intérieur a pour soleil le Saint Esprit et pour lune l’imitation de la vie souffrante de Jésus-Christ et de sa très aimée mère … [qui disposent les âmes] pour entrer plus avant dans le désert de leur cœur, et d’y opérer de cœur, c'est-à-dire faire cesser l’activité du propre intellect … et ouir de l’oreille du cœur ce que l’amour divin dit. (28).

Tout s’achève en perte en Dieu :

L’âme n’est pas ici seulement spirituelle ou intérieure … elle s’est perdue à elle-même … a quitté et dépouillé toute attache, tant d’elle-même que hors d’elle-même et jusqu’à la participation finie des dons de Dieu dans elle pour n’avoir plus en tout et partout que Dieu. (128).

[Il suffit de] se retirer intérieurement en esprit et par foi au fond de nos cœurs pour nous y relancer intérieurement dans cette immense vastitude de la divinité outre nous-même et d’où nous sommes sortis par la création, pour y retourner par grâce, par foi et par amour, comme dans notre divin élément. (302).

 



[1] J. Orcibal, « John Wesley », Etudes…, op.cit., p. 550.

[2] Bremond traite de « l’école de l’oraison cordiale » dans son Histoire…, t.7, ch. 5, 321-373 ou de l’« oraison du cœur , p. 359, en la limitant avec quelque arbitraire à Jean Aumont et Querdu Le Gall, deux figures originales qui se prêtent à une présentation vivante et  de plus illustrée par les gravures qui servirent de support populaire à cet exercice. A. Derville l’étend au groupe de l’Ermitage dans son étude d’Archange Enguerrand en indiquant comment « l’école du cœur » « met l’accent sur trois points … s’adresser à tout bon chrétien, fût-il sans lettres ; point de spéculation éthérée, point d’intelligences mystiques, mais … atteindre directement le cœur, la capacité d’aimer … le cœur est à la fois le siège de cet amour propre qu’il faut déraciner et de l’amour de Dieu qu’il faut accueillir et faire grandir. Le cœur purifié et vidé de l’amour propre est dans son fond le lieu de l’union à Dieu » (A. Derville, Un Récollet français méconnu…, Archivum Franciscanum Historicum, 1997, p.184).

[3] Madame Guyon, Vie par elle-même, 3.14.13.

[4] Lettre 253 adressée à la comtesse de Montboron, éd. de Versailles des Oeuvres de Fénelon. <µ éd moderne / réf passage de la conversation>

[5] Jean de Saint-Samson prend la seconde place de tous les auteurs cités, avec 241 citations, suivant ainsi de près Jean de la Croix ; il est suivi de François de Sales (82 citations) puis de Benoit de Canfield (24 citations, chiffre modéré, mais auquel s’ajoute l’important renvoi par Madame Guyon aux références données par  Canfield : elle termine ainsi ses extraits d’auteurs avant de donner une courte conclusion générale (Explications…, t. III, éd. de 1790, page 254).

[6] Barbanson apparaît dans les Justifications aux clés 4 et 50, § 70,  pages 346 à 360.

[7] Vie 1.4.8. 

[8] Rééditée par P. Poiret elle fut influente sur J. Wesley et le milieu anglais universitaire, v. Orcibal, Les spirituels français et espagnols chez John Wesley et ses contemporains, Etudes réunies par J. Le Brun et J. Lesaulnier, Klinksieck, 1997, p. 207.

[9] Freud, Théorie des rêves, 1900.

[10] DS 8.1357.

[11] DS 9.996/99.

[12] Vida que el siervo de Dios Gregorio Lopez hizo en algunos lugares de la Nueva Espana…, Mexico 1613, Lisbonne 1615 ; Séville et Madrid 1618 à 1727 ; Cette Vida fut traduite en français par le jésuite Conart, 1644 et 1656, puis dans les Œuvres diverses de Monsieur Arnauld d’Andilly, Paris, chez Pierre le Petit, 1675, trois in-folios (sur huit prévus), dont le tome I contient : « Le poème sur la vie de Jésus-Christ et stances » (1-148), « Discours de la réformation de l’Homme Intérieur » (1-20), « Eucher, Du Mépris du monde » (21-39), « L’Echelle sainte, ou les degrés pour monter au ciel : composez par saint Jean Climaque, etc. » (1-335), « Instructions Chrétiennes » (1-152), enfin « La Vie du Bienheureux Grégoire Lopez » (153-301). Les titres qui  précèdent témoignent de la recherche de sources primitives.

[13] Poiret réédite la traduction d’Arnauld d’Andilly (Le saint solitaire des Indes ou la vie de G.L., 1717), Tersteegen la remanie en allemand, Wesley l’abrège en anglais ; traduction italienne en 1740.

[14] Paginations données entre crochets, dans l’édition de la traduction par Arnauld d’Andilly, 1675.

[15] DS 9.997.

[16] DS 9.997/8.

[17] DS 8.1354/59 par F. de Jesùs Sacramentado, 1974, (bibliogr. espagnole) ; Quiroga avait déjà été étudié par Marie du Saint-Sacrement, la traductrice inspirée de Thérèse d’Avila puis de Jean de la Croix (ms. disponibles au carmel de Clamart qui comprennent les traductions de deux opuscules de Quiroga  qu’elle juge essentiels : Don que tuvo el venerable Padre Fray Juan de la Cruz par guiar las almas à Dios & Repuesta à algunas razones contrarias à la contemplacion afectiva y oscura... (inclus dans : Oeuvres de saint Jean de la Croix, éd. de Tolède, 1912-1914, III) ; J. Krynen, L’Apologie mystique de Quiroga, 1990 (cette traduction constituait sa thèse complémentaire de 1955 à sa thèse principale sur l’influence de Denys et d’auteurs médiévaux, annotée par Orcibal, Archives Saint-Sulpice, gV-189) ; José de Jesùs Maria Quiroga, Apologie mystique en défense de la contemplation, texte espagnol et français, éd. par Max Huot de Longchamp, FAC, 1990.

[18] Apologie mystique…, Chap. V, § 8 à §11.

[19] Apologie mystique…,  Chap. VI, §1 et §6, « Où l'on expose plus à fond cette quiétude de la contemplation… ».

[20] Idem, Chap. IX, §8.

[21]J. Krynen , Préface,  p. XXXVI.

[22] J. Krynen , Préface,  p. X.

[23] DS 12.2802 (Pacho).

[24] DS 5.35/43, art. « Falconi » (A. Derville).

[25] Outre la célèbre Lettre du Serviteur de Dieu souvent reproduite : Falconi, Les œuvres spirituelles…, Aix, 1661 contient les traductions de sa vie par Arriola, de deux Cartillas I et II [« Alphabets »], de la Vida de Dios [« La vie divine et incompréhensible »] et son appendice, du Tratado de la oracion [« Traité de l’oraison »] ainsi qu’une « Méthode de perfection ».

[26] Lettre du serviteur de Dieu … Jean Falconi … à une de ses filles spirituelles, « jointe au Moien court de l’édition de Rouen 1690 », reprise dans Les Opuscules spirituels, 1720, 79-93.

[27] A.Derville, DS 5.

[28] Fénelon, Œuvres I, coll. « La Pléïade », Gallimard, 1997, notice « Le Quiétisme » par J. Le Brun, pages 1530/1.

[29]Ibid., p.1531.

[30] E. Goichot, Henri Bremond historien du sentiment religieux, Ophrys, Paris, 1982, p. 275.

[31] La notice de synthèse « quiétisme » à la fin du second tome de l’édition de Fénelon dans la Bibliothèque de la Pléiade, 1997, par J. Le Brun, que nous venons de citer, introduit en outre à la Métaphysique des saints. V. l’immense article « quiétisme », DS, 1986 : E. Pacho couvre l’Italie (DS 12.2756/789) et l’Espagne (DS 12.2789/805), J. Le Brun couvre  la France (DS 12.805/842).

[32] Miguel de Molinos, Guia Espiritual, ed. J.-I. Tellechea Idigoras, Madrid, 1976, “Introduccion a un texto”, se réfère entre autre aux études d’Orcibal, v. la note bibliographique très complète n° 52, p. 39-41.

[33] DS 12.2762 et Tellechea Idigoras, op.cit., p. 47.

[34] Ibid., col. 2774.

[35] Ibid., col. 2775.

[36] Miguel de Molinos, Guia Espiritual, op. cit., p. 49 (sur le jugement de situation), 51, 53. [notre traduction].

[37] Fénelon, Œuvres I, op.cit., notice « Le Quiétisme », 1532.

[38] DS 12.2818. Voir les dossiers établis par M. de Certeau, éditeur de la correspondance de Surin.

[39] DS 12.2809 & 2811.

[40] En 1686, Lacombe fit imprimer son Orationis mentalis analysis… , Madame Guyon son Explication de l’Apocalypse, Ripa son Orazione del cuore facilitata…, « fruits de cette association spirituelle ».

[41] DS 12.2838.

[42] DS, art. « Quiétisme » par J. Le Brun, col. 2806 – Le plus souvent amour-propre est écrit sans trait d’union par le copiste Dupuy, ce que nous corrigeons en accord avec l’orthographe moderne, mais cette absence de trait d’union rend bien compte du sens profond qu’en donne Madame Guyon : l’amour recourbé sur lui-même, bien au-delà d’une « tendance à la fierté » (1640) ou du « sentiment de sa valeur, de son honneur » (aujourd’hui). (Rey).

[43] Ibid., col. 2817. – v. chez Martial d’Etampes, l’éloge de G.Granger par Bremond, etc.

[44] Ibid., col. 2820 et 2821.

[45] DS, art. « Quiétisme » (J. Le Brun), col. 2837.

[46] Reprise de la citation plus large donnée dans la section le concernant.

[47] Ibid., col. 2787 (Pacho).

[48] Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure…[1716], 2.65 “État Apostolique. Appel à enseigner.” (Madame Guyon, De la vie intérieure…, La Procure, Phénix, 2000, p. 384).

[49] Madame Guyon, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Edition critique avec introduction et notes par D. Tronc, Etude littéraire par A. Villard, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2001 ; Correspondance, I Directions spirituelles, Ed. D. Tronc, Paris, Honoré Champion, coll. « Correspondances », 2003, 928 p. ; Correspondance, II Combats, Ibid., 2004, 952 p. ; Correspondance, III Chemins mystiques, Ibid., 2005.

[50] D. Tronc, « Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon », XVIIe siècle, n°1-2003, 95-116..

[51] Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize, par le R.P. Jean Marie de Vernon, Religieux pénitent du tiers ordre de saint François, Paris, 1667, tome troisième, p. 76.

[52] Ibid., p. 118.

[53] L’homme intérieur ou la vie du vénérable père Jean Chrysostome, religieux pénitent du troisième ordre de S.François, [par Henri-Marie Boudon], à Paris, 1684, extraits des pp. 337, 340, 372, 377, 378.

[54] Bernières, Œuvres Spirituelles II, 282 (lettre du 15 février 1647 probablement adressée à Mectilde du Saint-Sacrement). Voir aussi Œuvres Spirituelles II, 121 : lettre du 25 août 1653 : « Vous savez ... que le Père Chrysostome avait réglé ma conduite, et que la vie pauvre et contemplative devait être mon occupation. » Il existe deux belles correspondances : brève entre Catherine de Bar et Chrysostome, abondante entre Catherine et Bernières (transcriptions rassemblées au monastère de Rouen à partir des mss. 101, 115, Dumfries13, Paris 160).

[55] Le directeur Mistique, op.cit., extraits du vol. II : p. 423, 425, 428.

[56] Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913, p. 196.

[57] Souriau p. 203.

[58] Souriau p. 202 ; Boudon II, 1314.

[59] Bernières, Chrétien Intérieur, p. 565.

[60] Bernières, Œuvres Spirituelles, II, p. 122.

[61] Lettre au marquis de Fénelon de mars 1717 (Correspondance, I Directions spirituelles, 2003).

[62] Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen, 1976, p. 165.

[63] Le “bon vigneron” : Jean Aumont (dont le disciple Archange Enguerrand, est le « bon franciscain » qui initie la jeune madame Guyon).

[64] Bernières, Œuvres Spirituelles, II, p. 364.

[65] Œuvres spirituelles , II, « Voie  illuminative » : lettres 25, 30 à 32,  et « Voie  unitive » : lettres 43 à 48, 50, 51, 59, 6. Les lettres de Bernières furent publiées en suivant l’ordre classique des trois voies.

[66] Lettre 43.

[67] Œuvres spirituelles, II, « Voie  illuminative », lettre 30 (1652).

[68] Œuvres spirituelles , II, « Voie  unitive », lettre 61.

[69] Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, BNF, F. Fr. 11 911, f°. 34-35.

[70] En fait Caen.

[71] Notre Bertot, que nous trouvons orthographié Bertaut par Saint-Simon, Berthod par Bremond etc., porte un nom normand courant. L’on trouve ainsi parmi les bienfaiteurs des missions de Jean Eudes : Bertaut (Bertin), un prêtre originaire de Valognes, Bertout (Claude), chanoine de la cathédrale de Coutances mêlé aux affaires relatives à Marie des Vallées… (du Chesnay, Les missions de Saint Jean Eudes…,1967, Procure des Eudistes, app. I, p. 326.)

[72] Page 156 des Annales de ce monastère de Ste Ursule de Caen établi en 1624 le 26 février et on vint en cette maison le 13 juillet 1636 / Sous le gouvernement de la Rnde Mère Jourdaine de Bernières de Louvigny dite de Ste Ursule première supérieure de cette maison, en charge pour lors / tout ceci recueilli par la mère Madeleine de Ste Ursule de Bernières Louvigny sa nièce. En l'année 1714 qu'elle était zélatrice et secrétaire du chapitre. Ce manuscrit, trésor des ursulines du Pensionnat Saint Pierre de Caen, porte quelques traces de brûlures : il fut sauvé en 1944 d’un bombardement où deux des trois sœurs du couvent des ursulines descendant de celui fondé par Jourdaine de Bernières trouvèrent la mort.

[73] Annales…, op. cit., pp. 209 et 212.

[74] Le Directeur Mystique, vol. II, lettre 40, p. 234. 

[75] Idem, lettre 64, p. 349.

[76] Madame Guyon, Torrents, Chapitre 3, §1.

[77] Directeur Mystique, vol. III, page 506, lettre à un dirigé canadien (1674).

[78] Catherine de Bar, Lettres inédites, Bénédictines du Saint Sacrement, Rouen,  1976, pp. 183-184 puis p. 192.

[79] Archives du monastère de Dumfries, Ecosse, pièce D 13, p. 51-53.

[80] Annales…, op. cit., p. 261.

[81] Le Denys des mystiques que la légende fait venir à Paris – l’auteur ancien le plus souvent cité par Madame Guyon dans ses Justifications.

[82] Françoise-Renée de Lorraine (1629 – 1682), fille de Charles de Lorraine, duc de Guise, de Joyeuse, pair de France. - Bertot fut en relation avec deux membres de la famille de Guise, l’abbesse et l’altesse [Mademoiselle de Guise] : « Il fut  confesseur et Directeur des Ursulines ... envoyé à Paris pour leurs affaires, il y fut arrêté par Madame l’Abbesse de Montmartre et par Mademoiselle de Guise, touchées de son élévation dans les voyes de Dieu… » Huet, Origines… op. cit. ; v. aussi Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, op. cit.

[83] E. de Barthélemy, Introduction au Recueil..., p. 22.

[84] (Vie par elle-même… 1.4.6).

[85] On se reportera pour Le Directeur Mystique aux exemplaires des éditions de Poiret repérés par  M. Chevallier, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, tome V, Koerner, Baden-Baden, 1985 ; pour les autres titres, nous indiquons dans les notes qui suivent les exemplaires que nous avons repérés.

[86] Diverses Retraites où une âme après avoir connu son désordre par la lumière du Saint Esprit, se résoud à le quitter, et embrasser le chemin de la sainte perfection, A Paris, pour Madame l’Abesse (sic) de Montmartre, in-16.

[87] Continuation des Retraites dans lesquelles l’âme puisera  des lumières pour travailler solidement à sa perfection, seconde partie, Paris, pour Madame l’Abesse (sic) de Montmartre, in-16, table suivie de cinq retraites : pages 375 (sic) à 855. (cotes A 401/677-678 des Fontaines de Chantilly ; maintenant à Lyon);

[88] Conclusion des Retraites où il est traité des degrés et des états différens de l’Oraison, et des moyens de s’y perfectionner, A Paris, chez Jean-François Dubois, rue Saint-Jacques, à la Reyne du Clergé & à l’Image S. Denis, vis-à-vis S. Yves, 1684.

[89] Le directeur MISTIQUE [sic], ou les œuvres spirituelles de monsr. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Made. Guion, avec un recueil de Lettres Spirituelles tant de plusieurs Auteurs anonime, que du R.P. Maur de l’Enfant Jésus, Religieux Carme, & de Madame Guion, qui n’avaient point encore vu le jour. Divisé en Quatre volumes, A Cologne, Chez Jean de la Pierre. 1726.

[90] Le Directeur Mistique ou Extrait des oeuvres Spirituelles de Monsr. Bertot. Ami intime de feu Mr Bernières et directeur de Mad. Guyon, tiré des quatre volumes de ces mêmes oeuvres de Mr. Bertot imprimé à Cologne 1726. A Berlebourg, imprimé par Christoffle Michel Regelein, 1742.

[91] Monsieur Bertot, directeur mystique, Editions du Carmel, 2005.

[92] Les sources se contredisent et Orcibal lui-même n’a pu la déterminer. La vraie date du décès est bien celle donnée par le Directeur mistique et par Madame Guyon, dans La Vie 1.30.13.

[93] Le Directeur Mystique, vol II, lettre 6 p. 26.

[94] Tchoang-tzeu, traduction Wieger.

[95] Ibidem,  lettre 11, p. 44

[96] Ibidem,  Lettre 16 p. 74 ; Canfeld avait joué un rôle important dans la réforme de à Montmartre.

[97] Addition 127 au Journal de Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413, citée par Orcibal ; du Chesnay mentionne la note de Saint Simon, Boislisle, t. XXI, p. 302 : « Dans ce petit troupeau était une disciple des premiers temps [la duchesse de Béthune], formée par M. Bertau qui tenait des assemblées à l’abbaye de Montmartre, où elle avait été instruite », ainsi que la note associée 2 de Boislisle : « …c’est lui qui fut donné par Mme Granger [la Mère Geneviève Granger] à Mme Guyon et fut son premier initiateur. Saint-Simon parlera encore de lui, toujours à propos de Mme de Béthune, en 1716 » ; enfin au t. XXX,71 : « …entendre un M. Bertau à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait. ».

[98] A. S.-S., pièce manuscrite 2072 du fonds Fénelon, intitulée : Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon. Auteur inconnu. – Nous l’avons édité en pièce annexe à Madame Guyon, Correspondance II Combats, 2004.

[99] La Vie par elle-même…, op. cit., 1.8.6 à 1.8.9. Archange Enguerrand a lui-même rencontré Jean Aumont, « le pauvre villageois », disciple de Bernières ; c’est une deuxième filière reliant Madame Guyon au groupe de l’Ermitage, mais cette fois à travers deux intermédiaires.

[100] La Vie 1.12.7.

[101] La Vie 1.8.3.

[102] La Vie 1.13.3, 1.14.5, 1.17.6, 1.17.7, 1.19.9, 1.19.10 (contrat de mariage à Notre Seigneur  enfant, le jour de la Madeleine), 1.23.3 (« Quoi! Vous n’aimez plus Dieu ? » ). Lorsqu’elle meurt (1.20.7) Jeanne-Marie Guyon est terriblement seule (1.20.6) même si la mère se manifeste par rêve (1.22.7).

[103] La Vie 1.19.1 (prenant  le ms. d’Oxford pour leçon ; 1.19.2 chez Poiret)

[104] Une carmélite nous déclara, à la lecture de la correspondance de Madame Guyon, qu’elle lui semblait « terrible » dans son exigence spirituelle.

[105] Ceci n’est pas vrai seulement chez des mystiques chrétiens : on retrouve une « dureté » comparable chez des maîtres sufis.

[106] Le Directeur Mystique, vol. IV, lettre 75, p. 247.

[107] IbIbid., p.248.

[108] Madame Guyon, Correspondance II Combats, Champion, 2004, Lettre au duc de Chevreuse du 16 mars 1693, n°35.

[109] Le directeur Mystique, tome II, p. 407-430, “Addition : conseils d’une grande servante... Marie des Valées.”

[110] Ibidem, tome IV, pages 265 à 309, sous le titre « Seconde partie, / contenant / Quelques Lettres Spirituelles du R. P. Maur de l’enfant Jésus et de Madame Guyon, / qui n’ont point encore vu le jour. / Première section ou / Lettres du R. P. Maur de l’enfant Jésus, Religieux Carme (Ces lettres sont écrites à une même personne et dans le même ordre). » - V. Correspondance I Directions spirituelles, Champion, 2003, p. 41-44 pour leur introduction et p. 50-74 pour leur édition.

[111] Vingt-deux si l’on compte une « lettre » qui constitue en fait la conclusion ajoutée à la série.

[112] Lettre au duc de Chevreuse du 10 janvier 1693.

[113] Voir au chap.6, « Figures carmes, Laurent… ».

[114] Voir Conrad De Meester, Frère Laurent…, Cerf, 1996, Annexe III, « frère Laurent dans le différend Bossuet-Fénelon », p. 267-313.

[115] Correspondance, II Combats, op.cit, Lettre 446, p.661.

[116] “Eloge de feue la révérende mère Geneviève Granger de Saint Benoist, supérieure du monastère des Bénédictines de Montargis”, p. 417 à 455 du tome second des Eloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoist décédées en ces derniers siècles (par la mère Jacqueline Bouëtte de Blémur), Paris, 1679.

[117] Bremond, Histoire…, II L’Invasion mystique, 463-467. Il note qu’elle “était mystique” et “conduite par une voie d’inaction et de ténèbres apparentes qui devait paraître singulièrement rude à cette âme claire, vive et décidée.”

[118] Marie Granger (1598-1636) qui fut maîtresse des novices à Montmartre, est probablement à l’origine du lien entre les couvents, poursuivi entre Bertot, confesseur à Montmartre, et Geneviève Granger, supérieure du couvent de Montargis. (v. sa notice par la mère de Blémur, tome premier, 184-239, et sa reprise par Bremond, op.cit., 458-463).

[119] Ce qui aide à comprendre certains passages de la Vie par elle-même où Madame Guyon montre un excès ascétique (.

[120] DS 1.1136.

[121] L’ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis dans nos coeurs avec le total assujetissement de l’âme à son divin empire…, où il sera brièvement traité de la vraie et sainte oraison et récollection intérieure ... y faisant voir ... les sept sortes de captivités ... du propre amour, qui scellent et captivent notre âme, la tiennent et retiennent à elle-même ... par un pauvre villageois..., Paris, Denys Bechet et Louis Billaine, 1660.

[122] Correspondance III Chemins mystiques, 2005, lettre 140.

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